‹ Le Saint-Siège et la Russie; leurs relations diplomatiques au 19e siècleChapitre 19 sur 38 · MYSTICISME, BIH[,ISME, S A I N T F.-A E L I A>' CE · texte numérisé non relu

MYSTICISME, BIH[,ISME, S A I N T F.-A E L I A>' CE

aurait ressenti vivement ce manque de parole, et Consalvi fut inquiet. Mais il put bientôt se calmer, l'empereur ne vint pas. Faut-il croire que sa mère, l'impératrice Marie Féodorovna, le détourna de ce voyage? Elle connaissait la nature impressionnable de son fils, ses tendances mystiques, sa curiosité en matière de religion, et elle pouvart craindre pour lui les spectacles grandioses de Rome catholique, et plus encore un tête-à-tête avec le Souverain Pontife. Mais il était le maître absolu du plus vaste empire du monde ; rien d'important ne pouvait se régler sans lui en Russie ; il avait bien le droit de dire que de graves affaires le rappelaient à Pétersbourg et ne lui laissaient pas le loisir de s'attarder sur les routes d'Italie.

Pie VII mourut le 20 août 1823. Léon XII eut à se louer lui aussi de la sympathie d'Alexandre. Le 16 octobre, félicitant le nouveau pape de son exaltation au trône pontifical, le tsar lui dit combien il avait à cœur de voir se continuer « les rapports de bienveillance » que son vénérable prédécesseur avait entretenus avec lui. Il l'assura que toujours dans ses États les besoins de l'Église catholique seraient pris en considération, avec le plus vif désir d'y satisfaire. Même déclaration l'année suivante, en termes aussi chaleureux : il alla jusqu'à promettre aux catholiques de Russie et de Pologne « les salutaires effets d'une sollicitude toute fraternelle ». Ces paroles affectueuses, que l'empereur avait soulignées lui-même, durent réjouir le cœur de Léon XII. N'oublions pas que le pape mettait de son côté tous ses soins à cultiver ces bonnes dispositions. Invité par Italinski, il daigna, le 15 août 1824. se rendre au palais Pamphili, où la légation se trouvait alors installée, et des appartements du ministre il assista aux exercices de la mission qui se donnait en plein air sur la place Navone. x\ucun membre du corps diplomatique n'avait été convié. Le Saint- Père avait ses raisons pour agir ainsi : toutefois une faveur aussi extraordinaire étonna : des jaloux s'en offusquèrent, mais l'empereur fut touché de l'honneur rendu à son ministre, dont il appréciait les talents et les services (1).

(1) Lettre de Pie VIT, 22 mai 1822; d'Aloxandrc, 12 juillet, AE, Riissia,

Ainsi donc les rapports avec le pape étaient excellents ; il reconnaissait la grandeur et la force de l'Église catholique et appréciait son concours dans la lutte qu'il avait entreprise depuis peu contre les sociétés secrètes ; par ses soins la lettre où Pie VII les réprouvait reçut en Pologne et en Russie une large publicité. Mais de cela, que conclure des dispositions intimes envers le catholicisme? Rien, ou peu s'en faut.

C'est une énigme dont on n'a pas trouvé la clef et qu'on ne déchiffrera sans doute jamais. La société de Vienne, au temps du Congrès, trouvait Alexandre faux et dissimulé comme un Grec du Bas-Empire. Napoléon, son rival et son ennemi, lui adressait le même reproche. Sans prétendre imprimer à sa physionomie un trait aussi odieux, reconnaissons qu'elle fut très fuyante, très heurtée, remplie de contrastes qui déconcertent. Son confident Araktchéiev a porté devant l'histoire la responsabilité des mesures tracassières, vexatoires, rigoureuses qui marquèrent la fin du règne ; mais le favori exécutait, bruta* lement il est vrai, les plans c|u'Alexandre avait mûris et qu'il imposait d'une volonté inflexible. On le vit, dans l'affaire du régiment Séménovski, renchérir dans le plus profond mystère sur la dureté du ministre et de sa main augmenter sans miséricorde les cruels châtiments infligés aux révoltés, sans réfléchir qu'il punissait ainsi doublement les conséquences des idées jadis semées par lui, ou tout au moins encouragées par son attitude. Son exquise politesse et ses manières débordantes d'affabilité lui servaient souvent à masquer ses intentions, et la crainte que lui inspirait l'impérieuse et capricieuse autorité de son père lui avait appris de bonne heure à dissimuler. L'éducation de La Harpe l'imprégna de tendances libérales, dont le côté humanitaire séduisit longtemps son âme tendre et généreuse ; mais ce libéralisme fut surtout de surface ; il aurait volontiers, a-t-on dit, consenti à ce que tout le

