CHAPITRE III
I. La franc-maçonnerie et le piétisme en Russie. — II. La Société biblique russe. La circulaire de l'archevêque de Mohilev. — III. Le cardinalat de Siestrzencewicz. — IV. La Sainte-Alliance. — V. Les dispositions personnelles d'Alexandre P' envers l'Eglise catholique.
Le mysticisme des Slaves en général, et surtout des Russes, est devenu un lieu commun. « Le Russe, ne cesset-on de dire, est éminemment mystique... Dans l'ordre religieux, sa foi est contemplative, rêveuse, visionnaire, emplie d'espérances vagues, de craintes superstitieuses et d'attentes messianiques, toujours en quête d'une communication directe avec l'invisible et le divin. » C'est un fait que tous les observateurs signalent à l'unanimité, non sans l'exagérer, quand pour étudier la vie poétique du moujik, ils chaussent les lunettes de Dostoïewski, de Gorki, et surtout de Tolstoï. Pour l'expliquer, ils invoquent le milieu, le climat, l'atavisme, l'histoire, et ils n'ont pas tort. Cette « hantise du mystère », ce « goût du vague, de l'extrême et de l'absolu », est avant tout un désordre intellectuel et même moral. Le peuple russe ressemble à un grand enfant qu'on aurait toujours laissé en nourrice ; il lui a manqué une éducatrice. La plupart des nations de l'Europe, même des nations slaves, se sont soumises, au cours des siècles, à la tutelle bienfaisante de l'Ëglise romaine ; c'est par elle que leur intelligence s'est disciplinée et a atteint l'âge viril. L'Église séparée de
Rome a laissé son peuple la bride au cou, emporté par son excès de vie sentimentale et imaginative, et on serait tenté de la rendre responsable, pour une large part, du déséquilibre si souvent constaté chez lui. Il n'est pas surprenant qu'il se soit mis à courir après les fantômes les plus bizarres enfantés par ses rêveries (1).
L'époque d'Alexandre se prêta fort bien à ces étranges fantaisies. En bas comme en haut de l'échelle sociale, l'ignorance religieuse était extrême. Dans le peuple, la superstition engendrait des sectes souvent immorales et absurdes, les « mutilés », les « flagellants », et bien d'autres. Des visionnaires, des prophètes surgissaient parmi les paysans et fanatisaient les populations, jusqu'au suicide collectif; un jour, dans une seule séance, 2 700 personnes se livrèrent aux flammes. Dans la haute société, les dehors brillants dissimulent mal des aberrations aussi lamentables, fruit d'une ignorance religieuse presque aussi profonde. Les Russes, dit Derj aviné, apprenaient les langues sans grammaire, l'arithmétique et la géométrie sans démonstrations, la musique sans les notes, et la foi sans catéchisme. L'esprit du siècle a fait perdre à l'Église orthodoxe son prestige aux yeux des grands seigneurs. On sait leur mépris proverbial pour leurs prêtres. Ils assistent à la liturgie, lisent lés formules de prières, se confessent et communient aux temps prescrits, répètent par routine et par tradition les gestes de leurs ancêtres ; mais sous cette écorce les vérités du christianisme n'agissent presque pas sur les âmes. On continue à se dire et à se croire orthodoxe, mais on pense et on vit en dehors de l'orthodoxie. « Votre ÉgHse, écrit Joseph de Maistre à Mme Swetchine, n'est-elle pas un. objet de pitié? Otez-lui les catholicisants, les protestantisants, les illuminés, qui sont les rascolnicks des salons, et les rascolnicks qui sont les illuminés du peuple, que lui reste-t-il (2)? »
Les circonstances ont favorisé le goût des doctrines
(1) M. Paléologue, « La Russie des tsars pendant la Grande Guerre », Revue des Deux Mondes, l^r février 1921, 550-551 ; cf. 15 février, 748.
(2) Dovnar-Zapolski, Obzor... rousskoi istorii, I, 229. J. de Maistre, Corresp., V, 125.
MVSTICISME, BIBLISME, SAINTE-ALLIANCE (1815-1825) ]01
exotiques. Grâce aux giieires napoléoniennes, une foule d'ofTiciers russes s'initient directement à une civilisation, jusque-là entrevue de loin. Ils se trouvent face à face avec des institutions, des lois, des mœurs nouvelles : le bon et le mauvais, ils se l'assimilent au hasard, et retournent chez eux grossir le nombre de « tous ces hommes qui, peu satisfaits des dogmes nationaux et du culte reçu, se livrent à des idées extraordinaires et à des recherches plus ou moins hardies sur le christianisme, qu'ils nomment primitif ». Joseph de Maistre applique cette formule aux « martinistes » et aux « piétistes », mais si on entend que ces recherches « hardies » vont jusqu'à volatiliser à peu près complètement le christianisme, elle englobe les «illuminés » de toute étiquette et de toute loge (1).
Des documents authentiques signalent pour la première fois en 1731 la présence des francs-maçons en Russie. Elisabeth les laisse en repos ; Pierre III les favorise ; Catherine II, d'abord indifférente, devient vite hostile : « On lui persuada que dans les loges particulières de Moscou, on intriguait contre la cour et ses ministres : cette circonstance, les malheurs de la Révolution française et les grands attentats commis en Europe à cette époque, crimes cju'on disait être l'ouvrage des sociétés secrètes, furent cause qu'elle cessa de protéger les loges. » Elle ne se contenta pas d'écrire contre les francs-maçons trois comédies, elle prit des mesures sévères, et sur son ordre, l'im^primeur Novikov, le plus en vue des maçons de Moscou, fut arrêté, jugé et emprisonné en 1792. Paul F^, qui détestait tout ce qu'avait fait sa mère, sembla d'abord répondre aux espérances maçonniques ; mais, en 1799, il interdit les associations secrètes. On voulut voir dans ce coup la main des Jésuites ou de l'ordre de Malte : Rostopchine en revendiqua tout le mérite.
(1) J. DE Maistre, Quatre chapitres inédits sur la Russie, 97. Sur J. de Maistre et la franc-maçonnerie, v. l'étude importante de G. Goyau,«La Pensée religieuse de J. de Maistre », Revue des Deux Mondes, 1*^'' mars 1921, 143- 169. Sur la franc-maçonnerie en Russie, Entsiklop., de Brockhaus-Efron, XXXVI, 509-514 ; Lenning, Allgemeines Handhuch des Freimaurerei, 2^ éd., III, 106-114 ; Tira Sokolovskaia, Rousskoié Masonstvo..., avec nombreuses indications bibliographiques.
Alexandre se montra hésitant. Dès 1802, il renouvela l'interdiction portée par son père ; mais un franc-maçon très influent, Jean Bôber, directeur de l'École des cadets de Pétersbourg:, lui dépeignit dans une audience les maçons comme des sujets fidèles, attachés inviolablement au prince et à la patrie et protégés dans presque tous les grands États de l'Europe. « Ce que vous me dites de cette institution, lui aurait répondu Alexandre, m'engage non seulement à lui accorder ma protection, mais encore à demander pour moi-même l'admission parmi les francsmaçons. Croyez-vous que cela soit possible? » Et de fait, l'empereur, peu de temps après, aurait été initié. Quoi qu'il en soit, sous Alexandre, la maçonnerie russe prit un grand essor. Déclarée huitième province de l'Ordre au convent de Wilhemsbad, elle eut, en 1804, un Grand-Orient de toutes les Russies, avec Bôber pour grand-maître national. Elle se recrutait parmi les professeurs, les fonctionnaires de tout rang, les bourgeois, les gens de métier, mais surtout dans l'armée, parmi les officiers. La grande loge « Astrée » comptait en 1820 vingt-quatre loges affiliées ; la loge provinciale, six. On y « travaillait » en diverses langues : il y avait dix loges allemandes, trois françaises, deux polonaises, onze russes ; quelques autres étaient mixtes. Vers la fin du règne, cette brillante prospérité pâlit tout à coup et s'éteint. Dès 1820, le monarque, devenu soupçonneux et inquiet, donne des preuves d'une antipathie grandissante, et le 1^^ août 1822, un oukase ferme toutes les loges, abolit toutes les sociétés secrètes (1).
Le trait le plus accusé peut-être de la doctrine maçonnique était l'indifférentisme en matière de dogme et de divergences confessionnelles. Dans presque tous les règlements et rituels, on statuait que l'Ordre s'ouvrait à quiconque appartenait à une confession chrétienne. On allait plus loin, car une exégèse bienveillante tempérait cette restriction, opposée à un autre principe fondamental de la maçonnerie, celui de la fraternité universelle. Des ins-
(1) T. SoKOLOvsKAÏA, 12, 13, 166; Lenning, III, 111-112; Alexandre Pypine, ObstcJiestvennoié dvljénié..., 317. Polnoié Sobranié Zakonov, I^ no 29151, XXXVIII, 569-570.
tructions secrètes rappelaient que la foi, c'est l'esprit du Christ, et que là où est le Christ, là est la liberté. Pas de différence entre le juif et le gentil, le circoncis et l'incirconcis, l'homme libre et l'esclave, car le Christ est dans tous. Peu importait le nom que chacun donnait à l'Être Suprême, la prière qu'il lui adressait, le culte qu'il lui rei^dait : c'étaient là des différences accidentelles. Tous cherchaient la « vérité universelle » et se croyaient membres de la véritable Église, en qui devaient se fondre toutes les confessions.
