CHAPITRE IV
I. Le couronnement de Nicolas F"" et la mission Bcrnetti. — II. L'Église latine. Nomination d'un nouvel archevêque. — III. L'Eglise grecqueunie. 1° Les Uniates sous Alexandre I^^. — IV. 2° Nicolas P"" et Siémaszko. — V. 3° Premières réclamations de Piome.
Le successeur d'Alexandre avait vingt-neuf ans en 1825. Extrêmement beau et majestueux, le nouvel empereur en imposait par sa haute taille, son regard fier, sa parole tout à tour insinuante et sévère. Il n'avait pas l'âme douce et affectueuse de son frère, et rien en lui ne sentait le mystique. Son éducation religieuse avait été très superficielle : il se plaignait plus tard que l'aumônier Krinitski lui eût enseigné seulement à faire le signe de la croix et à réciter ses prières par cœur. Le dogme et la philosophie l'ennuyaient : dans ce domaine, il se sentait étranger. Les moindres détails du service et de la vie militaire l'intéressaient beaucoup plus. Servi par une mémoire excellente, une grande puissance de travail, une volonté de fer, il devait dépenser les trente années de son règne à réaliser son idéal : celui d'une Russie parfaitement unifiée, réglée et hiérarchisée à l'intérieur, occupant dans le monde la place qui lui revenait de droit, la première. Un seul chef, l'autocrate ; une seule loi, sa volonté, traduite en oukases ; une seule foi, la sienne, la foi « orthodoxe )>. Il mettra son orgueil et son énergie à imposer ces principes et à les défendre. Tout obstacle qui lui semblera se dresser contre
eux, il les combattra sans pitié ni remords, par la violence comme par la ruse. La Pologne, l'Église grecque-unie, l'Église latine en feront la dure expérience.
A son avènement, une seule question importante était en litige entre le Saint-Siège et le gouvernement russe : celle de la législation du mariage en Pologne. Dès le dixhuitième siècle, la discipline de l'Église sur ce chapitre s'y était très affaiblie : on sait les réclamations énergiques de Benoît XIV contre ces abus et les sages ordonnances où il prescrivit la procédure à suivre dans le jugement des causes matrimoniales. En dépit de ces lois si précises, évêques et consistoires annulaient les mariages avec une facilité déplorable, et cette complaisance injustifiable ruinait la moralité et constituait un véritable scandale aux yeux des dissidents eux-mêmes. Napoléon imposa au grand-duché de Varsovie, avec le Code civil français, le mariage civil et le divorce prononcé par des tribunaux laïcs. Après le Congrès de Vienne, Alexandre ne tarda pas à promouvoir la revision de la législation en vigueur dans le royaume : par désir d'effacer l'œuvre de Napoléon, par réaction aussi contre les idées libérales, il voulut que ce travail se fît dans un sens favorable à la religion. La diète de 1825 eut à s'en occuper : les débats les plus orageux s'élevèrent sur la question du mariage civil et du divorce. L'empereur et les évêques voulaient supprimer l'un et l'autre. Ils se heurtèrent à la résistance obstinée d'une majorité imbue d'idées joséphistes, où la francmaçonnerie comptait de nombreux adeptes. Il fallut transiger. Le mariage civil fut aboli ; les causes matrimoniales furent réservées à la compétence exclusive des tribunaux civils. Les évêques protestèrent, mais en vain : une grande majorité vota le projet, et l'empereur accorda la sanction. On ne fit aux évêques qu'une concession : un ecclésiastique assisterait aux jugements en qualité de défenseur du mariage. Ce palliatif ne remédiait pas à une loi essentiellement anticanonique : les évêques en appelèrent à Rome par une lettre collective du 6 juin 1825. L'empereur, de son côté, insista pour qu'on fît fléchir l'intransigeance des évêques et qu'on s'inclinât devant le fait accompli.
Vain espoir : il s'agissait d'un problème depuis longtemps résolu par le Concile de Trente. La nouvelle loi polonaise en violait manifestement les décrets : tant que cette opposition subsisterait, aucune intervention ne serait possible auprès des évêques : résister, c'était pour eux accomplir un rigoureux devoir de conscience. Telle fut la réponse de Léon XII, en date du 21 décembre 1825. De graves soucis absorbaient alors le gouvernement russe : Alexandre était mort le 1^^ décembre ; trois semaines plus tard éclata la révolte, vite étouffée grâce à l'énergie du nouveau souverain. Rome resta sans nouvelles du bref adressé aux évêques de Pologne, et l'affaire demeura suspendue (1).
L'époque approchait où le nouveau tsar devait aller à Moscou pour y ceindre en grande pompe la couronne de Pierre F^. L'Europe y envoyait d'illustres personnages : le prince autrichien Philippe de Hesse-Hambourg, le prince Charles de Prusse, le duc deDevonshire, le maréchal Marmont. Tous les États d'Italie envoyaient des missions. Rome semblait hésiter : il y avait si longtemps qu'un envoyé du pape n'avait franchi les frontières de Russie ! On pensa confier l'honneur de représenter le Saint-Siège à un évêque de l'empire ou du royaume de Pologne : le secrétaire d'État, délia Somaglia, indiqua même Mgr Skarzewski, archevêque de Varsovie. Mais Léon XII, dans sa sagesse, jugea qu'il y avait mieux à faire. Il fallait essayer d'établir avec le nouveau souverain des relations plus étroites. Il fallait surtout qu'un personnage éminent, pris dans l'entourage du pape, vînt rappeler aux catholiques cette Rome lointaine dont on voulait détourner leurs regards ; il fournirait, à son retour, des renseignements certains et précis sur la situation de ces églises c{u'on savait en péril. Le Saint-Père désigna en juin 1826 Mgr Tommaso Bernetti, gouverneur de Rome. Naissance,
(1) Les évêques de Pologne à Léon XII, 6 juin 1825, AEy. Russia, III, 765-766; Italinski au cardinal délia Somaglia, 11 octobre, 769-771; ibid., 769-770 ; Léon XII aux évêques, Persuasum, 21 décembre, ihid., l&l-l&'è ; à l'évêque de Cracovie, Quanto cum dolore^ même date, A. E. Rapporti^ XII, 431-433.
talents, services rendus au cours d'une brillante carrière, tels étaient les titres qui justifiaient le choix de ce prélat. Pendant la captivité de Pie Y II à Fontainebleau, Con- «alvi avait utilisé son courage et son adresse. Plus tard, dans ses fonctions de délégat à Ferrare et de gouverneur de Rome, il se révéla homnie de gouvernement et négociateur habile : « Bras de fer et cœur d'or », dira Grégoire XVI.
Mgr Bernetti se mit en route vers le 10 juin. Le 15, il fit \ine visite rapide au cardinal Arezzo qui l'avait précédé, trente ans plus tôt, sur Te même chemin. Le 19, il arrivait à Vienne, après un voyage que la pluie, la boue et les rivières débordées avaient rendu assez pénible, sans parler du calme apathique des postillons allemands qu'il ne pouvait, dit-il, arriver à secouer. Des déboires autrement fâcheux le guettaient. Sa santé était délicate et il souffrait de la goutte. A peine entré en Russie, il tomba malade ; les accès redoublèrent de violence, et il fallut s'arrêter en pleine route, à Babinovitchi, à une demi -journée de voyage de Vitebsk. Couché sur du foin, manquant de tout, torturé paj? la souffrance et par la crainte de voir sa mission compromise, ce ne fut qu'au bout de quatre jours qu'il put se faire transporter à grand'peine jusqu'à Vitebsk. De là, le 1^^ août, il continua son voyage, non plus vers Pétersbourg, mais droit vers Moscou. Pendant près de deux mois, jusqu'au 2 octobre, sa maladie, qui n'avait rien de diplomatique, le cloua sur son lit ou le contraignit à garder la chambre. Impossible d'assister, le 3 septembre, au couronnement, et de prendre part le 5 à l'audience solennelle du corps diplomatique, où il devait complimenter le tsar au nom de tous ses collègues. Il se résigna à transmettre à Nesselrode le bref pontifical qu'il devait remettre en personne à l'empereur ; et sa seule préoccupation fut de prendre congé et quitter au plus tôt une ville dont le climat lui était si funeste. Pétersbourg par contre lui fut plus favorable. Le 22 octobre, Nicolas le reçut en audience et lui prodigua les compliments et les marques les plus gracieuses de respect et d'amitié à l'adresse du Saint-Père. Dès le lendemain, l'ambassadeur pontifical
partit pour Paris par Riga et Berlin ; il y parvint après vingt-sept jours de voyage. Il rapportait de son expédition la décoration polonaise de l'Aigle blanc, et une magnifique pelisse. On s'en était promis de précieux résultats, mais un contre-temps bien fâcheux la rendit prescjue entièrement inutile.