III, 727-728 ; Alexandre à Léon XII, 16 octobre 1823, AV 268 : 1823 ; 29 novembre 1824, GoDLEWSKi (av. 1909), II, 75 ; Rinieri, «La convcrsione dello Csar Alessandro I secondo documcntiinediti», Scuola Cattolica, janvier 1913< 36. Artaud, Histoire du pape Léon XII, I, 242-244, 250-291.

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monde fût libre, mais à condition que tout le monde fît volontairement tout ce qu'il voulait. Le souvenir de la sombre tragédie où Paul F^ périt assassiné le hanta tcuj ours ; cette douloureuse pensée, et je ne sais quel besoin d'expiation s'associèrent à son penchant pour le mysticisme, penchant inquiet et morbide, c{ui le faisait essayer de tout sans jamais se fixer à rien : rêveries des illuminés, prophéties de Mme de Kiûdener, visions de la Tatarinova, quakers, biblisme. Quelle place tient le catholicisme au milieu de ce chaos? Le tsar l'a-t-il jamais bien connu, l'a-t-il jamais compris? Qui pourrait le dire?

Passionné pour la lecture des livres mystiques, il en envoie à sa sœur, la grande- duchesse Catherine, une liste divisée en trois séries. La première série émimère les œuvre de Bôhme, Svedenborg, Saint-Martin, Stilling ; la dernière ne comprend c{ue des auteurs catholiques : Tau- 1er, Thomas à Kempis, sainte Térèse, saint François de Sales. Dans ceux-là, observe-t-on, il y a « un grand mélange de vérité et d'erreur » ; tous ceux-ci, au contraire, « sont de l'or pur sans mélange )>. Éloge très juste ; mais cet or pur, l'empereur l'a-t-il jamais identifié avec la pure doctrine catholique? L'exposé qui précède les listes ne permet guère de le penser. La religion chrétienne y est peinte comme une société mystérieuse, analogue aux mystères d'Egypte, Thèbes, Eleusis, Orphée, Pythagore, Mithra. Les souverains l'ont transformée en religion commune des nations, mais la doctrine mystérieuse est demeurée secrète ; c'est le dépôt exclusif de l'Église intérieure, qui a toujours existé et qui existe encore à côté de l'Église extérieure. Dans toutes les deux, le fondement de la doctrine est le même : la Bible ; mais l'une ne connaît que la lettre, exposée dans la théologie ; l'autre enseigne V intelligence, révélée dans la théologie mystérieuse ou mystique. Les écrits qui la composent varient en intérêt, en clarté, en simplicité ; mais ces différences sont accidentelles ; le fond est identique : ce sont « les mêmes idées pures et subtiles » sur la nature et sur Dieu qu'ils expriment. Ces idées, nous les connaissons. déjà : elles avaient cours dans les milieux maçonniques et illuministes. Le

sénateur Lopoukhine, maçon fort zélé et auteur d'un traité sur l'Église intérieure, s'en était fait, entre autres, le propagateur. Lui aussi répandait une liste de livres « spirituels ». On y voit presque autant d'auteurs catholiques que dans celle du tsar : Thomas à Kempis, Tauler, Ruysbroeck, saint Jean de la Croix, sainte Catherine de Gênes, Fénelon, pêle-mêle avec les quiétistes et les théosophes. Les compilateurs de ces listes si curieusement mêlées ont une religion à leur image : ils ne sont ni grecs, ni protestants, ni catholiques ; ils se disent chrétiens, « membres de l'Église primitive ». Dans sa correspondance, l'empereur ne cite prescjue jamais les auteurs approuvés par l'Église catholique ; ses préférences vont à Mme Guyon. Nous n'avons donc rien à tirer des éloges c|ue la note leur décerne (1).