Dans ces milieux, la littérature mystique était lue et étudiée avec passion. On prétendait y trouver le vrai christianisme, la vraie religion, le secret d'entrer directement en relation avec Dieu. Si on dressait la liste des livres pieux les plus en vogue, on aurait un bel exemple de cet indifférentisme doctrinal dont nous venons de parler. A côté des grands auteurs catholiques : Thomas à Kempis, Taulère, saint François de Sales, Fénelon, il faudrait mettre les quiétistes : Molinos, Antoinette Bourignon, surtout Mme Guyon, dont on ne se lassait pas de lire la vie et les œuvres ; « un vrai trésor », disait le maçon Lopoukhine à son ami et confrère Spéranski. Il faudrait ajouter les écrits de Saint-Martin, de Jacques Boehme, d'Eckardtshausen, de Svedenborg, de Jung-Stilling. On copiait ces maîtres de la théosophie, on les traduisait, on les imprimait. Sous Catherine, Novikov en multipliait les exemplaires ; sous Alexandre, Labzine en était le grand traducteur et il en vulgarisait les doctrines dans son journal, le Messager de Sion. Ces lectures procuraient des émotions puissantes, qu'on prenait pour de l'action divine. On s'initiait à la haute contemplation, à l'extase, et il s'en suivait parfois le détraquement des nerfs, jusqu'à la folie authentique. Un Troubetskoï proclama qu'il avait le don des miracles et qu'il était Jésus-Christ : il fallut l'enfermer. La mode et l'engouement s'en mêlèrent, ainsi que la curiosité malsaine pour qui l'occultisme a tant d'attrait. Les magnétiseurs et les visionnaires firent fureur. Des médecins traitèrent les maladies par le magnétisme ;^ Stoffregen, premier médecin de l'impératrice, établit un
« baquet magnétique » à Pétersbourg ; il y en avait aussi à Moscou ; des dames de la plus haute société y étaient « jusqu'aux oreilles ». De son côté, une autre détraquée, Catherine Tatarinova, née Buxhoewden, d'abord luthérienne, puis orthodoxe, mit en vogue d'autres pratiques. S'inspirant des skoptsy, dont elle avait fréquenté les réunions, prenant part à leurs chants et à leurs danses spirituelles, elle forma au palais Michel « un cénacle de personnes distinguées, qui s'entretenaient de questions religieuses, lisaient en commun l'Écriture sainte, chantaient des cantiques populaires ». On y voyait le prince Alexandre Golitsyne, le général Golovine, le maçon mystique Kochelev, et bien d'autres, formant entre eux une « ligue spirituelle ». Le métropolite de Pétersbourg, Michel, encourageait ces séances en secret. Elles se prolongeaient jusqu'à ce que le Saint-Esprit tombât sur la Tatarinova ellemême ou sur quelque autre des assistants : l'élu se mettait aussitôt à prophétiser. Cette femme, sur le désir d'Alexandre, eut les honneurs d'une audience impériale : la conversation, dit-on, fut longue, et l'accueil « plus que cordial » (1).
Le livre cher entre tous aux« mystiques » était l'Écriture Sainte. La Bible était le premier « bijou », le symbole le plus élevé et le plus vénéré de la franc-maçonnerie. Elle signifiait l'esprit de piété et de dévotion, l'union à l'Être Suprême. On ne se mettait point en peine de son contenu historique et dogmatique ; on y cherchait uniquement l'aliment par excellence de la vie morale, de la piété et de l'émotion religieuse. Le maître de la grande loge provinciale, lélaghine, exhortait ses frères à ne s'épargner aucun travail, aucune fatigue pour « s'expliquer le sens caché de la divine Écriture ».
Tout moyen de nous instruire et de nous corriger, leur disait-il, ne nous a pas été ôté par [le péché] ; il nous reste pour nous consoler, au-dessus de toute raison et de toute éloquence humaine, la Sainte
(1) Correspondance de J. V. Lopoukhine avec M. M. Spéranski, Rousski Arkhiv, 1870, 610-626. Ferdinand Christin et la princesse Tourkestanow, I, 294, 315, 316, 330-331. Grand-duc Nicolas, Alexandre /«r, I, 178-179.
Écriture de l'Ancien et du Nouveau Testament. Ouvrons ces sources mystérieuses. Recourons au Consolateur, recourons avec foi et espérance à la bonté de l'Esprit-Saint qui, du Père Éternel par son Fils ou Verbe Éternel, est infusé dans toute créature pensante ; et avec attendrissement appelons-le à notre aide !... Approfondissez l'Ancien Testament ; -vous y trouverez ce que notre frère et docteur, le roi Salomon, dit dans ses Proverbes de cet arbre de vie : La science de la sagesse est l'arbre de vie pour tous ceux qui recourent à elle ; et heureux celui qui la possède.
Dans une circulaire de 1816, adressée aux chefs des différentes loges, on lit cette recommandation pressante : « Portez de toutes vos forces vos frères à la lecture de la Sainte Écriture et à la croyance au Dieu incarné ; sans cela, pas de maçonnerie, pas d'ordre, pas de règle, et ni vous ni vos frères vous n'atteindrez jamais aucun but véritable (1). » Ainsi préparée par la maçonnerie et le piétisme, la haute société russe allait faire un accueil enthousiaste à la Société Biblique.
Fondée à Londres en 1804, la British and Foreign Bible Society chercha de bonne heure à étendre son activité dans les pays du Nord de l'Europe, et surtout en Russie (2). Le pastev.r John Paterson, sa Bible sous le bras, y parut en conquérant. En 1812, il fonda une société biblique en Finlande, à Abo, et l'empereur approuva hautement l'impression de la Bible en finnois. Le 6. décembre, Paterson se présente au prince Alexandre Golitsyne, lui dit son projet d'établir une société à Pétersbourg et lui laisse un mémoire à communiquer à l'empereur.
(1) Lenning, I, 106-108 (art. Bibel). Pékarski, Dopolnéniia k istorii masonslva..., 109-110 ; cf. 107. T. Sokolovskaïa, « Stranitchka o préjnem rousskom Masonstvié », Roussk. Starina, CXXX (1907), 305.
(2) Sur la Société biblique en Russie, Pypine, Rossiiskoié bibléiskoié obstchestvo, Viesin. Evropy, 1868, n°* 4-6 ; J. A. Tchistovitch, Istoria perevoda Biblii iia rousski iazyk.
Golitsyne s'enthousiasme, émerveillé des efforts de la Société Biblique, et déclare qu'il ne peut les louer assez. Il donne aux plans de Paterson la plus chaleureuse approbation et se porte garant de celle de l'empereur, à qui il présentera le projet sous le jour le plus favorable (1).
Le prédicant avait en effet cause gagnée, grâce à l'avocat qu'il avait su découvrir. Golitsyne, camarade d'enfance d'Alexandre, resté son ami et son favori, avait été nommé procureur du Synode en 1803. Voltairien et débauché, rien ne le prédestinait à diriger les délibérations d'une assemblée de prélats. Aussi ce choix surprit-il tout le monde, et lui-même le premier : « Quel procureur vais- je faire ! disait-il ; je ne crois à rien. » L'oukase impérial fut pour ce libertin le point de départ d'une conversion. Il prit à cœur les affaires de son Eglise, renonça, non sans luttes, à sa vie scandaleuse, et se lia enfin avec un franc-maçon de haute volée, Kochélev. Celui-ci, mystique convaincu, connaissait personnellement les pontifes de la théosophie, Eckardtshausen, Saint-Martin, Svedenborg, et correspondait avec tel d'entre eux. Son influence sur son jeune ami fut profonde. Golitsyne se jeta dans le piétisme avec la ferveur d'un néophyte et se passionna pour la lecture de la Bible. Il en donna un exemplaire à l'empereur et l'engagea vivement à lire les Evangiles et les Épîtres, l'assurant qu'il ne s'en repentirait pas, et lui conseillant de réserver pour plus tard l'Ancien Testament et l'Apocalypse. Alexandre se rendit bientôt après, pendant l'été de 1812, en Finlande. En guise de passe-temps au cours de ce long voyage, il se mit à feuilleter distraitement la Bible de Golitsyne, puis à la lire avec une attention croissant jusqu'à la plus vive admll^ation. « Ce livre m'a transporté, dit-il à son ami à son retour ; mais je dois te l'avouer, Golitsyne, ton Apocalypse me séduit beaucoup : là, mon cher, il n'y a que plaies et bosses ; il me semble qu'un monde nouveau se découvre à mes yeux ; je te suis reconnaissant de ton conseil (2). »
(1) Reports ofthe British and Foreign Bible Society, II, 410, 490.
(2) Rousski Arkhiv, 1886, II, 52-108 ; grand-duc Nicolas, Alexandre /er, I. 159-160.
MYSTICISME, BIBLISME, SAINTE-ALLIAJN CE (1815-1825) 107
Initié et entraîné par Golitsyne et par Kochélev, Alexandre donna à son tour dans le mysticisme et renchérit même sur les deux amis. Il eut avec eux des rapports assidus et une correspondance suivie sur les affaires de sa conscience. De Plock, en pleine guerre, il écrivait à Kochélev :
Il m'est bien doux d'avoir été compris par vous. Ma foi est sincère et ardente. Elle se raffermit tous les jours et me fait goûter des jouissances que j'ignorais totalement. Mai« ne croyez pas qu'elle date de ces derniers temps : il y a plusieurs années déjà que je cherchais cette voie. La lecture de l'Ecriture, que je n'avais connue que très superficiellement, m'a fait un bien difficile à rendre en paroles. Si j'ai regretté quelques choses dans nos conversations, c'est que trop souvent elles deviennent purement politiques, tandis que mon cœur désirait avec ardeur qu'elles soient spirituelles. Adressez vos prières à l'Etre Suprême, à Notre Sauveur, et au Saint Esprit qui émane d'Eux, pour qu'ils me guident, me raffermissent dans la seule voie qui mène au Salut, et me donnent les facultés nécessaires pour achever ma tâche publique, en rendant ma patrie heureuse, mais non dans le sens vulgaire. C'est à avancer le vrai règne de Jésus-Christ que je place toute ma gloire. Tout à vous (1).
Avec les années, le ton des lettres devient plus ardent, à mesure qu'il approfondit non seulement les Écritures, mais les auteurs spirituels, et qu'il fait surtout ses délices de Mme Guyon.
