‹ Le Saint-Siège et la Russie; leurs relations diplomatiques au 19e siècleChapitre 22 sur 38 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

\ I. L'agonie de TEglise grecque-unie. L'acte de 1839. — IL La protestation de Rome. — IIL La persécution des « convertis ». — IV, Le diocèse uniate de Chelm, dans le royaume de Pologne.

Si l'Église latine, dans l'empire et le royaume, se défendait à grand'peine contre la persécution, l'Église grecqueunie, en Russie Blanche et en Lithuanie, trahie par ses chefs et traquée par le gouvernement, touchait à sa fin. Un ensemble de mesures habilement combinées l'avait, en fait, isolée. Le Collège ecclésiastique grec-uni était aussi étranger au Collège ecclésiastique catholique-romain que l'était le Saint-Synode lui-même. Les séminaristes uniates ne fréquentaient plus les écoles polonaises et ne figuraient plus aux cours du séminaire général de Vilna. Les prêtres uniates ne servaient plus en qualité de vicaires dans les Eglises latines, et avaient défense rigoureuse d'y accomplir aucune fonction liturgique. Les propriétaires catholiques polonais avaient perdu le droit de patronat, grâce auquel ils nommaient les curés dans beaucoup de paroisses ruthènes. L'Église grecque-unie faisait figure d'une confession religieuse indépendante, à moitié chemin entre l'Éghse catholique et l'Église orthodoxe, et plus séparée de la première que de la seconde.

Après l'avoir isolée, il fallait la « purifier » de ce qu'on appelait les innovations romaines. Cette restauration archéologique masquait et préparait l'annexion de l'Église

unie par l'Église orthodoxe. A ceux qui s'alarmaient et protestaient, et à Rome elle-même, on répondait : Nous ne touchons pas au dogme, mais nous débarrassons le rite des usages étrangers qui l'ont abâtardi : n'avons-nous pas pour nous les bulles des papes, qui ont répété tant de fois qu'il fallait respecter le rite et n'y rien changer? Ce qu'on ne disait pas, c'est que sous l'écorce du rite s'insinuait sans trop de difficultés une sève nouvelle ; la vie orthodoxe y remplaçait la vie romaine ; insensiblement la greffe prendrait, et soudain un seul coup mutilerait l'Église catholique d'un de ses rameaux. De nombreux travaux, menés avec une méthodique persévérance, préparent ce dénouement. Refonte de l'administration locale : les deux diocèses grecs-unis se modèlent minutieusement sur les éparchies orthodoxes. Refonte de l'enseignement clérical, donné dans deux séminaires et dix écoles ecclésiastiques, ne se distinguant en rien des établissements de l'Église orthodoxe ; la langue polonaise en est bannie, on y enseigne le russe, et la commission des écoles ecclésiastiques orthodoxes fournit les manuels. Depuis 1831, de jeunes séminaristes uniates fréquentent l'académie orthodoxe de Pétersbourg. Refonte et épuration de l'ordre basilien : beaucoup de leurs monastères disparaissent, et plus de cinquante moines, latins d'origine, sont congédiés avec permission de reprendre leur ancien rite. Épuration enfin de l'Église uniate : on rétablit les iconostases ; on supprime les messes basses, les autels latéraux, les sonnettes, les orgues, les ostensoirs, etc. ; on impose, à l'exclusion de tout autre, les missels sortis des presses synodales de Moscou. Ces réformes réclament des efforts incessants : Siémaszko s'y donne tout entier, ne se laissant rebuter par aucune difficulté. La tâche est parfois pénible, il le reconnaît lui-même. L'affaire du changement des missels, surtout, lui donne du tracas. Il y avait là, impossible de le nier, « un élément dogmatique » en jeu. Des consciences s'en alarmaient, parmi les fid-èles et parmi les prêtres ; ceux-ci protestaient souvent, soit isolément, soit même par groupes. Ainsi, à Novogrodek, cinquante-sept prêtres signaient une pétition où, entre autres choses, ils disaient

à Siémaszko : « Comme le missel..., imprimé à Moscou en 1831, diffère de nos missels dans l'article essentiel de la procession du Saint-Esprit et dans d'autres oraisons qui y ont été ajoutées ; de plus, comme il ne fait aucune mention du Souverain Pontife, à qui nous avons promis avec serment, lors de notre ordination, obéissance et respect, non moins qu'à l'empereur : nous supplions votre autorité pastorale de ne pas nous forcer à recevoir ce missel, et de nous laisser les missels de l'édition de Vilna, dont nous nous servons jusqu'à présent. » Mêmes instances en Russie Blanche, où le métropolite Bulhak, passif et contraint, suivait avec répugnance les faits et gestes de son vicaire, l'évêque Luzynski, et voyait s'exécuter les mesures qu'il avait contresignées lui-même. Ce clergé hésitant, inquiet, défiant, il fallait le mater. Siémaszko s'y dépensa avec son énergie implacable. Il multiplia les inspections ; dans une tournée de deux mois, en 1834, il vit en particulier plus de huit cents prêtres, leur prodiguant tour à tour les caresses et les menaces. Ou la soumission, ou la ruine, il n'y avait pas d'autre alternative. Les plus récalcitrants furent exécutés : ils perdirent leurs places, allèrent moisir dans un monastère ou partirent pour l'exil : pour eux et leurs familles, c'était la misère. Quelques-uns résistèrent jusqu'au bout ; la plupart capitulèrent (1).

