‹ Le Saint-Siège et la Russie; leurs relations diplomatiques au 19e siècleChapitre 17 sur 38 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

TUYLL ET ITALINSKI (1815-1818

I. Le général Tuyll. Nouvelles demandes et nouveaux refus. — IL Le rappel de Tuyll. — III. Italinski. Principes d'Alexandre P'' sur les rapports de l'Église et de l'État. — IV. La déclaration de principes de Consalvi. — V. Les affaires ecclésiastiques du royaume de Pologne.

Avant que le cardinal Consalvi eût communiqué aux conseillers d'Alexandre les réponses de Rome, l'empereur avait résolu d'envoyer au pape un négociateur. Il avait un faible pour les généraux diplomates. C'est parmi eux qu'il aurait voulu choisir un ambassadeur pour Vienne, et il disait à Tchernytchev : « Si vous étiez général-lieutenant, c'est vous que je laisserais ici. » Pour traiter avec la cour de Rome, un militaire ne semblait pas indiqué. Il en prit un, cependant ; ce fut le général-major baron de Tuyll van Serooskerken, d'origine hollandaise. Nous ne savons rien de ses faits d'armes, et son activité diplomatique est fort peu connue. Envoyé en 1814 à Naples auprès de Murât en compagnie d'un autre général, Balachev, il y resta seul jusqu'au mois de novembre. Alexandre le rappela à Vienne et l'y retint quelques mois. Il fit opposition à la réunion de la Pologne à la Russie, ce qui fit baisser, dit-on, son crédit auprès de l'empereur (1).

Ce fut cet inconnu que Consalvi vit se présenter chez lui, le 20 mars 1815, muni d'un mot laconique de Nessel-

(1) Consalvi à Pacca, 21-22 mars 1815 ; Rinieri, Corrisp., 419-424, 431-433 ; WEit, I, 578 ; II, 6.

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rode : « Le baron de Thuyll, qui aura l'honneur de vous remettre ce billet, Monseigneur, est chargé par Sa Majesté l'Empereur d'une mission auprès de Sa Sainteté. Je l'ai autorisé à entretenir Votre Éminence, et il prendra en même tems vos ordres pour Rome... » Consalvi, avec une curiosité inquiète, questionna son visiteur sur l'objet de sa mission. Elle avait, répondit-il, deux objets : assurer d'abord le Saint-Père de tout l'intérêt que lui portait son souverain, surtout en vue de la conservation de son pouvoir temporel ; puis lui parler des affaires ecclésiasticjues en cours, du métropolitain à instituer à Vilna et des pouvoirs à lui conférer. Là-dessus, le cardinal lui dit où on en était. Il n'avait pas encore envoyé à Stackelberg la réponse de Rome, mais il en fit clairement entrevoir le sens à Tuyll. Le général protesta de sa grande vénération pour Pie VII ; le pape, au retour de sa captivité, lui avait accordé une audience à Bologne. Consalvi lui trouva d'abord un caractère aimable et plein de douceur, plus tard il devait être d'un avis bien différent. Dans une seconde entrevue, cette grande courtoisie et cette bonne grâce parurent mêlées de beaucoup de finesse, avec une habileté extrême à tenir caché ce c{u'il ne voulait pas faire savoir. Une troisième visite ne fit que confirmer ce jugement. Le cardinal s'étonnait de voir un général se rendre à Rome pour y disputer des points de droit canonique. En réalité, Tuyll allait à Rome pour surveiller de près les manœ,uvres de* Murât ; c'était son affaire, puisqu'il venait de Naples et connaissait le milieu. Le cardinal en eut tout de suite le soupçon, et ce soupçon devint certitude. Aussi recommanda-t-il au pape et au pro-secrétaire Pacca de se tenir sur leurs gardes, tout en témoignant à l'envoyé de l'empereur beaucoup de confiance et de cordialité. Entre la Russie et l'Autriche il y avait quelque froideur : l'accueil ne devait donc exciter aucune jalousie ; il ne fallait pas oublier qu'on se suspendait surtout au « clou autrichien ». Telles furent les informations, en somme élogieuses, qui précédèrent à Rome la venue de Tuyll.

Muni d'une lettre de recommandation de Consalvi,

porteur d'une lettre de l'empereur à l'adresse du pape, le général rencontra Pacca à Alexandrie et l'accompagna jusqu'à Gênes, où Pie VII lui donna audience le 25. Tout se passa de part et d'autre en grands compliments, et l'envoyé se déclara enchanté de la réception. La lettre d'Alexandre, datée du 6/18 mars, sort de la banalité des lettres de créance ordinaires et vaut d'être citée :

Désirant offrir, disait l'empereur, à Votre Sainteté un nouveau témoignage des sentiments d'estime et de vénération que m'ont inspiré ses vertus, j'ai jugé nécessaire d'envoyer auprès d'Elle le général-major baron de Thuyll, pour lui en renouveler l'expression. Chargé auprès de Votre Sainteté d'être l'organe de ces sentimens, et de l'intérêt que je prens à raffermissement de son pouvoir temporel, il est autorisé à l'entretenir sur différens objets à régler pour l'utilité mutuelle des deux Etats. Je la prie d'ajouter foi à tout ce qu'il Lui dira de ma part, et j'aime à espérer que cette mission contribuera à resserrer toujours davantage les liens d'amitié qui subsistent si heureusement entre nous. C'est avec autant de plaisir que d'empressement, que je profite de cette occasion pour assurer Votre Sainteté de mon sincère attachement et de ma haute considération (1).

A Rome, on fut fort satisfait de cette lettre, et Consalvi déclara de Vienne qu'elle ne pouvait être più ohhligante.^ On y répondit par de vifs remerciements et par des protestations de dévouement et de reconnaissance. « Ce que le baron Nous a exprimé de vive voix, écrivait le pape, Nous a tellement rempli de consolation, que tout triste souvenir du passé a été effacé. » Cette expression causa à Consalvi quelque tracas, un scrupluccio. L'empereur l'appliquerait peut-être aux désagréments de cette maudite affaire Vernègues : il était désirable qu'on en perdît à jamais le souvenir. « Sire, continuait le Saint-Père, le cardinal Consalvi Notre secrétaire d'État doit vous avoir fait connaître dernièrement ce qu'il Nous a été possible d'accorder aux demandes qui Nous ont été présentées. Si

(1) Pacca à Consalvi, 26 avril, RinierIj Corrisp., 516-517 ; Diario di Roma, 1815, n'' 35. La lettre d'Alexandre est imprimée dans Rinieri, 516i n. 1.

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VOS désirs n'ont pas été entièrement satisfaits, ne l'attribuez pas à Notre volonté, mais à Nos saints devoirs. La peine que Nous en éprouvons est /infinie. D'autre part, vous êtes rempli de tant de vertu que, si vous nous voyiez pécher envers Dieu, vous nous croiriez indigne de votre estime. Rien de plus doux et de plus flatteur pour Nous que de vous satisfaire en tout ce que Nous pouvons. » Le 28 avril, Tuyll, muni de la réponse du pape, prit congé de lui et partit dans la nuit pour le quartier général de l'armée autrichienne. Laissons-le courir à Mantoue, à Alexandrie, à Gênes, à Milan, et constatons son retour à Rome aux premiers jours de novembre (1).

Pendant six mois, l'envoyé russe paraît n'avoir déployé que très peu d'activité. On relève à peine quelques échanges d'idées avec des personnes de la cour romaine, avec le cardinal Délia Somaglia par exemple, sur de vagues projets d'union des Eglises. Du côté russe, les résultats des négociations engagées à Vienne, contenus dans la note de Consalvi du 6 avril, étaient à l'étude. Le principal intéressé, Siestrzencewicz, fut certainement requis de donner son avis, comme il devait l'être un peu plus tard en semblable occasion. Son ami dévoué, le prince Alexandre Golitsyne, présenta à Nesselrode un mémoire qui semble émaner de l'archevêque. A la suite de ces examens prolongés, Tuyll eut à s'occuper de trois grandes questions : l'affaire du métropolitain de Vilna et de ses prérogatives ; la demande du cardinalat en faveur de Siestrzencewicz ; l'accession du Souverain Pontife à l'acte de la Sainte-Alliance. Ces trois négociations, en réalité, n'en font qu'une, mais pour les exposer avec plus de clarté, il convient de les traiter séparément. Nous ne nous occuperons pour l'instant que de la première (2).

Les conversations du général avec le secrétaire d'État furent assez tardives. Ses notes n'apparurent qu'en

(1) Consalvi à Pacca, 15 mai 1815, AV 242 : 1815. Pie VII à Alexandre, Gênes, 26 avril, AV 244 : 1815. Diario di Borna, 1815, n"' 36 et 91.