Le rapport de Golitsyne et le mémoire de Paterson furent approuvés d'emblée par un oukase du 2/14 janvier 1813. Le 11/23, une quarantaine de personnes se réunirent chez Golitsyne pour fonder la « Société Biblique russe ». On vit dans cette séance des prélats orthodoxes : Ambroise, métropolitain de Novgorod et Pétersbourg ; Séraphin, archevêque de Minsk ; l'archiprêtre Krinitski, confesseur de Sa Majesté et membre du Synode. Siestrzencewicz représentait les catholiques, à côté du surintendant général des luthériens, du ministre des calvinistes hol-
(1) Alexandre à Kochélev, 25 janvier 1813; grand-duc Nicolas, Alexandre /«r, II, 6-7.
landais, de celui des frères moraves et des pasteurs anglicans, Pitt et Paterson. Autour de ce clergé composite se pressaient des laïcs de haut rang, ministres, sénateurs, grands fonctionnaires. A l'unanimité, Alexandre Golitsyne fut proclamé président ; on lui adjoignait six vice-présidents, tous laïques, et parmi eux Kochélev ; dix directeurs, deux secrétaires, Popov et Alexandre Tourguénev, et un trésorier. Paterson, enchanté, expédia un bulletin de victoire au président de la société de Londres, lord Teignmouth :
Il était véritablement délicieux, lui écrivait-il, de voir l'unanimité qui régnait dans cette assemblée, composée de Chrétiens grécorusses, d'Arméniens, de Catholiques, de Luthériens et de Calvinistes, tous réunis expressément en vue de faire retentir l'Évangile de la Grâce de Dieu depuis les bords de la Baltique jusqu'à ceux du Pacifique, et depuis l'Océan Glacial jusqu'à la mer Noire et aux frontières de la Chine... Nous avons eu ici une preuve nouvelle de ce que la Bible peut faire, et de la vénération dont tous les Chrétiens témoignent pour ce Livre béni. Nous voyons qu'il est encore capable d'unir les chrétiens dans le lien de la prière. C'est l'étendard dressé par le fils de Jessé, auquel se rallient tous ses partisans, afin de le porter en triomphe par toute la terre (1).
Cet enthousiasme religieux gagna l'empereur lui-même. « Votre dernière lettre, manda-t-il à Golitsyne, dans laquelle vous me rendez compte de l'ouverture de la Société de la Bible, m'a intéressé et ému au delà de toute expression. Que l'Être Suprême bénisse cet ouvrage ! Je le regarde de la plus haute importance et je crois votre manière de l'envisager, que l'Écriture Sainte remplacera les Prophètes, parfaitement juste. En général, cette tendance de tous les côtés à ce qui peut nous rapprocher du vrai règne de Jésus-Christ me cause une jouissance véritable... Prenez tout l'argent nécessaire pour la publication des Bibles. » Il fit verser à la nouvelle société un capital initial de 25 000 roubles, et une subvention annuelle
(1) Reports, II, 491-497, 515-516; Pohioé Sobr. Zakono^, I, nO 25287, XXXII, 471-476.
de 10 000 roubles. De plus, il agréa le titre de membre d'honneur : « J'accepte avec plaisir, écrivait-il le 15 février, une place entre les membres de la Société de la Bible (1). »
Un aussi haut patronage acheva de lancer l'entreprise. Ce qu'on n'aurait peut-être pas fait par conviction, on s'y décidait pour montrer du zèle et gagner les bonnes grâces du maître. Le 28 septembre 1814, la Société Biblique russe tint sa première réunion annuelle au palais de Tauride. Ce fut un curieux spectacle. « Il était particulièrement beau, dit le prédicant Pinkerton, de voir, à droite les premiers dignitaires des Églises gréco-russe, catholique, Arménienne et Géorgienne, revêtus de leurs ornements sacerdotaux, dans l'unité et la paix, et réunis pour une si glorieuse occasion. A gauche siégeaient les dames et les seigneurs du plus haut rang dans l'Empire » ; des gens de toute classe et de toute dénomination remplissaient la salle. On entendit avec une joyeuse surprise une lettre du shah de Perse qui, tout musulman qu'il était, louait et recommandait une traduction de la Bible en persan. Puis on ajouta au comité dix nouveaux viceprésidents. C'était la fournée des ecclésiasticjues, avec cinq prélats orthodoxes, Ambroise de Pétersbourg, Sérapion de Kiev, Michel de Tchernigov, Séraphin de Tver et Job d'Iékaterinoslav ; l'archevêque catholique Siestrzencewicz, l'archevêque arménien Jean, et l'archevêque géorgien, Dosithée. Six nouveaux directeurs vinrent renforcer les dix autres : l'archimandrite Philarète et un chapelain de la cour, un pasteur luthérien, un prêtre catholique, pédagogue et journaliste, l'abbé Manguin, et deux laïques, dont l'un était le franc-maçon notoire Labzine. Nous ne suivrons pas la Société Biblique russe dans son développement rapide. Pour donner une idée de son activité, il suffit de rappeler qu'en quatre ans elle imprima vingt-quatre éditions de la Sainte Ecriture en quatorze langues, au total 117 000 exemplaires (2).
(1) Alexandre à Golitsyne, 25 janvier 1813; grand-duc Nicolas, Alexandre /er, I, 508, 165.
(2) Reports, III, 319-322 ; VII, 192-193.
Les catholiques ne restèrent pas étrangers au mouvement. Soit courtisanerie et peur de déplaire, soit ignorance doctrinale et oubli des principes, ils emboîtèrent eux aussi le pas. La première réunion de la Société, à Varsovie, se tint au palais du prince Czartoryski, et il fut lui-même élu président, assisté des évêques de Cujavie, de Cracovie, de Culm et d'un évêque uniate. Sur douze directeurs, il y avait trois protestants, les autres étaient catholiques. A Kaménets, l'évêque Mackiewicz présidait le Comité avec un prélat et deux chanoines comme directeurs. Dans le diocèse de Samogitie, l'évêque Joseph Giédroyc dépensait 20 000 roubles pour faire imprimer une traduction du Nouveau Testament en langue samogitienne, à 5 000 exemplaires, dont il mettait 4 000 à la disposition de la Société Biblique. L'archevêque uniate de Polotsk, Krassowski, écrivait à Golitsyne : « Laissant de côté toute hésitation, et voulant satisfaire à une obligation de conscience qui procède de l'esprit de foi, j'estime que c'est pour moi un devoir sacré de seconder de toutes mes forces les intentions de la très honorable Société. » Il demandait instamment d'en être fait membre, et joignait à sa requête une souscription de 100 roubles. Enfin le l^r octobre 1818, le métropolite uniate Bulhak prenait part à la cinquième réunion annuelle, tenue à Pétersbourg, et siégeait en qualité de vice-président à la gauche de Siestrzencewicz (1).
L'archevêque de Mohilev fut un ouvrier de la première heure. Il se hâta de sacrifier une ofPrande de 100 roubles et de s'engager à en faire autant chaque année. Nommé vice-président, il se laissa entraîner à un excès de zèle qui devait lui coûter cher. Le 14 décembre 1814, parut une circulaire signée de lui et adressée au clergé et aux fidèles de son diocèse. Deux longues citations, l'une du concile de Trente, l'autre d'un bref de Pie VI à l'archevêque de Florence, en formaient le début. Elles étaient audacieusement tronquées. Transcrivant et résumant le début de la Session IV® du Concile, l'archevêque lui faisait déclarer que les vérités salutaires de la foi sont contenues dans les
(1) Trétii Otchet..., 86-87, 92 ; Reports, IV, 128 ; V, 106, 112.
Livres Saints, déclarât hanc veritatem comprehensam esse in Bihliis. C'était faire entendre que tout le dépôt de la révélation est uniquement renfermé dans la Sainte Ecriture, alors que le Concile enseigne expressément qu'il est aussi contenu dans les traditions non écrites, reçues par les apôtres de la bouche même du Christ, ou dictées par le Saint-Esprit aux apôtres, et venues d'eux jusqu'à nous comme de la main à la main : « Contineri in libris scriptis et sine scripto traditionibus. » Plus loin étaient omis les mots : libros intégras, cum omnibus suis partibus. Des guillemets bloquaient le passage ainsi abrégé, résumé et estropié, et l'archevêque ajoutait : « Voilà les paroles mêmes du Concile de Trente. »
Le bref de Pie VI n'était pas mieux traité. L'archevêque de Florence Martini avait publié une traduction italienne des Saintes Ecritures. Le pape l'approuva en termes flatteurs (1), mais il faisait bien remarquer que le prélat s'était conformé aux règles de l'Index et aux prescriptions de Benoît XIV, en munissant sa traduction de notes tirées des Pères de l'Église. L'archevêque de Mohilev laissa de côté ce passage, et grâce à cette réticence, il faisait féliciter sans réserve par le pape le prélat italien d'avoir « répandu parmi les fidèles les livres saints en langue vulgaire ».
Après avoir ainsi accommodé les textes, il continuait en ces termes :
Dans les mêmes circonstances, on a fondé à Pétersbourg une Société Biblique, sous la présidence de son Excellence le Prince Alexandre Golitsyne, ministre des Cultes. Elle fait imprimer les Livres Saints dans toutes les langues parlées dans l'empire russe. On est maintenant en train d'imprimer une édition du Nouveau Testament traduit de la Vulgate en polonais, sous ma direction et avec l'aide des Pères de la Compagnie de Jésus pour la correction des épreuves. Ensuite, si l'accroissement des ressources le permet, on publiera l'Ancien Testament. L'évêque de Samogitie va aussi faire paraître le Nouveau Testament en langue samogi-
(1) J. B. Malou, La Lecture de la Sainte Bible..., I, 66 et n. 1. Theiner, Die neuesten Zustànde..., I, 484, n. 46, donne le texte de la lettre de Pie VI.
tienne. Sa Majesté a daigné encourager cette vaste entreprise. Pour la soutenir, des souscriptions généreuses sont offertes par les riches, ainsi que des milliers de kopeks amassés un à un par les pauvres...