En 1833, Martusewicz et Jaworo^Yski moururent : il ne restait plus, dans l'empire, que deux évêques grecs-unis : Bulhak et Siémaszko. Un oukase confia au métropolite le diocèse de Russie Blanche et à Siémaszko celui de Lithuanie. Basile Luzynski devint évêque auxiliaire de Bulhak, Siémaszko en reçut deux, Antoine Zoubko et Josaphat Zarski. C'étaient trois hommes « surs » : Siémaszko s'en porta garant devant le ministre Bloudov ; chacun d'eux, sur la demande de l'évêque, lui avait remis, écrit et signé de sa main, l'engagement formel de passer* à l'orthodoxie aussitôt qu'on les y inviterait. Ancien camarade de Siémaszko au séminaire de Vilna, Antoine Zoubko

1) Siémaszko, Zapiski..., I, surtout 79-80, 88-90, 662-669, 700-701 j Esposizione corredala..., n° XXIV, 45-46,

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marcha dans la même voie avec la même ténacité. Luzynski semble avoir connu des remords. C'était un personnage sans principes et de mœurs douteuses : au dire des orthodoxes eux-mêmes, « il aimait le vin et les femmes ». Les réunions et les soirées que présidait ce vladyka, devenu schismatique, tournaient fréquemment en orgies. Il s'enivrait avec ses hôtes, — c'étaient, paraît-il, souvent des catholiques, — et leur tenait alors d'étranges propos. Il déclarait par exemple qu'il se repentait d'avoir trahi l'Union et déserté l'Église catholique. Le lendemain, après avoir cuvé son vin, il se rappelait avec effroi ces paroles imprudentes, et il se plaignait avec indignation des « calomnies » qu'on faisait courir sur son compte. Josaphat Zarski fut plus indécis encore. Dernier provincial des Basiliens, il fit une tentative in extremis pour sauver les débris de son ordre. Pour le mal comme pour le bien, la hardiesse lui manqua. Par ambition et par cupidité, il collabora à la destruction de son Église ; seule, en 1838, la mort lui épargna la honte d'une apostasie publique, à laquelle il s'était secrètement obligé. Sur son bureau, parmi ses papiers, on trouva un écrit où il déclinait toute complicité dans ce qui se tramait contre l'Église unie. Au-dessous de ces quatre évêques, d'autres personnages s'agitaient pour la même cause : des archiprêtres, des archimandrites, des doyens, des professeurs, tel un Antoine Toupalski, un Michel Chélépine. Grâce aux recommandations de Siémaszko, ils étaient l'objet des complaisances ofTicielles : le ministre Bloudov les protégeait et leur distribuait la manne des faveurs dont ils étaient avides : argent, décorations, bénéfices. Ames frustes et vulgaires, pour les conquérir, il a suffi, ce semble, de les enrichir (1).

Trop d'empressement de la part de certains dignitaires du clergé orthodoxe faillit, à certains jours, gâter l'entreprise que Siémaszko dirigeait avec tant d'habileté. L'évêque Smaragde, premier titulaire du siège de Polotsk,

(1) Siémaszko, Zapiski, I, 78-79, 113 ; Morochkine, dans Shornik..., t. CXIII, ire part., 207-209, 186-187. Engagement de Luzynski et de Zoubko, dans Siémaszko, I, 658-659.

érigé en 1833, n'approuvait pas les atermoiements d'une tactique dont il ne comprenait pas bien la portée. Sans retard, il se mit à « convertir » les uniates. Grâce à ses efforts, grâce aussi à l'appui de quelques hauts fo actionnaires, des milliers d'unis, en 1833 et 1834, furent inscrits aux registres de l'Église officielle. Les difficultés et les résistances, souvent très vives, qu'il rencontra, ne firent qu'enflammer son courage. Gendarmes et soldats se mirent de la partie : on jeta sur le pavé les prêtres récalcitrants et leurs familles, on ferma des églises, on violenta des fidèles, et de la sorte, des populations entières, malgré leur volonté, se trouvèrent orthodoxes. Du milieu de ces néophytes improvisés s'éleva bientôt un concert de malédictions et de plaintes ; l'alarme était donnée, et les plus obstinés à ne pas comprendre ouvrirent enfin les yeux ; Unis et Latins sentirent la catastrophe imminente, et essayèrent de la conjurer. La hiérarchie uniate elle-même ne supporta pas qu'on lui ravît son troupeau avec tant de sans-gêne et chercha querelle au trop fougueux prélat de Polotsk. Smaragde, franc et brutal, traitait ses collègues unis d'hypocrites : « Siémaszko trompe », répétait-il. Pour Siémaszko, c'était Smaragde qui se trompait ; ce zèle intempestif et maladroit traversait tous ses plans ; il effarouchait le gibier que lui-même se donnait tant de mal à rabattre : pour échapper à l'orthodoxie, les unis risquaient de se jeter dans les bras des latins. Dépité, il pensa un instant à tout abandonner et demanda formellement au synode d'être reçu dans l'Église officielle. Mais reprenant bientôt courage, il multiplia si bien les mémoires et les instances, qu'une sévère réprimande vint, par ordre de l'empereur, modérer Smaragde et ses imitateurs trop pressés, et remit l'affaire en bonne voie (1).