Bernetti avait une mission à remplir à Paris et une surprise l'y attendait. Il devait en grand secret, et même à l'insu du nonce, le cardinal Macchi, ouvrir avec le gouvernement français une négociation délicate. Le Congrès de Vienne avait conservé Avignon à la France ; mais on avait fait espérer des compensations au Saint-Siège. Le moment n'était-il pas venu de rappeler cette promesse? Dès les premiers mots, le baron de Damas, ministre des Affaires étrangères, découragea complètement le négociateur, et l'affaire fut enterrée. A l'audience accordée par Charles X, il n'y fut fait aucune allusion. Le roi, lui aussi, souffrait d'un accès de goutte et reçut son visiteur étendu sur une chaise -longue : l'entretien fut banal, et la maladie commune aux deux interlocuteurs en fit tous les frais. Quant à la surprise réservée à Bernetti, ce fut la nouvelle de son élévation au cardinalat. Un de ses parents, Mgr Cordella, était arrivé à Paris, porteur de la barrette rouge, et l'honneur de la conférer était réservé au roi. L'éclat d'une dignité si haute, au lieu de réjouir celui qui en était l'objet, le contraria vivement. Bernetti conjura Léon XII de revenir sur sa décision et de ne pas lui donner la pourpre. L'ablégat dut repartir avec la barrette nel sacco. Mais le Saint-Père ne voulut rien entendre, et c'est lui qui, le 29 janvier 1827, contrairement à l'usage, imposa en personne la barrette au nouveau cardinal (1).
Les accords incomplets et précaires conclus avec la Russie du temps de Consalvi ne satisfaisaient pas Léon XII. On prétendait protéger l'Église, mais en réalité on ne respectait pas sa discipline ; on maintenait à
(1) Dossier de la mission Bernetti, AV 248, missioni slraordinarie, 1827. Sa relation : AE, Russia, III, f° 821 B. Sur Bernetti : Maynard, Jacques Crétineau-Joly, 343-345 ; chanoine E. de Valette, « Le Cardinal Bernetti », Ami de la religion, 15 juillet 1852 (nO 5397), CLVII, 121-126.
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sa tête un organe anticanonique au premier chef, le Collège ecclésiastique, on mettait toutes sortes d'entraves à la communication avec Rome. Le pape avait signalé ces abus à Bernetti et ouvert une vaste carrière à son activité. Il aurait surtout voulu faire accepter un agent diplomatique en permanence à la cour de Russie. Nesselrode se déroba et fit entendre qu'il n'était pas bon d'insister sur ce point auprès de l'empereur. Quel besoin avait-on d'envoyer quelqu'un de Rome? Le métropolitain de Mohilev était tout désigné ; c'est à lui qu'il fallait confier tous les pouvoirs que le Saint-Père délègue d'habitude à ses représentants. Étrange confidence, qui en disait long sur les dispositions du tsar et de son entourage. Elle fut faite au secrétaire de Bernetti : il la laissa tomber, et se contenta d'observer qu'il n'avait pas qualité pour traiter cette affaire. Insuffisance des églises pour les catholiques des deux capitales, vide fait par l'expulsion des Jésuites dans l'éducation et l'évangélisation des fidèles, timidité peureuse du clergé devant les oukases du pouvoir civil, telles furent les constatations douloureuses qui s'imposèrent à l'ambassadeur pontifical. L'immensité du diocèse de Mohilev, gouverné par un vieillard nonagénaire, arrêta ses regards et il eut une vue d'avenir. Vingt ans auparavant, Odessa n'était qu'un misérable village tartare ; en 1827, c'était une ville de 20 000 habitants ; et sa prospérité croissait rapidement, avec un flot d'immigrants et de colons, en majorité allemands et catholiques : n'était-ce pas pour le Saint-Père un juste motif d'installer là un nouvel évêché? Vingt ans plus tard le vœu de Bernetti devait se réaliser avec l'érection du diocèse de Tiraspol.
La Société Biblique préoccupait encore Léon XII : son envoyé la trouva en pleine crise. Des orthodoxes de marque, prélats et laïques, entre autres le ministre Chichkov, l'archimandrite Photius, le métropolite Séraphim, lui avaient déclaré la guerre sous Alexandre. Avec Nicolas, ils eurent la victoire. Le 12 avril 1826, la Société Biblique dut suspendre toute activité, jusqu'à nouvel ordre. Le 15 juillet, son avoir, environ 2 millions de roubles, passa
SOUS l'administration du Saint-Synode. Les exemplaires des traductions de la Bible en quarante et une langues furent condamnés à brûler ou à pourrir dans les dépôts, et Bernetti eut de la peine à s'en procurer quelquesuns (1).
Mgr Bernetti avait quitté Pétersbourg depuis deux mois, quand Siestrzencewicz mourut le 1^^/13 décembre 1826, âgé de quatre-vingt-quinze ans. Il avait renouvelé à l'envoyé de Léon XII mille protestations de respect filial, de vénération sincère et d'attachement illimité envers le Saint-Père. Singulière figure que cet archevêque ! Ambitieux, vindicatif, cupide, servile envers le pouvoir civil, il n'a que trop mérité ces reproches. Il fut aussi la victime inconsciente de ses origines calvinistes, de son éducation à Berlin et à Francfort, du joséphisme dont il était pénétré à fond comme tant de ses contemporains. Que ne dirigea-t-il vers les sciences ecclésiastiques son infatigable curiosité? Il rêva surtout de se faire une réputation de savant et de philanthrope. Malgré son extrême vieillesse, il conservait toute sa lucidité d'esprit et travaillait même sept ou huit heures par jour, s'occupant de dessins, de plans, de machines. En 1825, il entreprit à ses frais la construction de l'église Saint-Stanislas à Pétersbourg, et il la consacra le 1^^/19 mai 1826. Son caractère autoritaire lui fit toujours rejeter l'idée d'un coadjuteur. Ses derniers jours s'écoulèrent au milieu d'un petit cercle de flatteurs, qui souvent le conseillèrent fort mal, surtout un juif converti, Szerpinski, ancien vice-président du Collège ecclésiastique, flagorneur et intrigant dangereux (2). Dans la longue et discutable carrière de Siestrzencewicz, relevons à sa louange un dernier trait. Sur la demande du gouvernement, la plupart des évêques de
(1) Polnoé Sobr. Zakonov, II, n°' 277 et 475 ; I, 391, 785.
(2) Szerpinski, Kraikoé natchertanié..., Pbg., 1826.
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Russie et de Pologne firent célébrer des services solennels pour la mort d'Alexandre : ce fut le cas notamment à Varsovie et à Cracovie. A Pétersbourg, l'archevêque de Mohilev s'y refusa résolument, au nom des lois de l'Église qui défendent tout acte de communication in sacris. On eut la sagesse de ne pas l'inquiéter (1).
Sa mort allait fournir au gouvernement l'occasion de manifester les dispositions dont il était animé envers Rome. A la fm du dernier règne, elles semblaient vaguement favorables. Ce mieux se maintiendrait-il, ou bien reviendrait-on à l'attitude fermée et défiante de Catherine, à sa politique tantôt sournoise, tantôt violente, toujours habile? Les illusions, si on en gardait à Rome, furent bientôt dissipées. Dès le 3 septembre 1826, Nesselrode signifiait à Italinski que le bref de Léon XII aux évêques de Pologne ne leur serait pas communiqué. L'empereur le regardait comme non avenu. Le pape y condamnait la loi polonaise sur les mariages ; mais l'empereur ne tolérerait aucun acte qui censurerait une loi sanctionnée par son frère, aucun geste qui encouragerait à la désobéissance une portion de ses sujets. On garderait désormais sur cette question un silence absolu. Serait-on obligé de recourir en certains cas à la cour de Rome? On lui communiquerait les arrêts des autorités compétentes, sans qu'elle pût savoir ofïiciellement s'ils émanaient d'un tribunal civil ou d'un tribunal ecclésiastique. A propos de cette affaire, Nesselrode esquissait la tactique à suivre en général avec Rome, en termes fort précis :
Éviter tout différend, n'élever sans nécessité impérieuse aucune question de principes, ne demander le renouvellement des arrangemens divers dont le culte catholique a éprouvé le besoin dans les États de l'Empereur depuis la conclusion de la paix, ne les demander qu'à mesure que le tems pour lequel ces arrangemens ont été stipulés expirera, en obtenir la prolongation pour le même tems et ne jamais admettre de discussion sur les titres qui non seulement assurant à Sa Majesté le droit, mais qui lui imposent le
(1) Relation de Bernetti. Ostini à Somaglia, Vienne, 7 avril 1826, et note de Mgr. Castracane, AE, Russia, III, 816-817.
devoir d'exiger du Clergé Catholique de son Empire et du Royaume de Pologne une obéissance toujours indépendante de toute autorité étrangère, tel est le système que l'Empereur est décidé à suivre dans ses relations avec le Pape...
