CHAPITRE V
I. Le soulèvement polonais. Grégoire XVI et Nicolas P'. — II. Les Polonais à Rome : la mission de Badéni. — III. Les Russes à Rome : la demande Gagarine. — IV. Le bref à l'épiscopat polonais. — V. La revanche du vainqueur et les réclamations officielles. — VI. Les démarches officieuses : médiation de l'empereur François. — VII. Evoques et diocèses : négociations secondaires.
Le successeur de Pie VIII trouva l'Europe en pleine crise. Depuis les journées de Juillet, la tempête passait, secouant les peuples et ébranlant les trônes. Tout ce qu'il y avait d'artificiel et d'instable dans l'édifice construit à Vienne, menaçait de s'écrouler. Jacobinisme antichrétien, trop souvent dissimulé sous l'étiquette séduisante d'idées libérales, aspirations patriotiques, revendications religieuses qui fermentent presque partout, entrent soudain en ébullition, et lancent à l'assaut des gouvernements les sociétés secrètes, les groupements politiques, les partis nationaux. L'Irlande, l'Espagne, la Belgique, la Pologne, l'Italie frémissent et se soulèvent. Partout se posent, pour le Saint-Siège, les problèmes les plus délicats et les plus périlleux, d'autant plus que les nouveaux venus, insurgés au nom de la liberté, essayent d'enlever à F Église le peu que lui en laissait la protection gênante des régimes disparus. Même chez lui et dans ses domaines, le pape se voit dans une position difficile, et les complications menacent de s'étendre jusqu'à une guerre européenne. Une partie de ses Etats se révoltent, et il est sans armée ; les moyens de conciliation épuisés.
c'est le recours à l'Autriche impopulaire et non exempte de visées ambitieuses ; puis les réclamations de la France qui s'inquiète, s'impatiente et finit par jeter ses soldats dans Ancône pour contrebalancer ceux de Metternich. Appuyé sur le « bras de fer » de Bernetti, le pape sort à son honneur de ces écueils où d'autres pilotes, qui se croient volontiers plus habiles, auraient sans doute brisé leur barque. C'est ce dont on ne convient pas d'ordinaire. Pour beaucoup d'historiens, Grégoire XVI est un souverain qui a régné, mais n'a pas gouverné. « Plus théologien que souverain, [il] laissait gouverner le secrétaire d'État Lambruschini, un Génois absolutiste. » Jugement sommaire, mais qui n'est pas sans appel, on l'a déjà montré (1).
En réalité, ce moine Camaldule, qu'on croit emmuré dans sa solitude, était rompu aux affaires : il les pratiquait depuis de longues années. Besogne étroite des congrégations romaines, dira-t-on ; chicane procédurière et routine de chancellerie... Loin de là : les questions les plus complexes, politiques autant c{ue juridiques et doctrinales, étaient passées par ses mains. Il appartenait à cette génération de conseillers romains qui forgea, pour ainsi dire, ses armes au feu des persécutions révolutionnaire et napoléonienne. Les vieux cadres craquaient partout ; partout des situations nouvelles où il fallait appliquer l'ancien droit. Il n'était plus, le temps où les canonistes n'avaient qu'à suivre, les yeux mi-clos, les sentiers battus de la jurisprudence ordinaire et de la disciplina vigens. Ce ne fut pas le lot de gens dont on connaît trop peu les noms et les travaux : Di Pietro, Domenico et Giuseppantonio Sala, les deux Barnabites Fontana et Lambruschini, Mazio, Caprano et d'autres, à la vaste érudition, à la doctrine claire et profonde, à l'esprit subtil et à la critique ronde et franche, témoin le « Plan de réforme » de Giuseppantonio Sala. Ils disposaient des plus riches archives du monde ; ils savaient y rechercher les précédents. Les docu-
(1) Seignobos, Histoire politique de l'Europe conlemporaiiie, 316. Paul DuDON, Lamennais et le Saint-Siège, 205-212.
ments les plus précieux, rapports des nonces, relations d'évêques et des personnages les mieux informés, correspondances diplomatiques bourraient les dossiers qu'ils devaient étudier. Ce fut l'époque des concordats, dont celui de 1801 ouvrit le cycle ; de semblables négociations ne leur permettaient pas de perdre de vue les réalités politiques. S'il leur arrivait parfois de céder à des habitudes d'école et de disserter dans l'abstrait, des juges formés comme eux, mais plus largement fournis d'expérience vécue, leur rappelaient sans pitié que les exigences des faits doivent contrôler la belle ordonnance des thèses ; ainsi faisait Consalvi, non sans vivacité et mauvaise humeur, comme l'atteste sa correspondance. Parmi ces consulteurs, dom Mauro Cappellari brilla au premier plan, dès 1814. Affaires de Russie, de Pologne, d'Autriche, surtout de l'Américiue du Sud, de ces anciennes colonies espagnoles où il y avait tant à créer et à organiser, tant de susceptibilités et d'intérêts à ménager, toutes ces graves questions mettent ses talents en lumière et lui concihent une grande autorité. Cardinal, préfet de la Propagande et enfin pape, il ne se défait jamais de ses habitudes laborieuses. Jusqu'à sa mort, il s'applique courageusement aux affaires, lit et annote rapports et mémoires, revise les projets cju'on lui soumet, en pèse les termes juscju'à la minutie ; parfois même, en de graves circonstances, il minute, d'une écriture devenue grosse et tremblée, les notes que signe et endosse son secrétaire d'État, sachant marquer et imposer ses vues au moment décisif. Sa grande fermeté de principes lui a valu un renom d'absolutisme et d'intransigeance. On oublie cju'en des jours difficiles, il sut la nuancer de prudence, de bonté et de condescendance. Sa préoccupation suprême fut le bien de l'Eglise, sa protection et sa défense partout où elle était menacée et attaquée. En vue de cette fin qui primait tout à ses yeux, il a dû parfois se résigner à de douloureux sacrifices. C'est tout le secret de son attitude dans les affaires de Pologne et de Russie.
L'empereur Nicolas, a-t-on dit, aimait les Polonais, à sa façon. C'est exact, si l'aversion et le mépris ont jamais
passé pour une façon d'aimer. Chez lui, le fanatisme religieux, le nationalisme exclusif, l'horreur de l'esprit libéral et du parlementarisme se liguaient contre eux. Ses premières impressions d'enfance leur étaient hostiles. Miss Lyon, sa nourrice, une Anglaise, se trouva, en 1794, dans Varsovie soulevée contre les Russes : les jours de désordre et les scènes d'épouvante qu'elle y vécut, à dixhuit ans, elle ne les pardonna jamais aux Polonais Devenu tsar, Nicolas aimait à dire que c'était d'elle qu'il tenait sa haine contre eux, grâce aux récits dont elle avait effrayé ses jeunes années. Le rôle de souverain constitutionnel lui allait mal, et le patriotisme ombrageux de ses sujets du royaume le lui rendait plus pénible : heurts et tiraillenrents, déceptions et mauvaise humeur envenimèrent vite les cœurs et y réveillèrent des ressentiments à peine assoupis. Dans les sociétés secrètes, on eût pu voir s'agiter et s'organiser les partis extrêmes, universitaires et soldats, gens de parole et gens d'action, ceux-ci prêts à la violence, le régicide inclus. Jusque-là les modérés, aristocrates ou opposants constitutionnels, avaient résisté : mais, hésitants et timides, ils allaient se trouver impuissants (1).
Quand éclata, en France, la révolution de Juillet, l'irritation de Nicolas fut extrême et son attitude menaçante. « L'Orléans ne sera toujours qu'un infâme usurpateur », telle fut la sentence qu'il ne révoqua jamais. Ce « roi usurpateur », ce « misérable », il est pourtant vite acculé à le reconnaître : c'est une « dure pilule » qu'il lui faut avaler ; il atteste le ciel que ce sera toujours contre sa conscience. Le 25 août, la Belgicjue se soulève : nouvelle fureur, nouvelles menaces ; l'armée de Pologne est alertée ; c'est elle qui marchera aux appels du roi des Pays-Bas. Mais voilà c|u'à Varsovie, la nuit du 29 novembre, une vingtaine de sous-ofTiciers, de l'école des porte-enseignes, donne l'assaut au château Lazienki. Constantin s'enfuit, les troupes russes, trop faibles, se retirent devant l'insur-
(1) Lavisse et Rambaud, Histoire générale, X, 307; baron Korf, Matérialy..., dans Shornik de la Société imp. d'hist. russe, XCVIII, 12-14; Schie- MANN, Gesch. Russlands miter K. Nikolaus I, I, 181.
rection. « Le Royaume de Pologne, disait Metternich, depuis sa première création, a eu à nos yeux la valeur d'un magasin de poudre. « Le magasin sautait, allumant partout l'incendie. Les plus surpris, ce furent « les pompiers », Dans l'incertitude des premiers moments, l'anxiété de Nicolas fut grande et sa colère hésita devant les résolutions à prendre. Le 25 janvier, la diète de Varsovie le proclame déchu du trône de Pologne, et la lutte s'engage, terrible et désespérée, mais par trop inégale. Aux premières victoires des patriotes succèdent bientôt les revers, malgré l'impéritie de Diebitsch, malgré le choléra qui fauche les deux armées et emporte le général en chef russe, puis le grand-duc Constantin. Paskiévitch, plus habile et pourvu de troupes fraîches, frappe le dernier coup. « Le 7 septembre 1831, après une agonie terrible, où l'anarchie sanglante de la rue accompagne tristement les héroïques défaites de l'armée, Varsovie dut capituler, et Paskiévitch put écrire au tsar la phrase fameuse : « Sire, Varsovie est à vos pieds. »
On connaît le cri de douleur et de rage de Lamennais : « Que chacun garde ce qui est à soi : aux égorgeurs, le meurtre et l'infamie ; aux vrais enfants de la Pologne, une gloire pure et immortelle ; au czar et à ses alliés, la malédiction de quiconque porte en soi un cœur d'homme, de quiconque sent ce qu'est une patrie ; à nos ministres, leur nom, il n'y a rien au-dessous (1). »
A l'effort militaire, les insurgés joignirent, dès les premiers jours, l'effort diplomatique. Ils avaient la sympathie de l'opinion, en Angleterre et surtout en France,
(1) Nicolas à Constantin, 6/18 août 1830, Sbornik, CXXXII, 36 ; 16/28 août, ibid., 50; Schiemann, Gesch... Nikolaus I, III, 420; ibid., chap. i à iv ; Metternich, Mémoires, V, 70-81 ; Thureau-Dangin, Histoire de la monarchie de Juillet, I, 483-487 ; Lamennais, « Prise de Varsovie », Avenir, 17 septembre 1831, no 336 ; VI 240-241.
à gauche comme à droite, Armand Carrel dans le National, Lamennais et Montalembert dans V Avenir communiquaient aux démocrates et aux catholiques la passion dont ils brûlaient pour la cause polonaise. Les premiers succès excitèrent l'enthousiasme ; bientôt avec les revers vint le deuil, et avec la prise de Varsovie l'exaspération et même l'émeute à Paris.
Pouvait-on cependant demander l'impossible au gouvernement de Louis-Philippe? Prendre les armes, à cette distance et dans la situation o>ù se trouvaient la France et l'Europe, il ne fallait pas y songer. L'action diplomatique entreprise sous la pression de l'opinion ne devait point réussir. Londres ne marcha point ; Vienne, comme Berlin, éconduisit les Polonais et leurs avocats, promit et donna assistance aux Russes ; et quand l'ambassadeur de France vint entretenir Metternich « du tendre intérêt de son gouvernement pour les Polonais », le ministre « l'envoya promener », c'est lui qui le dit en ces termes (1).