(2) GoDLEwsKi, De cardinalatu..., 29. Je n'ai pas pu consulter une autre brochure de Mgr Godlewski : Sedes Primatialis Vilnensis (1815-1817), Petropoli, 1906.

juin 1816, deux mois avant la notification de son remplacement. Le 30 juin, il formula les nouvelles demandes de Pétersbourg au sujet de la métropole à créer à Vilna. La cour de Russie « jugeait à propos » de ne point insister sur les articles auxquels la cour de Rome avait trouvé des difïicuîtés « majeures ». Elle se restreignait dans ses désirs à un minimum de dispositions « les plus indispensables pour l'avantage des individus professant en Russie la religion catholique-romaine ». On demandait « que le métropolitain archevêc{ue de Vilna fût nommé primat de l'Eglise catholique-romaine en Russie, avec les mêmes droits qu'exerçait dans l'ancienne Pologne le primat de Gniezno ». Ces droits, fort étendus et quasi immémoriaux, avaient fait jadis de ces prélats de puissants princes ecclésiastiques et temporels, les plus en vue dans la république. Depuis le concile de Constance, l'archevêque de Gniezno portait le titre de primat de Pologne et du grand-duché de Lithuanie ; tous les évêques de Pologne et de Lithuanie et l'archevêque de Léopol lui-même étaient soumis à sa juridiction. Dans le domaine politique, il était le primus princeps regni. Le souverain venait-il à mourir, il devenait « interroi », traitait avec les ambassadeurs étrangers, dirigeait l'élection, proclamait et couronnait le nouvel élu. Depuis Léon X, il était légat-né, avec les mêmes droits et privilèges que ceux dont jouissait en Angleterre l'archevêque de Cantorbéry. Ces imposants seigneurs féodaux virent sombrer leurs prérogatives extraordinaires dans la ruine de l'indépendance nationale. Mais l'empereur Alexandre, en ressuscitant le royaume de Pologne, tenait, ce semble, à rétablir une ombre de cette antique splendeur. Avant les partages, le catholicisme était en quelque sorte inexistant en Russie ; on n'avait pas à se préoccuper de quelques milliers d'immigrés, groupés dans les capitales en deux ou trois paroisses, ou épars dans l'immensité de l'empire. Mais à présent, quelques millions de Latins, sans parler des Uniates, groupés sous le sceptre des Romanov, formaient une véritable Église qu'il ne pouvait guère être c|uestion de supprimer, et qu'il fallait tolérer et surveiller. Ce corps réclamait une tête, un prélat dont

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le titre et les prérogatives lui permettraient de faire quelque figure à côté des métropolitains de l'Église dominante, de ces somptueux çladykas, tout ruisselants d'or et de pierreries sous leurs ornements byzantins, aux jours des grandes cérémonies. Cette considération, notons-le en passant, rend moins étrange l'insistance que Siestrzencewicz, frustré du cardinalat, avait mise à en rechercher les insignes. Les primats de Gniezno, eux aussi, avaient depuis 1741 le droit de revêtir la pourpre, moins le chapeau rouge.

C'est dans le même esprit de retour aux anciens privilèges qu'on avait voulu faire des futurs archevêques de Vilna des « légats-nés ». Rome refusait ; soit : mais on se contenterait que le Saint-Père affectât la qualité de légat non plus au siège, mais « à la personne du métropolitain Siestrzencewicz, eu égard à ses services aussi anciens que distingués », et aux mérites qu'il s'était acquis, « mérites pour lesquels, disait-on, il a même attiré l'attention de la cour de Rome ». Pour refuser cette faveur au siège de Vilna, le Saint-Siège mettait en avant les principes et ne voulait point engager l'avenir. A présent l'affaire paraissait rapetissée aux proportions d'une question de personne ; il s'agissait simplement d'une marque d'honneur à accorder à un vieillard dont les quatre-vingt-cinq ans ne lui permettraient pas d'abuser longtemps. L'important pour la Russie était de créer un précédent ; ce qu'on ne pouvait pas obtenir d'un coup, on l'aurait en détail, chaque fois qu'un nouveau prélat ceindrait la mitre primatiale (1).

Enfin cette demande semble avoir eu le but de ravir aux adversaires de Siestrzencewicz une arme dont ils ne manquaient pas de se servir contre lui. Ils lui reprochaient d'usurper sur les autres ordinaires, surtout dans le jugement des causes matrimoniales, qu'il évoquait à sa barre d'une manière arbitraire, et sur lesquelles il voulait porter des sentences définitives. C'est à propos d'une affaire de

(1) Tuyll à Consalvi, 18/30 juin 1816, AE^ Russia, I, 612-619, cf. 610- 611,

cette nature que le comte Giulio Litta l'attaqua dans un mémoire lu au Conseil de l'empire, dont il était membre. II montra sans peine le mal fondé des prétentions de Siestrzencewicz ; il fit voir combien sa position différait de celle des anciens primats de Pologne; ni leurs titres, ni leurs droits n'étaient passés au siège de Mohilev ; aucun texte, aucun acte, rien en un mot ne pouvait le prouver. La bulle de 1798 ne les mentionnait pas et les excluait même en réservant expressément les droits des évêchés rattachés à la nouvelle métropole. Le même reproche, moins précis mais plus violent, reparaît à la même époque dans un second mémoire fort pressant, que le comte Auguste Ilinski adressait à l'empereur Alexandre : « On veut, disait-il, donner tout le pouvoir entre les mains d'un seul homme... ; on le fait légat du pape tandis qu'il ne l'a jamais été et qu'il ne l'est pas. On veut baser son pouvoir absolu sur la bulle donnée dans les tems des calamités, où le chef de l'Eglise catholique se trouvait prisonnier de Bonaparte, et révoquée lorsque cet Illustre Prisonnier venait d'être délivré du joug du tyran par l'ange libérateur de l'Europe. » Donc, s'il n'était pas légat, il remuerait ciel et terre pour le devenir, et vérifierait la parole du nonce Arezzo : « C'est une cabale infernale que celle de l'archevêque de Mohilev ; il revêt tous les déguisements possibles (1). »

Une requête aussi modeste d'apparence, mais qui aurait entraîné de grosses conséquences, une fois exaucée, on aurait volontiers consenti un rabais sur tout le reste. On ne sollicitait plus pour le futur primat le droit de relever sans restrictions les religieux de leurs vœux monastiques ; on désirait seulement « que ce pouvoir fût accordé au primat pour le nombre limité de douze individus, ayant reçu les ordres sacrés, afin que quelques rehgieux distingués par leur mérite pussent passer aux grades supérieurs du clergé séculier )), De plus, puisqu'il fallait le consentement des supérieurs réguliers afin d'employer

(1) Mnéniié grafa Litta, Archives Mordvinov, VI, 200, 201. Mémoire du sénateur comte Ilinski à Alexandre, Pbg., 4 mai 1816, AV 268 : 1816. Arezzo, Relazione, c. II, § 9.

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des religieux au soin des paroisses, à défaut de prêtres séculiers, le Saint-Père était prié de vouloir bien leur recommander « de prendre à tâche de remplir ponctuellement les demandes du métropolitain » relatives à ce sujet. Enfin le coadjuteur de Loutsk et administrateur de Vilna, Stroynowski, était mort en 1815 ; il n'y avait plus lieu de demander la translation à l'archevêché de Mohilev de l'évêque diocésain de Loutsk, Cieciszewski.

Au lieu de Mauro Capellari, ce fut le Barnabite Louis Lambruschini qui fut chargé d'étudier les nouvelles demandes de la Russie. Depuis le 6 avril 1816, il était devenu secrétaire de la Congrégation des Affaires ecclésiastiques, et succédait, à ce titre, au général de son ordre, Fontana, devenu cardinal. Il minuta les réponses que le secrétaire d'État adressa à Tuyll le 23 août (1). On se montrait coulant sur les questions secondaires, mais on ne cédait point sur les autres. Ainsi l'archevêque pourrait, dans le terme de six années, séculariser douze réguliers, afin de pouvoir, au défaut de prêtres séculiers, promouvoir aux dignités de second ordre quelque religieux signalé par la piété et la doctrine. Mais une observation venait rectifier à propos les idées fausses d'où procédait la demande : « L'Église, disait-on, a toujours pris et prend encore dans les cloîtres des religieux pour les élever à l'épiscopat, comme à un état de plus grande pei^fection ; mais c'est avec une grande difficulté et non sans des raisons très particulières qu'elle a parfois permis aux religieux de pouvoir obtenir des canonicats ou autres bénéfices ecclésiastiques, car non seulement ils ne constituent pas un état de plus grande perfection, mais ils ne forment même pas un état de perfection. »

Le nouvel archevêque de Vilna serait primat, avec tous les honneurs des primats occidentaux, mais sa juridiction ne s'en trouverait pas modifiée et ne différerait en rien de celle des autres archevêques. Les anciens droits des prélats de Gniezno étaient morts ; on n'entendait pas

(1) Diario di Roma, 1816, 6 avril. Consalvi à Tuyll, 23 août, AE, Russia, I, 624-6''i9. La note, conforme aux décisions de la Congrcg. des Aff. ecclés. réunie le 26 juillet, fut remise à la Secrétaireric d'État le 13 août.

ressusciter, avec une discipline périmée, des abus souvent intolérables. De même pour le légat : Siestrzencewicz ne pouvait pas l'être. Car la qualité de légat concédée à la personne équivaut au titre de légat a latere. « Le Saint- Siège a coutume de revêtir de cette qualité extraordinaire les ecclésiastiques à qui il confie quelque mission extraordinaire, telle la réorganisation des affaires religieuses en France : il y fallait un légat a latere de Sa Sainteté pour y faire cesser le schisme que la Révolution y avait introduit. » Pour Siestrzencewicz, il n'y avait rien de pareil. On l'aurait par le fait même constitué, pour beaucoup de cas, l'interprète autorisé de la volonté du pape ; et le pape avait de trop bonnes raisons de ne pas le faire.