Ce programme, le miinistre de Vienne Tatistchev le résumait en trois mots expressifs : Faire sans dire. Il fut trop fidèlement suivi (1).
On en fit l'essai l'année suivante. Le 15 mai 1827, Italinski notifia officiellement le décès de l'archevêque de Mohilev, survenu cinq mois plus tôt. L'empereur, ajoutat-il, venait de lui « désigner » Mgr Cieciszewski, évêque de Loutsk, pour successeur, et ce choix ne manquerait pas de « rencontrer l'approbation » du Saint-Père. Dans son oukase, Nicolas s'exprimait en termes plus nets : « Nous élevons ce Prélat à la dignité d'Archevêque métropolitain des Églises catholiques-romaines en Russie, lui conservant en cette qualité le siège de Loutsk ; et Nous le dispensons en même temps de présider le Collège ecclésiastique catholique romain. »
Mgr Gaspar Colonna Cieciszewski était un évêque accompli. Pieux, savant, zélé, il ne semble mériter qu'un rerpoche, celui d'une complaisance excessive envers la Société Biblique. Selon Arezzo, c'était un véritable apôtre, l'honneur de l'épiscopat, le flambeau le plus brillant de l'Église de Pologne. Ce choix, dans d'autres conditions, eût été excellent. Mais Arezzo, dès 1807, regrettait son âge avancé et sa santé délicate. En 1827, il avait quatrevingt-deux ans révolus : perclus, à moitié sourd, presque entièrement aveugle, il pouvait à peine tracer sa signature et ne marchait que guidé et soutenu par ses domestiques. Après un nonagénaire, un octogénaire impotent, voilà le prélat qu'un oukase mettait à la tête du plus vaste diocèse du monde, sans présentation ni entente préalable, par un étrange abus du droit de nomination que Rome n'avait jamais reconnu au tsar de Russie (2).
(1) Nesselrode à Italinski, 3 septembre 1826. AE, Russia, IV, 440-442.
(2) Italinski à Somaglia, 15 mai 1827, A. E. Rapporti, XII, 291 ; oukase
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A la veille de mourir, Consalvi conseillait à Léon XII, relativement à la Russie, « une circonspection qui ne dormît pas un seul jour ». Le pape fut fidèle à ce mot d'ordre. La nomination irrégulière du nouveau métropolitain lui fit croire que le moment était venu d'aller à la racine du mal dont souffrait l'Église en Russie, de l'étudier dans toutes ses manifestations et toutes ses causes et d'y apporter le remède convenable. Sur son commandement, on compulsa de nouveau les documents déjà anciens des nonces Litta et Arezzo, les renseignements postérieurs d'informateurs officieux, comme Lochmann et Ambroise Campodonico, les dossiers des négociations récentes avec le gouvernement impérial. Un clergé à demi ruiné et avili, les familles catholiques désolées par le fléau du divorce, la formation des clercs échappant presque entièrement aux évêques et confisquée par les pouvoirs civils, un petit nombre de diocèses d'une étendue immense que la mort ou l'exil privait depuis trop longtemps de leur chef : Vilna depuis onze ans, Minsk depuis douze ans ; l'Église ruthène en décadence ; 60 000 Arméniens sans évêque et sans séminaire et pour ainsi dire abandonnés, tel était le bilan. Encore quelque temps, et ce serait la ruine.
Constater le mal était facile. Trouver un remède efficace et pratique l'était beaucoup moins. Les cardinaux Pacca, Castiglioni, Cappellari, di Gregorio, Zurla, Micara, réunis le 25 août dans les appartements du cardinal secrétaire d'État, sentirent cette difficulté. Deux partis s'offraient à leurs délibérations. Il s'agissait de réorganiser l'Église en Russie et en Pologne ; mais où valait-il mieux négocier, à Rome ou à Pétersbourg? Opter pour Rome, c'était risquer de discuter dans le vague. Depuis 1807, date où Arezzo avait écrit sa relation, aucun rapport autorisé n'avait renseigné à fond le Saint-Siège sur ce qui se passait dans l'immense empire du Nord. x\ucun agent qualifié ne pouvait combler cette lacune, et la sévérité des lois défendant toute communication ne laissait filtrer que des
du 28 février /l 2 mars, Theiner, Die neneslen Zuslànde, I, 501, n. 65 ; Lochmann à Somaglia, 24 octobre 1827, AE, Russia, III, 838-841.
informations dont on ne pouvait contrôler la valeur. Force serait de s'en remettre à la source officielle, à ce que transmettrait le gouvernement par l'organe de son ministre, et de courir grand risque d'être dupé et joué. Aller discuter à Pétersbourg, c'était courir les aventures. Où trouver un négociateur assez expérimenté et assez bien informé pour aborder une tâche aussi vaste et aussi complexe, sans conseillers, sans bibliothèque, sans archives où recourir pour étudier les précédents? Comment lui donner des instructions assez précises et assez détaillées pour le guider à travers toutes les difficultés? Il lui serait facile d'abuser de ses pouvoirs et de tomber dans les pièges qu'on ne manquerait pas de lui tendre. Il n'y avait qu'un moyen de tout concilier : on enverrait en Russie un ambassadeur extraordinaire qui étudierait la. situation et en rendrait compte ; alors seulement le Saint-Siège entamerait la négociation du concordat projeté.
Ce programme était beau, mais était-il viable? On escomptait le consentement de Nicolas ; s'il refusait, tout échouait. Or, pouvait-on attendre autre ^lose qu'un refus de la part du nouveau souverain? Son orgueil grandissait à mesure qu'il se voyait l'objet de cajoleries de tout ce qu'il y avait de puissant en Europe. Les conseillers du Saint-Père sentaient la difficulté. Mais à leurs yeux, la situation réclamait un remède ; Pie VII avait jadis, dans des jours plus sombres, osé s'adresser à Catherine. A son exemple, le pape écrirait à Nicolas : il lui exprimerait sa douleur et ses craintes, lui rappellerait les clauses des traités qui, en partageant la Pologne, assuraient respect et protection à l'Église catholique, et les assurances renouvelées tant de fois par le gouvernement impérial ; il lui proposerait enfin d'entrer en négociation en vue d'un accord régulier et définitif.
Léon XII devait présider la discussion de la Commission cardinalice ; sa santé délabrée l'en empêcha sans doute. Le raj^port qu'on lui en soumit ne le tira pas de ses doutes : il se fit remettre par écrit l'avis des cardinaux pour les étudier à loisir. Les mémoires de Cappellari, de Castiglioni et de Pacca méritent d'être retenus, à raison de leurs au-
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teurs et de leur contenu. Le langage du futur Grégoire XVI était plus pressante Du fait de l'autorité civile, les Églises de Russie n'avaient de catholique-romain que le nom : le système qui les accablait était foncièrement anticatholique et antiromain, et par là même incompatible avec la constitution divine de l'Église. Jusqu'ici on avait patienté et sacrifié au bien de l'unité ce que réclamait la justice : maintenant l'unité menacée commandait au Saint-Père de parler et d'agir. S'il échouait, ses démarches dégageraient la responsabilité du Saint-Siège, dicteraient leurs devoirs aux évêques, réconforteraient les catholiques et ralentiraient les progrès du mal.