Pourtant sous Alexandre, il fut question d'union avec Rome. L'abbé Grégoire s'en occupa dès 1814 et correspondit avec Siestrzencewicz, mais en vain. Joseph de Maistre était persuadé qu'il ne tenait qu'à l'empereur de Russie de réunir les deux Églises : « la chose, disait-il, n'est pas si difficile qu'on le croirait. » A l'époque du Congrès de Laybach, il y aurait eu à ce sujet entre Pie VII et le tsar une mystérieuse correspondance. A Vérone, Chateaubriand osa toucher la question. Alexandre semble s'être dérobé. Selon Artaud, Italinski aurait eu mission d'en parler à Léon XII (2). Ces faits et ces conjectures montrent que la pensée de l'union était dans l'air. Mais il y a mieux. L'année du Jubilé, en 1825, aux premiers jours de décembre, le général Michaud, Savoyard au service de la Russie, aide de camp et ami de l'empereur, catholique convaincu, fut reçu par Léon XII en audience très secrète. A genoux devant le pape et comme en confession, il lui déclara la ferme volonté du tsar d'abjurer personnellement l'orthodoxie, et de ramener à l'unité les jDcujDles

(1) P. PiERLiNG, Problème..., 86-94 ; Rousski Arkhiv, 1870, 622.

■(2) Grégoire, Histoire des sectes religieuses, 1829 (nouv. édit.), IV, 112- 116 ; J. DE Maistre, Correspondance, VI, 6 ; Rinieri, art. cit., Scuola CattoL, janvier 1913, 32-34; Chateaubriand, Congrès de Vérone, CXXXII ; Artaud, Histoire de Léon XII, II, 245.

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soumis à son sceptre. Il demanda, au nom de son maître, l'envoi à Pétersbourg d'un théologien muni de pleins pouvoirs, un simple prêtre, dont la présence pût passer inaperçue. Il logerait comme un voyageur ordinaire chez les Dominicains, et avec lui tout serait arrêté et conclu. Le pape accepta ; il désigna dom Mauro Cappellari, le futur Grégoire XVI, qui se récus.a. A sa place, le conventuel Orioli, plus tard cardinal, eut l'ordre de se préparer au départ. La mort soudaine d'Alexandre rendit la mission sans objet. Michaud écrivit lui-même le récit de l'audience, se proposant de le communiquer un jour à l'empereur Nicolas F^. A sa raort, en t8Ai, !:; raïuiîie ilt remettre ces papiers au souverain : ils ont disparu sans retour. Tel est le fait : Michaud fut envoyé à Rome pour une entente religieuse. Le père Pierling en a minutieusement exposé et discuté les preuves et démontré la certitude. Un autre historien d'Alexandre, le grand-duc Nicolas, élève des doutes là-dessus, car, dit-il, dans les questions de ce genre, les conjectures et les hypothèses ne suffisent pas : il faut « des documents qui existent et sur lesquels on puisse par conséquent s'appuyer ». Par contre, l'historien allemand Schiemann semble disposé à admettre que l'empereur eut bien l'intention de devenir catholique.

Une pareille affaire n'est pas de celles qui laissent beaucoup de traces dans les archives ; mais si nous n'avons plus le récit de Michaud, nous avons de lui une lettre qui s'y réfère avec précision. Elle confirme singulièrement ce que des témoignages d'une valeur incontestable nous en ont conservé. Le 8 juillet 1827, Michaud écrit de Turin à Léon XII pour lui demander une seconde fois ses conseils et tranquilliser sa conscience.

Je me propose, lui dit-il, à mon retour en Russie, de demander mon congé et de rentrer définitivement dans ma patrie. Votre Sainteté se rappellera quelques entretiens dont Elle daigna m'honorer pendant mon séjour à Rome, l'année du Jubilé ; ils portèrent êur des sujets d'un très haut intérêt. Votre Sainteté en connaît l'importance et je suis résolu à en garder le secret, caché au fond de mon cœur, aussi longtemps que Votre Sainteté le croira nécessaire. Si cependant Elle jugeait à propos que je le fisse connaître

à Sa Majesté l'Empereur actuellement régnant, Votre Sainteté m'accorderait une grâce particulière en m'honorant de «on conseil paternel, et je Lui donne toute ma parole d'honneur de suivre les ordres qu'il Lui plaira de me donner. Je pourrai, comme aide de camp de Sa Majesté l'Empereur Nicolas, lui révéler le secret, en lui répétant mot pour mot tout ce qae je confessai aux pieds sacrés de Votre Sainteté. J'ajouterai que, sur le point de quitter pour toujours la Russie, je n'ai pas voulu sortir de son Empire en emportant avec moi un secret d'une telle importance, et si Votre Sainteté l'approuve, je pourrai, au cas où je verrai ma confession bien reçue, faire savoir à Sa Majesté que Votre Sainteté non seulement connaît le secret, mais qu'Elle m'a accordé la permission d'en informer Sa Majesté.