On n'eut garde, à Varsovie, d'oublier le Saint-Siège : n'avait-on pas le droit d'escompter les sympathies du pape en faveur d'une nation que sa foi antique et ses malheurs devaient lui rendre doublement chère? Un agent de la Diète partit donc pour Rome. Cet ambassadeur improvisé fut le comte Sébastien Badéni. 11 ne manquait pas, dit-on, de lumières et de jugr^ment : Patriote sans fanatisme, libéral mais non jacobin, peu dévot et passablement ambitieux. 11 connaissait Rome qu'il avait visitée deux fois, notamment en 1827. Ce fut à Vienne qu'il organisa son expédition. 11 vivait séparé de sa femme, une Potocka : l'annulation de son mariage qu'il voulait plaider en cour de Rome lui servit de prétexte. Une lettre du comte Malachowski, faisant fonction de ministre des Affaires étrangères, l'accréditait auprès de Mgr Polidori, nommé pro-secrétaire d'État de Grégoire XVI, aussitôt après le Conclave. 11 était porteur d'une adresse du gouvernement polonais au Saint -Père, rédigée en italien, et signée de trois noms : du prince Michel
(1) Metternich, Mémoires, V, 144.
Radziwill, du comte Ladislas Ostrowski et de Malachowski. On y retraçait à grands traits les souffrances de la nation et les maux de la religion avilie et persécutée, et on y exprimait l'espoir que le pape soutiendrait devant les rois de la chrétienté la cause de l'indépendance polonaise. Le 2 juillet, Badéni précisa au cardinal Bernetti, en termes pressants, les désirs de ses mandataires, « Que Sa Sainteté, disait-il, engage les autres puissances, directement ou par l'intermédiaire de celle qui paraît le plus intéressée au rétablissement de la Pologne, à nommer des plénipotentiaires, qui se réuniraient sans délai dans une ville quelconque et s'occuperaient exclusivement de la question polonaise. » Chef spirituel de l'Eglise, dont la Pologne était un membre souffrant, souverain temporel intéressé à procurer le repos de l'Europe, il avait tout droit d'intervenir, sans qu'aucun intérêt personnel pût le faire accuser de partialité (1).
Grégoire XVI aimait la Pologne et la prenait en pitié : c'est ce qu'il fit comprendre de manière à ne permettre aucun doute. Mais la démarche qu'on lui proposait lui parut irréalisable. Il était passé, le temps où les désirs du pape faisaient loi dans l'Europe chrétienne ! Il y avait en ce moment même une action en cours : deux grandes puissances, l'Angleterre et la France, faisaient un effort en faveur de la Pologne. Quelle en serait l'issue? On ne savait encore, mais on ne pouvait hasarder à la traverse une tentative tardive, qu'on jugerait sans doute inopportune et déplacée. On voulait pourtant faire cjuelque chose. Le Saint-Père, répondait Bernetti, se propose d'exciter le plus tôt possible quelqu'un des plus puissants souverains catholiques à s'intéresser au bien d'un peuple valeureux, « et de le prier d'entamer les démarches conciliatrices et de médiation amicale que le chef de la religion commune ne peut pas ne pas préférer à toute autre, qui sortirait uniquement de considérations politiques,
(1) Le gouvernement polonais à Grégoire XVI, l'^'' mars 1831 ; [Malachowski à Polidori, même date; Badeni à Bernetti, 2 juillet; Spinola à Bernetti, 13 mai; AV 242 : Polonia, 1831] (cf. Theiner-Montalembert, II, 203-205, n» 79).
auxquelles il aime à demeurer étranger et par devoir et par penchant naturel ». Ce langage était sincère, et ce qu'il promettait fut tenu. Mgr Spinola, nonce de Vienne, reçut l'ordre de parler à Metternich et de lui manifester les vœux ardents du Saint-Père. Faire cesser une lutte acharnée, prévenir la destruction de la nation polonaise, car c'est la destruction qui menaçait une nation catholique entre toutes, voilà ce qu'il attendait de J'empereur d'Autriche. Il sollicitait une intervention officieuse, un acte d'ami. Le pape n'avait-il pas déjà, à plusieurs reprises, pris sur lui d'exhorter les évêques polonais à inculquer à leurs fidèles leurs devoirs de sujets envers un gouvernement légitime, bien qu'hétérodoxe? Ah ! si des conseils aussi sages avaient porté leur fruit ! Vouloir les faire entendre à des gens exaspérés par des mois de lutte furieuse, dont on ne savait cruelle serait l'issue, c'était se compromettre à tenter l'impossible : l'empereur seul avait chance de réussir à ramener la paix. Le pape était prêt à lui écrire sur un sujet aussi délicat, pour peu que la politique du cabinet autrichien s'y prêtât et que Metternich l'encourageât à marcher dans cette voie (1).
Bernetti écrivait le 9 août. A cette date, la situation militaire des Polonais était critique. Paskiévitch avait franchi la Vistule et marchait sur Varsovie. Le 28, elle était désespérée : 400 canons s'apprêtaient à bombarder la ville, et 78 000 hommes à donner l'assaut. L'Autriche déclarait, le 6 juillet, qu'elle « n'était engagée à rien envers les Polonais, et que, victorieux ou fugitifs, elle pouvait se conduire avec eux d'après ce que lui dictaient ses convenances, ses intérêts et ses calculs politiques ». Au moment où Nicolas allait triompher, elle ne ferait rien qui pût la brouiller avec lui. Le nonce ne pouvait pas en douter : il obéit pourtant, mais donna à sa démarche un caractère strictement confidentiel. Metternich lui redit ce cju'il avait déclaré à la France : l'Autriche veut la paix, mais elle n'interviendra pas entre le peuple et le souve-
(1) Bernetti à Badéni, 13 juillet 1831 (cf. Theiner-Montalembert, II, 205-207, n" 80). Bernetti à Spinola, 10 août. Spinola à Bernetti, 30 août et 10 septembre. AV 242 : Polonia, 1831.
rain ; elle loue la modération russe, elle blâme l'obstination polonaise. Ce qu'on avait répondu au gouvernement français, on le répondrait au pape. D'ailleurs le chancelier évita de s'expliquer à fond : à quoi bon? Tout allait être fini, les diplomates arrivaient trop tard. Quelques jours après, Spinola insista encore : nouveau refus. II ne s'agissait plus de traiter et de se réconcilier, il fallait se soumettre. Le pape pouvait, s'il le voulait, s'adresser à l'empereur François, mais sa démarche serait inutile. Mieux valait écrire au tsar ; Metternich s'offrait même à indiquer le sens et les termes de cette lettre, si à Rome on la jugeait opportune. L'habile diplomate aimait ces industries ; elles lui donnaient l'air de s'intéresser et d'agir ; mais, en réalité, il ne voulait rien faire, certain qu'à Pétersbourg on lui saurait gré d'avoir, en décourageant le pape, écarté une complication de plus.
De son côté, la Russie n'était pas demeurée inactive. A peine le nouveau pape fut-il proclamé, le 2 février, que le prince Gagarine lui dénonça deux évêques fauteurs de l'insurrection : ils avaient offert aux insurgés les deux tiers de leurs revenus, en dons « soi-disant patriotiques », et l'un d'eux avait signé le manifeste des révoltés. Il se plaignait au pape en personne d'une conduite qui paraissait incompatible avec les fonctions « toutes spirituelles et pacifiques » de l'épiscopat. Grégoire XVI lui promit de s'entendre avce le pro-secrétaire d'Etat Bernetti, afin d'adresser aux évêques de Pologne des recommandations qu'il reconnaissait opportunes. Il ne s'agissait pas, expliqua le ministre russe à Bernetti, d'obtenir du Saint- Père «la moindre manifestation d'une opinion politique» : on voulait seulement que dans une « exhortation générale et purement paternelle », le pape invitât sans retard le clergé polonais à ne pas sortir de ses « attributions spirituelles ».
Qu'y avait-il de vrai dans les récriminations de Gagarine? Trois ans plus tard, Montalembert parlait « du manifeste national rédigé par un évêque », et de fait, au bas du manifeste du 20 décembre 1830, parmi les neuf membres qui en furent les rédacteurs, on lit le nom, de r évêque de Plotsk, Adam Prazmowski. Un autre évêque, sénateur comme celui de Plotsk, Jean Marcel Gutkowski, évêque de Podlachie, fut du petit nombre de ceux qui, « sciemment et ouvertement », refusèrent leur adhésion et leur signature. Abstention significative de la part d'un prélat si vertueux et si zélé, si attaché au Saint-Siège, si inflexiblement droit et fidèle à son devoir. Prazmowski ne méritait pas. tant s'en faut, les mêmes éloges. Si Gutkowski ne signa pas, c'est qu'il crut, en conscience, ne pouvoir le faire. De« hommes indifférents ou hostiles au catholicisme firent d'abord la révolution. Le pas décisif accompli, on voulut gagner le peuple par le clergé ; on emitraîna les modérés. L'idée de l'indépendance s'en mêla presque aussitôt ; l'image de la patrie qui allait ressusciter et associer l'Église à son triomphe enflamma tous les cœurs d'un enthousiasme chevaleresque, purifia et ennoblit tout, aux yeux des Polonais et aux yeux de l'Europe libérale. L'entreprise avait débuté en révolution, elle tournait et finissait en croisade. La croisade polonaise pour l'Église et pour la liberté : voilà ce que Lamennais et ses compagnons de V Avenir virent uniquement dans le drame poignant de Varsovie ; leurs hymnes de triomphe ou leurs cris de douleur en marquèrent les péripéties. Cette brillante fanfare, jouée avec passion par des artistes de génie, étouffa la voix des contradicteurs plus modestes et plus ternes, qui se montraient plus sévères. Pour ceux-ci, la « révolution » de Varsovie était une révolution « parisienne », discutable dans son principe, ses origines, ses procédés et bon nombre de ses acteurs. En France, ils voyaient, depuis juillet 1830, se déchaîner, au nom de la liberté, une tempête d'outrages et d'attentats contre la rehgion et contre tout principe d'autorité. Il ne suffisait pas, pour gagner des cœurs, trop légitimement attristés et défiants, de s'écrier : « Quel est celui qui, ayant un
cœur d'homme dans la poitrine, ne palpitera de joie à la nouvelle de la sainte révolution des Polonais? » L'enthousiasme des libéraux — on sait ce que signifiait le mot en 1830 — ne leur disait non plus rien qui vaille : « Puisqu'ils ont applaudi à l'insurrection de Varsovie, se disaiton, et qu'ils ont fait tant de sacrifices pour la soutenir, on peut parier qu'ils n'y ont rien aperçu de religieux (1). » S'étonnera-t-on que le nouveau pape ait vu dans le mouvement polonais la révolution plutôt que la croisade? Le jour même de son couronneinent, il lui fallut faire face à la révolte dans ses propres États : ce qu'il combattait chez lui, il le vit ailleurs avec défiance. Sous aucun prétexte, il ne voulut laisser l'Église et le clergé descendre dans la rue avec l'émeute, s'en rendre solidaires, paraître en sanctionner les excès et, par cette flétrissure, légitimer, comme des châtiments mérités, des persécutions qui s'annonçaient prochaines. Il jugea donc qu'il devait intervenir auprès des évêques de Pologne ; il leur rappela sans retard les exigences de la prudence et leur mission surnaturelle. « L'Église, leur dit-il, a en horreur le fracas des armes et des séditions ; tout ce qui compromet la tranquillité de l'État, elle l'interdit sévèrement aux ministres de Dieu, qui est l'auteur de la paix et qui est venu apporter la paix à la terre. » Leur rôle à eux était de prêcher, avec saint Paul, obéissance, foi, soumission, respect envers ceux qui sont constitués en dignité ; ils devaient « pardessus tout se garder de se laisser entraîner à une conduite qui pût faire décrier leur saint ministère et le rendre odieux ». Telles furent les recommandations que le pape adressa à l'évêque de Sandomir et au métropolite grec-uni, les priant d'en faire part aux autres membres de l'épiscopat polonais. Gagarine tenait un courrier prêt pour expédier la lettre ; il en envoya des copies à l'ambassadeur de Vienne, afin qu'il les portât directement à la connais-
(1) Gagarine à Bernetti, 11 et 16 février 1831 : AV 242 : Polonia, 1831. La Pologne et l'empire des Russes en 1834, 362 ; Léonard Chodzko, Histoire populaire de Pologne, 14^ édit., 308 et 311. Comparer aux articles de l'Ai^enir sur la Pologne ceux de l'Ami de la religion, p. e. « Sur le principe et les motifs de la révolution de Pologne », 19 avril 1831, n» 1777, LXVII, 513-517.
sance du haut clergé de Pologne. Que devint en réalité le bref du 15 février? L'évêque de Sandomir, Prosper Burzinski, venait de mourir en 1830, l'administrateur Dorbrzanski disparut lui aussi en 1831 ; ni Bulhak, ni les autres prélats ne donnèrent signe de vie ; le gouvernement russe resta muet, et au dos d'une copie du bref, Grégoire XVI nota de sa main : « Lettre envoyée, mais on ignore si le gouvernement l'a transmise, car on n'en a point de nouvelles. ))
Au cours du conflit, il arriva ce qui était à peu près inévitable : des évêques, des prêtres, des religieux s'élancèrent dans l'arène. Montalembert retraça leurs exploits en une page enflammée qu'on dirait arrachée d'une épopée.