A cette difficulté n'y avait-il donc aucune solution? Consalvi en signalait une : l'établissement d'une nonciature en Russie ou en Pologne. Il y avait jadis à Varsovie un nonce muni de pouvoirs extraordinaires. Sa présence tempérait ce que l'autorité du prince-primat de Gniezno aurait eu de despotique pour ses suffragants ; les évêques pouvaient recourir à lui et bénéficier des pouvoirs dont il disposait. « Le Saint-Père, disait expressément le cardinal, a commandé au soussigné de faire connaître à Sa Majesté qu'il est prêt, si Elle l'agrée, à envoyer un nonce en Russie ou bien en Pologne, même avec des pouvoirs extraordinaires, tels que les circonstances pourraient les réclamer. Si la présence d'un représentant de Sa Sainteté dans les États de Sa Majesté recevait l'approbation impériale, c'est avec un plaisir particulier que le Saint-Père exécuterait cette mesure. »

A vrai dire, depuis le jour où le dernier ambassadeur de Rome à la cour de Russie avait été brutalement congédié, le Saint-Siège n'avait jamais cessé de désirer voir la route de Pétersbourg se rouvrir. Tous les catholiques souhaitaient un nonce. Joseph de Maistre le répétait en 1816 à Mgr Sévéroli : « Un nonce dans ce pays, si la chose est possible ; j'ai eu l'honneur d'en parler il y a longtemps à Votre Excellence. Ce personnage n'est pas aisé à trouver, Rara avis in terris. Il faut qu'il soit prêtre et homme du monde. Il faut qu'il sache très bien le fran-

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çais. Par une inconcevable bizarrerie, la lang^iie italienne n'est ici ni connue ni appréciée. L'empereur ne l'entend pas, l'empereur ne l'aime pas : tout est dit. » Un autre correspondant du nonce de Vienne, très obscur, mais dont les renseignements étaient souvent précieux, lui tenait le même langage. C'était un ancien élève du collège de la Propagande, l'abbé Lochmann de Multz, commandeur de l'ordre de Malte, ami et client des deux Litta, le cardinal et le bailli. Le tsar, annonçait-il, parlait de nommer à Rome un ministre en titre. Déjà ceux qui briguaient le poste n'étaient pas peu nombreux. On se flattait donc de voir arriver bientôt un envoyé pontifical à Pétersbourg : tous, après tant d'épreuves, le recevraient à bras ouverts. Mais il y faudrait un bon canoniste, un homme d'une expérience consommée, rompu aux affaires « et bien pourvu de livres ». Arezzo, dont Lochmann avait été secrétaire à Pétersbourg, ne pensait pas autrement. Qu'on y expédie, à la première occasion, conseille-t-il, un homme comme il faut, un Nunzio di garbo, aux principes justes, aux manières affables et distinguées, sachant les langues étrangères ou au moins le français, « langue de la cour et dans laquelle se traitent les affaires ». Cette unanimité à souhaiter un nonce en Russie agissait fortement sur les conseillers du pape et répondait pleinement à leurs vues (1). Afin de réaliser ce dessein, Rome allait bien des fois renouveler ses démarches, et crut même un jour avoir touché au but ; mais tous les efforts devaient être inutiles. La note russe laissait dans l'ombre un dernier point qu'il convenait d'éclaircir. L'érection d'un archevêché à Vilna entraînerait-elle la suppression de celui de Mohilev, ou bien aurait-on deux archevêchés, deux provinces ecclésiastiques dans l'empire? Dans ce cas, quels diocèses attribuerait-on à Vilna, cjuels autres laisserait-on à Mohilev? Consalvi dans sa réponse se garda bien de soulever l'idée

(1) J. de Maistre à Sévéroli, Pbg., 1816, Corresp., V, 386. Lochmann à Severoli, Pbg., 18/30 août 1814, AV 142 : 1814. Arezzo à Pacca, Ristretto... su la posizione riguardante gli Affari Eccl. di Russia, 6 décembre 1814, AE^ Russia, I, 342-358. [Merenda, O. P.], Sentimento, 20 décembre 1814, AE^ Russia, Boîte 149.

de la suppression. Tout serait pour le mieux, si Siestrzencewicz, devenu archevêque de Vilna, avait à Mohilev un collègue investi de pouvoirs identiques, un égal sur la juridiction duquel il ne pourrait empiéter. Il serait « primat de Russie », mais non plus « métropolitain unique »^ titre qui flattait si agréablement son oreille. Aussi la note romaine ne semblait même pas supposer qu'on pût mettre un instant en doute le maintien de l'archevêché de Mohilev.

Le 4 septembre, le général Tuyll informa Nesselrode du résultat de ses négociations. C'était un triple échec : échec complet et avoué pour l'adhésion du Saint-Siège à la Sainte-Alliance ; échec à peine déguisé pour le cardinalat du Âlohiloi^iese; échec sur le fond en ce qui concernait les prérogatives du futur métropolitain de Vilna, avec des concessions secondaires, et pour ainsi dire de pure forme. Sur cette dernière question, le général écrivait : « La demande des mêmes prérogatives dont jouissait le primat de Gnesen n'était que la répétition en d'autres termes d'une demande sur laquelle la cour de Rome s'était précédemment expliquée. Je me permettrai d'observer que le Saint-Siège connaît trop bien ses intérêts quant aux objets de cette nature, pour qu'on puisse espérer de lui faire prendre le change à leur égard. » Elle a « adopté le système de ne plus concéder cette sorte de prérogatives aux primats et aux patriarches par la raison qu'elle ne veut pas s'isoler des différents diocèses et finir de cette manière par n'avoir plus qu'un simple titre sans autorité réelle ». Les archevêques et les évêques des différents pays sont favorables à ce système, « parce qu'ils redoutent le despotisme d'un chef présent sur les lieux, qui peut leur faire éprouver des vexations ». Voilà bien saisie la pensée de Rome, Quant aux deux archevêchés, le général faisait à Nesselrode une observation dont plus tard la chancellerie russe essaya de tirer profit. « Il eût, je

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pense, notait-il, été assez facile de s'arranger pour la translation du siège archiépiscopal de Mohilev à Vilna sans ériger un nouvel archevêché ; et dans ce cas le prélat Siestrzencewicz serait seul métropolitain de toutes les Églises catholiques de Russie avec des privilèges assez étendus, et il aurait eu de cette manière ce qu'il lui sera actuellement presque impossible d'obtenir. »

Tuyll trouvait « satisfaisant » le point où la négociation était parvenue. Pour être mise à terme, disait-il, elle paraît n'exiger plus que l'approbation de l'empereur. Il se flattait étrangement, et chez un homme que Consalvi avait jugé fin, c'était une illusion par trop épaisse. Nesselrode le tira de son erreur. Il lui répondit de Varsovie où il accompagnait Alexandre, que le département des Cultes étrangers allait examiner l'affaire de Vilna et les questions connexes. L'empereur, après son arrivée à Pétersbourg, ferait connaître plus tard ses décisions. Le ministre relevait le double insuccès sur le reste, parlait des « préjugés » bien connus de Rome, et concluait : « Sa Majesté ne s'est jamais dissimulé les obstacles qui doivent [en] résulter pour le succès de la négociation épineuse qu'Elle a confiée à votre zèle. Elle m'autorise en conséquence à Vous assurer, monsieur le baron, que loin d'attribuer ces résultats, incomplets dans leur ensemble, à quelque omission de soins assidus de votre part, Elle se plaît au contraire à mesurer Vos services sur la nature et la multiplicité des résistances que Vous avez eu à combattre et à surmonter... » Les diplomates ont toujours pratiqué l'art de dorer la pilule. Tuyll reçut avis de son changement le 25 septembre 1816, il prévint la Secrétairerie d'Etat que l'em-pereur avait nommé « ministre près de la cour de Rome M. le conseiller privé d' Italinsky, ayant occupé jusqu'ici le poste de Constantinople » (1).

Cette annonce n'était pas pour déplaire à Consalvi. Les bonnes impressions de Vienne s'étaient enfuies. La douceur du baron, et ses manières liantes et affables

(1) Tuyll à Nesselrode, 23 août/4 septembre 1816, Godlewski, Monumenla, IV, 47-49. Rép. de Nesselrode, Varsovie, octobre 1816, ihid., 51-53. Tuyll à Conialvi, 13/25 septembre, AV 268 : 1816.

avaient fait croire qu'il avait hérité de la Hollande l'imperturbable placidité et la bonhomie souriante dont on fait honneur à ses habitants. Mais l'expérience apprit qu'on avait affaire à un homme fort chatouilleux et fort difficile. Les questions d'étiquette prenaient à ses yeux une importance capitale ; une méprise involontaire, uq incident vulgaire menaçaient de tourner au tragique. Tantôt c'était la voiture d'un collègue, du ministre de Portugal par exemple, qui pénétrait dans une cour dont la sienne ne pouvait forcer l'accès. Tantôt c'était une querelle de valets, les gens du général Pignatelli qui rossaient son cocher, à la grande fureur du maître. Bagatelles, sans doute ; mais que dirait-on là-bas, aux bords de la Neva, si on venait à croire que le représentant de l'empereur ne trouvait pas à Rome les égards qui lui étaient dus? Consalvi prenait donc ces bagarres au sérieux, et se donnait parfois bien du mal pour y remédier. Qu'on en juge (1) : Le 11 juin 1816, il y eut au Capitole une cérémonie pour la distribution des prix aux artistes. La garde civique du Sénat faisait la police de la place, pour empêcher que le grand concours des voitures ne produisît quelque accident. « M. le général Tuyll, raconte Consalvi lui-même, avait comme à son ordinaire une voiture de remise. Le cocher, qui est un voiturin, et bien mauvais sujet, comme le sont éminemment à Rome tous ces gens-là, voyant de loin M. le général qui était sur le haut du grand escalier du Capitole, voulut prendre le pas sur trois autres voitures qui précédaient la sienne. » La garde civique s'y oppose ; le voiturin ne veut pas obéir : « en vomissant des injures », il force la garde en fouettant ses chevaux, et serre un des soldats entre la roue et la muraille, au risque de la vie. Les soldats lèvent alors leurs armes et menacent les chevaux. Le domestique, venant au secours du cocher, fait un

(1) Sull'affare occorso il di 11 Giugno 1816 in Campidoglio fra il Sig. Baron de Tuyll incaricato di Russia ed i militari délie Guardie capitoline ivi di guarnigione, AV 268 : 1816. C'est le dossier de l'affaire. La lettre de Consalvi à Nesselrode, 21, juin, compte 13 grandes pages. Cf. Consalvi à Metternich, 21 et 22 juin; Van Duerm, 141-144; troisième lettre non datée, ibid., 144-145; 23 août, ibid., 151. Metternich à Consalvi, 3 juillet, ibid.^ 149.