Pour éviter ces à-coups et régulariser la manœuvre, on expédia le 13 avril 1835, aux évêques et aux gouverneurs des provinces occidentales, une instruction très précise, en dix-neuf points. Elle était l'œuvre du métropolite de

1) Siémaszko, Zapiski, I, 78-82, 654-658. Chavelski, Vozoiédinénié Ouniatov, chap. iv, vi, ix ; Esposizione corredala, n°' XXV, XXVI, XXYII,

Moscou, Philarète, et Siémaszko y eut part. On y prêchait mstamment la prudence et la patience, et elle se résumait en ces mots significatifs : « Il est enfin une règle aussi importante que les précédentes : agir avec réserve, sans bruit et sans éclat prématuré. Plus le but est important, plus il est mauvais de le proclamer hors de temps et de propos ; c'est une faute ; les adversaires seuls en profitent. » Mieux encore, on institua un Comité secret pour les affaires uniates. Philarète, dit-on, en eut l'idée ; Siémaszko l'appuya et Bloudov fit approuver le projet. Une dizaine de personnes, prélats et fonctionnaires, en firent partie : Bulhak et Siémaszko y représentèrent l'Église unie. On eut encore l'hypocrisie de mettre en avant les bulles pontificales qui prescrivaient le maintien du rite oriental dans toute son intégrité : c'était, disait-on, tout ce qu'on voulait. En réalité, le comité, comme le gouvernement, avait d'autres desseins : qui pouvait s'y méprendre? Institué en 1834, il ne fonctionna qu'en juin 1835. D'ailleurs, il agit peu, n'eut aucune initiative et fut relégué au second plan. « Examiner à fond les affaires en présence de certains membres du Comité, c'était peu convenable et même dangereux. » Ainsi pensait Bloudov. Philarète, Siémaszko, Bloudov et Nétchaiev, procureur du Synode, siégèrent en commission préparatoire ou « petit Comité ». A quatre, ils firent, à leur point de vue, de bonne et rapide besogne. Le 1®^ janvier, le Collège grecuni, qui dépendait jusqu'alors du ministère de l'Intérieur, passa sous l'autorité du procureur du Synode. Il y avait longtemps que Siémaszko demandait cette importante mesure. De ce chef, Bloudov perdait la direction de l'affaire uniate ; entre les mains du comte Protasov, procureur depuis le 24 février 1836, elle devait aboutir sans retard au dénouement désiré. Siémaszko et lui s'entendaient à merveille (1).

Restait un dernier obstacle : Bulhak. Une fluxion de poitrine emporta le vieillard le 23 février 1838, et presque

(1) Siémaszko, Zapis/ci, I, 707-710, 80-81, 108-109 ; Chavelski, Vozsoiédinénié,..f chap. xiii.

-^en même temps mourut l'évêque Josaphat Zarski. La conduite du dernier des métropolitains unis, timide, hési-

^ytante, passive, fut fatale à son Église. Ne pouvant rien empêcher, il signa tout ce qu'on voulut. Tant de faiblesse, effet de la décrépitude et d'un insigne manque de caractère, charge sa m^émoire d'une lourde responsabilité. Outrés de se voir abandonnés, des prêtres, des laïques lui en firent d'amers reproches. Ils pensaient, à tort, ce que le maréchal de la noblesse de Polotsk, Biélikovitch, disait tout haut : « Bulhak est un sot (dourak); pour de l'argent et des décorations, il est capable de tout, même de vendre l'Union tout entière. » Un archimandrite exalté, Chavrovski, alla jusqu'à lui écrire des lettres outrageantes, où il lui disait, au nom de saint Josaphat : « Tu as trahi l'Union ; tu n'es pas un pasteur, mais un loup. » Le pauvre homme, à la première de ces lettres, fut inconsolable ; pendant trois jours, il refusa toute nourriture et ne fit que pleurer. Ses forces déclinèrent rapidement ; vers la fin de 1837, à peine pouvait-il signer les papiers qu'on lui soumettait. On le laissa s'éteindre sans exiger de lui qu'il renonçât à sa foi, sacrifice suprême qu'il aurait certainement refusé d'accomplir. Theiner a raconté qu'on voulut le forcer à ratifier l'acte d'apostasie : sur l'ordre de Nicolas, Bloudov se serait présenté, à minuit, chez Bulhak ; il lui aurait notifié l'ordre de l'empereur et aurait essuyé un refus indigné. Ce récit a tout l'air d'un roman, dénué de vraisemblance. A ce prélat fermement attaché à Rome et connu comme tel, le gouvernement fit faire des obsèques orthodoxes : le 28 février, en présence de l'oberprocureur, il fut inhumé au monastère de Saint-Serge avec toutes les cérémonies de l'Église officielle. Les indifférents ne virent là,' reconnaît Siémaszko, qu'une « farce » indécente ; les partisans fanatiques de la réunion saluèrent avec joie dans ce fait le signe infaillible de ce qui se préparait (1).

(1) Siémaszko, Zapiski, 1, 113; Chavelski, Vozsoiédinénié..., 151-152, 259-262 ; Theiner, lettre à Lambruscliini, 29 décembre 18â8, AE. Russia, Y, 950-951 ; id., Die neuesten Zustànde...^ I, 393-395 ; cf. Theiner-Monta-

« Dans les provinces occidentales, notait Protasov dans son rapport à l'empereur pour 1837, l'Église grecque-unie se souvient de ses origines russes ; elle ne combat plus l'orthodoxie ; par degrés, elle s'en rapproche à l'extérieur par le rite et à l'intérieur par l'esprit de la doctrine, afin de louer un seul Dieu, auteur de la foi, non seulement d'une seule langue, mais aussi d'un seul cœur. » La crise finale était ouverte. Un fonctionnaire attaché aux bureaux du procureur, Skripitsyne, se rendit en mission dans les provinces, à l'automne de 1838. Ce personnage zélé et bavard à l'excès alarma les catholiques. La catastrophe apparut à tous imminente. Pour la conjurer, il était trop tard. On pressa les dernières mesures. Siémaszko et les deux autres évêques, ses complices, firent circuler parmi /^le clergé une pétition où l'on demandait le passage à l'or- ■f thodoxie. Ils recueillirent 1 305 signatures. Les opposants ' d'ailleurs ne manquèrent pas. Ainsi, en Russie Blanche, 111 prêtres présentèrent une supplique, où ils affirmaient leur volonté de rester fidèles à l'Union. Par peur des cliâ- / timents, beaucoup se rétractèrent ; d'autres, aussi nombreux, confessèrent généreusement leur foi. Ils perdirent leurs places, furent rétrogrades au rang des diacres, ou enfermés dans divers monastères, de préférence à Koursk, laissant leurs familles dans la détresse (1).