Les générations futures diront cet accord sublime du clergé et du peuple..., ces prières de Quarante Heures célébrées par tout un peuple le lendemain de sa victorieuse révolte ; ce vieux prieur des Dominicains parcourant le même jour Varsovie une croix à la main, et ■ criant au peuple : Mes enfants, vous avez pour vous le bon droit, aux armes! Dieu vous protégera ; cet abbé Loga, prêchant la croisade de village en village en Lithuanie, et tué au champ d'honneur à Szawlé ; ce Dominicain Jasienski, plantant le drapeau national des casernes d'Ozmiana, et toujours au premier rang des insurgés lithuaniens ; ces bernardins et ces curés de campagne, arrivant à cheval, le sabre au côté, pour mourir à la tête de leurs ouailles... ; ces autres moines confondus avec les laboureurs pour travailler aux remparts de la capitale ; cet abbé Ostrzykowski, courbé sur sa bêche aux fortifications de Modlyn, et se relevant pour donner sa bénédiction à un bataillon qui l'avait reconnu en passant, et qui la lui demandait à genoux. Elles diront encore ces basiliens de Poczaiow, les premiers à donner le signal de la révolte en Wolhynie, puis à l'approche des ennemis qui leur apportaient l'apostasie ou l'exil, sortant fièrement de leur monastère, la croix et l'abbé en tête, en chantant des psaumes, pour suivre au loin les débris des armées de la patrie ; puis cette nisurrection de Samogitie prêchée le jour des Rameaux, dans toutes les chaires, par tous les prêtres, à l'issue de la Passion du Sauveur ; puis celle de Lithuanie, fixée au jour de l'Annonciation, dont le premier acte fut une prière dans les temples de la foi opprimée, et le second l'affranchissement des paysans par leurs maîtres.
L'éloquence, comme la poésie, am.plifie et idéalise : c'est son privilège, ne le chicanons pas. Si le clergé polonais parut aux armées, ce fut surtout pour soigner les blessés et consoler les mourants. Mais plus d'un dépassa les bornes. Dans l'épiscopat, quatre évêques et le vicaire capitulaire de Varsovie se rendirent suspects ; il n'y eut de ce chef qu'une victime : le plus compromis de tous, Mgr Skorkowski, se réfugia dans sa ville épiscopak de Cracovie, indépendante depuis 1815, et c'est là que la vengeance de Nicolas ira le poursuivre. Les autres, par un redoublement de complaisances, surent racheter les bonnes grâces du gouvernement victorieux : tel, à Varsovie, le prélat Adam Paszkowicz (1).
Le tsar venait de rencontrer l'Église catholique sur sa route en des heures tragiques oîi faillirent sombrer sa force et son prestige ; il voulut la briser et servir du même coup sa rancune et ses vues politiques, en frappant la religion pour ruiner la nationalité. La première humiliation qu'il ménagea au clergé fut de faire croire qu'il avait encouru la disgrâce du chef de l'Eglise. Il choisit bien son heure. L'insurrection gisait terrassée, et dans des soubresauts désespérés le sang coulait en pure perte. La pacification s'imposait, « œuvre de paix, de soumission, de conciliation », où le clergé devait tenir sa place au premier rang. Nicolas demanda au pape de l'y inviter, au nom de la religion, dont la mission est de dissiper la discorde ; des égarements, dont les prêtres devaient mériter le pardon ; de l'ordre politique et social, qu'il importait à tous de défendre et de sauvegarder, « Les ecclésiastiques de toutes les classes, oubliant la sainteté de leur mission, se sont mêlés aux actes les plus sanguinaires, et la fureur de leur exaspération les a plus d'une fois portés sur les champs de bataille, où ils ont été acteurs et victimes. » « CoujDables
(1) Grégoire XVI aux évêques de Sandomii" et de Brest, Impensa charitas^ 19 février 1831, AE, Russia, IV, 286 ; cf. minutes AV 242 : Polonia, 1831, et AE, Stati ecclesiastici. Boite 44. Mickiewicz-Montalembert, Livre des pèlerins polonais, Bruxelles, 1834, 39-42. Relazione... pour Mgr Ostini, 1832, AE, Russia, IV, 480-486 B ; Stato attuale dei Vescof^adi di Polonia^ 1832, ibid., V, 703.
et funestes erreurs ! » Il ne pouvait les réparer, ce clergé — il fallait le lui dire avec énergie — que « par une entière soumission aux lois, par une coopération franche à tout ce qui peut garantir à jamais l'obéissance la plus sincère et la plus réelle à l'ordre de choses légitimes ». Ces phrases de Gagarine, qui se déroulaient pressantes, cauteleuses et insinuantes, et où miroitaient les mots d'ordre, de paix et d'obéissance, aboutissaient à une demande : que le Saint-Père les fît encore résonner aux oreilles polonaises. Ou il se tairait : ce serait la guerre, brutale, et de tout son poids on en ferait tomber sur Rome la responsabilité. Ou il parlerait : on aurait en main un texte dont on saurait profiter aux dépens des Polonais et, à l'occasion, aux dépens du pape lui-même.
L'Autriche appuya la demande russe. A la voix de Gagarine fit écho la voix autrement puissante de Metternich. On sait de quel poids ce grand nom pesait alors dans la balance diplomatique. Il sut lui aussi tirer profit des circonstances. Le mouvement de V Avenir était en pleine crise : depuis novembre 1831, « les pèlerins de Dieu et de la liberté » étaient partis pour Rome : ils y attendaient anxieusement une réponse qui ne venait pas, mais que tous, eux seuls exceptés, devinaient. Depuis longtemps le chancelier autrichien les regardait faire, avec une inquiétude irritée, bientôt mêlée de joie : ces pionniers trop hardis, à force de déblayer l'Eglise des constructions parasites qui s'y étayaient, dirigeaient et mesuraient si mal leurs coups, qu'ils menaçaient de tout démolir ; on sentait approcher le moment où on les inviterait à quitter la sape et la pioche. Metternich fit entrevoir où il fallait, selon lui, faire remonter « l'entraînement fâcheux » qui avait porté « une grande partie du clergé de Pologne à favoriser la révolution ». Il y voit « l'influence funeste de la fausse application et de l'abus regrettable des doctrines catholiques que s'est permis une école trop fameuse par la vogue de son journal V Avenir, et dont l'influence sur l'esprit des Polonais n'est pas encore éteinte ». Les « véritables » bases de la doctrine évangélique sur la soumission au pouvoir se trouvaient dans le bref du 15 jan-
vier 1831 : les développer dans toute leur étendue, leur force et leur efficacité, voilà ce qui restait à faire, a Sa Majesté, concluait Metternich, adhère complètement aux vœux et aux désirs de l'Empereur de Russie. » Adhésion importante, mais non décisive. Cette démarche vint seulement à point pour fortifier la contrepartie cjue le pape médita aussitôt. Il parlerait à la Pologne, mais il s'adresserait aussi à la Russie ; il emploierait les bons offices de l'Autriche et lui répliquerait : Vous avez souhaité cjue je dise aux Polonais : cessez de vous révolter ; parlez à votre tour et agissez, pour qu'ils cessent d'être persécutés.
Pour la seconde fois, le pape fit donc entendre aux évêques du royaume de sages avertissements. Appuyé sur l'Écriture et la tradition, il enseigna de nouveau cjue « la soumission au pouvoir institué par Dieu est un principe immuable, et qu'on ne peut s'y soustraire qu'autant que ce pouvoir violerait les lois de l'Église ». Doctrine irréprochable ! Deux phrases sévères en relevaient l'opportunité. L'une flétrissait les manœuvres de « quelques artisans de ruse et de mensonge c{ui, dans ces temps malheureux, sous le couvert de la religion, ont dressé la tête contre le pouvoir légitime des princes, brisé tous les liens de la soumission qu'imposait le devoir, et jeté leur patrie dans le malheur et le deuil ». L'autre montrait aux évêc{ues ce qu'ils avaient à faire : « Vos soins les plus assidus, vos efforts et toute votre vigilance, vous devez les tourner contre les fourbes et les propagateurs d'idées nouvelles, afin d'écarter de votre troupeau l'erreur de leurs doctrines et la fausseté de leurs dogmes. » On rappelait enfin les promesses impériales et on en prenait acte. « Votre très puissant Empereur se montrera bon pour vous. Les bons offices que nous ne manquerons pas d'interposer en votre faveur, les demandes que vous lui ferez pour le bien de la religion catholique que professe
ce royaume, et à laquelle il a promis de ne refuser en aucun temps sa protection, il les recevra toujours avec bienveillance. » Tel fut le bref du 9 juin 1832, mis sans doute en forme par Mgr Polidori, celui qui travaillait déjà à l'encyclique Mirari vos (1).
Cet acte fit beaucoup souffrir les catholiques polonais et leurs amis. Montalembert en fut très affecté et Lamennais irrité outre mesure. Déjà dans le cœur du grand écrivain coulait ce torrent d'amertume qui bientôt déborda, arrachant tout ce qui y était si profondément enraciné : la foi, l'amour de l'Église et de Rome. Il n'y resta même pas la justice envers le pape, dont le langage aurait dû être pour lui comme un « suprême avertissement ». Dans les Affaires de Rome, il imagina un marché entre Grégoire XVI aux prises avec la révolution, et la Russie habile à profiter de ses craintes. « Elle offrit au pape de mettre éventuellement à sa disposition un corps de troupes, destinées au besoin à le protéger contre toute attaque, de quelque part qu'elle vînt. Un traité se conclut sur cette base, et le bref aux évêques de Pologne fut le prix exigé par la Russie en échange de ce qu'elle promettait. » Grégoire XVI livrant les Polonais et attirant chez lui les cosaques, voilà le mélodrame repoussant que bâtit une sombre et puissante imagination, hallucinée par la haine jusqu'à l'invraisemblable. Ne dirait-on pas qu'il a lu l'acte diplomatique où ce chef-d'œuvre de machiavélisme était consigné? A défaut de cette pièce, impossible à produire, il parle d'une autre. « Nous avons eu entre les mains, note-t-il, la minute même de ce bref, envoyée par la secrétairerie d'Etat au ministre de Russie, pour s'assurer d'avance de son approbation, et corrigée de sa main. Nous nous rappelons une de ces corrections. En parlant aux évêques polonais, le pape employait cette expression de l'Écriture : Combattez les com^hats du Seigneur. Cette citation biblique parut suspecte au prince Gagarine, il l'efPaça. « Incident révélateur^, qui nous fait
(1) Gagarine à Bernetti, 20 avril 1832, Esposiz. co);redala..., n» IV, 7-8; Mettcrnich à Lutzow, 31 mars, AE, Russia, IV, 427 ; Grég. XVI aux évêques de Pologne, 9 juin, Esposizione corredata..., n" V, 9-11.
surprendre en flagrant délit les deux diplomaties dans leur collusion et leurs manœuvres. Du moins Lamennais le crut en 1832, et en 1844 il se décida à le dire (1).