Les deux autres cardinaux furent plus hésitants, plus réservés. Castiglioni se montra sceptique sur l'utilité d'une nouvelle ambassade à Pétersbourg. Qu'avait-on gagné aux précédentes? Quelques promesses, fort mal tenues. Il soulignait à propos le caractère de la politique russe ; Non rétrocède; elle ne fait jamais machine en arrière. Ce qu'elle tient, elle le gardera, et fera payer cher des concessions de détails qui ne changeront rien à la situation. Donc, négociation à Rome ou ambassade en Russie, avant de s'y engager, il faudra aller très lentement. Pacca, lui, aurait préféré le premier parti. Mais le gouvernement russe ne seconderait pas les vues du Saint-Siège. « Si le Seigneur, disait-il, inspire le Saint-Père » d'écrire à l'empereur Nicolas ou de parler, en audience particulière, au ministre de négociations à ouvrir, alors « peut-être il arrivera ce qui, selon les vues humaines et le cours ordinaire des choses me paraît à moi sinon impossible, du moins extrêmement difficile ». Il rappelle la mission secrète de Commendon en Angleterre à la mort d'Edouard VI, celle du Père Possevino auprès d' Ivan le Terrible et se demande s'il n'y aurait pas lieu de suivre l'exemple de Jules III et de Grégoire XIII. Au moins, que le pape écrive sans retard à quelque évêque de Russie ou de Pologne, dont la fidélité soit au-dessus de tout soupçon ; qu'on lui manifeste sa douleur de voir sa mission de pasteur suprême entravée et rendue impossible, et son vif désir d'être renseigné sur les moyens à employer pour mettre fin à cette situation into-
lérable. En tout cas, il faut qu'une application sérieuse et sans trêve aux affaires ecclésiastiques de Russie et de Pologne compense dorénavant le silence gardé depuis tant d'années (1).
Cette discussion prolongée n'aboutit à rien. Le pape jugea que le temps n'était pas venu de tenter l'effort considérable qu'on lui proposait. Un an plus tard, après de nouvelles délibérations, il se décida à préconiser, au Consistoire du 23 juin 1828, Mgr Cieciszewski, archevêque de Mohilev. Le coadjuteur de Loutsk, Piwnicki, devint coadJQteur de Mohilev, avec future succession, et le nouvel archevêque conserva l'administration de son ancien diocèse. La lettre où le prélat est informé de ces décisions trahit les préoccupations de Léon XII. « L'état si déplorable des diocèses latins de l'Empire, surtout de ceux que l'absence prolongée de pasteurs a jetés dans les plus grands désordres, se déroule à nos yeux : quels soucis et quelles angoisses il nous cause, nous ne trouvons pas de mots pour le dire (2). ))
Le pape et le tsar échangèrent des lettres ces années-là, mais sur un autre sujet. Nicolas était en guerre avec la Porte, et depuis plusieurs mois les Turcs persécutaient les catholiques à Constantinople et ailleurs, et massacraient les Arméniens. Léon XII recommanda, le 30 mai 1828, la cause de ces malheureux à l'empereur de Russie. « Ma plus intime conviction, répondit Nicolas, les institutions de mon Empire et les maximes de tolérance constamment pratiquées par mes prédécesseurs me font une loi de compatir aux souffrances de tous les chrétiens, quelles que soient les nuances d'opinion qui les séparent de la communion de mes ancêtres. » Mais des récriminations atténuaient ces promesses. « ...Il importe que Votre Sainteté connaisse dès à présent sur ce sujet ma pensée tout
(1) AE, Rapporli, XII, sess. nP 107 (25 août 1827) : Relazione de Mgr Castracane; Sentimento de Castiglioni, 298-301 ; de Cappellari, 302-312; de Pacca, 314-318. Ces rapports sont autographes. Celui de Pacca porte au dos cette indication : Russia, Fogli dcl card. Pacca, de la main de Léon XII.
2) Léon XII à Cieciszewski, Nihil magis optantibus et Officii jiostri, 23 juin 1828 ; Theiner, Die neuesten Zuslànde..., II, 145-148.
entière. Le clergé catholique et les missionnaires répandus dans le Levant paraissent malheureusement animés d'un esprit d'intolérance peu analogue aux préceptes de notre Sainte Religion. Ces dispositions hostiles, propagées par leur ministère, ont dès longtemps fait éclore en Grèce un germe de désunion et de haine, au lieu de l'esprit de concorde et de fraternité qui aurait dû animer les chrétiens de tous les rits. » Le pape était invité à user de son autorité spirituelle pour guérir une « plaie profonde » dont « l'humanité s'affligeait ». Alors seulement l'empereur, « d'après le principe d'une réciprocité parfaite, ne marchanderait pas sa protection aux Latins et aux autres chrétiens unis à Rome ». Dans une note au prince Gagarine, successeur d'Itahnski, Nesselrode insistait sur « l'esprit de fanatisme et de haine auquel quelques prêtres catholiques ne paraissaient pas étrangers » (1). La défiance et l'hostilité percent dans cette correspondance ; elles se manifesteront mieux encore dans la question de l'Église grecque-unie.
L'histoire de l'Église ruthène sous la domination russe est une longue suite d'infortunes, qu'aucun effort ne devait conjurer. Elle avait jusqu'alors vécu au sein d'une puissance catholique, côte à côte avec l'Église latine, plus puissante et plus riche, dont elle subissait l'attraction. Les Unis prenaient aux Latins, notamment dans la liturgie, des usages qui finirent à la longue par les distinguer nettement des schismatiques ; les Latins enlevaient trop souvent aux Unis leurs fidèles, passant outre aux défenses formelles que le Saint-Siège ne manqua pas de leur signifier. Cette Église uniate, latinisante et polonisante, les Russes l'eurent toujours en horreur. Tout, en elle, leur était odieux : ses origines, dues à ce qu'ils appelaient la
(1) Léon XII à Nicolas, 30 mai 1828, AV 268 : 1828. Nicolas à Léon XII, camp de Bazardgik, 2 juillet, AE, Russia, IV, li-15 ; Nesselrode à Gagarine, AV 2G8 : 1828.
trahison de Florence ; son romanisme : elle était le pont destiné à faire passer les orthodoxes sous le joug de la primauté romaine ; son polonisme : grâce à elle, des populations russes avaient été ravies à Moscou et gravitaient maintenant dans l'orbite de Varsovie. Avec la Pologne partagée et détruite disparaît la barrière qui défendait l'Eglise unie. Jusqu'alors, un zèle indiscret et trop entreprenant, un nationahsme étroit l'avaient gênée et maintenue dans une condition humble et dépendante, comme celle de la plupart de ses fils, et le ressentiment cuisant de ces humiliations ne devait jamais la quitter. La voilà tout à coup incorporée au grand empire orthodoxe, livrée à ses ennemis et vouée à disparaître. En vain le traité de partage garantit aux catholiques romains des deux rites la possession imperturbable de leurs propriétés et de leurs églises, le libre exercice de leur culte et de leur discipline : l'encre est à peine séchée que la guerre recommence.
Avec Catherine, c'est la manière forte : la hiérarchie uniate est supprimée ; les pelotons de gendarmes, escortant les popes orthodoxes, parcourent les provinces nouvellement annexées, et ces missions militaires produisent des fruits merveilleux, tandis que de nombreux Ruthènea voulant rester fidèles à Rome, se jettent dans les bras des Latins. C'est à bref délai l'extermination souhaitée. Paul F^, incohérent dans ses mesures, partage la même haine. A ses yeux, les Unis ne sont « ni chair ni. poisson », ni catholiques ni orthodoxes ; il exclut leurs représentants du département catholique, ébauche du futur Collège. Alexandre louvoie, hésite. Il rend à Rostocki, dépouillé par Catherine, son titre et ses prérogatives de métropolite ; il lui donne des successeurs : Lissowski, Kochanowicz, Bulhak ; il crée un département de l'Église unie dans le Collège ecclésiastique. Mais l'arbitraire caractérise ces mesures ; Rome n'est jamais consultée et n'y prend aucune part ; elle assiste impuissante aux violations les plus étranges des lois canoniques. Ainsi la dignité de métropolite, au lieu de demeurer attachée à un siège déterminé, erre d'un évêché à l'autre, de Plotsk à Loutsk, puis à Brest, au gré du gouvernement.
Les relations du Saint-Siège avec l'Église unie deviennent rares et précaires. Si Rome se réserve d'instituer le métropolite et de prononcer le dernier mot sur les causes majeures, c'est le métropolite qui institue les évoques et concentre en ses mains à peu près tout le gouvernement de l'Église, dont il est le chef. Centre secondaire et subordonné, l'union à Rome n'existe pour ainsi dire que par lui, et dans la mesure où il le veut. Or, à Rostocki, dont la persécution fait resplendir la fidélité, succède un prélat énigmatique, Héraclius Lissowski. Un mystère impénétrable enveloppe ses pensées et ses intentions. Il parle d'union avec les orthodoxes ; mais certaines paroles, certaines démarches semblent trahir le désir d'être absorbé par eux. Sous prétexte d'accomplir un vœu, il part soudain pour la Terre-Sainte, à l'insu et sans permission de Rome ; à Jérusalem, il traite avec les prélats schismatiques comme s'ils étaient de sa communion ; revenu, on le voit porter la barbe, garder les vêtements et tout l'extérieur d'un vladyka orthodoxe. Il meurt sans avoir jamais demandé au Saint-Siège de le confirmer dans sa dignité.