Enfin, le 12 février 1839 fut le grand jour où les trois apostats jetèrent définitivement le masque. Ils se réunirent à Polotsk en synode. L'acte synodal ou « acte d'union », où l'Église romaine était outragée et le « très pieux » empereur glorifié, reçut les signatures de r «humble Joseph », son auteur, de 1' « humble Basile » et de 1' « humble Antoine ». Une vingtaine de dignitaires ecclésiastiques y joignirent leurs noms. Siémaszko célébra ensuite en grande pompe la liturgie, suivie d'un Te Deum solennel d'actions de grâces. A l'office divin, les patriarches orthodoxes furent seuls nommés : il ne fut fait mention ni

LEMBERT, I, 251-252; Lescœur, L'Eglise catholique en Pologne, I, 159-160; Mgr LiKowsKi, Dzieje Kosciola Unickiego, 2^ édit., 1906, II, 96, n. 2.

(1) Protasov, Otchet... zal837 god., 120; SiémaszkOj Zapiski, I, 115-116, 118-119; Chavelbki, Vozsoiédinénié..., chap. xiv.

du Synode, ni du pape. Un grand festin suivit ; on y porta la santé du tsar, on y but aussi à la prospérité et à l'avancement de l'Église orthodoxe. Le Synode, de son côté, accepta et décréta l'union par un acte que Nicolas ratifia le 25 mars : « Je rends grâces à Dieu, écrivit-il, et j'accepte. » Une médaille commémora le « glorieux » événement. On y lisait ces mots : « Séparés par la vio-

,^' lence (1596), réunis par l'amour (1839). » C'est là, observe un diplomate, « un mensonge monumental qui n'a guère de pareil ». L'Église unie disparaissait officiellement de l'empire russe, et l'Église catholique perdait plus d'un million et demi de fidèles. Rendons cette justice au vieil archevêque de Mohilev, Siestrzencewicz : il avait vu clair, lorsqu'il écrivait, encore simple évêque titulaire de Mallo, au nonce Garampi, vers 1774 : « Marquez, monseigneur, avec des lettres noires sur les murs de votre cabinet, qu'au bout de quelque temps les Unis ne seront plus à nous (1). »

Il faut le remarquer, tout le travail qui avait précédé et amené la catastrophe s'était accompli dans un mystère presque impénétrable. Les diplomates étrangers qui séjournaient à Pétersbourg le reconnaissaient : il leur était *^- extrêmement difficile de percer à jour ces intrigues. Comment Rome eût-elle pu les démêler avec certitude? Il fallait réclamer et protester. Mais pour le faire utilement, on devait s'appuyer sur des témoignages certains, sur des faits indubitables. Des gestes inutiles, des démarches vouées à l'insuccès eussent aggravé le mal au lieu de le guérir, et fourni des prétextes à la malveillance d'un gouvernement déjà si mal disposé. Dans sa note de juin 1832, le gouvernement pontifical se plaignait des calomnies dont on noircissait auprès de l'empereur les catholiques des deux rites. Dans la note de septembre, Bernetti protestait en termes formels contre la spoliation de certains monastères unis,

/'notamment de celui de Potchaiev, d'oii les orthodoxes

(1) SiÉMASZKO, Zapiski, I, 119-126. En regard de la p. 126, reproduction phototypique de la médaille de 1839. Chavelski, Vozsoiédinénié..., 314-315. P. PiERLiNG, la Russie et le Saint-Siège, V, 67. Meysenburg à Melteviiich, 14 juin 1841, AE, Russia, Y, 1189.

avaient chassé les Basiliens. En décembre 1838, le tsarévitch Alexandre, faisant son tour d'Europe, se rendit à Rome et y séjourna un mois. Le pape -le traita avec toutes sortes d'égards et lui recommanda instamment d'appuyer au.près de l'empereur la cause des catholiques. Nicolas ne manqua pas de remercier Grégoire XVI des attentions délicates dont son fils avait été comblé ; il renouvela les promesses tant de fois exprimées, mais son langage donnait clairement à entendre qu'à ses yeux, en dehors des Latins, il n'y avait point de catholiques. Le pape le comprit ; aussi, dans sa réponse, mit-il, pour ainsi dire, les point sur les i : il lui fît observer que, dans ses États, il y avait, en grand nombre, soit des Latins, soit, des Grecs ou des fidèles de rite différent, mais tous étaient catholiques; la même foi jet la même communion les unissaient entre eux, sous l'autorité du Saint-Siège, et, à ce titre, ils avaient droit à la sollicitude particulière du Souverain Pontife. Mais, à Pétersbourg, on faisait la sourde oreille, et les déterminations qu'on y avait prises étaient irrévocables (1).

Pour les modifier, sur qui et sur quoi se serait-on appuyé? A peu près à la même époque, en Prusse, le catholicisme luttait contre les vexations d'un gouvernement aussi mal disposé que celui de Nicolas. Il y avait, dans l'Eglise rhénane, des prélats trop timides et des chanoines trop bien domestiqués. Mais derrière ce groupe de pasteurs complaisants à l'excès, il y avait les rangs serrés et compacts du peuple catholique,' jaloux de défendre sa religion et fidèle à se grouper autour d'un Gôrres, d'un Môhler et d'autres chefs, dont le cœur égalait la doctrine. Quand le roi de Prusse jetait Droste-Vischering en prison, on ne se contentait pas, en Prusse rhénane et en Westphalie, de prier pour l'archevêque persécuté, on brisait, à Cologne, les fenêtres des chanoines qui excusaient le gouvernement de l'avoir enlevé. Sans ce. peuple si attaché à sa foi, Grégoire XVI n'aurait rien pu faire, et le gouver-

(1) Meysenburg à Theiner, Pbg., 6 septembre 1841, AE, Russia, V, 1202. S. S. Tatistchev, Imp. Aleksandr II, I, 99-100. Nicolas à Grégoire XVI 25 février 1839, et réponse de Grégoire XVI, 6 avril, Esposizione corredcUa...^ nf's LUI et LIV, 90-92.