Il existe, à notre connaissance, au moins quatre minutes du bref aux Polonais. Trois reproduisent un projet assez différent de forme et de ton ; l'allure en est plus raide ; il débute par les mots : Superiori anno. Mgr Frezza, archevêque de Chalcédoine et secrétaire de la Congrégation des Affaires ecclésiastiques, en est l'auteur. On a sa rédaction originale et deux copies, dont l'une, en belle forme, fut remise au pape. Elle est biffée en entier, et porte cette note autographe de Grégoire XVI : Non ebbe corso, ed ebbe luogo Vcdtra del 9 Giugno. « Elle n'a pas eu cours, et on a envoyé l'autre du 9 juin. » La quatrième minute donne le texte définitif, avec les dernières retouches : trois additions et cinq ratures, toutes de la même main. Ce qui est ajouté, c'est, outre une surcharge de pure forme, d'abord un assez long passage qui bloque deux citations de l'Écriture, puis un texte de TertuUien ; ce qui est ôté, ce sont des mots et des incises : la phrase s'en trouve allégée, sans variation notable du sens. Une de ces ratures retranche d'un assemblage de textes de saint Paul les paroles : Bonum certamenfidei certate, « combattez le bon combat de la foi» {P^ Épître de saint Paul à Timothée, VI, 12). C'est à peu près l'expression retenue par Lamennais : Combattez les combats du Seigneur. Cette pièce est donc, nous avons tout lieu de le croire, le document révélateur qu'il a tenu en ses mains. Qui l'a retouché? Ce n'est pas Gagarine, c'est Grégoire XVI en personne : le fait est certain ; pas de confusion possible entre l'écriture du pape et celle du ministre. Le bref définitivement rédigé fut-il communiqué au prince? C'est possible, à la rigueur : affaire de courtoisie, de nécessité aussi ; la légation, seule voie légale et officielle de transmission entre le Saint-Siège et la Russie, avait ordre de rejeter toute correspondance dont elle eût ignoré la teneur. Mais qu'il ait été soumis d'avance à son
(1) Lecanuet, Montalembert, I, 311-312; Lamennais, Affaires de Rome, Bruxelles, 1836, 126-127 et Paris, 1844, avec la note. Le P. Dudon a bien voulu me signaler ce problème à éclaircir.
approbation et à sa censure, c'est une invraisemblance. Gagarine n'était pas compétent : il n'était ni canoniste, ni théologien, ni sans doute latiniste. Le précédent ainsi établi aurait été trop dangereux pour la Curie et trop profitable à la Russie. Plus tard, le cas se présenta d'une lettre que Rome devait adresser à l'épiscopat de Pologne : le gouvernement russe voulut, au préalable, en prendre connaissance ; Rome refusa obstinément, et la lettre ne partit pas. L'occasion était belle de reparler du bref aux Polonais ; on le laissa dormir. Lamennais, avec sa minute, apparaît dupe de sa passion et de quelque intrigue où se sera mêlé un obscur valet, comme il s'en est trouvé dans toutes les chancelleries : un « minutante » n'aurait jamais confondu l'écriture du pape et celle du ministre (1). Grégoire XVI, a-t-on dit, regretta plus tard la lettre que la ruse de la Russie lui avait extorquée. La preuve, c'est qu'elle « ne figure pas dans le bullaire de ce pape ». Qu'appelle-t-on le « bullaire » de Grégoire XVI? Le Bullaire romain la reproduit en 1857 ; les Actes de Grégoire XVI, en 1901. La preuve encore, ce sont les déclarations du pape lui-même au général Ladislas Zamoyski, enregistrées sous sa dictée par le Père Lescœur. Le pape déplora certainement la peine des Polonais ; mais faut-il en dire autant de l'acte qui l'avait causée? Dans quelle mesure et dans quels termes exprima-t-il sa douleur? Dans le récit, fait en français, d'un entretien remontant à des années, et où le pape dut s'exprimer en italien, car il parlait difficilement notre langue, le narrateur peut avoir mis du sien, à son insu et sans que son honorabilité soit un instant mise en doute. On y relève quelques inexactitudes. « Le patriarche de Jérusalem, nous dit-on, prélat d'un grand âge, avait hautement blâmé, en consistoire, cette lettre apostolique. » Mgr Foscolo, né à Venise le 7 octobre 1785, avait quarante-sept ans en 1832. Quarante-sept ans, c'est la jeunesse pour un patriarche. Au consistoire, on ne délibère pas ; on n'y discute ni les ques-
(1) Minutes du projet Superiori anno, datées : ...mai 1832, AE, Russia^ IV, 430-432, et Stati ecclesiastici, Boite 44. Minute du bref Cum primum ad aures, AE, Russia, IV, 333-335.
tions religieuses, ni les questions politiques ; le Saint-Père seul y parle, et si Mgr Foscolo se fût permis d'y tenir les propos qu'on lui prête, c'eût été un grand scandale, que l'audace juvénile aurait peut-être expliqué, mais non excusé (1).
Une erreur qu'on regrette, on n'aime guère en rafraîchir la mémoire, on aime encore moins y retomber. Or, en 1836, Grégoire XVI rappelle avec insistance à Mgr Gutkowski, évêque de Podlachie, sa démarche de 1832. Le 7 et le 27 février 1846, le pape tient aux évêques de la Pologne prussienne et autrichienne le langage qu'il avait tenu jadis à ceux du royaume. Trois mois plus tard, il meurt, et ces quatre brefs aux Polonais, les deux du début et ceux de la fin, encadrent en quelque sorte les quinze années de son pontificat.
« Peuple de héros, disait à la Pologne vaincue le grand et malheureux écrivain dont nous avons dû relever une erreur, peuple de notre amour, repose en paix dans la tombe que le crime des uns et la lâcheté des autres t'ont creusée. Mais ne l'oublie point," cette tombe n'est pas vide d'espérance ; sur elle, il y a une croix, une croix prophétique qui dit : Tu revivras. » L'empereur Nicolas se jura de faire mentir cette prédiction et de ruiner cet espoir. La tombe serait si profonde et la pierre qui la scellerait si lourde, que rien n'en sortirait désormais. Ce serait la revanche de son orgueil, souverainement blessé d'avoir, par les Polonais, senti l'épouvante et constaté la faiblesse de son empire, en apparence si formidable. Il fallait d'abord river le royaume à la Russie « par un lien indissoluble ». La constitution de 1815, précieusement enfer-
(1) P. Lescœur, l'Église catholique en Pologne, I, 201-216. Bullarii Romani continuatio, XIX, 1857, 571-572; Acta Gregorii PP. XVI, I, 1901, 143-144. Sur Foscolo, voir p. e., Notizie per Vanno 1843, 89. Sur le Consistoire, voir affaire analogue dans VAmi de la Religion, 15 novembre 1831, n°1867, LXX, 98-99 (sur une lettre de Rome insérée dans V Avenir).
mée dans une cassette, fut transportée à Moscou et déposée avec solennité dans la salle d'armes, aux pieds du tableau d'Alexandre, comme une chose morte, en compagnie des drapeaux polonais. Un nouveau statut organique annonça que « le Royaume de Pologne, quoique administré séparément d'une manière appropriée à ses besoins », était cependant « une partie intégrale » de l'empire, et qu'à l'avenir les habitants de ce pays ne formaient avec les Russes « qu'une seule et même nation ». Plus de diète, plus d'armée nationale, plus de ministres. Système d'impôts, procédure, monnaie, enseignement, tout devait marcher le plus possible à la russe, sous l'impulsion de directeurs et de tchino^niks moscovites, énergiquement manœuvres par un namiestnik ou lieutenant muni de pouvoirs discrétionnaires. D'existence politique, il ne resta qu'une ombre, et, en fait, tout le personnel de l'administration, du haut en bas de l'échelle, renchérit de zèle à annuler le plus possible du peu que laissait le droit. Le 25 mars 1832, les Polonais, à Varsovie, reçurent ce cadeau : Paskiévitch, leur nouveau vice-roi, le leur avait apporté de Pétersbourg. Le 1®^ mai, Nicolas se donna au palais d'Hiver, en grande pompe, le spectacle d'une députation de notables, venue, par ordre, lui apporter les remerciements de la nation. Deux par deux, lentement, entre deux haies de grenadiers, ils s'avancèrent vers le trône, dévorant leur humiliation, tandis que le tsar savourait sa vengeance. L'impératrice leur trouva un air solennel et recueilli, mais elle se demanda, non sans raison, ce qui couvait dans leurs cœurs. L'empereur, à coup sûr, n'attendait d'eux aucune reconnaissance : il les méprisait tant, déclara-t-il à Paskiévitch, que cette reconnaissance n'eût rien valu à ses yeux (1).
Après la guerre et le choléra, ce malheureux pays se vit, en guise de remèdes, infliger d'autres maux. D'abord ce furent les proscriptions, les déportations, les levées extraor-
(1) Th. ScHiEMANN, Gesch. Russlands unter... Nikolaus I, III, chap. vi, surtout 187-207. Lamennais, « Prise de Varsovie » [Ai'enir, 17 septembre 1831, nO 336). Œuvres, II, 478. Statut de 1832 dans la Pologne et V empire de Russie en 1836, 365-382.
clinaires de soldats, l'envoi de nouvelles recrues et des restes de l'ancienne armée dans les garnisons lointaines du Caucase et de la Sibérie. Puis vinrent les confiscations, frappant les biens de 2 339 personnes, sans parler des biens d'église, les impôts augmentés et les taxes de guerre, l'inquisition et les tracasseries policières, les peines et châtiments rigoureux édictés et appliqués sans merci. Une amnistie impériale, jugée trop douce par Paskiévitch, ouvrit avec parcimonie à des catégories d'exilés le chemin du retour. On envia vite le sort des bannis et des bandes de fugitifs coururent les rejoindre. D'autres, désespérés, &e réfugièrent dans la mort, et l'on vit augmenter notablement le nombre des suicides.
Le nouveau statut garantissait la liberté du culte : chacun était libre de pratiquer sa religion ouvertement, « sous la protection du gouvernement ». « La religion catholique romaine, disait l'article 6, étant celle de la majorité de nos sujets polonais, sera l'objet de la protection spéciale du gouvernement. » Le 12 avril 1832, Gagarine communiqua ce document à Bernetti (1). Rome ne méconnut pas ce qu'il y avait de bon, mais attendit la Russie à l'œuvre. Elle fut bientôt édifiée.
Entre les deux chancelleries traînait toujours l'ancien projet du transfert à Vilna de l'archevêché de Mohilev. Il revint encore une fois, compliqué d'un plan de remaniement des diocèses à l'intérieur de l'empire. Mohilev et ses trois sufîragants seraient supprimés. Vilna deviendrait métropole et étendrait sa juridiction sur les deux capitales et sur les catholiques dispersés en Russie, hors des provinces polonaises ; les quatre diocèses restants : Vilna, Kaménets, Loutsk et Minsk, se partageraient le reste. Grégoire XVI à peine élu fit rejeter ces propositions. Transférer à Vilna le siège de la métropole, passe encore : Mohilev était insignifiant à tous les points de vue ; Vilna, avec son passé, son importance, sa nombreuse population catholique, convenait beaucoup mieux. Mais voir dispa-
(1) Gagarine à Bernetti, 12 avril 1832, Esposizione corredata..., n° VII,
raître un évêché et trois sufîragaiits, alors que les diocèses, tels qu'ils existaient déjà, s'étendaient à l'infini, voilà ce dont Rome ne voulut point entendre parler. Mémoires, notes, statistiques, rien n'y fit : ni Gagarine, ni son successeur Gourief n'avancèrent d'un pas, et dès 1833, l'affaire subit un nouveau temps d'arrêt. Siémazko conseilla la violence ; au lieu de notes diplomatiques, un oukase qui effacerait Mohilev d'un trait de plume. On n'osa pas. Si Nicolas tenait tant à ce transfert et à ce remaniement, c'est qu'il songeait sans doute déjà, on peut le supposer sans témérité, à réaliser un projet auquel il revint plus tard : soumettre tous les diocèses de Pologne et de Russie à un métropolitain unique, et concentrer au Collège ecclésiastique de Pétersbourg toutes les affaires catholiques.