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tapage effroyable, « vomit mille imprécations contre les soldats », et va juscp'à porter la main sur la poitrine et sur l'arme de l'un d'eux. Les soldats l'arrêtent et l'emmènent au corps de garde qui se trouvait tout près.

Tuyll contemplait la scène du haut de l'escalier. Très irrité, il se porta tout en feu au corps de garde et prétendit que son domestique fût relâché sur-le-champ. L'officier de service refusa. Le général courut chez Consalvi, et se plaignit avec beaucoup de chaleur de ce qui venait de se passer. Le cardinal le calma de son mieux, signa séance tenante l'ordre de relâcher le prisonnier, ce qui fut fait immédiatement. « M. le général me remercia, dit Consalvi, et eut l'air d'être satisfait. Il me quitta de très bonne grâce. Je crus l'affaire finie. » Il s'en fallait de beaucoup. Deux jours plus tard, le baron retourne chez le cardinal et demande l'arrestation du chef du piquet qui avait appréhendé le domestique, et celle de l'officier qui avait refusé de le libérer, à la première sommation. C'était pousser loin les exigences. Consalvi s'exécute cependant, donne ses ordres et en avertit sans retard le général : son billet reste sans réponse. Il fait rédiger un rapport, l'expédie à Tuyll, lui annonce que le colonel et le major de la garde vont le visiter en personne et lui témoigner leurs regrets. Tuyll refuse de les recevoir et adresse au cardinal une lettre insolente :

En réponse à la lettre de Votre Éminence..., je m'empresse d'avoir l'honneur de lui marquer, qu'afin d'éviter la répétition inutile de plaintes de ce genre, qui ne sauraient être plus désagréables à Votre Eminence qu'elles sont profondément dégoûtantes pour moi, j'ai ordonné à mes gens de quitter dès ce moment la cocarde de mon Souverain. Je m'abstiendrai moi-même de porter son uniforme que je ne dois pas compromettre, et je me considérerai dorénavant à Rome comme un simple particulier. De cette façon, ]e me flatte de prévenir la possibilité de scènes plus scandaleuses que surprenantes, par l'effet de circonstances que je ne suis point appelé à expliquer ici. Ce sera à ma Cour qu'il appartiendra de déterminer s'il peut lui convenir de continuer à entretenir auprès du Saint-Siège des agens diplomatiques et à quelles conditions. Je partage sincèrement le déplaisir amer qu'un sem-

blable état de choses, considéré dans son véritable point de vue, ne peut manquer de faire éprouver à Sa Sainteté. Je partage également les inquiétudes fondées qu'inspirent les conséquences naturelles prochaines et très calculables qui semblent devoir nécessairement résulter d'un pareil état. Votre Éminence voudra bien me dispenser de recevoir MM. les Commandants de la milice du Capitule (1).

Consaivi fut fort étonné, et vivement piqué de tant d'outrecuidance : il tomba des nues, écrit-il. Il répondit avec calme au général qu'il ordonnait la mise en liberté du soldat et de l'ofFicier, et que l'afïaire serait instruite conformément à la loi. Les témoins avaient déclaré que ni le vetturino ni le domestique du général n'avaient sa livrée. Vérification faite, ils en avaient bien une, mais si modeste qu'on avait peine à la distinguer d'un habit bourgeois ; de plus, quand cet esclandre se produisit, il faisait nuit noire. Beaucoup de bruit pour rien, dira-t-on. Consaivi prit la chose fort au sérieux, à en juger par les flots d'encre où s'épancha son émotion : deux lettres à Metternich, à qui Lebzeltern fut chargé de communiquer tout le dossier ; longue lettre à Nesselrode, où il prend la peine de lui narrer par le menu cette affaire ridicule : « C'est un malheur, disait-il, que M. le général Tuyll, très honnête homme, soit en même temps très chaud, très susceptible, très pointilleux. » Dans une nouvelle lettre, le baron avait informé qu'il était satisfait de l'annonce du procès légal sur le point de se faire. « Mais il oublie tout à fait, reprenait le cardinal, d'avoir écrit celle du 17 juin, et la conduite qu'il a tenue en conséquence, en se permettant de manquer si ouvertement au gouvernement romain, en remplissant ladite lettre de sentiments si injurieux envers ce gouvernement, en faisant tant de menaces, et en prenant des résolutions de tant d'éclat..., résolutions qu'il a exécutées à la présence de tout le public. » L'afïaire n'eut aucune conséquence, sauf sans doute pour le général qui n'était guère à sa place à Rome. On le comprit, et l'occasion fut bonne de le faire voyager. Les lettres accréditant son

(1) Tuyll à Consaivi, 5/17 juin, AV. Doss/er ci<é.

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successeur sont datées du 12 juillet 1816. On l'envoya exercer ses talents diplomatiques en Amérique, à Washington, puis à Rio de Janeiro (1). Il ne se hâta pas de franchir l'Océan, et ne quitta Rome qu'aux premiers jours de mars 1817.

A un diplomate d'occasion succédait à Rome un homme de métier. Italinski venait terminer en Italie une longue et honorable carrière. Né à Kiev en 1743, ancien élève de l'Académie ecclésiastique de cette ville, il alla étudier la médecine en Angleterre, où il séjourna de longues années. Grimm, l'ami de Catherine, le présenta un jour à Paris au grand-duc Paul, le futur Paul P^. Ce fut grâce à ce haut personnage qu'il eut accès dans les grandes familles, dirigea l'éducation d'un Kotchoubeï, neveu du prince Bezborodko, et profitant de la protection du chancelier de Catherine, « médecin de son métier, il se fit garçon diplomate », c'est-à-dire secrétaire d'ambassade. Plus tard, devenu ministre près la cour de Naples, puis à Constantinople, collectionneur passionné d'objets d'art et d'antiquités, orientaliste distingué, il se fit une brillante réputation de savant, tout en faisant belle figure dans la diplomatie. On citait ses dépêches comme des modèles du genre (2).

Après avoir consacré quelques semaines à revoir Naples, Italinski arriva à Rome le 29 janvier 1817. Le 1®^ février, il présenta au Souverain Pontife les lettres qui l'accréditaient en qualité d'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire. Sa mission devait durer dix ans. Le poste de Rome était très envié, et les candidats se désespéraient de le voir occuper indéfiniment par un septuagénaire. « Ce vieillard, très égoïste, disait-on, est d'une bonne consti-

(1) 0 Otcherk istorii nainisterstva inostrannykh diel 1802-1902 », Prilojéniia, 17 et 23.

(2) Sur Italinski, v. Rousski Biogr. Slovar, IV, 151-152 ; Arkhiv Vokontsov, XX, 262 ; III, 122 ; VI, 175. 177, 204.

tution et vivra cent ans » ; c'était « le Mathusalem de la diplomatie ». Le nouveau représentant de la Russie sut se concilier bien vite l'estime et la faveur de la société romaine. Pie VII l'aimait beaucoup et le disait à son lit de mort, et Léon XII l'honora lui aussi de son amitié. « Schismatique par étiquette et philosophe par principe », il n'en remplit pas moins sa tâche en observateur zélé et sagace, doué d'une souplesse et d'une ténacité dignes souvent d'une meilleure cause (1).

Si nous n'avons pas les instructions données au général Tuyll, nous sommes mieux partagés pour son successeur. Quatre mémoires assez étendus exposaient à son intention les affaires pendantes entre le Saint-Siège et la Russie, et notamment ce qui regardait la juridiction ecclésiastique de l'empire. « Deux catégories d'arrangements, disait la chancellerie impériale, restaient à prendre. Il fallait d'abord finir de s'entendre sur la cession de pouvoirs spirituels à consentir en faveur du primat des Églises romaines en Russie ; puis régler « la nature et la forme des rapports )> qui devaient s'établir entre le siège de Rome et les évêques qui reconnaissaient sa suprématie dans toute l'étendue de l'empire (2).

A propos du métropolitain de Vilna, Rome avait posé une question : quels évêchés attribuerait-on à la nouvelle province ecclésiastique, et en quoi son érection modifieraitelle la circonscription des divers diocèses? Tuyll avait, de son côté, conseillé de ne pas scinder les catholiques russes entre deux métropoles, et de maintenir à Mohilev Siestrzencewicz, qui serait toujours le métropolitain unique. L'avis parut judicieux. « L'intention de Sa Majesté Impériale, écrivait-on de Pétersbourg, est de faire administrer provisoirement le diocèse de Vilna par M. Siestrzen-

(1) l)iario di Roma, 5 février 1817. Artaud, Histoire du pape Pie VII, II, 444 ; Vie de Léon XII, I, 241 ; II, 221. Mémoire (anonyme), AE, Russia, IV, 419.

(2) Mémoire pour sentir d'instruction à l'envoyé..., auprès de la cour de Rome, 15 janvier 1817, Godlewski, Monumenta, III, 36-38. Résumé des affaires de juridiction ecclésiastique..., 27 janvier, ihid., 41-46. Résumé des communications confidentielles faites par Vem>oyé..., 5/17 et 12/24 avril, ihid., IV, 61-64 ; 65-66.