Le malheur aurait dû, ce semble, rapprocher les catholiques des deux rites et leur apprendre à vivre en paix. Il n'en est rien. Siestrzencewicz a lu nettement, dans les intentions du gouvernement, la condamnation à mort de l'Église unie : les Latins seuls sont tolérés ; et les Ruthènes seront anéantis : si on veut sauver leur foi, il faut sacrifier leur rite. Ce parti lui plaît doublement : tout en sauvant les catholiques du schisme, il combat une juridiction rivale. Il se met donc à latiniser les Unis avec ce beau mépris des défenses romaines qui le distingua toujours. De là des plaintes, des réclamations, des procès qui traînent sans fin, et aboutissent à la défaite de l'archevêque de Mohilev, contraint de restituer ses conquêtes. Le fonds de rancune et d'antipathie déposé dans les cœurs fermente et s'aigrit.
Au sein de l'Église unie règne une profonde discorde entre séculiers et réguliers. Les Basiliens sont riches et influents : nombreux monastères, vastes domaines, beaux revenus, écoles, paroisses, tout concourt à leur faire une
position privilégiée. Les évêques les protègent : presque tous sortent de leurs rangs. Le Saint-Siège les aime : beaucoup ont étudié à Rome, leur cœur est demeuré romain, comme leur doctrine, on sait là-bas qu'on peut compter sur eux. En face du clergé noir se dresse le clergé blanc. Non pas précisément le bas clergé séculier, besogneux, chargé de famille, à peine plus instruit et mieux élevé que les paysans, dont il partage la vie. Il y aurait beaucoup à faire pour améliorer le sort de ces prêtres ; ils sont les jdIus à plaindre, et ils se plaignent le moins : vienne la persécution, et dans l'ensemble ils montrent qu'ils sont de la race dont on fait les martyrs. Les ennemis des Basiliens, ce sont surtout les dignitaires : doyens, membres des consistoires, professeurs, chanoines. Ils détestent les sympathies romaines des moines, jalousent leur crédit, et surtout convoitent leurs biens. Ils ne cessent de gémir, de récriminer, de pétitionner pour obtenir des réformes et des améliorations, des fondations de séminaires, des augmentations de revenus. Qui en fera les frais? Les couvents basiliens. On en supprimera une partie et on en confisquera les rentes. A supprimer ces foyers de latinisme, l'Eglise gagnera et l'Etat ne perdra rien. Si les Basiliens désolés tournent leurs yeux vers Rome, lointaine et impuissante, le haut clergé tient les siens fixés sur l'État schismatique, si généreux envers l'Église dominante. C'est lui qui distribue, à qui sait lui plaire, la manne enviable des honneurs et des profits : charges, allocations, décorations dont on est friand : « Une petite croix à la poitrine ou au cou, c'est une récompense très désirable et on fait tout pour l'avoir. » Rome et la Sainte Union n'inspirent à ce haut clergé que froideur et indifférence ; bientôt il sera mûr pour la défection. Que se présente un homme hardi et sans scrupules, décidé à pousser l'affaire à fond, il saura l'entraîner sans trop de peine. C'est parmi les chanoines, les assesseurs consistoriaux et les doyens que se recruteront les signataires de l'acte d'apostasie de 1839 (1).
(1) P. PiERLiNG, la Russie et le Saint-Siège, V, 380-388 ; Kiprianovitch, Jizn losifa Siémachki, ehap. m ; P. O. Bobrovski, Rousskaïa gréko-ouniats-
Beaucoup de ces personnages sortaient du sénminaire général de Vilna. Nous n'avons pas à faire l'histoire de cette institution malfaisante. En l'érigeant en 1808, Alexandre I®^ ne fit que copier servilement Joseph II, à qui revient tout l'honneur de cette triste invention. Jusqu'à 1832, avec une courte interruption de 1812 à 1816, les clercs des deux rites, séculiers de tous diocèses et réguliers de toutes robes, s'y entassèrent pêle-mêle en vue d'être initiés à une formation « supérieure )>. Évêques et supérieurs d'ordres n'y avaient ni part ni contrôle : l'État en disposait en maître, s'en rapportant à la Commission d'éducation de Lithuanie et à l'Université de Vilna. La Faculté des « sciences morales et politiques » donnait l'enseignement, car il n'y avait pas, à proprement parler, de Faculté de théologie, il n'y avait que trois théologiens, et quels théologiens ! On ne pouvait certes pas leur reprocher de retarder sur leur siècle. Leurs manuels, importés d'Autriche et d'Allemagne, contenaient la quintessence du joséphisme ; telsl'exégète Jahn, l'historien Dannenmayer, le canoniste Rechberger, le. moraliste Reyberger : ils étaient tous à l'index, sauf un autre moraliste obscur, .Pollaschek, et Klûpfel, auteur d'une théologie dogmatique qu'on pouvait enseigner d'un bout à l'autre en une année. Pourquoi Rome ne l'avait-elle pas condamnée? Sans doute parce qu'elle ne la connaissait pas. Albert le Grand, saint Thomas, saint Bonaventure, tout le moyen âge, c'est pour lui la théologie barbare ; l'âge d'or date de Marie-Thérèse et surtout de l'incomparable Joseph II. Comme leurs livres, les professeurs enseignent surtout une chose, et ils l'enseignent bien : le mépris du Saint-Siège. Sa primauté est mise en doute, ses lois sont bafouées, ses prérogatives traitées d'usurpations. Le professeur d'histoire et de dogme, Klongiewicz, plus tard évêque de Vilna, n'échappe pas à ce reproche ; son collègue Cappelli, un laïque venu d'Italie, le mérite en plein. Il caricature dans sa chaire le droit canonique. Dans son cours on trouve la raclure des
kaîa tserkoi'...; Lochmann à Sévéroli, 18 septembre 1814 ; à Litta, 15 août 1817 {AE, Russia, I, 865-871) ; Campodonico à Cappellari, Pbg., 15 juin 1829; iiirf,, IV, 79-90.
ouvrages gallicans, jansénistes, fébroniens, voire protestants, et le comnientaire oral dont il l'accompagne est émaillé de plaisanteries indécentes à l'adresse des papes, des évêques, des conciles, des moines, du célibat, des indulgences. Parle-t-il du Concile de Trente? Il affirme que les papes achetaient ses décisions à prix d'or, et à propos de la phrase : Dictante Spiritu Sancto, il dit à ses élèves ; « Ce n'est pas en forme de colombe que le Saint-Esprit est apparu au Concile de Trente, c'est en forme de cassette. » De si belles leçons portèrent leurs fruits, croyonsen ceux qui les écoutèrent. « C'était un plaisir, raconte Siémaszko, d'entendre mon vénéré professeur Klongiewicz, avec quel feu il s'emportait contre les abus [de Rome], et comment il compulsait toutes les sources pour justifier ses leçons et compléter Klûpfel. » Après avoir rendu à Cappelli le témoignage qu'il mérite, il conclut : « Il n'y a pas, je pense, une seule Académie orthodoxe où les élèves entendent sur les abus de Rome ce que j'ai entendu, moi, de la bouche de ces deux professeurs : quant à l'Église orthodoxe, ils n'en soufflaient pas mot, sans doute par peur. Il n'est pas étonnant que j'aie quitté Vilna sans préjugés contre celle-ci, et avec de fortes préventions au contraire contre l'Église romaine. » Antoine Zoubko, condisciple de Siémaszko et plus tard son complice, affirme avec raison que le séminaire général de Vilna était le seul à ne pas enseigner les « sciences ultramontaines », aussi les moines le regardaient « comme une officine de francs-maçons ». D'admirables prélats, comme Mgr Holowinski et Mgr Beresniewicz en sortirent indemnes ; mais d'autres, et non des moindres, gardèrent jusqu'à leur dernier jour la tare de cet enseignement délétère (1).