Gagarine, dans son mémoire, constatait, en passant, « le dérèglement des mœurs et l'affaiblissement notable de la foi qui se faisaient remarquer parmi les catholiques et le clergé lui-même » des provinces polonaises. Un demisiècle plus tôt, répliqua-t-on tristement et non sans amertume, il n'en était pas ainsi. Si la foi et la morale baissaient, où fallait-il en chercher la raison, sinon dans la hausse continuelle de tant d'obstacles opposés à l'action du Saint-Siège et de l'épiscopat? L'heure était venue de dresser ce bilan et de le mettre sous les yeux du gouvernement russe. Grégoire XVI, le 9 juin 1832, avait lancé son bref aux Polonais ; le même mois, à peu près simultanément, il remit lui-même au ministre russe un mémoire confidentiel qui récapitulait les griefs : libre communication avec Rome, en matière spirituelle, interdite à tous les catholiques et toute infraction poursuivie et châtiée comme un crime ; diocèses immenses et impossibles à gouverner ; ministère épiscopal, confié à des candidats douteux chez qui l'ambition tenait lieu de capacité et de zèle, entravé et contrecarré de toutes façons : point de visites, point de synodes, point de liberté dans la collation des bénéfices et la correction du clergé ; églises et couvents supprimés, souvent au profit de prêtres et de religieux « d'une communion différente » ; enseignement corrup-
teur en tous ses rouages : principes, direction, livres, maîtres ; discipline monastique désorganisée ; législation ecclésiastique méconnue, surtout par rapport au mariage : voilà ce qui faisait dépérir la foi et les mœurs. Ne dirait-on pas que cette pièce date de 1828, des délibérations provoquées par Léon XII? Ce sont les mêmes 'réclamations, fondées sur les mêmes documents, aboutissant à la même demande : « Qu'un chargé d'affaires de Sa Sainteté envoyé de Rome et muni de toute sa confiance soit reçu à Pétersbourg et accrédité auprès de la cour impériale et royale. Ce chargé d'affaires aurait mission de transmettre à Rome des rapports sur l'état réel des affaires de l'Église catholique, tant en Russie qu'en Pologne. » Appuyée sur le droit de réciprocité, encouragée par les sentiments d'équité et de justice du tsar et la loyauté de son ministre, cette demande, pensait-on, serait irrésistible. La brisure produite par la révolution et huit mois de guerre acharnée, on la devinait avec peine, et dans le document de juin 1832, on n'en retrouve aucune trace (1).
Notes et mémoires romains, correspondance de Gagarine, tout fut livré à Siémaszko. Il se donna la joie de les commenter à l'usage du ministre de l'Intérieur Bloudov et de Nesselrode, avec sa verve railleuse et violente. Un nonce à Pétersbourg ! Ah non ! il gênerait trop « l'affaire uniate ». « Que le Saint-Père abandonne cette insignifiante portion de ses sujets et les remette pleinement et exclusivement aux soins du gouvernement. Alors on n aura plus à peiner sur des mémoires comme celui-ci, et les dignes prélats romains s'épargneront les fatigues d'un voyage dans la lointaine Russie, au détriment des finances pontificales. » Les demi-mesures ne vaudront jamais rien : il faut « aller à la racine du mal » ; affaiblir tellement l'Église catholique, que ses rapports directs avec le pape ou n'importe quel pouvoir étranger ne risquent plus de nuire à l'État ; et pour cela, ruiner son
(1) Du dossier concernant la circonscription des diocèses, il suffît de signaler • mémoire de Gagarine (1832 : non daté), AE, Russia, IV, 463-'i68 ; mémoire de Mgr Frezza, communiqué à Gagarine en mai ou juin 1832, ihid., 431-439. Note du 9 juin à Gagarine, Esposizlone corredcUa..., n° VI, 11-14.
influence dans les provinces occidentales. Son clergé est trop nombreux, trop bien pourvu d'honneurs, de bénéfices et de domaines, trop exclusivement élevé dans les principes chers à la hiérarchie, trop uni aux riches propriétaires par l'exercice du droit de patronat : quatre abus à réformer hardiment, sans se soucier de l'approbation de Rome. Il faut aussi émanciper le plus possible la hiérarchie catholique en Russie de toute autorité étrangère : on a sous la main le Collège ecclésiastique ; il n'y a qu'à s'en servir et aller de l'avant; imiter l'Autriche, et, comme elle, « faire sans dire » ! Dans son ardeur, il s'irrite contre Gagarine. Il ne serait pas superflu de lui marquer du mécontentement : au lieu de pousser avec vigueur les légitimes exigences du gouvernement, il a capitulé devant les répliques et les sollicitations du ministère pontifical, alors qu'elles sont déplacées, injustes et portent à faux pour la plupart. Ce réquisitoire nuisit-il au ministre? Sur le moment, non, sans doute ; mais un peu plus tard, il en sentit les effets (1).
Pendant ce temps, dans l'empire comme dans tout le royaume, les oukases s'abattent sur l'Église latine comme des coups de massue. Le 15 mars et le 15 avril, ce sont les conversions de l'orthodoxie à une autre confession, surtout au catholicisme : crime dont la répression doit déroger aux voies ordinaires. Le 3 mai, c'est le serment : tout ecclésiastique constitué en dignité ou commis à quelque emploi, est tenu de le prêter. Le 19 juillet, vient le tour des couvents, dans les provinces de l'empire. « Qui veut noyer uji chien, l'accuse de la rage », dit le proverbe. L'empereur les déclare « tous en désordre » : ils sont mal recrutés, mal administrés, mal famés à cause des mœurs relâchées des moines qui échappent à toute surveillance. Il faut les remettre en harmonie « avec l'esprit véritable du christianisme et avec les besoins présents de l'Église catholique-romaine en Russie ». Le moyen radical, c'est d'en faire une hécatombe : on sacrifie ceux qui n'ont pas le nombre des sujets requis ; ceux qui manquent des
(1) SiÉMAszKO, Zapiski, Ij 623-637.
moyens de maintenir l'ordre et la paix parmi les religieux ; ceux qui se trouvent parmi les villages grecs orthodoxes ou grecs-unis. « Ce fut une grosse besogne, note Siémaszko. Je me rappelle combien il me coûta d'efforts pour entraîner et déterminer Dmitri Nikolaiévitch (c'est-à-dire Bloudov) à exécuter cette mesure : il y répugnait extrêmement. Mais grâces à Dieu, l'empereur la voulut : et d'un seul coup près de 200 monastères latins furent supprimés. » Sur 291, l'oukase en faucha en effet 202. Le 25 juillet, en Podolie et en Volhynie, les écoles paroissiales des prêtres catholiques passent toutes aux mains des popes orthodoxes. Le 23 novembre, tout mariage mixte, contracté devant le prêtre catholique, est déclaré nul, tant que le prêtre orthodoxe ne l'aura pas béni : il ne le bénira que si la partie non orthodoxe s'oblige au préalable à élever les enfants dans la religion gréco-russe. Telles sont les lois principales de la- seule année 1832, et, en quelque sorte, les maîtresses pièces de l'échafand où l'Eglise romaine en Russie serait un jour condamnée à périr. Il faudrait y ajouter le détail infini des coups de force, des mesures administratives, des ordonnances particulières, des instructions secrètes qui stimulaient et guidaient le zèle des gouverneurs de provinces et de leurs subordonnés.
Une de ces mesures, dans le royaume, sans viser précisément l'Eglise, l'atteignit en plein cœur : mesure deux fois odieuse, car elle frappait des enfants malheureux. Grâce au choléra, à la guerre, à la famine, beaucoup avaient des parents morts, ou fugitifs, ou réduits à la misère, et vivaient à l'abandon. Nicolas décida que l'Etat les élèverait dans les écoles de cadets ou d'enfants de troupe. Tout compte fait, chaque voiévodie (il y en avait sept) devait en fournir environ 600. Avec les mœurs des administrations du temps, on ne se mit guère en peine d'étudier chaque cas en détail : l'essentiel était d'atteindre le chiffre marqué. La rafle se fit sans pitié ni conscience. Des détachements de cosaques transportèrent ces enfants par troupes vers Varsovie, où on les concentra ; en règle, ils n'y pénétraient que la nuit. De là, sous escorte et par bandes de 300, on
les dirigea sur Minsk, lieu de leur séjour provisoire. On frémit à imaginer les scènes de désolation qui se passèrent, et ces étranges convois que suivaient de malheureuses femmes désespérées et poussant des cris affreux. C'étaient des mères à qui on arrachait leurs fils. L'Eglise catholique, elle, pleurait les siens : sous couleur d'en faire de loyaux sujets du tsar, on en ferait des orthodoxes. En septembre 1832, Paskiévitch reconnaît que 7 à 800 enfants avaient été enlevés ; mais on parlait de 2 000, dont la moitié aurait péri (1).
Pour comble d'humiliation, le clergé des provinces se vit imposer d'enseigner à ce pauvre peuple, au nom de la religion, la plus abjecte servitude envers le pouvoir qui le tyrannisait. Les très humbles sujets du tsar devaient à Sa Majesté obéissance et fidélité : « Une obéissance complète, passive, sans bornes en toutes choses » ; la fidélité « la plus stricte à exécuter tous ses ordres sans les examiner », « de bonne grâce, sans murmure », en tout ce cju'il voudra. Manquer à ces devoirs qui ne connaissent aucune limite, c'est commettre « une transgression, un péché, un crime ». L'évêque Klongiewicz, administrateur de Vilna, condensa cette doctrine en quelques feuillets, destinés à compléter le catéchisme au chapitre du quatrième commandement. Bloudov la présenta à l'empereur, et un oukase du 26 juillet ordonna de l'imprimer et de l'enseigner continuellement. Cela se passait dans un pays où il était de mode, dans les écoles éclairées, de déclamer contre le fanatisme du moyen âge et l'intolérance ultramontaine. Pourtant on n'osait pas trop braver l'opinion euroiDéenne, on s'en défiait. La crainte des indiscrétions faisait monter une garde étroite aux frontières. Malgré les précautions, la vérité filtrait parfois, et la presse étrangère en menait quelque bruit. On profitait alors d'exagérations et d'inexactitudes inévitables pour tout nier et tout mettre au compte des rancunes et des calom-
(1) P. S. Z. II, VII : n"' 5231, 5292, 5319, 5506 [Esposizione corrcdaia..., n» XI, 21-25 ; cf. Siémaszko, Zapiski, I, 77 et 652-654), 5518, 5767 (Theinek, Die neueslen Zuslànde..., Documente, CXXIII, 348-351). SchiemanNj Gesch... Nikolaus I, III, 200-201.
nies de rémigration polonaise." Le Journal de Saint-Pétersbourg du 29 décembre 1832 publia un de ces démentis. Les Il est faux... s'y alignent en une impressionnante série, et aboutissent au refus de s'engager dans des discussions oiseuses avec ceux qui outragent la Russie sans la connaître. « Le silence que nous gardons, déclarait-on, convient seul à la dignité de notre gouvernement : il méprise les haines qui ne sauraient l'atteindre. » A ce plaidoyer intéressé, VAmî de la religion, en France, eut la naïveté de faire un bon accueil (1).