LA CATASTROPHE FjE 1839 223

nement prussien se serait moqué de ses notes et de ses brefs (1), En Russie Blanche et en Lithuanie, la situation était bien différente. Que pouvait le peuple uniate, presque en entier composé de serfs, sans fortune, sans instruction, sans influence, dispersé dans deux immenses provinces, rongé et miné par l'influence séductrice du peuple orthodoxe? L'épiscopat uni pouvait et valait moins encore; Rome savait qu'il lui échappait. Elle savait Bulhak incapable, Siémaszko vendu, Jaworowski décidé à ne se mêler en rien des intérêts de son Église. Quant aux évêcjues latins, ils tremblaient comme celui de Loutsk, Piwnicki, à la seule idée d'envoyer au Saint-Siège des renseignements authentiques : parfois ils n'osaient même pas décacheter les lettres qai, par une voie secrète, leur parvenaient de Rome ou de Vienne, et ils poussaient la ser- / vilité jusqu'à les remettre, non ouvertes, au gouverneur (^ de la province. L'action de Rome était donc isolée ; et sauver à elle seule les catholiques uniates, Rome ne le pouvait pas.

La nouvelle de la défection consommée à Polotsk le 12 février 1839 fut pour le pape et son entourage un coup extrêmement douloureux. Depuis longtemps, il est vrai, les affaires de l'Eglise unie en Russie causaient d'inces- /;^antes inquiétudes ; mais on n'imaginait pas c|ue la catas- '^trophe fût aussi prochaine. Un extrait du journal officiel de Prusse, envoyé de Munich en septembre, dissipa tous les doutes. En marge de cette pièce, Lambruschini note : « L'affaire est très grave. Il faut s'en occuper sérieusement et vite... (2). » Sous la plume du successeur de Bernetti, ce n'étaient pas de vaines paroles. Le nouveau secrétaire d'État était pour Grégoire XVI un ami de vieille date ; depuis longtemps, l'ancien moine camaldule et le barnabite

(1) G. GoYAu, L'Allemagne religieuse. Le catholicisme, II, chap. ii, l'affaire de Cologne.

(2) AE, Russia, V, 948-'

se connaissaient et s'estimaient ; ils avaient jadis travaillé ensemble aux mêmes affaires, du temps de Pie VII et de Consalvi. On a dit (1) que le grand homme eut Lambruschini pour secrétaire à Vienne : c'est une erreur ; Lambruschini n'assista pas au Congrès. Mais les occasions ne lui manquèrent pas de s'initier à la diplomatie, soit à Rome, soit à Paris pendant sa nonciature. Bernetti avait laissé une brillante réputation d'homme du monde. Lambruschini, avec sa science profonde de la théologie et du droit, sa grande piété et sa vie austère, fut un parfait homme d'Église. Énergique, défiant, franc parfois jusqu'à la rudesse, il fut impopulaire auprès des libéraux, autant que le pontife, dont il fut, pendant dix ans, le fidèle serviteur.

Dans le Consistoire du 22 novembre, Grégoire XVI prononça une allocution consacrée en entier aux événements de Russie. Aux évêques de la fin du seizième siècle, qui avaient abjuré le schisme et négocié l'union avec Rome, il opposa ceux qui venaient de la rompre, entraînant dans une nouvelle défection une grande partie du clergé et du peuple confiés à leurs soins. Il flétrit, comme ils le méritaientj ces pasteurs dégénérés et leur fit entendre, bien inutilement, un suprême avertissement. Il exprima ses inquiétudes pour ceux « qui avaient persévéré avec fermeté dans les liens de la communion catholique », prévoyant combien ils auraient à soulTrir pour leur constance dans « la sainte unité ».

Après cela, déclarait-il en terminant, nous ne pouvons dissimuler... que la cause de notre douleur sur la situation des affaires catholiques dans le vaste empire de Russie s'étend bien plus loin. Nous savons combien notre sainte religion y est depuis longtemps accablée d'angoisses. Nous n'avons pas certainement négligé d'appliquer tous les soins de notre sollicitude pastorale à les soulager, et nous n'épargnerons rien à l'avenir auprès du puissant Empereur, espérant encore que dans son équité et dans

(1) Realencyklopddie fur prot. Théologie und Kirche, XI (1902), 229; The Catholic Encyclopedia, VIII (1910), 760; M. Buchberger, Kirchliches Handlexikon, II (1912), 547.

LA CATASTKOPHE DE 1839 225

8Qn esprit élevé, il recevra avec bienveillance nos vœux et nos demandes (1).