(1) Mgr Symon, Academiae Eccl... Petropolitanae origo et fata [Acad... Petropolitanae, 1885, 13-25) ; De catholica facultate theologica in Univ.,. Vilnensi (ibid., 1888, 15-108) ; Jozef Bielinski, Universjtet Wilenski, surtout II, 546-547, 635-636; Siémaszko, Zapiski, î, 16; Zoubko, Pismo... (tiré à part du Viestnik Zap. Rossii, Vilna 1865) ; Reîazione de Mgr Castracane, AE Rapporii, t. XII, sess. 107, stampa, p. 43-45^
Vers 1828, l'Église uniate possédait en Russie quatre diocèses : l'archevêché de Polotsk et les trois évêchés de Vilna, Loutsk et Brest. Vilna était administré par un suffragant. Six évêques, trois diocésains et trois sufïragants ou auxiliaires, gouvernaient environ 2 000 prêtres séculiers, 600 rehgieux, 80 religieuses et près de 1 428 000 fidèles. C'est alors surtout qu'il aurait fallu au gouvernail un homme de cœur et de tête, qui sût prévoir, vouloir et agir. L'évêque de Brest, Josaphat Bulhak, depuis 1818, exerçait, avec l'agrément de Rome, les fonctions de métropolite. Outre sa science et ses bons principes, Arezzo vantait jadis son dévouement au Saint-Siège ; en fait, jusqu'à sa mort, il demeura fidèle. Mais c'était un septuagénaire, usé au delà de son âge, doux et pieux, ami de la solitude et ne s'occupant pas des affaires, timide et quelque peu borné : un de ces personnages passifs et résignés qui croient avoir atteint les bornes du possible en tenant toujours les bras croisés. Décrépitude précoce, \ faiblesse engourdie et gémissante jointe aux meilleures , intentions, voilà l'héritier du nom et de la mission de saint Josaphat. Bulhak avait d'ailleurs un faible pour les décorations et plus encore pour l'argent. De plus, on l'avait vu trôner aux séances de la Société Biblique russe, aux côtés de l'archevêque de Mohilev et du métropolite orthodoxe.
Des autres évêques, il y a peu à dire. Sauf un seul, ils sont tous effacés, tous valétudinaires. De 1827 à 1833, tous y meurent. L'archevêque Krassowski, alcoolique invétéré, se voit enlever l'administration de son diocèse : il en rend responsables les Basiliens, qu'il poursuit depuis longtemps de sa haine. Seul l'évêque de Loutsk, Jacques Martusewicz, fait figure d'évêque ; en 1839, il aurait résisté et risqué sa vie pour sauver la foi de son peuple. « Que ne suis-je plus jeune, dit-il un jour, j'aurais fait comme Josa-
phat ! » Élève des Jésuites, il leur garda jusqu'à sa mort une estime et une affection qui s'épanchaient en louanges hyperboliques. Il tenait d'eux, et il s'en vantait, les doctrines romaines et l'amour passionné du centre de l'unité. Aussi ceux qui complotaient d'en détacher l'Église unie, voyaient-ils en lui le plus dangereux des adversaires, « plus papiste qu'un Jésuite ».
Par quelle fatalité ce zélé partisan de Rome a-t-il fait la fortune de celui qui devait s'en séparer avec tant d'éclat? C'est l'évêque de Loutsk qui envoya Joseph Siémaszko, jeune « popovitch » sans fortune, au séminaire général de Vilna ; c'est lui qui l'ordonna prêtre avant l'âge requis, le fit assesseur de son consistoire avant qu'il ne fût diacre, l'envoya siéger, à vingt-quatre ans, au Collège ecclésiastique de Pétersbourg. L'excellent prélat était coiffé de ce jeune séminariste de belle intelligence et de bonne mine. Pouvait-il deviner que ce jeune favori si choyé le trahirait un jour comme il trahirait l'Église? En 1830, Siémaszko, devenu évêque et vicaire de Martusewicz, traquera, « le cœur serré », comme il dit, son vieux protecteur, opposant fanatique qu'il faut briser à tout prix. Dans quelles dispositions il quitta Vilna, nous le savons, A Loutsk et surtout à Pétersbourg, à mesure qu'il se passionne pour les affaires d'Église, ses desseins se précisent et les velléités deviennent résolutions. Esprit vigoureux, mais positif et pratique, il dédaigne les abstractions ; ce qui lui va, c'est la chicane, la procédure : étudier des rapports, rédiger des mémoires, débrouiller l'écheveau empêtré des litiges évoqués au Collège. Cette besogne l'absorbe, avec la lecture, même de Walter Scott, — ce qui est bien innocent, — et le théâtre, — ce qui l'est moins. A quel moment jeta-t-il par-dessus bord la foi romaine, il ne l'a pas dit. Attraits de rite et de race, nationalisme exagéré, antipathie contre Latins et Polonais, claire vue de l'impasse où on voulait acculer l'Église unie sacrifiée d'avance, perspectives alléchantes d'avantages matériels, ambition d'un grand rôle à jouer,toute8 ces causes jouèrent à la fois et longtemps, et on ne voit pas ce qui se leva jamais dans son âme pour en conjurer l'effet. En 1827, il
NICOLAS r^ ET LES PAPES LÉON XII ET PIE VIII (1826-1830) 161
était de cœur membre de l'Église orthodoxe. 11 travaillait même à en démontrer la vérité dans un ouvrage destiné à lui servir d'apologie, lorsqu'une besogne plus pressée vint l'absorber tout entier (1).
Causant un jour avec le directeur des cultes étrangers Bloudov, Nicolas rappela en passant combien la vue des prêtres uniates le choquait jadis, quand il commandait une brigade de la garde en Lithuanie. « Comment pourrait-on s'y prendre, dit-il, pour les amener à nous? — C'est difficile, répondit Bloudov ; il faut bien prendre garde en tout ce qui touche la conscience et la foi, vu nos principes de tolérance universelle. Si parmi leur clergé on pouvait découvrir des gens qui consentissent à nous seconder, alors sans doute on pourrait réussir. — Je ne veux rien précipiter, répliqua Nicolas, je ne demande pas qu'on fasse vite ; je désire seulement que nous ne perdions pas cette affaire de vue. » Quelques mois plus tard, l'empereur manda Bloudov. « Pendant que tu cherches, lui dit-il, moi, j'ai trouvé un homme. Tiens, lis. » Et il lui tendit un mémoire, à l'écriture nette et fine. C'était le tableau lamentable de l'Eglise unie, pauvre, avilie, persécutée par les Latins, s'obstinant à garder les rites de ses ancêtres. Bloudov le parcourut : la vigueur du style et la clarté de l'exposition le frappèrent. « Oui, s'écria-t-il, voilà en effet une trouvaille. Permettez-moi, Sire, de faire venir cet homme et de causer avec lui. — Eh bien, fais comme tu voudras. » Un bref rapport de l'amiral Chichkov, ministre de l'Instruction publique, servait d'introduction à ce long mémoire. Il était l'œuvre de Joseph Siémaszko.
De platoniques doléances n'auraient satisfait personne. L'auteur indique d'une main sûre les résolutions à prendre. « Je ne veux pas, dit-il, approfondir les moyens d'agir sur l'esprit des Latins : c'est une machine plus compliquée et plus lourde ; on n'en viendra pas aisément à bout. Mais les Uniates... il ne faut que les éloigner tant soit peu des
(1) Arezzo, Relazione, CXI, § 1 ; Campodonico à Cappellari, 15 juin 1829 {AE, Russia, IV, 80). Pelesz, Gesch. cler Union, II, 801 ; Siémaszko, Zapiski, l, 53-54 ; 8-31 ; 577-578 (rapport à Bloudov, 30 septembre 1830).
Latins... donner, par l'éducation, la direction voulue au clergé de 1 500 paroisses uniates, et le peuple suivra sans difficulté le chemin que lui montreront ses pasteurs. » Qu'on crée donc et qu'on organise les séminaires ; que sur 80 monastères basiliens on en supprime 60 et qu'on réduise les 20 survivants à l'impuissance ; qu'on remanie la hiérarchie et la répartition des diocèses ; qu'on les soumette à un collège spécial entièrement indépendant du collège catholique ; qu'autour de chaque évêque on groupe un haut clergé dont on s'assurera le dévouement par des pensions et des décorations. Les évêques, il faut s'y attendre, ne marcheront qu'avec répugnance ; que des mesures appropriées leur ferment toute échappatoire, et qu'une surveillance rigoureuse, à laquelle ni collège, ni consistoires, ni évêques ne se dérobent, en assure l'exécution : à ce prix, l'uniOn sera désunie.