Dans les divers gouvernements de l'Empire, des personnes zélées, appartenant aux diverses confessions religieuses, se réuniront en sociétés ; elles se proposeront de recueillir des Bibles à vendre et à distribuer. Chacun pourra voir dans les journaux l'ardeur qu'on apporte à cette entreprise dans le monde chrétien. Pour moi, j'informe mes ouailles du zèle qui, en Russie, anime les esprits, et je termine en disant avec saint Paul : « Je ne rougis pas de l'Évangile ; car c'est la vertu de Dieu pour le salut de celui qui croit. »
Le Consistoire de Mohilev, par un arrêt rendu le 15 janvier 1815, prescrivait l'envoi de cette lettre à toutes les églises et oratoires publics. Les curés devaient la lire trois fois du haut de la chaire, l'afTicher dans leur église et exciter le zèle des fidèles à coopérer à l'œuvre si instamment recommandée par l'archevêque. Les deux documents furent envoyés aux doyens, aux provinciaux des ordres religieux et aux supérieurs des missions, avec l'ordre de les mettre fidèlement à exécution. La lettre fut lue le dimanche de la Sexagésime dans l'église du collège des Jésuites de Pétersbourg. « Assurément, elle ne semble pas à recommander, remarque l'annaliste ; mais puisque les supérieurs ont jugé que ce n'était pas un péché de la lire, on l'a lue (1). »
Paterson avait le droit de se réjouir et de faire remarquer l'importance de cette lettre. Alors que presque partout ailleurs la Société Biblique trouvait chez les catholiques des adversaires déterminés, un acte officiel, émané d'un archevêque, de la première autorité catholique dans un vaste empire, lui donnait une sorte de Consécration. Aussi le Comité de Pétersbourg fit-il insérer la pastorale dans les journaux et lui donna la plus grande publicité possible. Mais les catholiques éclairés de Pétersbourg s'inquiétaient. Ils avaient vu avec chagrin l'archevêque siéger
(1) Diarium Collegii Petropolitani Soc. Jesu, febr. 15, d. 21. La lettre de Siestrzencewicz fut sans doute écrite en polonais. On en trouve une version anglaise dans Reports, IV, 8-10 ; et un texte latin AE, Russia, l, 419 B-C.
au sein de la Société Bbliquc et faire ainsi le jeu des agents protestants, au mépris des lois de l'Église. Sa lettre les révolta comme une trahison et ils la déférèrent à Rome. L'archevêque de Gniezno, Ignace Raczynski, dès qu'il avait connu la tentative du prédicant Pinkerton, en 1814, en vue d'introduire la Société Biblique à Varsovie, avait employé, pour la déjouer, toute l'influence que lui donnait son titre de primat de Pologne. Il dénonça au Saint-Siège le nouveau scandale. Déjà de divers côtés les mêmes inquiétudes commençaient à se faire jour. Un prêtre romain, Léopold Sébastiani, missionnaire de la Propagande en Perse, avait traduit une partie du Nouveau Testament grec en langue persane, sans se conformer aux règles de l'Index; la Société Biblique de Calcutta la fit imprimer à ses frais et on en distribua en moins de deux mois plus de 1 200 exemplaires parjni les mahométans. Mais la circulaire de l'archevêque de Mohilev fit en quelque sorte oublier tout le reste (1).
L'affaire s'instruisait à Rome, lorsque le général Tuyll joignit à sa note du 18/30 juin 1816 un « feuillet confidentiel » où figurait cette demande : « Sa Majesté Impériale désirerait que le métropolitain Siestrzencewicz, en considération de l'ancienneté de son service et des mérites qu'il s'est acquis envers l'Eglise, soit élevé par Sa Sainteté à la dignité de cardinal. » Ainsi ce candidat perpétuel au chapeau, déjà évincé sous Catherine par Pie VI et sous l'empereur Paul par Pie VII lui-mêpie, ne perdait pas courage. Mais cette nouvelle démarche arrivait fort mal à propos. « Le pape, écrit le général Tuyll, éprouvait la plus vive répugnance, qu'il a manifestée d'une manière non équivoque, à accorder cette faveur éminente à un
(1) Reports, IV, 8; V, 106; II, 109. J. de Maistre, Corresp., V, 149, 161, 190, 252-253, 446-468, etc. Letlera scrilta dalla S. C. [di Propaganda) ai Vie. apostoUci e missionarii délia Persia..., 3 août 1816, Acia S. Sedis, IX (1877), 587-591.
prélat dont la cour de Rome croit avoir de graves sujets de se plaindre et qui n'y jouit point d'une réputation ecclésiastique satisfaisante. » Cette répugnance devenait presque invincible, maintenant c|ue l'archevêque était devenu « ostensiblement membre de la Société Biblique » (1).
Aussi la réponse de Rome portait-elle les traces de ces préoccupations et de cette répugnance.
Sa Sainteté, disait Consalvi, ne croit point devoir passer sous silence que la conduite de l'archevêque a été malheureusement de nature à ne pas lui mériter les premiers honneurs de l'Eglise. L'éminente dignité du cardinalat, par sa nature même et selon les prescriptions formelles du dernier Concile général, ne doit s'accorder qu'à des sujets que des services nombreux et signalés, rendus à l'Église et au Saint-Siège, en a faits dignes. Outre tant d'irrégularités passées, qui ont décidément indisposé contre Mgr Siestrzencewicz tous les bons catholiques de l'empire de Sa Majesté, il a tout récemment encore rempli d'une profonde amertume le cœur de Sa Sainteté en adressant aux fidèles une circulaire datée de Pétersbourg, le 14 décembre 1814. Dès son apparition, tous l'ont jugée très répréhensible ; on l'a portée à la connaissance du Saint- Père, qui l'a fait examiner dans les formes, et elle a été effectivement trouvée erronée en beaucoup de points, car ledit Prélat s'y est notamment permis de tronquer et d'altérer les décisions du saint Concile de Trente en niatière de dogme... Devant le cri universel de l'Église et des fidèles, offensés par la teneur anti-catholique de cette circidaire, Sa Majesté Impériale ne peut pas méconnaître l'impossibilité où se trouve le Saint-Père d'élever l'archevêque actuel de Mohilev au Cardinalat, sans trahir les devoirs sacrés deson ministère apostolique et sans devenir lui-même une pierre d'achoppement et de scandale pour la totalité du troupeau confié à son autorité suprême. L'obligation de réparer le scandale donné ne résulte pas seulement de la loi de l'Église. Dieu lui-même l'impose, et de telle sorte que le Saint-Père ne peut ni en dispenser, ni la suspendre. A cet effc-t, le Saint-Père fait expédier un Bref à l'archevêque de Mohilew ; il l'avertit paternellement de la faute qu'il a commise, lui fait connaître l'obligation indispensable de publier une nouvelle Circulaire afin de réparer le mal causé par
(1) AE, Riissia, I, 610; cf. Godlewski, De Cardinalatu..., 29, 30; id., Monumenta, IV, 47-48.
la première, et il lui suggère encore le mode grâce auquel il pourra très honorablement satisfaire à ce devoir si important. Tel est, conclut Consalvi, le seul moyen qui reste à Mgr Siestrzencewicz de mettre le Saint-Père en état de lui conférer la distinction si éclatante du Cardinalat (1).
Le bref Magno et acerbo dolore, du 3 septembre 1816,, est bien connu. Pie VII ne se borna pas aux plaintes et aux reproches. Il eut à cœur de mettre en pleine lumière la doctrine de l'Eglise. Il rappela pourquoi elle rejetait et condamnait les éditions des Livres Saints imprimés et répandus par les héréticiues. Il releva les mutilations de textes dont Siestrzencewicz s'était rendu coupable. « Quel autre sens peuvent-elles avoir, demande-t-il..., sinon que vos principes concernant les saintes Traditions ne sont pas orthodoxes, ou que vous avez tronqué à dessein ces passages afin de seconder les manœuvres des novateurs, qui ont incontestablement pour but de tromper la bonne foi des lecteurs, et de faire lire sans crainte ces versions par le vulgaire, auquel... elles peuvent être beaucoup plus nuisibles qu'utiles. « Après avoir flétri le scandale et notifié l'obligation de le faire disparaître, il continue :
Plût à Dieu, vénérable Frère, qu'à l'exemple de ces hommes ilkistres auxquels leur rétractation a fait tant d'honneur, vous vous décidiez à condamner par une rétractation solennelle et formelle la conduite que vous avez tenue 1 Du moins, Nous ne pouvons Nous dispenser de vous engager, et même, en vertu de la Sainte Obéissance, Nous vous ordonnons de faire au moins ce qui est nécessaire pour garantir la pureté de la doctrine et l'intégrité de la foi ; c'est-à-dire d'adresser au peuple une nouvelle lettre, d'y rapporter entièrement le texte du Concile de Trente et de la lettre de Pie VI à ce sujet, et d'y enseigner en termes clairs et sincères que la vérité et la doctrine chrétienne, soit dogmatique, soit morale, n'est pas renfermée uniquement dans les Saintes Écritures, mais aussi dans les Traditions de l'Église catholique, et qu'il n'appartient qu'à l'Église d'interpréter les unes et les autres. Vous déclarerez en outre que votre intention n'a pas été de recom-
(1) Consalvi à Tuyil, 23 août 1816, AE, Patssia, I, 624-629, texte italien. GoDLEwsKi, De Cardinalatu..., 34-36. Analyse et extraits d'une trad. française parfois inexacte ; assai « très » est traduit par assez,
mander parmi les v'ersions de la Bible en langue vulgaire, celles qui ne seraient pas conformes aux Saints Canons et aux Constitutions de l'Église. Enfin vous ferez savoir et vous déclarerez qu'en recommandant et en inculquant la lecture des Livres Saints, vous n'avez point eu en vue tous les fidèles indistinctement, mais le clergé et ceux d'entre les laïcs qui ont reçu d'après le jugement de leurs Pasteurs une instruction suffisante.