Le 30 août, Gagarine exprimait au gouvernement pontifical, sur l'ordre reçu de Pétersbourg, la « vive satisfaction » qu-e le bref aux Polonais y avait causé. L'empereur y voyait une preuve infiniment satisfaisante des dispositions amicales autant que des vues profondes de la cour de Rome ». Compliments officiels, dont on pouvait goûter l'ironie. Un mois plus tôt, on avait expédié de Vienne une relation détaillée, avec un dossier accablant, sur ce qui se passait en Pologne. Le rideau était tiré tout à coup, et la lumière tombait sur un tableau navrant. Grégoire XVI en fut outré de douleur. 11 en eut assez des confidences chuchotées en secret et demeurant sans réponse ou du moins sans effet. Bernetti reçut l'ordre d'adresser au ministre de Russie, par une note officielle, une réclamation en forme. Il allégua des faits, des faits de notoriété publique et pria l'empereur de s'en faire rendre un compte exact, afin d'y porter remède et de donner plein accomplissement à ses « intentions bienveillantes » envers ses sujets catholiques. Gagarine connut la note romaine le 6 septembre avant son envoi : il n'y trouva rien à redire et l'approuva pleinement. Pétersbourg fut d'un autre avis. Elle y parut intempestive et embarrassante. On mit huit mois à chercher la réponse ; certains points, surtout celui des enfants polonais déportés à l'intérieur de l'empire, restèrent neuf ans sans réplique. Le ministre fut
(1) Kaiechizm o czci Cesarza Wszech Rossyy, Wilno, 1832, livret de 12 pp. Le « grand catéchisme » (p. 2-9) comprend 20 demandes ; le « petit catéchisme « (p. 10-12) n'en a que 7. Cf. P. S. Z. II, VII, n^ 5521. Ami de la religion, 17 janvier 1833, no 2051, t. LXXIV, 543-544.
LA UEVOLUTIO:^ POLONAISE DE 183i 197
réprimandé d'avoir accepté une réclamation formulée en pareils termes. Il venait d'être nommé à Munich. Avant de quitter l'Italie, il épancha sa mauvaise humeur dans le sein de son collègue de Florence, le prince Gortchakov, le futur chancelier d'Alexandre II (1).
Grégoire XVI ne s'en tint pas à cette démarche : il voulut rappeler directement à l'empereur Nicolas ses promesses et lui exprimer sa douleur de les voir si mal tenues. Que devenaient les garanties du statut organique qu'on venait de donner à la Pologne concernant la liberté du culte catholique et l'aliénation des biens du clergé? Le sort fait aux catholiques polonais infligeait à ces textes un cruel démenti. S'en remettant à la note adressée le 6 septembre à Gagarine, le pape insistait sur « l'empressement )) avec lequel il avait rappelé à ces catholiques « les vrais et immuables principes » de la religion sur l'obéissance que tout sujet doit à son souverain légitime. Il le priait de considérer combien sa voix perdait de son poids, si ces catholiques voyaient inutiles les bons offices qu'il offrait pour eux « avec la tendresse d'un père qui intercède pour ses enfants ». Il écrivit en même temps à l'empereur d'Autriche pour lui communiquer son projet et lui demander son aide. « Nos paroles, lui disait-il, ne feront pas l'impression nécessaire pour en assurer le succès, si Votre Majesté ne les appuie de sa très puissante médiation : c'est ce que Nous implorons avec toute l'effusion de Notre cœur, et ce que Nous attendons avec confiance de sa singulière piété. » Le nouveau nonce de Vienne, Mgr Pietro Ostini, fut chargé de cette négociation. Elle
(1) Gagarine à Bernetti, 30 août 1832, AV 268 : 1832. Spinola à Bcrnetti, Vienne, 24 juillet, AE, Russia, IV, 567-571. Capaccini à Frezza, 27 août, ibid., 576. Note Bernetti à Gagarine, 6 septembre, Esposizione eorredata...^ no XIII, 26-27. Sur cette note, Feliciangeli à Bernetti, Florence, 18 octobre, Bernetti au chargé d'affaires du S.-S. à Paris, 25 octobre, AV 268 : 1832.
était en bonnes mains : savant théologien et historien, ce prélat était un diplomate expérimenté. Il avait assisté au congrès de Vérone, géré la nonciature de Vienne en qualité d'internonce et accompli des missions difficiles (1).
L'affaire était difficile et venait, pour ainsi dire, à contre-temps. On se préparait en Russie et en Prusse, comme en Autriche, à renouer étroitement entre les trois monarchies l'alliance qui endiguerait les idées libérales dont la France révolutionnaire était le foyer. « J'y vois le«alut du monde ! » s'écriait Nicolas en s'adressant au roi de Prusse. L'empereur François et Metternich y voyaient le salut de l'Autriche. L'avenir les assombrissait tous deux : le souverain touchait au terme de sa carrière, la maladie rendait son héritier incapable de gouverner, et de tous les points de l'horizon s'annonçaient des orages. « Je passe mon temps à étayer des édifices vermoulus », disait déjà Metternich en 1828. L'Autriche ne voulait donc rien faire qui pût porter ombrage au tsar, et toute affaire qui viendrait se jeter à la traverse serait subordonnée à cette grande préoccupation. Mgr Ostini le comprit et ne craignit pas de le dire : « Ici, on fera peu, ou, à mieux dire, on ne fera rien. »
Le nonce essaya pourtant. Lui-même et Metternich causèrent avec l'ambassadeur de Russie. Plus avisé et plus défiant que Gagarine, ou instruit sans doute de la mésaventure de son collègue, Tatistchev fut décourageant. Tout le tapage, disait-il, venait des Polonais; ils exagéraient à perte de vue, travestissaient les décrets de l'empereuT et incriminaient méchamment ses intentions. Une lettre de reproches, fondée sur des griefs imaginaires, était inopportune : le mieux était de ne rien écrire du tout. Passe pour des reproches, mais une lettre de recommandation en faveur de ses sujets catholiques, le tsar ne pouvait que l'agréer. Tatitschev dut en convenir, et le nonce, encouragé par Metternich, conseilla de retirer la
(1) Grégoire XVI à Nicolas, novembre 1832. Quatre minutes ; deux datées, l'une en français, du 29 ; l'autre en italien, en entier de la main du pape, du 28. AE, Russia, Boite 151, et Russia, IV, 470-471. Grégoire XYI à François P"", minute non datée, Rvtssia, Boîte 151.
lettre du 29 octobre et de la remplacer par une autre conforme à CCS nouvelles données. Ce parti ne sourit guère à Grégoire XVI : il voulait se plaindre, et tout menaçait de finir par des compliments. Au bout de deux mois, il se décida enfin, et l'ambassadeur autrichien Lutzow en donna la nouvelle à Vienne. Belle occasion pour Metternich de flatter Pétcrsbourg, tout en se montrant empressé avec Rorne ! Pour préparer les voies, comme il le disait au nonce, il adressa à Ficquelmont une dépêche destinée à passer sous les yeux du tsar. On avait fait au pape des rapports exagérés sur diverses mesures concernant les catholiques polonais. Il l'avait su et s'était mis en devoir de faire connaître à Sa Sainteté le véritable état des choses. Le Saint-Père, ému, avait voulu écrire de sa main au tsar ; grâce à cette mise au point, il allait lui adresser une lettre qui cadrerait avec les dispositions réelles de son auguste destinataire. L'empereur François, ami commun des deux souverains, seconderait cette démarche et le chancelier recommandait vivement au ministre autrichien de prendre cette affaire à cœur : son honneur, disait-il, y était engagé. Il était malaisé de s'adjuger le beau rôle avec plus d'habileté et de bonne grâce (1).
Si Metternich se flattait d'avoir ouvert la voie, Grégoire XVI ne se hâta pas d'y entrer. Les mesures anticatholiques se succédaient toujours, et ce n'étaient pas des coups portés au hasard, sous l'empire d'un accès de fureur qui pourrait se calmer; c'était, on s'en rendait compte, un système froidement combiné, appliqué avec une implacable ténacité. En mai ,1833, le successeur de Gagarine, Nicolas Gouriev, remit la réponse aux deux notes romaines de l'année précédente. Ce personnage effacé n'était pas fanatique, pas plus que son oncle Nesselrode, et les cinq années de sa mission ne laissèrent, ce semble, que de bons souvenirs. Mais la pièce dont il était muni traduisait en style diplomatique les pires idées de Siémaszko : elle résu-
(1) ScHiEMANN, Gesch... Nikolaus I, III, 165, n. 2, 237. Sorel, Metternich, dans Essais d'histoire et de critique, 21. Ostini à Bernetti, 10 décembre 1832, AE, Russia, IV, 610-612; 25 janviep 1833, ibid., 629; 8 mars, AE, Boite P. F., nO 16.
mait assez fidèlement ses mémoires, reproduisait ses sophismes et leur empruntait plus d'un trait. Tous les griefs de Rome étaient niés, et les mesures qu'elle incriminait, justifiées au norii de la tolérance religieuse, de la suprématie du pouvoir civil et des intérêts bien compris de la religion elle-même. Le pape invoquait le traité de 1772, qui garantissait expressément au clergé catholique le maintien et la puissance de ses anciens droits. Mais cette garantie, prétendait-on, était conditionnelle, et devait durer aussi longtemps que ce clergé observerait lui-même le serment de fidélité prêté à son nouveau souverain.
Or, continuait le mémoire, le clergé tant séculier que régulier n'a que dans trop d'occasions abusé de la protection que lui accordait le Gouvernement, pour répandre parmi les sujets de l'Eglise orthodoxe l'esprit de son prosélytisme ; il a trahi la confiance de ce même Gouvernement, en inculquant à la jeunesse, dont l'éducation lui avait été confiée, des principes hostiles à l'autorité légitime et à l'ordre établi ; il a enfin pris une part ouverte et active à la dernière révolte. C'est donc le clergé qui, par sa conduite coupable et ingrate, a déchiré le pacte qui lui assurait la jouissance paisible des bienfaits qui en découlaient. Après l'avoir soumis par la force de ses armes, auxquelles il l'a obligé de recourir, le Gouvernement rentre dans le plein exercice de ses droits de vainqueur, et c'est à lui seul aujourd'hui qu'il appartient de prononcer sur les moyens qu'il jugera les plus efficaces pour prévenir le retour des désordres qui ont momentanément plongé ces provinces dans toutes les horreurs de l'anarchie civile et religieuse.
On rééditait ainsi le Pée çictis, en l'enveloppant d'une phraséologie tortueuse. Sur certaines mesures spoliatrices, sur la déportation des enfants polonais à l'intérieur de l'empire, pas un mot. Silence complet sur la demande réitérée d'envoyer un nonce en Russie. Mais on soulignait avec une ironie dédaigneuse « les vœux de la Cour de Rome » qui paraissaient tendre à ressusciter les dispositions des anciens conciles « ou d'autres décrétales, tombées aujourd'hui en désuétude ». On justifiait avec chaleur le vieux Siestrzencewicz, que le mémoire pontifical avait égratigné au passage. « ...Durant le demi-siècle
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que Mgr Siestrzencewicz s'es^ trouvé à la tête de l'Église catholique-romaine en Russie, il a constamment suivi le précepte de l'Évangile qui lui ordonnait de rendre à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César, et... il a laissé à ses successeurs deux grands exemples à suivre : un amour pur pour la religion qu'il professait, et un entier dévouement à son Souverain légitime. » On se flattait enfin de l'effet irrésistible d'une argumentation uniquement fondée sur la connaissance exacte des faits, l'impartialité et la bonne foi (1).
Un tel langage était loin d'inspirer la confiance. Qui en était l'inspirateur? A qui fallait-il faire remonter l'initiative du système que le mémoire s'acharnait à défendre? A Rome on doutait sincèrement que ce fût l'empereur ; on hésitait à le charger d'une odieuse responsabilité. Dans son entourage, tout le monde n'approuvait pas une tactique aussi hostile aux catholiques. Nesselrode la jugeait tout à fait impolitique. « Que voulez-vous que je vous dise? confiait-il à Gagarine, ils ont fait tant de sottises [tante bestialità), que c'est à ne pas y croire. Je les laisse faire, jusqu'à ce qu'ils s'en aperçoivent d'eux-mêmes. — Mais, demanda le nonce Ostini, à qui Gagarine racontait l'entretien, est-ce le Synode? est-ce le Sénat ou bien l'Empereur lui-même? » Le diplomate russe mit en avant Wigel, directeur des affaires ecclésiastiques, qui, un jour, lui avait déclaré : « Le dernier mémoire que vous m'avez envoyé m'a tellement choqué, qu'il m'a fait comprendre qu'il n'y avait rien à espérer de Rome : tant il contenait de chicanes et d'ergotages à n'y pouvoir répondre. » Wigel n'avait, tant s'en faut, aucune bienveillance pour les catholiques ; mais donner le premier rôle à ce personnage fort secondaire et sans grande influence, c'était une plaisanterie. Comme son chef et ami le ministre Bloudov, Wigel était un homme du monde ; il passait le plus clair de son temps à caqueter dans les salons et se moquait des affaires, qu'il connaissait peu et n'aimait point : il les abandonnait aux sous-ordres, au grand dépit de Sié-
(1) Note Gouriev à Bernctli, mai 1833, Esposiz. corred., n° XIV, 28-37.
maszko, qui l'accusait plus tard avec amertume de communiquer sa tiédeur au ministre et de ne lui causer à luimême que des embarras.