Celui qui en réalité « découvrit » Siémaszko, ce fut le directeur des Cultes étrangers, Kartachevski. Une conversation à fond avec lui l'enchanta et lui révéla des aperçus si nouveaux, qu'il le pria de les lui exposer par écrit. Le 13 novembre, il eut le mémoire et le fit lire à Chichkov : émerveillé lui aussi, le ministre le transmit le lendemain à l'empereur et en reçut le jour même ce billet crayonné à la hâte : « C'est avec une satisfaction particulière que j'ai lu le mémoire que vous m'avez envoyé. Jepartage entièrement cette manière de voir ; je me réjouis d'avoir eu la chance de trouver dans l'Église unie un homme qui, peutêtre, pourra nous seconder dans une affaire dont je m'occupe sans cesse et que je réaliserai avec l'aide de Dieu. Vous pouvez lui faire savoir que je suis très satisfait d'avoir fait sa connaissance. » Il y avait de quoi. De la place qu'il assiégeait, s'avançait vers lui, prévenant ses désirs, l'homme qui ouvrirait la brèche et conduirait l'assaut (1).
A l'œuvre donc, et hardiment ! Siémaszko s'y mit avec fièvre, multipliant plans et projets. Pendant deux ans,
(1) WiGEL, Vospominaniia, 7® partie, éd. 1865, III, 137-138; Siémaszko, Zapiski, I, 31-44 ; A. Popov, « Nieskolko dokoumentov... », Journal du ministère de l'Instruction publique, n» 143 (1869), 265-288.
il se surmène, au point de compromettre sa santé. A son sacre, en 1829, on murmure : « Ce n'est guère la peine, il n'a pas longtemps à vivre. » Programmes généraux et questions de détails et d'application, c'est lui qui étudie, prépare, inspire, dirige tout, à coup de mémoires et de conférences journalières avec Kartachevski, avec Bloudov, Celui-ci, homme du monde, n'entend presque rien aux choses d'Église ; cette affaire, au fond, le dégoûte et il lui échappe de dire qu'il ne l'aurait même pas effleurée, s'il eût prévu qu'il en serait chargé ; il est froid, soupçonneux, hésitant. Siémaszko le trouve mou ; des à-coups se produisent qui l'impatientent ; un moment même, il menacera de tout lâcher. Jusqu'alors, c'est comme si on n'avait rien fait : vexations et tracasseries, la dernière date du 9 octobre 1827, où défense expresse a été faite aux Basiliens d'accueillir dans leurs rangs les novices de rite différent. D'un vigoureux coup d'épaule, Siémaszko démolit tout, pour tout reconstruire : le 22 avril 1828, c'est fait. Ses premiers mois de travail aboutissent à un oukase qui réalise presque tout le contenu de son fameux mémoire. Le collège grec-uni est créé : plus de ces séances plénières des deux départements, où les Latins avaient leur mot à dire sur les affaires uniates. Aux quatre diocèses succèdent deux éparchies : celle de Russie Blanche (Polotsk) et celle de Lithuanie (Jirovitch), chacune avec son consistoire, ses séminaires, grand et petit, ses dixhuit protopopes ornés de croix pectorales et gratifiés de pensions, remplaçant les chanoines, et choisis parmi les ecclésiastiques « qui auront le mieux prouvé leur dévouement au Trône et leur zèle pour le bien de leur Église ». Les Basiliens passent sous la juridiction des évêques et des consistoires, qui sauront briser toute résistance et utiliser aux mieux les moines et leurs revenus. « Celui qui lira d'un bout à l'autre l'oukase du 22 avril, dit Siémaszko, s'il connaît tant soit peu la position antérieure des Unis, conviendra que c'était la destruction complète de l'ancien édifice et l'érection d'un nouveau. » Il ne se trompe pas; c'est lui qui en avait fait les plans et taillé les pierres. Le métropolite Bulhak s'en rendit compte. La préparation
de l'oukase le laissa inquiet et passif. Vint le moment où il lui fallut mettre son nom au bas de la pièce décisive. Sombre, il s'exécuta et signa. Seul, le procureur du Collège ecclésiastique, commun aux deux sections, Krijanovski, essaya de se rebiffer : il reçut une admonestation, et se tint coi. La machine une fois montée fonctionna vite et bien. Personne ne lui fit obstacle. L'évêque Martusewicz tenta, avec grande précaution, de l'enrayer, mais en vain : on avait l'œil sur lui. On l'obligea notamment à présenter au collège les circulaires qu'il adressait parfois à son clergé. Bientôt vint la récompense. Dans cet édifice tout neuf, bâti par les soins de Siémaszko, la grâce de l'empereur, sans l'autorité du Saint-Siège, l'introduisit. Un décret du 21 avril 1829 le fit évêque auxiliaire de Russie Blanche. Le 8 août, Bulhak, assisté de Martusewicz et de l'évêque latin Simon-Michel Giedroyc, le sacra dans l'église latine de Sainte-Catherine ; à Pétersbourg, il n'y avait pas d'église grecque-unie. Cela lui coûta. Pour s'en dédommager, il modifia, avec l'agrément de Nicolas, la formule du serment imposée aux évêques catholiques, et en ôta ce qui était « par trop contraire à sa conscience ». D'autres faveurs suivirent : riche chapelle épiscopale rigoureusement conforme au type orthodoxe, croix pectorale en brillants, ordre de Sainte-Anne de deuxième classe, dons répétés de 1 000 roubles en argent, 100 roubles par mois de frais de table : il ne nous en épargne pas le détail. Ainsi jadis l'apôtre, dont il ambitionnait la place et le rôle, compta et recompta trente deniers (1).
Pendant que cette trame s'ourdissait en Russie, on s'inquiétait à Rome, et de plus en plus on sentait la difficulté
(1) Oukase du 22 avril, publié le 8 mai. P. S. Z. II, n» 1977, t. III, 457-459 ; Esposizione corredata..., dP II, 3-6. Le « plan d'abolition » publié par Moroch- KiNE, Viest. Evropy, 1872, II, 623-643 et traduit en 1873 par le P. Martynov est une des pièces qui l'ont préparé. Siémaszko, Zapiski, I, 56-62 et suppléments indiqués.
de remédier au mal. Le Saint-Siège interviendrait-il? On crierait à l'usurpation, à la violation des droits souverains et des privilèges de l'Eglise unie. Resterait-il inactif? C'est sur lui qu'on jetterait la responsabilité de tous les abus. Puisque Rome ne fait rien, dirait-on, il faut bien que l'État s'en mêle. On savait bien que tout n'était pas parfait dans le clergé uni, mais on faisait la part de l'ignorance, de certains préjugés, des maux causés par la guerre et les bouleversements politiques : avec un peu de temps et beaucoup de bonne volonté, tout se tasserait et prendrait un cours régulier. On faisait surtout crédit au successeur d'Alexandre le bien intentionné : on croyait à sa bonne foi. En dépêchant vers lui Bernetti, Léon XII avait ordonné à son envoyé de plaider chaudement auprès du tsar la cause des Unis ; lui-même soulignait ce point dans son bref à l'empereur. La Propagande avait détaillé les desiderata à soumettre au gouvernement russe : appauvrissement des prêtres ruthènes, fermeture de nombreuses églises, suppression de monastères. Soit à Moscou, soit à Pétersbourg, Bernetti conféra plusieurs fois avec Bulhak. Loin de se plaindre, le métropolite fit entendre la note rassurante, optimiste. Des églises fermées? Oui, sans doute, mais on manquait de prêtres ; c'était le malheur des temps ; le gouvernement avait rouvert celles qu'on lui avait demandées, et on en réclamait d'autres. Quant aux couvents, il n'y avait rien à faire et l'ambassadeur le comprit. L'empereur n'avait-il pas renouvelé ses protestations de bienveillance? Il fallait s'en contenter et ne pas espérer provoquer des mesures satisfaisantes en Russie, alors que le pape lui-même, en pays catholiques, obtenait peu ou rien.