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cewicz en sa qualité de Primat des Eglises romaines en Russie, titre qu'il continuera à posséder du chef de son siège archiépiscopal de Mohilev. » Tout projet de translation et de nouvelle circonscription était ajourné. Chose étrange, après tant d'insistances pour obtenir un archevêché à Vilna, maintenant que la concession était obtenue, on y renonçait brusquement. Rome ne pouvait manquer d'éprouver quelque surprise de cette capricieuse volteface. Italinski eut ordre de présenter cette décision « non comme une renonciation subite » à ce qui avait été demandé et obtenu, mais « simplement comme une mesure dilatoire, motivée par la nécessité de consulter mûrement nos convenances administratives et locales, avant de procéder à une nouvelle circonscription des diocèses. Tel est le motif qu'il faudra alléguer pour ne pas laisser croire que la négociation a rétrogradé ».

Quant aux « pouvoirs spirituels » qu'exercerait le primat, Rome avait tempéré de sages restrictions la permission d'accorder les dispenses de mariage. En les acceptant, on faisait à Pétersbourg étalage de modération et de zèle pour les mœurs publiques : « Comment le Saint-Siège de Rome méconnaîtrait-il, dans sa détermination, la préférence qu'un gouvernement paternel n'hésite pas d'accorder à la morale de ses sujets sur l'avantage si généralement recherché d'une grande extension de pouvoirs? » Ces considérations édifiantes n'éblouirent pas Consalvi ; il savait à quoi s'en tenir sur leur sincérité. « En fait de divorces », Mgr de Mohilev « en avait fait de bien beaux », et ce fait en disait long sur l'efficacité de son zèle pour la moralité publique (1).

Le même souci portait le ministère russe à réclamer en faveur du primat, et de chaque évêque dans son diocèse, la « supériorité de juridiction » sur tous les ordres et congrégations monastiques existant en Russie. « Cette conces^ sion était et sera toujours instamment réclamée par l'in-

(1) (t Notices sur le clergé catholique en Russie et procès au Sénat intenté à l'archevêque de Mohilow en 1815 par le Collège catholique romain, 1" département », par le chanoine Schuck, assesseur au Collège. AE, Riissia, I, 361-374.

térêt de la religion intimement lié à l'observance sévère de la règle monastique, qui ne peut se maintenir en vigueur que sous la surveillance de la hiérarchie. »

Enfin le nouveau représentant de l'empereur avait ordre d'insister « avec force » pour obtenir au primat le droit de faire les procès d'information canoniques concernant les candidats à l'épiscopat, ou, comme disait Italinski, des « évêques titrés par l'autorité souveraine ». On supposait acquis à l'empereur de Russie le droit de nommer les évêques, alors qu'il ne lui avait jamais été reconnu. Quant à l'institution canonique, ou suivant le style baroque de Siestrzencewicz, le « sacre », la « bénédiction », elle devait suivre automatiquement l'oukase impérial. Afin de refuser d'instituer un candidat nommé par le tsar, il fallait que Rome trouvât, dans l'examen juridique de la vie et des mœurs du personnage en cfuestion, un motif canonique de ce refus. On le savait à Pétersbourg ; on savait aussi l'archevêque de Mohilev trop bon courtisan pour avoir à craindre qu'un scrupule importun vînt jamais entraver l'ascension au trône épiscopal d'un candidat cher au gouvernement. Mettre la main sur les procès par la complaisance du prélat, c'était s'emparer de la nomination des évêques. Afin d'emporter d'assaut cette position maîtresse, la chancellerie russe invitait Italinski à forcer le ton. « Aucune raison plausible ne milite en faveur de la séparation de ce pouvoir, qui, délégué à un autre prélat, ne saurait jamais être exercé avec la même connaissance de cause et la même autorité. Le siège de Rome voudrait-il, par cette séparation, contrecarrer les choix du gouvernement? On ne saurait lui supposer une arrière-pensée aussi déplacée qu'elle serait infructueuse. » Rome devait relever comme il le méritait cet essai d'intimidation, impérieux et nnenaçant.

Au cours de la discussion, Consalvi remit en avant le projet si caressé d'une nonciature à Pétersbourg. La présence d'un nonce investi de toute la confiance du pape, muni de pouvoirs assez amples pour résoudre en son nom toutes les difficultés, aurait remédié à bien des complications. Sur ce chapitre, les instructions d' Italinski gar-

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daient un profond silence ; mais on lui avait certainement fait la leçon. A l'expression de ce désir, il répliqua donc « que, d'après les intentions de S. M. l'Empereur, que l'envoyé aurait l'honneur de lui communiquer dans son tems, et qui se rapportent à la manière d'entretenir régulièrement les rapports entre la suprématie spirituelle du Saint-Siège à Rome et l'Église de cette communion existante en Russie, une représentation de la puissance spirituelle du Saint-Siège auprès de la cour Impériale ne saurait avoir lieu ; que tout représentant du Saint-Père en Russie ne pourra exercer cjue des fonctions strictement appartenantes au gouvernement temporel de Sa Sainteté ». Ainsi on admettrait à la rigueur un ambassadeur du prince temporel des États de l'Église ; mais un nonce qui représentât le chef de l'Église catholique et cjui eût qualité pour s'occuper, à ce titre, des affaires religieuses des catholiques sujets du tsar, il n'y avait là-bas point de place pour lui.

Dans ce domaine, le gouvernement russe n'entendait pas négocier ou discuter, mais affirmer des principes immuables et imposer des volontés irrévocables. Les principes n'étaient pas nouveaux ; on y reconnaissait les errements régaliens, tant de fois déplorés et combattus par Rome. C'est le dogme de la souveraineté absolue de l'État. Il a l'autorité suprême et n'en reconnaît point d'autre à qui il doive rendre des comptes. Tout autre pouvoir, même d'ordre différent, doit se subordonner au sien. A ses yeux, les membres d'une Église, fidèles, prêtres, évêques, ne sont que des sujets. Toute autorité spirituelle, dont ils se réclament et qu'ils revendicj[uent, ne peut s'exercer qu'en s'assLijettissant aux règlements émanés de lui seul. Sontils compatibles ou non avec les dogmes et les lois de l'Église? Constituent-ils pour elle une tutelle bi nfaisante ou une intolérable tyrannie? Le souverain en est l'unique juge ; sa volonté fait le droit ; et le premier devoir de l'Église et de ses membres est de reconnaître cette volonté et de lui obéir. Hors de là, il n'y a qu'usurpation. « Les prétentions du Vatican à une domination universelle, revêtue de formes diverses, ont trop affligé le monde

pour que la Cour de Rome puisse y songer encore. » Pour y couper court en Russie, l'empereur veut régler les affaires de l'Église romaine dans ses États d'après les principes suivants :

1° Conservera la suprématie du Saint-Père sur l'Église catholique en Russie toute sa pureté spirituelle; la mettre par conséquent pour toujours à l'abri de toute part directe ou indirecte qu'y pourrait prendre une politique mondaine ou des intérêts de toute autre nature.

2<' Assigner à l'exercice de cette suprématie des /ormes positives à l'abri desquelles on puisse lui assurer la direction spirituelle de l'Église, sans que cette direction, ni les moyens de l'exercer, puissent dans aucun cas se compliquer avec l'autorité des lois et le pouvoir du Gouvernement temporel, sous les auspices duquel le rit romain existe en Russie.

3° Suivre à cet effet pratiquement et d'un commun accord le mode usité jusqu'ici relativement à la nomination des évêques, à la publication des brefs, et en général à toutes les mesures administratives qui regardent le culte du rit romain (1).

Appliquons maintenant ces principes aux rapports qui doivent exister entre le Saint-Siège et les Églises catholiques de Russie. Le souverain fait profession de respecter et de maintenir tout ce qui est essentiellement réclamé par les préceptes et la discipline des diverses communions auxquelles appartiennent ses sujets. Entre Rome et les églises locales, comme entre la tête et les membres, une communication, une dépendance est indispensable. L'État reconnaît en principe la suprématie du Saint-Siège ; il admet « la nécessité » de recourir à lui « pour divers objets de culte et de juridiction ecclésiastique ». Le jour n'est pas encore venu de chercher à faire des catholiques émancipés de Rome, de constituer une Église latine russe ou polonaise, parfaitement autonome, et ne reconnaissant à la chaire de saint Pierre qu'une vague primauté d'hon-

(1) La chancellerie russe affectait de confondre les mots « rite » et « confession » ou « Église ». En Russie, l'Église catholique ou romaine comprenait des diocèses et des fidèles du rite latin et du rite dit grec-uni ou uniate, ou ruthène.

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neur et d'ancienneté. « Le gouvernement autorise les rapports, en tant que nécessaires, de l'Église romaine en Russie avec son chef. » Mais à ces relations, il est en droit d'imposer une règle générale et immuable. Elles ne pourront « jamais avoir lieu autrement que par l'entremise régulière et uniforme du gouvernement ».

« Cette marche présente des « gradations ». Le Primat de l'Église catholique en Russie s'adresse, dans les cas 011 l'intervention de l'autorité du Pape est nécessaire, au ministère des Cultes étrangers. Celui-ci, après avoir soumis l'objet de cette démarche à Sa Majesté Impériale, en donne communication au ministère des Affaires étrangères, lequel, conformément aux ordres suprêmes, fait parvenir ces ouvertures à l'Envoyé de Russie près Sa Sainteté, en le chargeant d'ouvrir une négociation sur leur contenu. C'est exactement la même direction que devront suivre les réponses, décisions ou explications quelconques, de la part du Siège de Rome. »

A l'exception d'occurrences, « entièrement imprévues, les affaires c{ui réclament le recours au Siège de Rome paraissent se renfermer dans les articles suivants :

« 1° Institution canonique des évêques nommés par le souverain.