Deux mois auparavant, l'archevêque de Posen, Mgr Raczyiiski, avait reçu lui aussi un bref où le pape le louait avec effusion de son zèle à défendre la « foi héréditaire » des habitants de la Pologne, et l'encourageait à redoubler ses efforts contre les Sociétés bibliques (1).
L'envoyé russe eut la loyauté de reconnaître l'esprit de sage conciliation dont Consalvi avait donné la preuve en toute cette affaire : pour la régler, il s'était donné, disait Tuyll, « des mouvements très vifs ». Néanmoins la réponse et le bref causèrent beaucoup de mauvaise humeur à Pétersbourg, et Nesselrode le fit savoir aussitôt. Le bref parut une censure indirecte des mesures administratives de l'empereur et de ses ministres : l'archevêque ne pouvait en aucun cas les rejeter et y faire opposition ; et on trouv^ait inconvenant qu'on exigeât de lui la rétractation d'une circulaire par laquelle il « s'était borné à ne point entraver la marche de la Société Biblique en Russie ». Le blâme de Rome était qualifié d' « inconsidéré », et après tout, l'empereur était loin d'attacher un haut prix à la promotion dont la demande semblait avoir provoqué une manifestation aussi déplacée.
Italinski eut ordre de déclarer que la demande du chapeau pour l'archevêque de Mohilev, conçue « dans les intentions les plus pures » et « faites dans les formes les plus confidentielles », avait été « mésentendue et mal interprétée ». On avait eu seulement en vue les éminentes
(1) Le bref Nimio et acerbo, donné en appendice dans Godlewski, De Cardinalatu..., 49-53, se trouve dans Malou, la Lecture de la Sainte Bible..., II, 525-531 ; Roskovany, Romanus Poiiiife.v..., IV, 58-62 ; Acta S. Sedis, IX (1877), 682-687, etc. Le bref à Raczynski, Postremis litteris, 29 juin 1816, Bullarium de la Propagande, Appendix, I, 321-322, Acta S. Sedis, IX (1877), 580-582 ; Malou, II, 522-524 ; Roskovany, IV, 56-57, etc.
MYSTICISME, RIBLISME, S AINTE-A LLIANCE (1815-1825) il7
qualités du candidat, le prestige de l'Église catholique en Russie, le dessein d'assurer à cette concession du Saint- Siège « le caractère d'une 8]<ontanéité qui aurait assurément ajouté à l'effet purement moral auquel elle était exclusivement destinée ». Au contraire, Rome avait pensé que l'empereur visait un but politique en voulant élever Siestrzencewicz au cardinalat : bonne occasion pour elle « pour récriminer, pour censurer et se plaindre », pour frapper d'un coup d'éclat et faire entrevoir au métropolitain sa promotion, au prix d'une « amende honorable de sa part, pour avoir obéi aux lois du pays auquel il appartient et qu'il sert ». C'était, de la part de Rome, se montrer « fidèle aux maximes d'une politique surannée, que l'Italie vit naître, s'user et dépérir ». Si la Russie avait accepté ces conditions, le Vatican « aurait exercé à l'égard des lois d'un État étranger le pouvoir souverain ; elle les aurait abrogées pour ce qui concerne les sujets de cet État qui professent la communion romaine. Cet exemple lui aurait donné de nouveaux titres pour former des prétentions plus étendues à l'égard des pays dans lesquels cette communion est celle de l'État. Et la Russie aurait proclamé cet exemple » !
Après cet exposé des intentions machiavéliques qu'on prêtait au Saint-Siège, la chancellerie russe plaidait longuement la cause de la Société Biblique. « En tant qu'institution autorisée par les lois administratives et locales », l'autorité du pape n'avait, disait-on, rien à y voir. Considérée seulement comme un « moyen de propager et d'affermir le christianisme », elle pouvait alors être « jugée et appréciée par le pouvoir spirituel » ; mais encore fallaitil en approfondir l'esprit, en admirer la marche et en savourer les bienfaits. : Respect absolu du texte sacré, sans additions ni interprétations d'aucune sorte ; garanties assurées par la présence au sein de la Société des pasteurs des différents cultes : haute surveillance de l'autorité souveraine « invariablement attachée à son système de tolérance absolue », tels étaient les principes qui assuraient son bon fonctionnement. Son but était de « propager la parole écrite, pour faciliter aux pasteurs la prédication de
ii8 LE SAINT-SIÈGE ET LA RUSSIE
la parole vivante ». C'était « fournir le glaive à deux tranchants, sans prétendre le manier ».
Tout en conservant à ses explications le même caractère « confidentiel, de déférence et d'amitié », qu'elles avaient eu dès le début, Italinski devait déclarer au Vatican que la demande du cardinalat était annulée, du fait qu'on avait voulu la rendre conditionnelle, il avait ordre de faire connaître ses instructions dans toute leur étendue au secrétaire d'État, et de lui restituer le bref du 3 septembre. Sur l'expédition et la teneur de ce document, disait-on, « le ministère de Russie a gardé le silence le plu« profond et le plus religieux envers le métropolitain auquel il a été adressé, et tout employé quelconque, étranger au département destiné à cette partie du service ». Il devait enfin prévenir ia cour de Rome que le prélat continuerait à faire partie de la Société Riblique, « attendu que sa responsabilité en qualité de Chef de la communion catholique en Russie est strictement exigée par le gouvernement ». Italinski s'acquitta de sa mission le 5/17 avril. Il remit à Consalvi ces déclarations qu'il jugea pleines « de droiture et de candeur », et fui restitua le bref ; il figure au dossier encore aujourd'hui (1).
Que pouvait-on opposer d'inédit à ces communications? Consalvi assura qu'on n'avait pas attendu la demande du cardinalat pour adresser le bref à l'archevêque. Dès la fin de juillet, une commission de cardinaux et de théologiens avait été saisie de ia circulaire. Après en avoir mûrement pesé l'esprit et les termes, elle conclut à la nécessité d'adresser un bref ; il fut rédigé et sanctionné par le Saint-Père avant l'ouverture confidentielle de la Russie, ainsi que le prouvaient les registres de la Secrétairerie d'État. « Le bref aurait été expédié, disait le cardinal, indépendamment de cette communication. » Il terminait en exprimant le vœu de voir Siestrzencewicz conformer sa conduite aux lois de l'Église.
{!) Nesselrode à Italinski, 15 janvier 1817 ; Godlewski, Monumenta,
IV, 55-59 ; résumé ou Foglio informe d' Italinski, AE, Bussia, 1, 935-936.
Réponse de Consalvi, 22 juin 1817, AE, Riissia, I, 605-609; Godlewski, Monumenta, lY, 69-71.
MYSTICISME, BIBLISME, SAINTE-ALLI AN CE (1815-1825) il9
Le pape, de son côté, avait évoqué dans son bref l'illustre rétractation de Fénelon. Mais le « vieux », selon l'expression irrévérencieuse de Lochmann, n'était ni de taille ni d'humeur à jouer ce rôle. On lui avait donné la . consigne de tout ignorer - il l'observa exactement. « Avec ce bref dans sa poche, -écrivait Joseph de Maistre, l'excellent prélat vient d'assister tranquillement à la dernière séance de la Société Biblique. )> Il eut la hardiesse de chercher à s'excuser devant le pape lui-même. Des Polonais avaient, à l'en croire, raconté au Saint-Père que l'archevêque s'était opposé à la venue d'un nonce en Russie, qu'il siégeait dans les réunions de la Société Biblique, et qu'il ne tenait aucun compte des lois canoniques. « Cette nouvelle m'a rempli de crainte. Très Saint- Père î permettez-moi de répondre en suppliant comme David (2 Reg. 7) : « Qui suis-je. Seigneur, et quelle est « ma famille?... » Parce que je siège dans la Société Bil)lique, bien que très inactif et extra sindonem, je suis suspecté de désobéir au bref prohibitif de Votre Sainteté. Mais je n'en ai point reçu ! Les Nouvelles de Hambourg y on me l'a dit récemment, en publient une version en allemand. Mais il y a de nos jours tant de journaux qui accablent le public et cherchent à capter sa confiance ; ils ne la méritent que rarement. Mais aussitôt que j'aurai le décret de Votre Sainteté, ce jour-là même, je renoncerai à siéger. » Il finissait par larmoyer une protestation de fidélité : « Levez, Saint-Père, votre main favorable sur un nonagénaire, qui a passé la plus grande partie de sa vie dans l'épiscopat, et qui a si souvent reçu la bénédiction de vos lettres, que j'ai baisées cent fois... » On savait à Rome ce que valaient ces déclarations hypocrites. Il imagina encore, pour se couvrir, de décréter que les doyens pourraient permettre la lecture des livres défendus, et notamment l'usage de l'édition polonaise du Nouveau Testament, qu'il faisait imprimer aux frais de la Société Biblique, recommandant bien de ne pas accorder cette permission sans discernement, indiscriminatim. Mais ces expédients manquèrent leur but et ne persuadèrent personne de la bonne foi de l'archevêque. Jusqu'au bout
il persévéra dans son attitude, au scandale des catholiques, parmi lesquels circulaient des copies du bref (1).
La fausseté de la situation ne lui échappait pas. Il aurait volontiers acheté la pourpre au prix d'une rétractation, s'il n'avait craint par-dessus tout de perdre les bonnes grâces du gouvernement. Son mémoire à Golitsyne finit par ces mots révélateurs :
Enfin le métropolitain prend la liberté d'exposer à Son Excellence la difficulté qu'il a de remplir avec zèle les devoirs de membre de la Société Biblienne. La traduction en langue allemande du bref du pape, qui s'étonne de ce qu'il y appartient, fourmille dans les gazettes de cet Empire. Il est vrai qu'il n'en a ni vu, ni lu, ni reçu l'original, mais ses ouailles supposent le contraire, et lui laissent ses raisons, pour lesquelles il trouve à propos de faire l'ignorant, s'obstinent au moins de leur côté de céder à ses insinuations de coopérer à la bonne œuvre. Il sent la froideur qui règne dans la dernière note du cardinal, remise à M. d'Italinski. Or, il suppose que pour accélérer, la mise en exécution des décisions papales est le moyen d'applanir cette difficulté. Encore maintiendrait-il la bonne opinion et la confiance dont il jouit parmi les Catholiques sujets du souverain et lui ferait finir sa carrière, presque deini séculaire, de fidèle sujet, et d'exécuteur zélé et rempli de la plus profonde reconnaissance des ordres Suprêmes.