Le « puissant empereur », au fond, n'était pas très rassuré sur l'attitude que prendrait le Saint-Siège. Il voulait bien tyranniser l'Église, mais il ne voulait pas rompre avec Rome. « On sent ici fort bien, écrivait le ministre de Prusse à son gouvernement, à combien de dangers et d'inconvénients pourrait donner lieu une brouillerie prolongée avec la Cour romaine. » Sous l'empire de cette inquiétude, et par crainte aussi du « qu'en dira-t-on » en Europe, on s'était bien gardé de lancer brusquement la nouvelle du fait accompli. Ce ne fut que lentement, par degrés, qu'on la laissa filtrer et se répandre dans le public. Les journaux russes publièrent un oukase du 12 mars, prescrivant que les deux sections du Synode, où se traitaient séparément les affaires orthodoxes et celles des y uniates, devaient dès le 1®^ avril se confondre en une seule. Mais sur tout le reste, pendant plusieurs mois, on garda officiellement le silence. C'est ce qui explique la date tardive de la protestation pontificale. Le gouvernement impérial n'en fut point surpris ; les dépêches du ministre Potemkine l'y avaient préparé, et on s'attendait à quelque éclat. Lorsque l'allocution parut, la censure eut soin de supprimer tous les numéros des journaux qui la publiaient (à l'exception de ceux qui étaient adressés au corps diplomatique), et pour en contre-balancer l'effet, on lança dans la presse une sorte de mémoire où l'on présentait dans le sens russe l'ensemble de l'affaire, de manière à produire à l'étranger une impression favorable. On ne se doutait peut-être pas, à Rome, qu'on avait touché le point sensible. Nicolas craignait extrêmement la publicité. S'il méprisait les journaux, il les redoutait plus encore. La publication à l'étranger des violences qui se commettaient en Russie lui donnait à réfléchir ainsi qu'à son entourage ; et le jour était proche où le Saint-Siège en ferait l'utile

(1) Alloc. Mulla quidem, 22 novembre 1839, Esposizione corredata..., n» LU, 87-90 ; Acla Gregorii XVI, II, 381-383.

expérience. Pour le moment, l'allocution pontificale parut modérée : à Pétersbourg « on « s'attendait à des sorties plus violentes» ; onyiut satisfait des ménagements que gardait le Saint-Père, en se bornant à mettre la défection des Uniates essentiellement et presque exclusivement à la charge de leurs évêques. Le pape n'avait pas voulu, assurément, pousser l'autocrate à bout et provoquer contre les Latins, déjà si menacés, une nouvelle série d'attentats. On se méprit sur le motif de cette réserve ; on se figura que le pape avait peur. Le jour de l'apostasie de Polotsk, l'empereur s'adressant au ministre de la police Benckendorfï, son confident intime, lui dit, paraît-il, en se frottant joyeusement les mains : « Voilà une bonne affaire terminée : maintenant, au tour des Latins ! » Avec un habile dosage de ruse et de violence, on arriverait aux mêmes fins, et d'un même coup, espérait-on, on en finirait avec le « polonisme » et le Dominus vohiscum. Ces calculs machiavéliques furent déjoués (1).

Sans perdre de temps, les nouveaux « convertis » de Polotsk, Siémaszko à leur tête, se mirent en campagne pour notifier à leur peuple le joyeux événement du 12 février 1839, et pour les entraîner dans l'apostasie. Philarète, métropolite de Kiev, Smaragde, d'autres dignitaires de l'Église officielle les aidèrent. Ce fut une marche triomphale, au son des cloches, à travers la Russie Blanche et la Lithuanie, une vraie campagne liturgique, où les apostats célébraient l'office divin avec une pompe extraordinaire. Tous les fonctionnaires civils étaient mobilisés pour leur prêter main forte et pour leur faire honneur ; le mandataire de Voherprokouror, Skripitsyne, donnait libre car-

(1) Rapport de Liebermann, 25 décembre 1839, dans Schiemann, Gesch. Russlands... Nikolaus I, III, 504-505. [d'HoRRERJ, Persécutions... de l'Église catholique en Russie, 68-69. Mgr Garibaldi à Lambruschini, Paris, 12 juin 1840, AE^ Russia, Boite 151.

rière à son zèle et veillait à tout. En général, le peuple fut plus docile, plus passif que le clergé. « Pour ces paysans, note assez justement Stcherbatov, la partie dogmatique de leur religion reste de nos jours encore obscure et vague. , Les rites seuls ont, à leurs yeux, une haute et véritable signification. » Pour mieux tromper ces pauvres gens, on évita de se montrer trop pointilleux : on ferma les yeux sur certaines particularités liturgiques, certains chants ; on dispensa les prêtres passés à l'orthodoxie de la barbe et des longs cheveux en usage parmi les popes, au grand regret du farouche Smaragde : l'usage du rasoir « priverait, afFirmait-il, l'Église orthodoxe d'un des arguments les plus persuasifs de sa vérité ». En dépit de ces précautions, il y eut des protestations qu'il fallut étouffer, des oppositions qu'il fallut réduire ; comme au temps de la grande Catherine, on fit marcher la troupe. Le 12 mars 1839, le 29® régiment de cosac{ues entra dans Vitebsk ; on le dispersa par sotnias dans les villages les plus dangereux. La peur du fouet dompta les paysans, mais ne fit de beaucoup que des orthodoxes mauvais teint. En 1842, on en trouvait des milliers qui demeuraient, en réalité, catholiques, refusaient de se confesser aux curés schismatiques et recevaient en cachette les sacrements des prêtres latins (1).

Le clergé uni se montra plus rebelle à la « grâce » de la conversion. Après tant de précautions savantes, d'efforts ingénieux et de séductions variées, beaucoup de prêtres séculiers et de moines basiliens restèrent fidèles à l'Église catholique jusqu'à la fin de leur vie. Les auteurs orthodoxes prétendent qu'on a exagéré leurs épreuves, et accusé à tort le gouvernement du tsar d'avoir exercé contre eux des rigueurs imaginaires ; ils nient notamment qu'on en ait envoyé en Sibérie. Comment contrôler le bien-fondé de ces dénégations? En tout cas, le sort de ceux qui persévérèrent dans la' foi ne fut humainement guère enviable. On les enferma dans divers couvents à l'intérieur de la

(1) Stcherbatov, Paskéviisch, V, 158. Chavelski, Vozsoédinénié..., surtout 332-346, 318-319, 352. Smaragde à Netchaev, 7/19 février 1835; ChavELSKi; 170 et supplément, 33-34.