Enfin le gouverneur de Galicie, l'archiduc Ferdinand d'Esté, bien connu pour sa piété et son dévouement au Saint-Siège, mettait le nonce de Vienne et la cour de Rome en défiance contre les rapports qu'il croyait exagérés sur les persécutions des catholiques latins de Pologne : « Ceux qui en parlent, observait-il, sont des gens passionnés. » Il doutait que le gouvernement russe eût de la haine contre les catholiques. Comment tirer au clair ces renseignements contradictoires et interpréter des faits qui, eux^ n'étaient que trop certains (1)?
Un événement, que le Saint-Siège qualifia lui-même plus tard de « consolant », confirma le pape dans ses velléités d'entrer en relations directes avec Nicolas. En septembre 1833, les deux empereurs de Russie et d'Autriche se rencontrèrent à Mûnchengrâtz, en Bohême. Il y eut aussi un représentant du roi de Prusse, muni de pleins pouvoirs. Les trois puissances s'y concertèrent sur la question d'Orient et sur l'aide mutuelle qu'elles se prêteraient en cas d'agression. L'Autriche et la Russie se garantirent notamment, au sujet de la Pologne, « la tranquille possession » des provinces qu'elles s'étaient partagées. Les relations les plus cordiales s'établirent entre le jeune tsar et l'empereur François. Sa bonne grâce, ses manières affectueuses, l'intérêt sincère qu'il paraissait porter à la dynastie des LIabsbourgs, conquirent complètement son hôte,, qui lui témoigna à son tour la plus entière confiance. Il alla jusqu'à recommander dans son testament à ses deux fils de garder les relations les plus étroites avec la Russie, et de ne rien entreprendre d'important sans demander conseil à l'empereur Nicolas. Le tsar était content de l'Autriche ; Metternich, comme son maître, était enchanté du tsar. Il ne pouvait assez vanter ses qualités d'esprit et de cœur : « C'était, déclarait-il, le portrait de notre adorable empereur ! )^
(1) Ostini à Bernetti, 29 novembre 1833, AV 268 : 1842. Siémaszko, Zap., I, 71-82 ; Ferdinand d'Esté à Ostini, Léopol, 13 janvier 1833, AE, Russia, V, 627.
François I^ n'oublia pas l'affaire que Grégoire XVI avait tant à cœur et lui avait si intimement recommandée : il eut avec le tsar une conférence de deux heures sur la question religieuse en Pologne. « Ce sont là, dit le monarque autrichien, les affaires les plus importantes, et pour nos deux États limitrophes, elles offrent le plus haut intérêt. » Nicolas fit écho à ces paroles et laissa paraître les meilleures dispositions. « Je veux vous déclarer, continua François, ma façon de penser en matière de religion. J'ai des sujets de cultes différents : je suis d'avis qu'il faut laisser à chacun la liberté de vivre conformément à sa religion. Puis, comme catholique et comme souverain d'un empire en très grande partie catholique, j'ai compris les doléances des catholiques au sujet des lois portées par mon prédécesseur Joseph, et je vais maintenant m'occuper de les réformer. » Nicolas lui répliqua qu'il était de son avis et l'assura de ses bonnes intentions. Il ne cacha pas cependant qu'il avait deux griefs à formuler contre les catholiques polonais : l'un plus général : ils avaient osé se révolter contre son autorité légitime ; l'autre plus particulier au clergé latin : il l'accusait d'immoralité et d'ignorance, surtout en comparaison avec le clergé grec, même grec-uni. Sur ces deux chapitres, dit Metternich, l'empereur François dut lui donner raison et ajouta même qu'en Galicie il avadt plus à se féHciter du clergé grec que du clergé latin. On avait mauvaise grâce à charger le clergé d'un pays où le pouvoir civil tyrannisait despotiquement son éducation et son instruction et contrecarrait à tout propos l'action des rares évêques qu'il lui plaisait de nommer. Ignorance et immoralité, ces deux préjugés contre le clergé latin restèrent toujours ancrés dans l'esprit de Nicolas. A qui la faute, s'il y avait de mauvais prêtres, et pourquoi les favorisait-il, sinon parce qu'ils étaient les plus souples et qu'ils faisaient son jeu?
Metternich essaya lui aussi d'agir sur l'esprit du tsar, mais il prit un autre biais. L'affaire de l'évêque de Cracovie, Mgr Skorkowski, gravement compromis dans les derniers événements de Pologne, compliquait encore les relations entre Rome et Pétersbourg. N'écoutant que
son ardeur patriotique, ce prélat s'était lancé à corps perdu dans la lutte et avait encouragé clergé et fidèles à sacrifier leur fortune et leur vie pour la cause nationale. Il avait même écrit dans ce sens, en avril 1831, une lettre pastorale. Sa piété, son zèle, ses autres vertus et bien des circonstances atténuantes ne le préservèrent pas de la vengeance implacable du tsar. Un décret du 1^^ juillet 1833 le bannit, séquestra ses revenus, lui interdit toute juridiction sur la partie de son diocèse qui s'étendait dans le royaume, et en confia le gouvernement à l'administrateur de Varsovie, Adam Paszkowicz. Cette manière d'agir sentait terriblement le sabre. Metternich, sans approuver ces violences, déclara sans ambages que « si la Russie avait tort quant au choix des moyens, elle avait néanmoins raison quant au fond ». Après de longs délais et de pénibles tiraillements, l'évêque se retira en 1835 chez les Capucins d'Opava, et à Cracovie même, comme dans le royaume, un administrateur gouverna le diocèse.
Dès son arrivée à Mûnchengrâtz, Nicolas avait pris Metternich par son faible : la vanité. Il lui avait dit : « Je viens ici pour me mettre sous les ordres de mon chef. » « Je compte sur vous, ajouta-t-il encore, pour me faire signe, si je commets des fautes. » Le chancelier prit le mot à la lettre et crut devoir faire le geste avertisseur. Il s'offrit à montrer à l'empereur comment réaliser les dispositions favorables dont il se disait animé envers les catholiques. Catholique, il l'était lui-même : il savait donc mieux que personne à quoi s'en tenir sur cette religion et sur les rapports à garder avec le Saint-Siège. Le synode orthodoxe avait, il le craignait, fait partager au tsar ses propres préventions. Descendant aux détails, Metternich insista sur le décret qui venait de frapper Mgr Skorkowski : cet acte était irrégulier, radicalement nul ; il achevait d'irriter les Polonais et leur fournissait des armes. Pourquoi ne s'être pas adressé au pape, afin de se concerter avec lui? Il eut même l'aplomb de demander à l'empereur de le tenir désormais au courant des déterminations qu'il voulait prendre à l'égard des catholiques : il lui dirait si elles étaient exécutables ou non. Dans ce dernier cas, il faudrait
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y renoncer ; dans le premier, il marquerait la route à suivre pour les faire aboutir : bref, il s'offrit à lui « comme son ministre des cultes ». Nicolas se tint dans les généralités, écoutant jusqu'au bout, acquiesçant à tout, et se déclara pleinement satisfait. Metternich dit un jour à Guizot : « L'erreur n'a jamais approché de mon esprit. » Il se trompa cependant, s'il pensa avoir convaincu celui qui, pour le flatter, semblait accepter sa leçon.
Des conversations si engageantes mirent à l'aise l'empereur François : il se déclara prêt, cette fois, à s'acquitter des bons offices que le pape réclamait de lui. La lettre au tsar trouverait bon accueil et profiterait beaucoup, on le savait maintenant ; mais il fallait la refaire, en exclure toute doléance, louer comme elles le méritaient les heureuses dispositions qui s'étaient fait jour à Mûnchengrâtz, et témoigner « la plus grande confiance » pour l'avenir du catholicisme dans les États du tsar. Bien mieux, Metternich voulut tracer de sa main le canevas, « le squelette ».
Sa Sainteté a appris par l'Empereur d'Autriche qu'à Mûnchengrâtz des paroles ont été échangées entre ce Monarque et Sa Majeeté Impériale de Russie sur la situation de l'Eglise en Pologne, et que des vues aussi sages que bienveillantes ont à ce sujet été professées par l'Empereur Nicolas. Sa Sainteté, pleine de confiance dans la haute sagesse de S. M. T., se sent le besoin de La remercier de ces dispositions ; plus l'intérêt qu'offre la question est grand et incontestable, et plus le Souverain Pontife se croit en devoir de demander à S. M. I. qu'Elle Lui voue également de la confiance. Dans Sa pensée, Sa Sainteté ne sépare pas les véritables intérêts du Gouvernement et ceux de la Religion ; son désir le plus sincère est en conséquence celui d'aider, en autant que le fait dépendra d'EUe, S. M. I. à concilier ces deux intérêts, sur le double point de vue de l'affermissement du \éritable esprit religieux dans le Royaume de Pologne et de celui de soumission à l'autorité souveraine laïque.
De telles idées, exprimées en termes généraux et obligeants, ne manqueraient pas de provoquer une réponse favorable. « Après cela, assurait Metternich au nonce, laissez-moi faire. Je ferai apprécier à l'empereur Nicolas le grand service que le pape lui a rendu dans l'affaire de
Cracovie. Je lui ferai voir comment le Saint-Siège se montre conciliant clans les négociations, quand on prend les moyens voulus. Puis je commencerai par lui parler de l'envoi d'un chargé d'affaires du Saint-Siège, au moins ad tempus, pour s'entendre sur les affaires des catholiques, et sur cette nouvelle division des diocèses, à laquelle on tient là-bas : je l'espère, pas à pas, nous réussirons dans notre entreprise. » L'habile diplomate excellait à tisser ces élégantes toiles d'araignées, et le nonce Ostini admirait la peine qu'il y prenait. A Rome, on avait des raisons d'en craindre la fragilité. On ne pouvait cependant décourager tant de bonne volonté et ne pas se prêter à une intervention qu'on avait réclamée. Le pape refit la lettre, et Bernetti la consigna à Gouriev, au début de janvier 1834. Metternich eut la satisfaction de voir ses conseils fidèlement suivis (1).
Au bout de deux mois, la réponse arriva, courtoise et flatteuse. Le tsar y jouait la confiance et la franchise. Les assurances qu'il y donnait s'accompagnaient de réticences, dont les événements devaient révéler le machiavélisme. « Ses intentions, affirmait-il, pour obtenir des droits à la confiance du pape, n'avaient eu besoin que d'être rendues avec vérité. » A ses paroles « affectueuses ;), il voulait répondre par un « exposé franc et loyal » de sa pensée « la plus intime ».
Fidèle aux principes que m'a légués un frère dont la mémoire m'est sacrée, j'ai pieusement recueilli de son héritage le sentiment de tolérance religieuse, dont son âme était profondément pénétrée. Comme lui, je pense que le Souverain, appelé à rendre compte un jour du bonheur de ses peuples, quelle que soit la croyance qu'ils professent, doit aide et protection au Ministère qui veille au repos des consciences. Mais, dépositaire d'une autorité que la Providence m'a confiée pour que je la maintienne et la transmette intacte, je ne saurais oublier jamais que le clergé, à son tour, doit
(1) ScHiEMANN, Gesch... Nikolaus I, III, chap. vu, surtout 234-238; Debidour, Histoire diplomatique, I, 326-329 ; Metternich, Mémoires, V, 446, 536-545. Ostini à Bernetti, 24 août, AV 268 : 1842; 28 novembre avec annexe autographe, ihid. (cf. Ostini à Bernetti, 29 novembre) ; Ostini à Bernetti, 28 novembre, AE, Russia, V, 644-682 § 41).