On voit dès lors ce qu'il faut penser de la question que se pose un historien de l'archevêque de Mohilev : « Siestrzencewicz a-t-il su les efforts du gouvernement russe en vue de lui obtenir le chapeau rouge? Il est difficile de le dire. » Il est au contraire évident qu'il les savait. Devenir cardinal était une de ses marottes, et il avait usé sans doute de son influence pour faire rouvrir cette négociation en 1816, comme il l'avait déjà fait en 1803 (2).
Siestrzencewicz avait dit dans sa circulaire qu'il avait
(1) J. DE Maistre, Corresp., VI, 5. Siestrzencewicz à Pic VII, 9/21 novembre 1819, AE, Russia Boîte 150. Cf. Godlewski, De Cardinalatu, 32, n. 2. Sévéroli à Consalvi, 26 octobre 1816, AE, Russia, I, 779-789. F. Chrisfin et la princesse Tourkestanow, 1, 455.
(2) Siestrzencewicz à Golitsyne, Arkhiv Mordvinov, VI, 246-247 (24 décembre 1817). Godlewski, De Cardinalatu..., 42-43. Cf. ihid., Monumenta, IV, 27.
MYSTICISME, BIBLISxME, SA IN TE-ALLI AIN G E (1815-1825) 121
chargé deux Jésuites de surveiller à Pétersbourg l'impression du Nouveau Testament polonais entreprise par ses soins. Que signifiait cette espèce de collaboration aux travaux d'une société hérétique? Les conseillers de Rome furent d'avis qu'il fallait la blâmer et demander des explications au père Angiolini, procureur de la Compagnie à Rome. Dans une lettre destinée à passer sous les yeux du nonce de Vienne, le Père général justifia sa conduite en réduisant l'affaire à ses vraies proportions. Il s'agissait de réimprimer une traduction polonaise du père Jacques Wujek, publiée au seizième siècle avec l'autorisation du Saint-Siège. L'archevêque avait réclamé deux pères pour corriger les épreuves.
Dans une chose qui regardait ses pouvoirs et sa juridiction, dit Brzozovvski, je ne croyais pas devoir, ni pouvoir prudemment iTi'opposer à son autorité, parce qu'ayant déjà refusé au prince Galitzin d'entrer dans cette Société Biblique, si j'avais encore refusé d'accorder deux Pères comme correcteurs de l'impression, j'aurois lutté très inutilement contre le plus fort, j'aurois irrité le gouvernement, et l'impression malgré cela auroit été continuée et achevée avec le secours d'autres Prêtres Polonais... Une seule chose est à regretter, c'est que, contre l'avis et le conseil de nos Pères on [aitj absolument voulu supprimer les Notes du P. Wujek sur plusieurs endroits.
Ces raisons furent sans doute jugées suffisantes, car on n'insista plus (1).
Du reste, les propagateurs du biblisme trouvèrent chez les Jésuites des adversaires irréductibles ; ils sont les premiers à leur rendre ce témoignage. L'Écossais Pinkerton, le plus infatigable des colporteurs de Bibles, les rencontra trop souvent à son gré sur son passage, à Polotsk, à Vitebsk, à Orcha, à Mohilev, à Vilna, à Odessa, acharnés à donner au bref de Pie VII la plus grande publicité possible. Il n'eut pas à se louer non plus des autres ordres religieux, témoin la visite infructueuse qu'il fit aux Domi-
(1) Feuillet sans indication (écrit par l'abbé Du Mont, consulteur), AE, Russia, I, 948-949. Estrallo di una Lettera del R. P. Générale..., da Poloczk, a di 25 Agoslo 1816, RaccoUa dei Rapporti, IJ, p. ii, 1815, appendice, 282-283.
122 Lï: SAINT-SIEGE ET LA RUSSIE
nicains du couvent de Rossiény, pour les gagner à sa cause (1).
Le Père général des Jésuites donna lui-même l'exemple. Golitsyne tenta de le faire entrer dans la Société Biblique et l'invita des premiers à s'y faire inscrire. Brzozowski s'en excusa « avec prudence et respect », sans craindre^, d'infliger à Siestrzencewicz une leçon que celui-ci estima outrageante. Pater&on lui-même relate le fait : « Il y a quelques jours, le chef des Jésuites alla trouver notre président (Golitsyne) et lui déclara que, l'Église romaine défendant la lecture de la Bible au peuple, il ne pouvait devenir membre de la Société. On lui répondit très comme il faut. » Ce refus, et l'opposition décidée que firent les Jésuites à la Société Biblique furent certainement pour beaucoup dans leur exil de la capitale en 1815, et même dans leur expulsion définitive de l'empire en 1820. Sans doute il y eut d'autres raisons, d'autres prétextes : leur influence grandissante dans la société russe ; les conversions dont on leur fit un grief irrémissible ; l'hostilité de l'archevêque de Mohilev et de son clan ; le désir de ne pas rester en arrière sur l«s attaques passionnées dont la Compagnie était déjà l'objet de la part des libéraux en France et ailleurs. Sans doute encore on méditait de chasser les Jésuites de Russie bien avant l'établissement de la Société Biblique : des hommes comme Alexandre Tourguénev, collaborateur du prince Golitsyne, caressaient ce projet depuis 1807. Néanmoins, des témoins bien au courant des intrigues tramées au jour le jour sous leurs yeux, des diplomates, comme le marquis de Gabriac et le comte d'Horrer, même des adversaires comme Pinkerton, n'hésitent pas à afïirmer le lien qui existe entre l'opposition des Jésuites à la Société Biblique et leur expulsion de Russie (2).
(1) Pinkerton, Russia..., 61-62, 65, 67, 69, 80, 94-95, 141 ; 112. J. de Maistre, Corresp., V, 149, 190. Mémoire (du comte d'Horrer) 1822, AE, Russia, III, 622-627.
(2) Paterson, dans Reports, II, 498. Lutteroth, La Russie et les Jésuites... L'auteur véritable est, dit-on, Alexandre Tourguénev. Cf. A. Tourguénev à Viazemski, 20 mars 1820, Oetafie^'ski Arkhiv^ II, 31-32. De Gabriac, dans
MYSTICISME, BIRLISME, SAINïE-ALLI ANGE (1815-1825) 123
Les mesures de rigueur décrétées contre eux n'altérèrent pas les relations du gouvernement de Péter&bourg avec le Saint-Siège. Les Russes protestèrent de nouveau de leur large tolérance et de leur bienveillance inaltérable envers l'Église catholique ; et Rome comprit qu'il ne fallait pas s'user dans des querelles secondaires et qu'il y aurait bientôt à lutter sur des questions autrement importantes. Pie VII sentit pourtant avec peine ce coup porté à un ordre qu'il aimait, et Consalvi fut inquiet. Ami et confident de l'ancien nonce Arezzo, il savait les services rendus par les Jésuites à l'Eglise en Russie, et comprenait le tort que leur départ devait lui causer (1).
Étudier les origines de la Sainte-Alliance, e'est rester dans le mysticisme. On y est en plein avec Mme de Krûdener. Née à Riga en 1764 d'une famille de vieille noblesse livonienne, Barbe Juliane de Wietingliof épousa, à flixhuit ans, un baron balte, M. de Krûdener, qui en avait trente-quatre. Ce diplomate savant, austère et antipathique, n'était pas fait pour s'entendre avec une jeune femme qui, en fait de savoir, n'avait guère approfondi que la danse. Mme de Krûdener vécut des romans avant d'en écrire, et voyagea sans fin toute sa vie. On la trouve partout, en Livonie, en Italie, en Danemark, à Barèges et à Montpellier, dans le midi de la France, puis de nouveau à Riga, et encore à Berlin, à Dresde, en Silésie, à Bade, en Alsace, en Wurtemberg, à Paris, en Suisse, à Pétersbourg, aux bords de la mer Noire, où cette inlassable pèlerine s'arrête enfin pour mourir. A courir ainsi, sa santé, qu'elle avait faible, achève de se gâter et ses nerfs de se détra-
grand-duc Nicolas, Alexandre I^, II, 318 (avril 1820) ; d'Horrt:r, mémoire cité ; PiNKERTON, Russia, 61.