On connut assez vite à Rome l'oukase du 22 avril. On sut qu'il répondait aux propositions introduites par le département uni du Collège ecclésiastique, qu'on devait s'attendre à bref délai à une hécatombe de couvents basiliens. L'étonnement et l'alarme redoublèrent. On vit où tendaient ces mesures. La jalousie et la méchanceté n'y parurent pas étrangères, mais on les taxa surtout d'imprudence : on ne soupçonnait pas l'intrigue qui s'était
formée et dont les nœuds terribles se serraient désormais méthodiquement. Les projets, discutés un an plus tôt à propos des Latins, revinrent sur le tapis, proposés par les mêmes personnages : note au ministre, lettre aux évêques unis, ouverture de négociations, envoi d'un nonce en Russie. Le 21 décembre 1828, le cardinal Bernetti s'adressa au prince Grégoire Gagarine, successeur d'Italinski : il fit appel à la justice et à l'impartialité de l'empereur et le supplia de suspendre l'oukase ; on ne se refusait pas à négocier, on ne demandait pas mieux que d'envoyer quelqu'un pour engager la conversation.
Grégoire Gagarine n'était pas un fanatique. Mais lui et ses pareils, hommes du monde qui se piquaient de libéralisme dans les salons, suivaient en pratique des principes bien différents : le souci de leur carrièi'fe et de leur avancement les préservait de tout écart. Marié à une catholique, la sœur de Mme Swetchine, ses nombreux enfants étaient tous orthodoxes. Il se contenta de communiquer au cardinal une traduction authentique de l'oukase, et fit remarquer qu'on s'y appuyait uniquement sur l'acte d'union de 1595 : on ne pouvait, lui semblait-il, adopter un point de départ plus agréable au Saint-Siège et plus rassurant, sur les vues du gouvernement. Quant à la proposition d'envoyer un nonce à Pétersbourg et de transmettre ce désir à sa cour, Gagarine la déclina courtoisement : le cardinal revenait de Russie, il avait traité avec le cabinet impérial, et il en connaissait assez les intentions pour ne pas se faire d'illusions décevantes.
Néanmoins le secrétaire d'Etat revint à la charge. Il s'appliqua encore une fois à faire ressortir ce que les mesures prises et celles qu'on préparait avaient de fatal pour l'Église ruthène. L'acte d'union de 1595 consacrait l'unité de foi, impliquait la reconnaissance de la primauté romaine, sauvegardait le rite et l'autonomie disciplinaire dans la mesure où le souffrait cette dépendance du centre de l'unité sans laquelle le catholicisme ne se conçoit point. L'oukase exaltait l'autonomie, brisait la dépendance, méconnaissait la primauté, compromettait la foi. Que restait-il de V union? un vain mot. Le cardinal avait beau
jeu à passer en revue les institutions nouvelles, fruit de l'arbitraire gouvernemental, et à en dénoncer la portée. Il le fit patiemment, longuement, s'obstinant à tendre le rameau d'olivier qu'on ne voulait ni saisir, ni voir.
Nicolas et Bloudov avaient trouvé leur conseiller es affaires d'Église : ils passèrent à Siémaszko la note romaine. Pour prendre un parti, ils voulaient s'éclairer d,e sa critique. Elle fut habile, hardie, insolente. Pas de querelles, ni d'explications avec Rome, déclare-t-il ; au lieu de politique, le gouvernement ferait de la théologie : cela ne lui convient pas. Qu'il se contente de la tranquilliser sur les transformations de l'Église unie. Les raisons qui font que Rome incrimine et condamne, ce sont précisément celles qui nous pressent d'agir. De telles mesures vous éloignent de nous : vous cesserez d'être unis, d'être catholiques ! Nous renonçons à l'union^ au catholicisme, nous ne voulons plus de vous : voilà ce qui nous guide et nous soutient. L'ironie et l'invective animent tour à tour cette argumentation passionnée et tissue de sophismes. Il voit se lever dans les nouveaux séminaires une génération de « véritables pasteurs grecs-unis w, qui sauront préserver et embellir le culte de leurs aïeux. « Que le Saint- Père se console, avec tous les gens de bien, à la perspective de ce charmant avenir réservé à l'Église unie, si petite et pourtant si précieuse à ses yeux ! » Piqué au vif par l'allusion à « un petit nombre qui ont été séduits par un esprit de cupidité et d'ambition » : ■-•
Dieu seul, s'écne-t-il, connaît les cœurs et les pensées des hommes. Mais j'espère, confiant en la Providence du Très-Haut et les sages entreprises de notre gracieux Souverain, que la sainte affaire des Uniates ne sera pas livrée à des mains de traîtres ; qu'il se trouvera de vrais enfants de la patrie et des sujets fidèles à leur Souverain qui, méprisant les calomnies et les attaques cachées ou découvertes d'un parti puissant, lutteront pour cette œuvre par tous les moyens en leur pouvoir, en suivant le véritable chemin du devoir et de l'hoaneur ; qu'un million et demi de pauvres gens sans parole et sans voix, après avoir été pendant deux siècles le jouet de leurs ennemis du dehors et du dedans, trouveront enfin un refuge tranquille et sûr au sein de leur véritable Église, qui
saura les enchaîner à leur propre patrie par des liens indissolubles (1).
Ce mémoire enfiellé devait éclairer Gagarine ; son auteur pensait même qu'il ne serait pas mauvais de le commuquer au Saint-Siège : il couperait court à toute correspondance. Ni Nesselrode, ni le ministre n'essayèrent sans doute d'exorciser cette diatribe enragée, et jamais, semble-t-il, la Curie n'en entendit parler. Du reste, Léon XII mourait le 10 février 1829, et Pie VIII, au bout de cjuelques mois, le suivit dans la tombe (30 novembre 1830). L'affaire uniate fut renvoyée à des temps meilleurs, et le nouveau secrétaire d'État, Albani, n'eut à en régler c|u'un minuscule épisode. Les Basiliens occupaient à Rome, depuis 1641, l'église des Saints-Serge et Bacchus, la Madonna ciel Pascolo. C'est là cjue résidait le iDrocureur de l'ordre, avec quelcjues jeunes religieux qui suivaient les cours des universités romaines. Depuis le partage de la Pologne, le procureur restait seul avec un autre moine. A la mort du père Wilczynski, en 1829, il fallut lui donner un successeur ; d'où conflit entre la Propagande et la légation russe, car depuis 1818, cet établissement était rentré sous la haute protection et le domaine de la couronne impériale et royale. Le 5 novembre, une transaction provisoire intervint. Siémaszko étudia le dossier. La cpiestion lui parut embrouillée, les droits discutables, l'enjeu minime. Cette procure basilienne l'inquiétait : c'était Wilczynski, on le savait par Gagarine, qui avait, par ses rapports, suscité contre l'oukase du 22 avril ce qu'on appelait « les chicanes romaines ». Il fallait la supprimer. L'occasion était belle : on se montrait conciliant et généreux. Le 9 janvier 1830, le ministre eut à signifier que le tsar renonçait « comme Empereur et comme Roi de Pologne » à l'établissement en litige : les moines ruthènes de l'empire et du royaume n'enverraient plus désormais
(1) Bernetti, Relazione..., AE, Russia, III, 821 B... ; sess. 113, 28 septembre 1828, AE, Rapporti, XII, 856-862; Bernetti à Gagarine, 21 décembre 1828, 12 janvier 1829, AE, Russia, IV, 65, 71-73 ; Gagarine à Bernetti, 10 janvier 1829, ihid., 66. Siémaszko, Zapiski, I, 64 et 510-519.
à Rome « aucun Recteur ni Procurateur ni clerc quelconque de leur Ordre », et ils n'y auraient plus, dès ce jour, de propriété. Telle était la décision invariable du souverain, dont le ministre était invité, sans ironie, à faire ressortir la magnanimité (1). Pie VIII savait à quoi s'en tenir. Quand il eut expiré, on trouva, parmi les papiers épars sur son bureau, plusieurs mémoires concernant l'état de la religion en Russie. Nul doute qu'il se préparait à la lutte, mais il n'en eut pas le temps. A la mort de Pie VII, les Ruthènes de Russie s'étaient associés en bons catholiques au deuil des Latins et de l'Eglise universelle : c'était leur droit et leur devoir, et selon la coutume, ils avaient célébré en grande pompe des services funèbres. A la mort de Léon XII et de Pie VIII, il n'y eut rien ; on s'abstint, tel fut le mot d'ordre. Plus d'un, on aime à le penser, en eut le cœur serré, et songeant à son Église crut entendre le glas qui en sonnait l'agonie (2).
(1) Convention Albani-Gagarine, 5 novembre 1829, AV 268 : 1834; Nesselrode à Gagarine, 9 janvier 1830, AE, Russia, IV, 155. Pelesz, Gesch. d. Union, II, 835 ; Tolstoï, Le Catholicisme romain..., II, 356-358.
(2) Campodonico à Cappellari, lettre cit., 15 juin 1829.