Russie, spécialement à Koursk. Ils y subirent un régime de famine, rendu plus dur encore par la souffrance morale : beaucoup de ces prêtres, mariés et chargés d'enfants, laissaient leur famille à l'abandon et dans l'extrême misère. Il y en avait à Koursk une vingtaine ; ils s'obstinaient, mandait l'évêque Héliodore, à nommer le pape dans les ekténies et à refuser de prier pour le « Saint- Synode ». On séquestra de la sorte environ 160 de ces malheureux. Plus tard, surtout vers 1849, ils sortirent des couvents pour vivre dans des localités qu'on leur assigna, sous la surveillance de la police. Nombre d'entre eux furent dégradés et réduits à la condition laïque (1).

Il est curieux de le constater, le principal artisan de l'apostasie de '4839 trouva des opposants jusque dans sa propre famille. Le père de Siémaszko n'imita pas, comme on l'a dit, l'exemple de son fils ; au dire d'un protoiéréi, qui le connut personnellement et de près, il ne fut jamais orthodoxe que de nom. Le prélat lui écrivit plusieurs fois pour l'engager à faire comme lui ; il lui envoya de riches vêtements de prêtre orthodoxe ; il vint le visiter en 1846 et se montra coiffé du klobouk avec la barbe et les longs cheveux : ce fut peine perdue, le père ne changea pas sa foi. Jean Siémaszko, frère de l'apostat, prêtre uniate comme son père, eut toujours pour le schisme une aversion et une haine particulièrement violentes ; de son frère, il disait très souvent : « Le maudit ! il s'est damné lui-même et il a perdu le peuple ! » Un jour qu'il se trouvait chez le protopope, dont nous venons de citer le témoignage, celuici lui montra le portrait de son fameux frère : furieux, il le jeta par terre, brisant le cadre et le verre, et s'enfuit. Il mourut hors de l'orthodoxie, demandant d'être enseveli auprès de l'église catholique, et le clergé latin se mit en mesure d'accomplir sa dernière volonté ; mais les prêtres orthodoxes revendiquèrent ce cadavre et l'enterrèrent chez eux, à la satisfaction du métropolite qui, pour les récompenser, leur envoya de l'argent. La femme de Jean Siémaszko passa au rite latin, malgré les efforts de son

(1) Chavelski, 316-317, 347-349, 353-356, 369-375.

beau-frère, et ses restes reposèrent au cimetière catholique (1).

Le peu que nous avons dit de la manière dont la tolérance orthodoxe traita ceux qu'on appelait les « fanatiques de l'union » est emprunté aux panégyristes de l'acte du 12 février 1839 ; ce n'est qu'un minimum, et les aveux enregistrés n'en ont que plus de force. « Par malheur, observe l'un d'entre eux, notre clergé, non habitué à agir sur le peuple par la prédication et la persuasion, se mit à introduire l'union... par la voie purement officielle : au lieu d'agir par la doctrine, il employait les moyens extérieurs ; il s'en prenait d'emblée à des vétilles qui n'avaient aucune importance au point de vue religieux, mais auxquelles le peuple tenait en vertu de i'habitude et ne renonçait qu'avec peine... La police apparaissait partout comme \ le Deus ex machina, comme un médiateur souvent peu désintéressé et peu cérémonieux. » Justes représailles, disait-on, des violences que les Polonais avaient jadis mises en œuvre pour implanter l'Union dans le pays conquis par les armes. C'est une pauvre excuse de la part de ceux qui célèbrent comme une œuvre d'amour « le retour des Unis à l'Eglise orthodoxe », Il faut laisser à leur siècle les dragonnades et les injustices qui leur appartiennent ; au dix-neuvième siècle, l'axiome : Cujus regio, ejus religio, était mort ; Nicolas, ses évêques et ses policiers ont beau s'en réclamer, leur zèle convertisseur est un odieux anachronisme (2).

Le gouvernement russe eut un grand souci : celui de paralyser toute action du clergé latin sur les nouveaux adeptes de l'orthodoxie. Dans ce but, il interdit rigoureusement aux prêtres catholiques de s'occuper des exunis, d'entendre leurs confessions, de leur distribuer la communion. Défense de circuler, sans permission justifiée, hors de leurs paroisses, d'avoir à leur service des

(1) Prot. Alexandre Matskiévitch, O mitrop. Josifié Siémachkié, Kiepskaia Starina, VIII (1884), 338-339. La réfutation de Kiprianovitch, Jizn I. Siémachki, 547-559, quant au père de Siémaszko, n'est pas convaincante.

(2) V. la. Choulghine, lougo-zapadni Kraï..., Drevniaia i novaîa Rossiia, 1879, t. II, 112.

domestiques de la religion dominante, de parler en chaire contre le schisme, de se permettre la moindre polémique, de réfuter les arguments de la théologie officielle, qui, elle, pouvait s'étaler partout librement et impunément. Défense surtout d'entendre à confesse des inconnus, à moins que ces derniers ne fussent munis d'une attestation écrite et signée de leurs curés, qu'ils appartenaient réellement à la reHgion de RomiC. Cette mesure fut particulièrement douloureuse aux anciens unis demeurés fidèles. Profitant des fêtes, des pèlerinages, ils se perdaient dans la foule et pouvaient, sans risquer d'être reconnus et dénoncés, satisfaire leur dévotion et s'approcher des sacrements : cette dernière facilité leur fut pratiquement enlevée. Mgr Pawlowski, en qualité de président du Collège ecclésiastique, eut la faiblesse de signer et de promulguer cet oukase ; plus tard il s'efforça, mais en vain, de le faire adoucir. Beaucoup de prêtres n'osèrent plus venir en aide aux unis. Ceux-ci recouraient-ils à eux pour le baptême, la communion, les funérailles, trop souvent on leur répondait : « Tu n'es pas des nôtres ! » Malheur surtout au prêtre catholique qui enlevait à l'orthodoxie une de ses conquêtes : ce n'était pas un simple délit, c'était un crime, rigoureusement châtié, qu'aucune prescription ne devait couvrir. On sévissait aussi contre les propriétaires catholiques dont l'influence était jugée dangereuse pour ceux de leurs serfs que l'État venait d'inscrire dans la rehgion officielle.