(1) Nesselrode à Tuyll, 30 décembre 1815. Godlewski, Monumenta, 53- 54; Tuyll à Nesselrode, 28 février (11 mars) 1816, ibid., 57-59; cf. IV, 43- 45. Consalvi à Nesselrode, 9 mai (1820), AV 268 : 1820.
quer. Le hasard des rencontres lui révèle sa vocation. Ses amitiés et ses relations sont d'un disparate pittoresque : de la reine Louise de Prusse et de l'empereur de Russie, elles vont jusqu'à son cordonnier. C'est grâce à lui qu'elle connaît, à Riga, les frères moraves, lit les livres de Zinzendorf, s'initie à la religion de « l'amour du Christ Sauveur », auprès de laquelle toutes les différences doctrinales doivent s'effacer. Les Moraves l'adressent à Jung- Stilling, grand favori de la cour de Bade. Là elle trouve un véritable cénacle d'illuminés, si follement engoués de leur maître c{u'ils le tiennent pour inspiré. Il leur prêche une doctrine bizarre, un tintamarre de visions, de sorts bibliques et de prédictions. Il communique avec le monde des esprits, et surtout, il annonce les signes précurseurs de la fin des temps, et la parousie à date fixe et prochaine : c'est pour 1815, au plus tard pour 1819. Le Seigneur va susciter « quelque nouveau Cyrus, chargé de réunir tous les peuples de la terre sous la houlette divine ». A cette école, la baronne se persuade que le Christ va inaugurer son règne de mille ans sur la terre : voilà la note dominante de son mysticisme. En Alsace, elle découvre d'autres docteurs : le pasteur Fontaine, dit Herrgott, Wegelin, Oberlin ; autour d'eux s'agite un étrange petit monde d'hallucinés et de visionnaires curieusement mêlé : on y trouve même un préfet, celui du Bas-Rhin, Lezay-Marnésia. Les quiétistes, Antoinette Bourignon, Mme Guyon, Dutoit, Poiret et bien d'autres y sont en grand honneur ; grâce à cette littérature, les adeptes se multiplient, tels les champignons sur le bois pourri. Dans ce milieu, mélange indiscernable de candeur et de fraude, Mme de Krùdener achève de s'exalter. Tour à tour conquise et conquérante, elle entraîne dans son orbite un petit groupe de fidèles, où figure assez longtemps un jeune pasteur genevois, Empaytaz, appelé, croit-elle, à de hautes destinées. Au caprice de ses inspirations et des tracasseries policières, elle va prêchant, vêtue de blanc et de bleu, des choses touchantes et terribles : « Une grande époque approche... Tout va être renversé, écoles, sciences humaines, États, trônes. Les enfants de Dieu vont être
MYSTICISME, BIBLISME, SAIN ÏE-A LLI ANC E (1815-1825) 125
rassemblés... Pensez à l'an 15, il sera mémorable (1). » Mme de Krudener eut accès auprès d'Alexandre grâce à une demoiselle d'honneur de l'impératrice Elisabeth, Roxandre de Stourdza, fervente admiratrice de Jung- Stilling. Une correspondance s'établit, destinée à passer sous les yeux de l'empereur. Le pathos prophétique y abondait, répondant à merveille aux dispositions intimes du tsar. Aussi, lors de la première entrevue à Heilbronn, le 4 juin 1815, celui-ci fut, paraît-il, troublé jusqu'aux larmes. L'entretien dura près de trois heures. D'autres conférences suivirent à Heidelberg et à Paris. Dieu, disait la voyante, avait destiné Alexandre à une grande œuvre entre toutes. Il était l'un de ses élus pour former et diriger l'Éghsc universelle, « à laquelle Christ s'identifie pour régénérer le monde et les diriger par eux durant ces mille ans de repos du grand Sabbath ». Le pur Evangile en serait le fondement ; en elle les religions se confondraient pour n'en former qu'une seule, le vrai christianisme. « Il faut, écrit-elle au tsar, sortir de toute œuvre particulière, il faut n'être qu'à l'Éternel : l'histoire de tous les siècles et des éternités, la manifestation de Jésus-Christ, vainqueur dans les siens, va avant tout, le reste vous sera donné par surcroît. » Telle est l'idée qui surnage dans les lettres où le flot de ses rêveries s'épanchait sans fin en homélies monotones (2).
C'est pour répondre à cet appel et préluder à sa « grande mission » que le tsar imagina l'acte de la Sainte-Alliance. Est-il éclos spontanément dans sa tête, ou lui a-t-il été adroitement inspiré par Mme de Krudener? Tantôt elle s'en défend, tantôt elle le donne à entendre. « La Sainte- Alliance est l'œuvre de Dieu, déclare-t-elle au professeur Krug, c'est lui qui m'a élue son instruinent, c'est par lui que j'ai achevé ce grand œuvre. » Elle finit par lui confier « que c'était par elle que Dieu avait faît naître la première idée de la Sainte-Alliance dans l'âme du grand et pieux empereur Alexandre, que celui-ci lui avait
(1) E. MuHLENBECK, Éiude sur les origines de la Sainte- Alliance , 93-97, 189.
(2) Eynard, Vie de Mme de Krudener, I, 341 ; grand-duc Nicolas, Alexandre /er, II, 216, 222.
apporté sur ce sujet un brouillon qu'elle avait parcouru et dont l'acte s'était suivi ))...Quoi qu'il en soit, Alexandre s'attacha passionnément à son projet « d'inviter tous les peuples à se ranger sous l'obéissance de l'Evangile », et il en poursuivit la réalisation avec uiie volonté inflexible. Le roi de Prusse signa avec entrain, celui d'Autriche avec répugnance. Tous les autres souverains furent appelés à donner leur adhésion. La plupart s'exécutèrent, les uns à moitié coniHie le prince-régent d'Angleterre, les autres sans réserves, tel le roi de France. De la part de tous, ce fut « acte de pure courtoisie, et rien de plus ». On se contenta de rire sous cape de ce « monument vide et sonore », dont les idées mystiques et le jargon bizarre faisaient une pièce unique dans les annales de la diplomatie, et on ne ménagea pas les quolibets aux « trois mages » qui l'avaient signé les premiers (1).
Le pape fut invité comme les autres à ratifier l'acte du 26 septembre. C'était un des objets, et non le moindre,, de la mission du général Tuyll. Il devait s'attacher d'abord à détruire les fausses interprétations. L'empereur et ses alliées avaient en vue d'appliquer plus efEcacement aux relations civiles et politiques des Ktats « les principes de paix, de concorde et d'amour, qui sont le fruit de la religion et de la morale du christianisme ». Ainsi, « maintenir la paix, rallier tous les intérêts moraux des peuples que la divine Providence s'est plu à réunir sous la bannière de la Croix », tel était le but unique et exclusif de l'alliance. Elle ne dissimulait aucun projet de conquête, aucun dessein belliqueux contre les peuples non chrétiens. Les Turcs, à la première nouvelle qu'ils en avaient eue, s'étaient vivement alarmés. Le sultan y vit le programme d'une nouvelle croisade qui menaçait Constantinople. Peut-être, au fond, ne se trompait-il pas autant qu'on l'a prétendu. En tout cas, les assurances les plus amicales travaillaient à tranquilliser l'univers ; elles proclamaient le commencement d'une ère nouvelle « moins orageuse »
(1) MuHLENBECK, 248-249; Krug, Gespràch unter vier Augen...; trad. dans d'ALLONViLLE, Mémoires... d'un homme d'État, III, 600-602; J. de Maistre, Corresp., V, 163, 211.
pour les peuples et « plus propice à l'humanité ». Cette rhétorique sonnait creux et ne convainquait guère. Pour vaincre les hésitations du pape, on prétendait ne s'adresser qu'au prince temporel : il ne dérogerait en rien à ce qu^exigeait la dignité de chef suprême de l'Église catholique, car Faete ne touchait aucun dogme et n'attaquait aucun culte. L'empereur d'Autriche et le roi de France l'avaient compris ainsi. L'adhésion de deux princes « aussi éclairés sur leurs devoirs religieux et aussi sincèrement attachés à la religion catholique » garantissait avec éclat l'orthodoxie parfaite de ce qu'ils avaient signé. Enfin l'envoyé du tsar poussa le zèle jusqu'à minuter un projet de lettre de Pie VII à Alexandre : sans aller jusqu'à une accession formelle à l'Alliance, le pape rendrait hommage aux principes qui l'avaient inspirée, et formerait le vœu de les voir consolider toujours davantage la paix et la prospérité de l'Europe.
Ces explications et ces protestations manquèrent complètement leur but. Les admirables intentions d'Alexandre n'étaient c{ue chimère. On savait depuis longtemps à Rome que ni la raison, ni les traités les plus solennels n'empêchent pas les gouvernements de trouver des prétextes pour rompre la foie jurée, dès qu'ils croient pouvoir impunément servir leurs passions ou leurs intérêts. On allait le constater bientôt, à la faillite du « système Metternich ». Le célèbre diplomate avait travaillé et réussi à unir les grandes puissances pour faire la police en commun en Europe, au bénéfice des principes qui avaient prévalu en 1814. Sous les poussées divergentes des intérêts nationaux, et en dépit des conférences et des congrès, ce syndicat ne tarda pas à craquer et à se disloquer. Rome ne vit donc pas la nécessité de s'associer à un geste qu'elle savait inutile.
Du point de vue religieux, elle le jugeait foncièrement mauvais et inacceptable. Gouvernants et gouvernés devaient ne se considérer tous que comme membres d'une même nation chrétienne, les trois princes alliés ne s' envisageant eux-mêmes que comme délégués par la Providence pour gouverner « trois branches d'une même
famille ». La vérité catholique, l'hérésie protestante, le schisme gréco-russe seraient les trois rameaux également sains et féconds, jaillis d'un même cep. Que devenait le dogme de l'unité catholique? Cette profession ouverte d'indifîérentisme religieux le blessait à mort. Lamennais le montrait, en 1822, avec une précision lumineuse. « Quel but s'est-on proposé? De défendre la société contre la révolution, en lui opposant le christianisme, son ennemi le plus formidable, ou plutôt son seul ennemi. Or, cjuel est le christianisme sur lequel est fondé la Sainte- Alliance? La réunion des différentes sectes, qui n'ont ni la même foi, ni le même chef, et ne pourraient dire quelle est leur foi. Donc, ou la Sainte-Alliance n'a aucune base, ou elle sup,pose que toutes ces sectes professent également le christianisme. Dans le premier cas, il n'y a point véritablement d'alliance ; dans le second, elle repose sur l'indifférence des religions, c'est-à-dire sur le fondement même de la révolution qu'on veut combattre. » Ce raisonnement, on le formulait à Rome en termes presque identiques. Aucune explication, aucune distinction ne pouvait en tempérer la rigueur. Comment le pape, prince temporel, aurait-il pu tolérer, louer et sanctionner un acte essentiellement contraire aux dogmes de l'Eglise dont il était le chef? Tuyll eut donc à enregistrer, de la part de Pie VII et de Consalvi, un refus dont les termes obligeants ne dissimulaient point la netteté (1).