« 2° Expédition des Bulles requises à cet effet, et rétribution pécuniaire à payer par les évêques respectifs.

« 3° Recours à Rome, toutes les fois que les termes des divers pouvoirs extraordinaires, conférés au Primat, sont expirés.

« 4° Recours à Rome dans les cas de juridiction qui outrepassent les pouvoirs du Primat et des tribunaux ecclésiastiques.

« 5° Dispenses pour les mariages,' lesquelles excèdent les pouvoirs qu'exerce habituellement le Primat. »

C'est ce système « équitable, ferme et modéré » que Rome était impérieusement invitée à revêtir en bloc de son approbation. Elle y viendrait, espérait-on, grâce à « des efforts soutenus avec calme et accompagnés des formes les plus amicales ». Pour ces cinq branches de relations et le mode de les entretenir, on avait « pris à tâche

d'aplanir les difficultés, et d'éviter autant que possible les innovations ». L'exemple du passé avait- « servi de norme et de guide ». Si tant de belles raisons ne parvenaient pas à convaincre le Saint-Père, il fallait lui faire entendre que les décisions impériales étaient définitives et irréformables. « L'Empereur est décidé à ne point tolérer que sur les Eglises du culte catholique existantes en Russie et en Pologne, le siège de Rome puisse exercer sa suprématie spirituelle, ni d'une manière indéterminée et arbitraire, ni d'après d'autres formes incompatibles avec les lois de son empire. » Pour marquer l'énergie de cette volonté, on accumule les termes les plus expressifs : « L'Empereur ne consentira jamais... » ; il veut donner à ces principes « une sanction immuable » ; ses résolutions à cet égard « n'admettent aucune modification et sont irrévocables ». Si par malheur on ne peut amener le Saint- Siège à des « termes de conciliation », on se bornera, en déplorant cet « aveuglement », à attendre « le retour spontané du ministère pontifical à de nouvelles explications » ; mais on ne cédera jamais sur rien.

On le voit, l'empereur Alexandre, dans le domaine de la théorie, ne devait rien laisser à son frère Nicolas. Il rivait le dernier anneau des plus lourdes chaînes que l'Église catholique ait eu à porter en Europe au dix-neuvième siècle. Partout ailleurs, les principes gallicans et joséphistes avaient porté leurs fruits ; dans la plupart des pays, on déniait toute valeur aux bulles et aux autres actes de Rome tant que le pouvoir civil ne les avait pas sanctionnés. C'était une usurpation manifeste ; mais on laissait du moins toute liberté de s'adresser en particulier au Saint-Siège, et d'en solliciter les décisions et les grâces nécessaires au repos de la conscience ; le gouvernement ne s'en mêlait en rien. Mais en Russie, toute correspondance avec Rome se trouva rigoureusement interdite, pour toute personne que ce fût. Il en coûtait cher de ne pas suivre la voie officielle, ministérielle. Toute infraction à cette loi était qualifiée « crime » et poursuivie avec une rigueur qui, au cours du siècle, ne s'adoucira qu'à grand'peine.

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Comment l'Église catholique, ainsi séquestrée dans l'empire russe, a-t-elle pu échapper à une ruine complète? Elle le doit au zèle indomptable d'un grand nombre de ses enfants ; elle le doit surtout aux efforts continuels de Rome pour remédier à sa lamentable situation. Mais en dépit de tant de bonne volonté, que d'abus en tout genre 86 glissaient partout ! Paroisses, couvents, séminaires, administration paroissiale dépérissaient peu à peu et, tel un corps d'où la vie se retire, souffraient de mille maux que la « protection » de l'Etat aggravait sans mesure. On les tenait soigneusement cachés à l'œil vigilant de Rome. Défense était faite aux évêques de faire leur visite ad limina, d'adresser au Saint-Siège des relations sur l'état de leur diocèse, à moins de les soumettre à la censure du gouvernement, qui les expurgeait avec minutie de tout détail alarmant. Il ne fallait pas qu'on pût même soupçonner qu'à l'ombre du sceptre impérial l'Église catholique s'étiolait à en mourir. Des avertissements secrets, tardifs et incomplets, devaient donner pourtant l'éveil, provoquer des doléances. La tactique sera d'abord de nier jusqu'à l'évidence ; puis d'accuser les institutions catholiques elles-mêmes, et sous prétexte de les guérir, on les supprimera. L'Église grecque-unie ne résistera pas à ce régime, et l'Église latine aura peine à échapper au même sort.

A des desseins aussi clairs, affirmés avec tant de force, Rome opposera la même netteté et la même vigueur. Cette fois encore, Lambruschini étudia et rapporta l'affaire avec la précision du savant canoniste qu'il était. De ce travail sortit la réponse remise le 22 juin 1817 à Itahnski (1) :

Pour ce qui regarde, disait la note, la nature et la forme des rapports à établir entre le Saint-Siège et les évêques catholiques dans

. (1) Consalvi à Italinskij 22 juin 1817, yl^:, i?fi5sia, I, 109-126.

toute l'étendue de l'empire de Sa Majesté, le Cardinal Secrétaire d'État soussigné doit, par ordre de Sa Sainteté, déclarer en toute loyauté à Votre Excellence les principes et les maximes de la Religion catholique, dont le Saint-Père n'a pu s'éloigner, dans ses décisions relatives à cette demande. Ces principes sont les suivants :

10 Jésus-Christ a constitué une Église libre et indépendante de toute puissance étrangère. Lorsqu'il a conféré sa divine mission à saint Pierre et aux autres Apôtres, il les a revêtus du pouvoir nécessaire à cette œuvre, en leur disant : « Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur terre : allez donc et enseignez toutes les Nations..., apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé. ))

2° Cette indépendance et cette liberté sont si essentielles à l'ÉgHse, que sans elles il lui serait impossible d'atteindre la fin que Jésus-Christ s'est proposée dans son institution.

3° Les objets qui sont de la compétence de l'Église sont spirituels et ecclésiastiques ; ils doivent donc être réglés selon les lois et les formes établies par la Sainte Église Catholique elle-même, soit dans ses Conciles généraux, soit dans les Constitutions Pontificales.

4° L'Église est une famille bien réglée et une société parfaite : elle doit donc nécessairement entretenir une libre et continuelle communication entre les chefs et les Membres, les fils et le Père, c'est-à-dire entre les catholiques répandus dans le monde entier et le pape qui en est le Chef, le Pasteur et le Docteur suprême.

5° C'est aux Pontifes Romains que Jésus-Christ a particulièrement confié le soin et le devoir de diriger, de fortifier, d'instruire et d'avertir, s'il y a lieu, les Évêques leurs frères, car Jésus-Christ a, dans la personne de Pierre, dit à chacun d'eux : « Pais mes brebis, confirme tes frères. »

6*^ Quant à la prétention des Souverains de soumettre à leur placet les Bulles et autres documents ecclésiastiques de Rome, avant de leur donner cours dans leurs États, l'Église peut bien la tolérer, comme de fait elle la tolère presque partout en gémissant ; mais elle ne saurait jamais l'approuver ni directement, ni indirectement ; et par conséquent le Souverain Pontife, dans l'exercice de la suprématie, ne peut suivre d'autre méthode ni garder d'autres formes que celles qui sont compatibles avec les principes sacrés de la liberté et de l'indépendance de l'Église Catholique, et que l'Église elle-même a reconnues et adoptées.

De ces principes dérivent les conséquences suivantes :

1° La communication des fidèles, et à plus forte raison des évêques avec le Saint-Siège, dans les affaires spirituelles et ecclé-

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siastiques, ne peut être limitée ni liée par le Chef de l'Église à quelques cas seulement ; mais elle doit être ouverte à tous, chaque fois qu'ils croient devoir interroger le Saint-Siège en pareilles matières pour en recevoir les instructions, les décisions et les réponses opportunes.

2° Le Saint-Père est dans l'obligation absolue de s'abstenir de tout acte qui, de sa nature, tournerait au détriment des droits sacrés de l'Eglise catholique, et beaucoup plus encore, si cet acte tend à léser ou seulement à diminuer sa liberté et son indépendance sacrées.

3° Le Chef de l'Église, constitué gardien dd ses droits, ne peut s'assujettir à aucune puissance terrestre dans l'exercice de son ministère apostolique.

Demander au pape d'accepter et de sanctionner la convention que la Russie lui proposait, c'était lui demander «de restreindre et d'affaiblir de ses propres mains la communication des enfants avec leur père, d'assujettir son ministère à l'autorité temporelle, d'offenser et de scandaliser très gravement les fidèles, qui se verraient oubliés, pour ne pas dire entièrement abandonnés par lui ». Aussi le Saint-Père, concluait Consalvi, « a ordonné au soussigné de faire savoir à Votre Excellence que le système proposé étant en opposition avec les principes de la Religion catholique. Sa Sainteté, malgré le très grand désir qu'Elle nourrit toujours de satisfaire les désirs de Sa Majesté, se trouve dans la nécessité expresse de ne pouvoir l'adopter ».

Ce rejet catégorique était suivi d'une déclaration « solennelle » : « La communication des Catholiques de Russie, comme de n'importe quel autre pays, avec le Saint-Siège, ne regarde et ne regardera jamais que des objets purement spirituels et ecclésiastiques. » On en donnait pour garants la loyauté du pape et la pratique constante du Saint-Siège. « Exercer la charge de la Primauté sans se mêler des affaires civiles des princes », telle est la maxime qu'il suit constamment : témoin les instructions suivant lesquelles les évêques et les vicaires apostoliques des pays non catholiques doivent rédiger les relations de leurs diocèses ; on y lit « la déclaration

expresse que le Saint-Père ne veut recevoir d'eux aucune information politique ».