Le général termine sa lettre en sollicitant une réponse et en indiquant un moyen assuré de la lui faire parvenir. La réponse de Léon XII, nous ne l'avons pas : elle dé° tourna sans doute Michaud d'accomplir son projet, car au bout de quatorze ans qu'il vécut encore, il mourut sans le mettre à exécution (1).

Le fait de la mission est donc hors de conteste ; mais comment l'interpréter? S'agissait-il d'une adhésion pure et simple aux dogmes bien connus de l'Église catholique, ou bien Alexandre rêvait-il encore d'une Église unique, où, sans cesser d'être grecs, protestants, catholiques, tous les chrétiens fraterniseraient dans la prétendue doctrine du pur Évangile? Cette Église intérieure se trouvait d'après lui comme dispersée à travers les différentes confessions religieuses et les dépassait toutes ; il fallait l'en dégager et la mettre dans tout son éclat : telle était la mission à laquelle il se croyait élu. Le pape lui aussi devait y jouer un grand rôle et en être « une des chevilles ouvrières ». C'est dans ce sens qu'il parlait un jour des confessions chrétiennes à Joseph de Maistre : « Il y a dans le christianisme quelque chose de plus grand que tout cela », et en même temps il élevait la main et la promenait en

1) P.' ViEm.iNGflProblème...., 12-18 ; grand-duc Nicolas, Alexandre J'% 268-270; Schiemann, Geschichfe... Nikolaus I, I, 489-491; Michaud à Léon XII, 8 juillet 1827, AE, Boîte 28, Stali délia Chiesa, leltere diverse di partieolari.

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rond, comme s'il avait bâti le dôme de l'Église universelle. Un an plus tard, en 1817, le Suédois luthérien Witberg, franc-maçon et mystique, chargé de construire l'église du Sauveur à Moscou, parla de se faire orthodoxe et consulta l'empereur. La réponse fut qu'il lui était indifférent qu'on appartînt à telle ou telle confession, « car toutes les Églises sont bonnes, en tant qu'elles contiennent la religion chrétienne ». Voilà quelles étaient, en 1816 et 1817, les convictions d'Alexandre. Avaient-elles fait place en 1825 à des idées plus justes? Y avait-il chance qu'il s'entendît avec le théologien que lui destinait Léon XII? C'est ce qu'on ne saura sans doute jamais (1).

On a raconté qu'à ses derniers moments l'empereur congédia brusquement l'aumônier orthodoxe et fit appeler un prêtre grec-uni, qui l'aurait confessé après avoir reçu sa profession de foi catholique et lui aurait administré les derniers sacrements. Une princesse Golitsyne, convertie et mariée au comte de Caumont la Force, donna ces détails en 1830 au nonce de Paris, Lambruschini : elle les tenait, disait-elle, « de hauts personnages qui durent être bien informés ». Il n'y avait pas de prêtre grec-uni à Taganrog et sa présence ne fut pas nécessaire. Les récits les plus détaillés et les plus autorisés de la maladie du tsar nous montrent à son chevet l'archiprêtre orthodoxe Alexis Fédotov, qui le confessa et le communia. C'est là une de ces légendes qui se formèrent autour d'une mort aussi inattendue. Telle celle d'Ivan Kouzmitch, mystérieux proscrit mort beaucoup plus tard en Sibérie. Des fanatiques s'obstinèrent à croire qu'il était le tsar et qu'on avait enseveli à sa place le corps d'un soldat obscur. Alexandre aimait le secret et s'enveloppait volontiers de mystère : la mort a scellé celui des convictions de sa dernière heure (2).

(1) J. de M.USTRE, Corresp., V, 282-283 ; Rousskaïa Star., V (1872), 525.

(2) Lambruschini, 19 février 1830, ap. Rinieri, o. c, 39-40 ; grand-duc Nicolas, Léghenda o kontchinié Inipératora Aleksandra I v Sihiri [Légende sur le décès de l'empereur Alexandre I'^^ en Sibérie), Pbg, 1907.

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