On savait dans l'entourage d'Alexandre que la négociation sur ce chapitre était particulièrement difficile. Mais une réponse aussi décourageante mortifia l'amourproprc du tsar, perdu dans ses illusions et enthousiasmé pour son idée. Il y vit un coup de ce qu'il appelait les « préjugés inhérents à la politique du siège de Rome », et il conçut de l'irritation contre l'Église catholique. Alexandre de Stourdza reçut, dit-on, 20 000 roubles pour
(1) Alexandre à Tuyll, 22 mai/3 avril 1816, AE, Russia, I, 381-386 (cf. grand-duc Nicolas, Alexandre /^', I, 171-173) ; Tuyll à Consalvi, 15 juin, 5 et 8 juillet, ibid., 375-376, 386-388, 391-393. La Mennais, Mélanges, 1826 : De la Sainte- Alliance, 1-10. Consalvi à Tuyll, 23 août 1816, AE, ibid., 394-396.
imprimer une apologie de l'Église orthodoxe, remplie d'attaques virulentes contre l'Église romaine. Le dernier chapitre traitait de la tolérance, et faisait le panégyrique des principes qui avaient inspiré l'acte du 26 septembre. On y blâmait ceux qui ne savent pas classer les vérités : ils détournent les yeux des « affinités essentielles » qui existent entre les différents cultes et s'attachent avec ardeur aux « divergences secondaires ». Les esprits se concentrent, s'exaspèrent, s'arment d'orgueil et d'obstination, et l'on finit, tout en confessant le même Dieu rédempteur, les mêmes dogmes moraux et religieux, par s'égorger pour une formule, pour la structure d'un autel ou pour des préséances et des pompes (1). Le désappointement et la mauvaise humeur ne firent pas dévier la volonté inflexible de l'empereur : Italinski eut ordre de revenir à la charge.
D'arguments nouveaux, il n'y en avait pas. Le ministre dut se contenter de ressasser les anciens. Il insista surtout sur la pénible alternative où le pape se mettait par son refus : ou bien il déclarait que le dogme fondamental de la religion du Dieu Sauveur était à ses yeux fort audessous de celui par lequel il prétendait établir sa prérogative : assertion jugée « inavouable » ! ou bien il proclamait ces deux dogmes inséparablement unis, et par conséquent il assimilait « tous les princes chrétiens qui ne sont point sous sa suprématie aux monarques plongés dans les ténèbres du paganisme ». N'était-ce pas là ébranler les bases de la souveraineté temporelle du Saint-Siège? On bouleverserait en effet tous les rapports de déférence qui existaient entre Rome d'une part, et de l'autre la Russie, la Prusse, la Suède, tout le nord de l'Europe. Une étrange argumentation théologique combattait le cumul du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel dans la même personne : de là venait la marche « peu conséquente » du siège de Rome ; de là son attitude négative, « peu édifiante pour la Chrétienté ». On dissertait sur le cas de
(1) Grand-duc Nicolas, Alexandre I^^, II, 261 ; Stourdza, Considérations 208, 209.
130 LE SAirsT-SlÈGE ET LA RUSSIE
Melchiaédech, sur celui d'Ozias, au second livre des Paralipomènes. Les lectures bibliques d'Alexandre et les doctes leçons de Mme de Krûdener portaient leurs fruits. Italinski avait l'ordre de parler haut et clair : il eut le bon sens d'adoucir et d'alléger cette extraordinaire dissertation, et laissa de côté Ozias et Melchisédech.
En dépit de tant d'efforts, la partie était perdue sans retour. Gonsalvi eut beau jeu à montrer que le précepte de la charité chrétienne et sa pratique parfaite ne sauraient s'opposer en rien au dogme de la primauté pontificale. Le pape, en refusant l'accession qu'on lui demandait, ne serait donc jamais dans le cas de préférer l'un à l'autre. Quant à la paix et au bonheur du monde, ils n'avaient rien à craindre de lui : son caractère bien connu et sa qualité de Vicaire de Jésus -Christ en donnaient la plus entière assurance. Très sensible à ce nouvel échec de sa diplomatie, Alexandre protesta cependant c[ue ses dispositions amicales envers le Saint-Siège resteraient invariables. Sa conscience lui prescrivait comme un devoir d'accomplir une démarche restée infructueuse : le devoir était rempli. « C'e&t au divin Médiateur, disait-il, à consommer L'œuvre qu'il a daigné faire prospérer d'une manière aussi éclatante. L'homme, n'étant point initié aux impénétrables décrets de la Providence, peut éprouver des regrets d'en voir ralentir la marche. Mais le chrétien demeure inaccessible à tout ressentiment (1). »
Nous n'avons pas à détailler davantage les rapports d'Alexandre avec Mme de Krûdener. Ils se refroidirent sensiblement. L'empereur s'occupa toujours d'étranges rêveries mysticjues ; il demeura toujours fidèle, ce semble, à sa grande idée d'unir les gouvernements et les peuples dans le culte du « Dieu Sauveur » et la pratique du pur Évangile ; mais à la réaliser, son zèle baissa et ses méthodes changèrent. Les sociétés secrètes l'inquiétèrent et lui inspirèrent de l'aversion. Leur travail incessant, tantôt
(1) Th. VON Bernhardi, Geschichte Riisslands, III, 204-206 ; Italinski à Consalvi [foglio non daté), AE, Russia, I, 396-398; Consalvi à Italinski, 22 juin 1817, ibid., 403-408 ; Alexandre à Pie VII, 3 décembre, grand-duc Nicolas, Alexandre pr, II, 213-214.
sourd et mystérieux, tantôt éclatant en soulèvements et en révolution, comme à Naples, en Piémont, en Espagne, l'assassinat de Kotzebue en 1819, du duc de Berry en 1820, le frappèrent vivement. Le doute et la défiance grandirent dans son esprit. Armée, ministres, noblesse, peuple, il se méfie de tout. « Il a le besoin d'être conseillé, or il a perdu tous ses conseillers. » Metternich le sent désemparé ; il profite habilement de ces dispositions et l'enchaîne à ses plans de politique européenne. Les armées russes sont prêtes à marcher à la suite des armées autrichiennes en Italie. Les Turcs massacrent les Grecs révoltés : en vain Mme de Krûdener prophétise et cherche à provoquer une croisade des souverains de la Sainte-Alliance en faveur des chrétiens d'Orient ; en vain les conseillers du tsar, Golitsyne et Kochélev, persévérants dans leur fanatisme, désapprouvent une politique trop autrichienne ; en vain le sentiment national russe froissé manifeste-t-il son irritation : Alexandre reste les bras croisés. L' « Élu » est désenchanté, il semble ne plus croire à sa mission. Le i®^ août 1822, il ordonne la dissolution de « toutes les sociétés secrètes de toutes dénominations». Le 15 mai 1824, Alexandre Golitsyne abandonne le ministère de l'Instruction publique et des Cultes : s'il conserve l'amitié de l'empereur, il perd à peu près toute influence. La Société Biblique elle-même est menacée. C'est l'effondrement de rêves grandioses, et aussi comme l'annonce d'un nouveau règne : un souverain plus jeune, plus énergique usera sa volonté de fer à accomplir la tâche que le souverain actuel entrevoit peut-être, sans se sentir la force d'en venir à bout (1).
Un tel revirement d'idées et de sentiments est-il allé jusqu'à rapprocher l'empereur Alexandre du catholicisme? Plusieurs l'ont dit, et ont même affirmé qu'il est
(1) MetternicHj Mémoires, III, 500; çrand-duc Nicolas, Alexandre P^, I, 521, 529-530.
mort catholique. Sur quelles preuves? C'est ce qu'il faut examiner (1).
Sans doute plusieurs fois l'attitude de Pie VII, sa loyale intransigeance et ses refus répétés de se prêter à des concessions que réprouvait sa conscience, provoquèrent la mauvaise humeur d'Alexandre. Mais un ton remarquable de cordialité régna dans leurs relations. Faisons très large la part du protocole, des louanges de style et des compliments officiels : le pajDe n'en est pas moins sincère quand il dit sa reconnaissance et son amitié, et l'empereur dit ce qu'il sent, quand il rappelle avec respect et sympathie les malheurs et les vertus de l'auguste prisonnier de Savone et de Fontainebleau. Cet intrépide voyageur désirait beaucoup visiter Rome, et il regrettait, comme il disait, de ne pouvoir y être son propre ambassadeur. En 1822, les souverains alliés parlaient de se réunir à Florence, L'occasion parut bonne à Pie VII de renouveler l'invitation de 1814 et d'offrir de nouveau l'hospitalité au tsar dans son propre palais. Alexandre s'empressa d'accepter, sans pouvoir garantir avec une entière certitude qu'il accomplirait son projet. En fait, il ne devait point le réaliser. Ce fut à Vérone, loin de Rome, que se tint le congrès. De graves c{uestions y furent agitées : la révolution d'Espagne, la Grèce en révolte, l'Orient chrétien frémissant et p-rêt à se soulever contre les Turcs. A peine en eut-on fini, que l'empereur repartit en hâte pour le Nord. Rome pourtant le tentait. Au cardinal Spina, il avait d'abord déclaré qu'il n'aurait pas le temps d'y aller. Mais Italinski en fit un tableau si enthousiaste, que l'empereur hésita. Au moment de prendre congé, le ministre lui demanda : « Eh bien, Sire, cpie dois- je dire au Pape? » — Il discuta, réfléchit : « Eh bien, finit-il par dire, ne partez pas encore : dans quelques jours je me déciderai. » Le Vatican fut averti ; on sut même que tout était prêt à la légation russe pour recevoir le tsar : il logerait chez Itahnski. Oubliait-il sa promesse d'être l'hôte du pape? On
(1) Le Pi. P. PiERLiNG a épuisé la question dans sa brochure : Problème d'histoire. L'empereur Alexandre est-il mort catholique? Paris, 2® édit., 1913.