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obéissance et fidélité au pouvoir qui le protège. C'est ce mutuel accord qui sert à assurer le repos et la durée des Empires.
Revenant sur le bref de 1832 aux évêques polonais, il remerciait à nouveau le Saint-Père des « sages paroles » qu'il leur avait adressées. « Puissent-elles éclairer leur esprit et les maintenir désormais sur la ligne du devoir. Ils trouveront dans mon cœur l'oubli du passé et un sincère désir d'assurer l'avenir. Ce soin ne cesse de faire l'objet de mes réflexions les plus sérieuses. » Quelques expressions générales ouvraient sur l'avenir des perspectives optimistes :
Dans le Royaume de Pologne, j'ai rétabli le haut clergé dans la jouissance du revenu qui convient à sa dignité et que la révolution lui avait enlevé. Guidé par le même esprit de conservation et de justice, mon administration continuera à veiller aux besoins réels de l'Église catholique dans toute l'étendue du Royaume. Dans les provinces occidentales de l'Empire, une nouvelle circonscription des diocèses est impérieusement réclamée dans l'intérêt des populations du rit latin. Les considérations qui se rapportent à cet objet ont été soumises au Saint-Siège par ma légation à Rome. Le tems viendra, j'aime à le croire, où les vues bienveillantes qui s'y rattachent, s'accompliront sous rinfluence d'une confiance mutuelle.
Tolérance, confiance mutuelle, oubli du passé, autant de mots vides de sens : l'empereur n'oubliait rien ; sa correspondance, ses discours, ses démarches ne respiraient que défiance, mépris, haine et menaces à l'adresse des Polonais ; et, à ses yeux, question catholique et question polonaise ne faisaient qu'un seul bloc, où ses ressentiments ne distinguaient point (1).
« Il avait, a-t-on dit justement, cette grande supériorité sur les diplomates de profession qu'il savait, au besoin, dissimuler comme eux, et que, ses résolutions une fois
(1) Grégoire XVI à Nicolas, 4 janvier 1834, Esposiz. corredata..., n° XV, 37-38 (minute autogr., AE, Russia, YI, 95-96) ; cf. Bernetti à Ostini, 9 janvier, AV 268 : 1842; Nicolas à Grégoire XVI, 13 mars, AE, Russia, V 764-765.
prises et annoncées, toutes les roueries ne pouvaient l'empêcher de les exécuter ou du moins de l'essayer. » Metternich en fit l'expérience. « Laissez-moi faire », avait-il dit. En septembre et octobre 1835, aux conférences de Teplitz et de Prague, l'occasion s'offrit à lui de tenir sa promesse. Le vice-chancelier Nesselrode, le favori Orlov, l'homme de confiance Benckendorfî furent unanimes à condamner la conduite « impolitique » du maître ; le Synode le tenait sous son influence, et en le poussant comme il faisait, « il agissait non seulement contre les catholiques, mais aussi contre le bon sens ». Ils protestèrent qu'ils s'emploieraient de leur mieux à l'arracher à des suggestions aussi funestes. « Voilà l'écorce du fruit enlevée, observait Metternich ; il reste le noyau, et il est si dur qu'il n'y a pas moyen de le casser. »
Il en fut pour ses frais de finasseries : Nicolas se déroba. Il n'entendait rien, assurait-il, aux questions de religion ; c'était l'affaire du Synode, il s'en rapportait à lui, par devoir de conscience. Le chancelier l'entreprit alors sur les inconvénients politiques de sa conduite. Traiter les catholiques polonais comme le roi de Hollande avait traité les Belges, c'était courir le risque de la même mésaventure. Puis ils auraient beau cesser d'être catholiques, ils ne deviendraient pas orthodoxes : ils s'émietteraient en poussière. Or, ce n'est pas avec de la poussière qu'on bâtit. Comment songer dès lors à rétablir en Pologne un ordre politique stable? Pourquoi prendre ombrage de l'union des évêques avec le pape? L'empereur aimerait mieux assurément traiter avec un seul évêque qu'avec tout l'épiscopat. Si ses évêques à lui étaient unis au pape, s'entendre avec le pape, c'était d'un seul coup s'entendre avec eux tous. — Mais, répétait Nicolas, le clergé catholique est mauvais. — Raison de plus, insistait son interlocuteur : donnez-lui de bons évêques, vous le rendrez bon. Fort à propos, il lui rappela ce qui se passait à Varsovie : on y installait un évêque orthodoxe, et depuis des années cette métropole catholique attendait son archevêque, et la plupart des évêchés de Pologne vaquaient eux aussi. « J'y penserai », répondit l'empereur. Rentré à Pétersbourg, il
réfléchirait à ce qu'il venait d'entendre. Ostini demanda s'il avait été question d'un chargé d'affaires du Saint- Siège. Il fallut bien avouer que non : le terrain, visiblement, n'était pas prêt. Mais on avait les promesses de Nesselrode, d'Orlov, de Benckendorff de travailler de leur mieux à réaliser un projet qu'ils disaient très opportun, même au seul point de vue politique. Il fallut se payer de cette mince monnaie. Au fond, Metternich avaitil escompté autre chose? Ne serait-ce pas méconnaître sa finesse et sa perspicacité que de le croire? Le nonce de Vienne, son sincère admirateur, avait dit le mot juste : « D'ici, on fera peu, ou même, on ne fera rien. » Peu ou rien, en effet : des notes, une lettre, de belles paroles, mais pas un seul acte : voilà où trois années d'efforts et d'attente avaient abouti (1).
Rome eut à parer deux nouvelles attaques, qui furent comme la suite de ces pourparlers inutiles. Le gouvernement russe répugnait à créer des évêques diocésains : il y fallait des négociations pénibles à son orgueil et nuisibles à ses desseins malveillants. D'autre part, la hiérarchie catholique était menacée de s'éteindre : or, on voulait l'affaiblir et la domestiquer, mais non pas la supprimer. Sous l'influence du gouvernement, les chapitres nommaient complaisamment des administrateurs ; mais il leur manquait le pouvoir d'ordre. Si Rome consentait à en faire des évêques in partibus^ tout serait en règle : oa aurait des évêques, et à la première infraction, on les éconduirait sans bruit. On essaya, le 22 décembre 1835, ce remède pour Varsovie et Kalisz. « Des circonstances graves, alléguait-on, quoique momentanées et indépendantes de la volonté souveraine, empêchent jusqu'à pré-
(1) Debidour, Histoire diplomatique, I, 230. Ostini à Bernetti, 16 octobre 1835, AV 268 : 1836.
sent Sa Majesté Impériale de se prononcer d'une manière définitive dans une question aussi importante que l'est celle du choix des personnes qui seraient appelées à remplir les premières fonctions ecclésiastiques dans le pays. » Quelles étaient donc ces difficultés, que six ans de réflexion ne pouvaient résoudre? Était-ce la crainte que la pourpre, dont s'ornait l'archevêque-primat de Varsovie, n'éclipsât l'archevêque orthodoxe qu'on venait de lui donner pour rival? Rome se contenta de se déclarer prête à faire des deux candidats proposés des évêques sufîragants ; mais ils devraient au préalable renoncer à la charge d'administrateurs diocésains, et les chapitres procéderaient à de nouvelles élections. L'affaire en resta là (i). Cette même année, Varsovie eut un archevêque dans la personne de Mgr Choromanski, administrateur d'Augustov. Il faisait partie en 1832 de la députation polonaise chargée de remercier l'empereur. A cette occasion, Nicolas avait fait sa connaissance, l'avait décoré et savait qu'il n'en avait rien à craindre.
Ce fut un épiscopat de bien courte durée : le nouvel évêque prit possession de son siège au début de 1837, et mourut l'année suivante, au grand regret de l'empereur et du lieutenant de Pologne. Varsovie devait demeurer vacant jusqu'en 1856. L'historien de Paskiévitch nous dit pourquoi : Nicolas voulait, pour tous les catholiques de l'empire et du royaume, un seul et unique archevêque : « Je crois... qu'avec le temps, écrivait-il au maréchal, il serait désirable de soum ettre l'Église catholique de Russie et de Pologne à un seul métropolitain. La fusion serait plus complète et il serait plus aisé de trouver des personnalités dignes d'occuper cette importante fonction. » Son choix était déjà fixé : « Nous avons ici l' évêque Pawlowski, presque russe, et très respectable, c'est lui qui est mon candidat. » Ainsi, avec un prélat souple et de bonne composition, avec un instrument docile comme le Collège ecclésiastique, fidèle exécuteur de toutes les volontés
(1) Krivtsov à Bernetti, 22 décembre 1835, AV 268 : 1836 ; Beraetti à Krivtsov, 10 janvier 1836, ibid.; session du 3 janvier, AE, Rapporti, XVI, 334-350.
impériales, la « russification » de l'épiscopat et de l'Église latine suivrait celle de l'Église unie. Paskiévitch fit sentir que ce n'était qu'un rêve. « Par rapport à la fusion des deux archevêchés, répliqua-t-il, je m'empresse de répondre que ce serait parfait ; pourtant je crois que jamais la cour de Rome ne s'y résoudra, car elle verra dans cette combinaison l'amoindrissement de ses pouvoirs. » Il voyait juste. Quel pape se fût résolu à souscrire à une telle demande et à démanteler l'Église dont il répondait devant Dieu? Grégoire XVI moins que tout autre. Pourtant, raconte Stcherbatov, le gouvernement russe s'efforçait, depuis 1837, d'obtenir l'assentiment de la cour de Rome au désir de l'empereur ; et il ajoute cette naïveté : « L'âge, habituellement avancé, des papes faisait espérer que l'un ou l'autre d'entre eux se prêterait au désir de Sa Majesté. » Désir qu'en réalité on se garda bien de formuler : nulle part on ne le trouve exprimé, jamais, dans aucune discussion, dans aucune pièce, on n'y fait allusion. Mais c'est dans cette intention, tenue soigneusement secrète, qu'on reprit en 1838 la manœuvre de 1832 : on ressuscita devant le Saint-Siège la question de la métropole de Mohilev et du remaniement des évêchés qu'elle englobait (i).
Il ne s'agissait, cette fois, que de transférer l'archevêché à Vilna, ce qui entraînerait une nouvelle démarcation des diocèses ; mais on déclarait qu'on n'en supprimerait aucun. La principale objection tombait. Il fallait donc acquiescer au projet, en dépit des répugnances qu'il inspirait. Il était bien entendu que ni les sufîragants ou évêques auxiliaires, ni les chapitres, ni les séminaires ou autres établissements ne seraient modifiés en rien. Il fallait aussi qu'une cause canonique, nécessité ou utilité, justifiât devant le Saint-Siège les changements proposés : il réclamait donc des renseignements détaillés et précis pour se convaincre qu'ils étaient en effet nécessaires ou utiles. De telles exigences parurent sans doute gênantes,
(1) Stcherbatov, le Feld-maréchal prince Paskevitsch, V, 121. Nicolas à Paskiévitch, 14/26 janvier (1837), ibid., n. 1. Paskiévitch à Nicolas, l'&t'd., aucune indication.
et la question des diocèses retomba en léthargie jusqu'à 1847 (1).
Jusqu'à 1839, ces obscures négociations amusèrent le tapis. La lettre pontificale paraissait avoir marqué un temps d'arrêt et déterminé une heureuse accalmie. De loin en loin, quelque oukase grondait, trahissant un travail mystérieux et lointain, prélude d'une explosion terrible qui, bientôt, allait éclater.
(1) Mémoire de Potemkine (1838, non daté), AV 268 : 1847; session du 28 novembre 1838, AE, RussiOt Boite 151. Mémoire à Potemkine, 21 décembre, AEi Russia^ V, 866.