C'était la première fois peut-être que, dans ses négociations avec la cour de Rome, la chancellerie russe se permettait une excursion aussi prolongée dans la région des principes. Elle n'avait aucune chance d'y réussir. Elle avait prétendu faire la leçon, elle en recevait une trop cuisante à son amour-propre pour oser affronter de nouveau la férule des docteurs romains. La consigne soigneusement recommandée et suivie sera d'éviter toute discussion de doctrine ; on s'y heurterait vainement à ce qu'on appelle l'intransigeance de la cour de Rome. On ne lui soumettra désormais que des solutions pratiques à sanctionner, des faits accomplis à reconnaître et non plus à discuter. « Un séjour de six années à Rome, écrit Italinski en 1822, m'a donné l'intime conviction que la seule marche à suivre dans les relations avec le Quirinal est de faire ce que le Souverain dans sa sagesse croit le plus propre au bien-être de ses sujets, sans demander que Rome y applaudisse. L'institution canonique des annates modérées et les diverses facultés pour les Ordinaires, tels sont les seuls cas où la suprématie du Saint-Siège conserve et doit conserver dans l'esprit de l'Eglise catholique-romaine une influence directe (1). »

Quant aux autres points à régler, Consalvi se maintient sur la défensive. Il rappelle et renouvelle les concessions consenties l'année précédente. 11 se déclare prêt à déclarer le prélat de Mohilev primat « simplement à titre honorifique », en attendant que la question de Vilna soit décidée ; mais il n'administrera pas, en cette qualité, ce dernier diocèse, car ce serait faire de l'archevêque de Mohilev un primat « de véritable juridiction ». Aux termes du droit, c'est à un évêque voisin, à déterminer à l'amiable, que doit revenir l'administration provisoire de Vilna. Refus d'attacher à la dignité primatiale le droit de faire les procès canonicjues des candidats à l'épiscopat : la conscience du Saint-Père est ici engagée ; il lui est im-

(1) Italinaki à Nesseirode, 1822, Tolstoï, II, 403.

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possible de s'en remettre à qui pourrait peut-être ne pas mériter sa confiance. Refus enfin de constituer l'archevêque et les autres évêques supérieurs ordinaires des réguliers, chacun dans son diocèse. Ce serait une mesure tout à fait odieuse et totalement inouïe dans l'histoire de l'Église, et qu'aucune circonstance extraordinaire ne justifierait. Si dans les monastères il y a des abus, le droit y a pourvu et armé les évêques des pouvoirs les plus étendus afin d'y porter remède.

Comment finirait une négociation aussi délicate? quel mécontentement et quelles représailles provoqueraient des refus, imposés par des devoirs inéluctables, à des requêtes poussées avec tant d'ardeur? On se le demandait avec anxiété et Consalvi sentait renaître ses grandes inquiétudes de Vienne. Il avait alors conseillé au pape de lui faire parvenir à l'adresse de l'empereur une lettre qu'il tiendrait en réserve pour tenter une démarche suprême en cas d'extrême péril. Heureusement on n'en vint pas là, et la lettre resta dans les cartons. Cette fois ce moyen parut tout à fait opportun. Alexandre affectait de se montrer sensible et généreux ; il avait plusieurs fois donné à Pie VII des gages certains de respect et de cordiale sympathie. Il ne voudrait pas affliger ce vénérable pontife en lui tenant rigueur de ce qu'il ne voulait pas mentir à sa conscience. Le cardinal remit donc à Italinski, avec sa note, une lettre confidentielle du pape à l'empereur, accompagné d'une traduction française que Consalvi avait voulu faire lui-même, afin de mieux assurer le secret. Pie VIÏ y tenait un langage très conciliant, mais très ferme. Il se proclamait, non sans émotion^ incapable de forfaire à son devoir :

Si l'on a fait croire à Votre Majesté, disait-il, que nous pouvons seconder les demandes qui nous ont été faites, nous La prions et La conjurons dans le Seigneur de n'y ajouter aucune foi, parce que celui qui aurait dit cela à Votre Majesté, ou ne connaît pas les principes de la Religion Catholique, ou, s'il les connaît, a peut-être eu le dessein caché et coupable d'aliéner de nous le cœur bienveillant de Votre Majesté. Que Votre Majesté croie plutôt à nous, qui, grâce au Seigneur, n'avons jamais dit que la vérité,

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et qui sommes bien moins capables de la trahir ayant le pied sur le bord du tombeau ; la diversité des principes est malheureusement un obstacle à notre adhésion. Accorder ce qui nous a été demandé, et l'accorder par une convention, serait la même chose que de sanctionner des principes et des maximes directement contraires aux principes et aux maximes de la Religion catholique ; ce serait détruire dans ses fondements la constitution de l'Eglise catholique. Votre Majesté est trop généreuse pour exiger que nous fermions nos yeux dans le déshonneur, et avec les remords d'avoir trahi les principes de cette Religion de laquelle, quelque indignes que nous en soyons, nous sommes Chef.

Trois mois plus tard, le courrier Andréiev apporta à Italinski la réponse impériale, datée du 17 novembre : Alexandre y protestait de son respect envers la « sollicitude paternelle » du Saint-Père pour « le maintien en vigueur de certaines règles de conduite » qui lui semblaient incompatibles avec la nature des propositions adressées à son ininistre pontifical ». Mais il y protestait de la droiture de ses intentions. « Je n'ai en vue que le bien-être de ceux de mes sujets qui professent le rit romain dans mon Empire. » Il voulut désormais n'insister cjue sur les objets qui lui paraîtraient « strictement exigés » pour assurer, sous son sceptre, à la communion romaine, « des avantages aussi légitimes qu'indispensables ». « Par un juste retour, ajoutait-il, Votre Sainteté ne désapprouvera pas sans doute la fermeté avec laquelle je suis déterminé à exclure, de fait, toute ingérence d'autorité, qui serait incompatible avec le système de protection, d'union et de fermeté, sous les auspices duquel toutes les Eglises chrétiennes jouissent d'une existence paisible dans toute l'étendue de la Russie. » Le ton extrêmement courtois de la lettre, l'hommage chaleureux rendu aux vertus du Saint-Père, les assurances d'une « entière confiance » aux « principes modérés » et aux vues conciliatrices « qui présideraient à la conclusion des affaires de juridiction de l'Eglise romaine en Russie », masquaient mal la dureté du fond, et ne permettaient ni à Pie VII, ni à Consalvi de se faire illusion. Décidément le ciel semblait s'obscurcir du

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côté du Nord. Aucun signe précis ne présageait la tempête, mais la brunie s'épaississait (1).

Pour la dissiper, le pape ne pouvait pas compter sur Siestrzencewicz. Le « Métropolitain unique » n'avait pas tant l'âme d'un évêque que celle du fonctionnaire le plus souple et le mieux dressé. Le prince Golitsyne lui fit transmettre la réponse de Consalvi et sollicita ses observations. Le mémoire rédigé par le prélat le peint tel qu'il est, plat et cauteleux. Le ministre l'informe que « les principaux objets des relations avec le Saint-Siège sont censés consentis réciproquement » : il endosse sans mot dire cette déclaration. Retenir les deux diocèses de Mohilev et de Vilna, il n'y pense pas : « Il a été et est très éloigné de cette irrégularité », et depuis qu'il a reçu de Sa Majesté « la gracieuse collation de la congrue de Vilna », il gouverne Mohilev « sans aucun salaire ». Le règlement qui prescrit la filière à suivre dans les relations avec Rome est un règlement « sage ». La note pontificale nie qu'aucun pape ait jamais concédé à un souverain non catholique le droit de nommer les évêques. Siestrzencewicz affirme que dans l'empire, depuis 1773, tous les évêques ont été nommés par les souverains de Russie et sacrés évêques avec des Bulles des Papes ». Promu lui-même le premier en date, il aurait dû se rappeler sa propre histoire, et le péché originel de l'évêché de Mohilev. Il ne pouvait ignorer ni les procédés louches à l'ombre desquels, à chaque nomination, Pétersbourg s'efforçait de s'approprier un droit qui n'était pas le sien, ni les expédients où Rome, en face du fait accompli, se voyait réduite afin d'éviter de plus graves conflits. Les droits de la primauté romaine le laissaient très froid, et son unique ambition était de finir sa carrière comme il l'avait commencée, en « fidèle sujet » et « exécuteur zélé et rempli de reconnaissance des ordres suprêmes » (2).

(1) Pie VII à Alexandre, 22 juin 1817, Godlewski, Monurnenta, III, 49-52; Grand-duc Nicolas, Alexandre /"^ jj^ 210-213. Cf. AE, Riissia, I, 784-790. Rép. d'Alexandre, 17 novembre, Godlewski, III, 55-56 ; Grand-duc Nicolas, II, 213-214. Original : AE, ibid., 793-794.

(2) Réponse à la note confidentielle de... Consalvi, 24 décembre 1817, Arkhiv MoRDviNov, VI, 239-247.

Un exemple fera voir combien il était difficile à Rome de défendre l'accès de l'épiscopat à des candidats indignes. Le 27 janvier 1817, sur la présentation de l'archevêque de Mohilev, l'empereur par un seul oukase fit trois nominations : Lipski, prélat de Mohilev, devenait suffragaht de Polotsk pour Mohilev ; le sufïragant de Jitomir, Podhorodenski, devenait sufîragant de Loutsk, et un chanoine de Vilna, Labunski, sufîragant de Jitomir. En conséquence, Italinski reçut l'ordre de solliciter, trois bulles afin de pouvoir, au spirituel, « mettre à exécution la nomination faite par Sa Majesté ». D'entente préalable avec Rome, il n'en était pas question : un oukase ne se discute pas, il s'exécute.

Le Saint-Siège avait ses raisons d'être en défiance. L'évêque Podhorodenski était hors de cause ; l'ancien nonce Arezzo faisait de lui un grand éloge. Mais les deux autres avaient mauvaise réputation. Joseph de Maistre avertit Sévéroli, devenu cardinal et résidant à Rome : « Sur ce cjui m'est assuré par une autorité de poids, lui écrivait-il, j'ose dire à Votre Éminence qu'il est peu d'occasion oii Sa Sainteté soit plus dans le cas de se tenir sur ses gardes. » Un autre annonçait que Lipski et Labunski étaient deux parfaits ignorants, d'une conduite sans retenue, et « capables de tout ». Mais ce fut bien pis, quand on reçut du comte Ilinski, sénateur et catholique fervent, l'esquisse biographique du chanoine Labunski. A dixsept ans, convaincu de vol, on l'avait condamné aux verges, et sa vie scandaleuse le faisait noter d'infamie : « Pendant trois années entières de son service au Collège ecclésiastique et de sa résidence à Pétersbourg, disait la notice, personne ne l'a jamais vu célébrer la messe, ni s'approcher de la sainte confession et communion pascale. Son ignorance paraît par ce seul fait qu'il ne rougit pas de demander une fois publiquement dans le Collège à ceux qui étaient présents, ce que signifie le latin : gaudere prudlegiis. » Tel était le nouvel élu. La religion de l'empereur avait été manifestement surprise. Pour l'éclairer, le pape joignit à sa lettre cette pièce à conviction. Alexandre comprit et n'insista plus. Le chanoine

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mourut sans coiffer la mitre épiscopale (1). Matthieu Lipski fut plus heureux ; il devint plus tard évêque de Minsk.

On sait avec quelle tenace persévérance l'empereur Alexandre lutta, au Congrès de Vienne, en faveur d'un projet qui lui tenait extrêmement à cœur, le rétablissement du royaume de Pologne. Moyennant quelques sacrifices à l'Autriche et à la Prusse, il réussit à le faire triompher, passant outre aux murmures de la société russe, à la mauvaise humeur de ses amis et à leurs avis défavorables. Le 21 juin 1815, le canon annonça à Varsovie ce grand événement. Le nouveau royaume reçut une constitution dont le libéralisme, plus apparent que réel, contrastait avec le régime autocratique en vigueur dans l'empire. On y trouvait à peu près tout le scénario du régime parlementaire : Conseil d'Etat, Sénat, Chambre des députés, ministres responsables. On n'oubliait ni la garantie des libertés individuelles, ni la liberté de la presse, que des règlements appropriés mettraient en sage tutelle. A côté de la religion catholique, déclarée religion de l'État, les autres cultes jouissaient d'une large tolérance et de l'égalité des droits. La Pologne ainsi restaurée ne répondait que de très loin aux rêves des patriotes polonais : ce n'était que la résurrection d'un fantôme. Néanmoins il symbolisa à leurs yeux l'idéal de la patrie renaissante et reconquise, vers lequel se portèrent tous leurs espoirs et se tendirent tous leurs efforts.

L'Église eut sa place dans ces plans de réorganisation. A côté des diocèses catholiques de Russie, ceux du nou-

(1) L'oukase est du 27 janvier 1817, AE, Russia, I, 669. Italinski à Con- «alvi, 18 avril, ibid., 650-651. J. de Maistre à Sévéroli, 11/23 février, Corresp., VI, 55 ; Lochmann à Litta, 15 août, AE, Russia, I, 865-871 ; cf. Giulio Litta à son frère le Cardinal, 18/30 août, ibid., 861-862. Mémoire d'Ilinski, ihid., 670-672. Post-scriptum à la lettre de Pie VII et Notice sur Labunski, GoDLEwsKi, III, 52, 55-55.

veau royaume eurent leur vie à part, leur statut organique, dont les dispositions imitaient celles qui étaient en vigueur dans l'empire. Le Collège ecclésiastique de Pétersbourg n'avait rien à voir en Pologne ; mais un nouveau conseil, la Commission des Cultes et de l'Instruction publique, devait protéger et surveiller le clergé catholique et ses propriétés. Intermédiaire obligé entre le clergé et le gouvernement, elle reçoit les demandes et les recours, elle transmet les lois et les décrets. En Russie, le vague et l'arbitraire pèseront toujours sur la nomination des évêques et des administrateurs diocésains. En Pologne, évêques et chapitre y prennent une part nettement définie. Un siège vient-il à vaquer? Le chapitre nomme un administrateur ; la Commission doit ratifier le choix. Les évêques et le chapitre présentent des candidats à l'évêché vacant ; la Commission en choisit trois, qu'elle soumet au lieutenant du royaume. S'agit-il d'un évêque sufîragant ou auxiliaire, c'est l'évêque diocésain qui présente les trois candidats par l'intermédiaire de la Commission. Elle contrôle le choix de tous les fonctionnaires, les nominations aux bénéfices, les élections des supérieurs dans les monastères, l'admission des novices, l'administration des biens, en un mot, tous les actes de la vie ecclésiastique. Quant aux bulles pontificales, elles ne pouvaient être publiées qu'avec l'examen et l'autorisation préalables du gouvernement. Tel est en résumé l'acte du 6/18 mars 1817. L'esprit qui l'anime est celui des articles organiques du premier Consul, celui des légistes gallicans et fébroniens, qui depuis longtemps régnait en Europe (1),

Le Saint-Siège ignora cette constitution. Elle fut élaborée sans lui, et elle ne lui fut, ce semble, jamais communiquée. Là où il ne s'agissait pas de dogme ou de discipline intérieure, on ne voulait pas qu'il intervînt, et l'empereurroi se réservait le droit exclusif de délimiter le domaine purement spirituel où s'exercerait l'action du chef de l'Eglise. Aussi, pour éviter tout conflit, toutes les questions

(1) Theixer-Montalembert, I, 304-310; von Bernhardi, Gesch. Russlands, III, 208-210 ; A. N. Popov, « Posliedniaia soudba..., » Vieslnik Evropy^ février 1868, 565-581.

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qu'on ne croyait pouvoir régler sans le pape étaient ajournées. Elles furent l'objet d'une négociation particulière. Italinski la dirigea, et Léon Potocki, fils du président de la Commission des Cultes, vint à Rome lui faciliter la tâche. Il s'agissait d'abord de centraliser le gouvernement des diocèses, en érigeant à Varsovie un archevêché, qui serait le pendant de celui de Mohilev. Puis on remanierait les limites des évêchés, pour les faire cadrer avec les changements de frontières introduits par le Congrès de Vienne. En vue de réduire ensuite au minimum les occasions de recourir à Rome, on demanderait pour les évêques les pouvoirs les plus amples, et des juges délégués par le pape prononceraient en troisième instance dans les causes ecclésiastiques. On stipulerait « comme un point essentiel » que la correspondance entre la cour de Rome et le clergé du royaume n'eût lieu que par l'entremise d'un agent séculier de l'empereur-roi, résidant à Rome. Conversations et échanges de vues se prolongèrent pendant deux ans (1817-1818). L'historien de Pie VII, Artaud, parle d'un concordat signé par Italinski le 28 janvier 1818 au nom de la Pologne. En réalité, aucune convention ne résuma les concessions du Saint- Siège, aucune signature ne fut échangée. La bulle Â^ilitantis Ecclesiae, du 12 mars 1818, érigea l'archevêché de Varsovie ; une autre du 30 juin [Ex imposita Nohis) organisa les diocèses ; et un bref du 3 octobre [Apostolicae Sollicitudinis) accorda à l'Université de Varsovie la collation des grades de docteur en théologie et en droit canonique (1).

Les bouleversements de la Pologne, l'anarchie qui en était résultée, les longues guerres dont l'ère venait de se clore avaient en partie ruiné les menses épiscopales, les chapitres et les séminaires. Le projet fut formé de supprimer un certain nombre de bénéfices et de couvents, et d'en utiliser les revenus pour remédier à ces pertes. Le Saint-Siège, sollicité, approuva, et chargea de l'exé-

(1) Artaud, Hist. du pape Pie VII, II, 381. Les pièces relatives à cette négociation, AE, Russia, II. Cf. Godlewski, III, 19-29. Les bulles et le bref, dans Aktj i Gramoty, 137-184.

cution l'archevêque de Varsovie, François. Malezewski, en lui enjoignant de ménager les intérêts en jeu, d'éviter l'arbitraire et de se borner strictement aux suppressions nécessaires. Le vénérable prélat avait à cœur de suivre les instructions de Rome ; mais ses plans étaient loin de répondre aux vues du gouvernement : au lieu de quatre ou cinq couvents, celui-ci voulait en supprimer quarantesept. On eut beau redoubler les instances, l'archevêque demeurait inflexible. Epuisé par la maladie, il était sur son lit de mort quand on lui apporta le décret, prêt à signer. Après une longue résistance, à bout de forces, il traça d'une main défaillante quelques caractères à peine lisibles, et les témoins de la scène durent certifier l'authenticité de la signature extorquée à un agonisant. L'archevêque expira le 18 avril ; le décret est du 17. Le pape protesta, et somma le successeur de Mgr Malezewski, Hollowczyc, de réparer le tort causé par ce flagrant excès de pouvoir ; mais ses réclamations demeurèrent lettre morte (1).

(1) Relation de Prazmowski, év. de Plock, AE, Russia, II, 454-455. Pie VII à Hollowczyc, 16 févr. 1820. « Comperlum est », ibid., III, 510-513.

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