Beaucoup de catholiques grecs, mettant comme de juste leur foi au-dessus de cérémonies ef d'usages vénérables qui leur étaient cependant bien chers, avaient pensé qu'on les laisserait en paix s'ils passaient au rite latin, et s'étaient fait inscrire sur les registres des paroisses latines. Leur espoir fut déçu. Ordre fut donné aux curés catholiques de chaque localité de présenter aux prêtres orthodoxes la liste de tous leurs paroissiens, et d'y ajouter la note des anciens Grecs-unis ou de ceux dont les parents, depuis 1798, avaient appartenu à ce rite. Suivant la filière ordinaire, le Collège ecclésiastique transmit l'ordre aux évêques, qui le promulguèrent aux doyens et aux curés. Ce fut nouveau sujet de grand embarras. Dans le diocèse

LA CATASTROPHE DE 1839 23f

de Loutsk, une partie du clergé présenta la liste des paroissiens, sans mentionner les anciens Grecs-unis ; d'autres s'abstinrent de toute démarche. Les prêtres orthodoxes, la loi en main, en exigèrent l'observation ; d'où réclamations, contestations, chicanes et procès sans fin, et surtout colère et désespoir de ceux qu'on réussissait à « convertir » malgré eux au culte officiel. Mgr Pawlowski réclama contre cette iniqviité ; il voulut au moins épargner aux membres du clergé catholique la douleur et la honte d'y coopérer en signalant eux-mêmes ceux qu'on voulait condamner à l'apostasie. Le ministre de l'Intérieur, Stroganov, réplic|ua d'abord, paraît-il, « que c'était une preuve de la confiance que le gouvernement accordait aux curés de l'Église catholique-romaine ». Le prélat, soit dit à son éloge, sans se décourager, revint à la charge, harcelant le monde officiel de ses réclamations, qu'on s'obstinait à laisser sans réponse. Enfin le 1^^/13 juin 1842, il obtint gain de cause. Mais les autorités ecclésiastiques orthodoxes ignorèrent longtemps cette décision qui les contrariait : elle jie leur fut confirmée officiellement qu'en 1850 (1).

Désormais pour les pays soumis à l'autorité du tsar, l'Église unie se trouvait réduite au seul diocèse de Chelm, dans le royaume de Pologne. Cet évêché comprenait les populations ruthènes habitant la contrée « au delà du Boug », le Zabougié, dans les diocèses latins de Lublin, de Podlachie et d'Augustov. Le pays de Chelm, attribué à l'Autriche au troisième partage de la Pologne, fut incorporé au royaume et passa, lors du Congrès de Vienne, soua le sceptre d'Alexandre. A la mort de l'évêque Ciéchanowski, Léon XII lui donna directement pour successeur Mgr Philippe Félicien Szumborski, nommé le 10 dé-

(1) Chavelski, 350, AE, Russia, Boite 151. Voir dans V Esposizione corredata..., n"' XLVI à L, 76-85. Siémaszko, Zapiski, III, col. 949.

cembre 1828. A cette occasion, sur les instances très pressantes du gouvernement russe, qui ne pouvait souffrir une juridiction étrangère, Chelm fut soustrait à l'autorité du métropolite grec-uni de Halicz-Lwow, et rattaché immédiatement au Saint-Siège. L'autorité de l'évêque de Chelm s'étendait sur tous les catholiques-grecs du royaume et sur l'église des Basiliens de Varsovie.

Comme on devait s'y attendre, après la révolution de 1831, on essaya d'imprimer aux Uniates de Pologne la direction qu'on faisait prendre à ceux de l'empire. Dans ce but, fut érigé à Varsovie, en avril 1834, un archevêché orthodoxe, dont le premier titulaire fut Antoine Rafalski. Élevé dans un séminaire uniate, ce fin limier, promu au rang d'archevêque en 1840, manœuvra de son mieux pour donner du lustre dans le royaume à l'Église officielle et attirer à elle les Grecs-unis, et dans une certaine mesure il y réussit. Dans une localité où il consacra une église de son culte, les Uniates et cinq de leurs prêtres vinrent assister à la cérémonie. Transmettant cette nouvelle au Synode, Antoine ajoutait cette observation : « Leurs dispositions en faveur de l'orthodoxie se manifestent aussi bien parmi les laïques que parmi le clergé ; il ne reste qu'à désirer que leurs autorités ecclésiastiques donnent l'exemple de la conversion. » Malheureusement pour l'orthodoxie, dit l'historien de Paskiévitch, Stcherbatov, le haut clergé grec-uni de cette époque avait été élevé dans l'esprit de l'intolérance romaine ; voilà pourquoi les unis de Pologne n'imitèrent pas l'exemple que leur donnaient ceux de Russie Blanche et de Lithuanie (1).

Paskiévitch eut cependant à cœur de leur faire entendre raison. Dans cette œuvre, son principal collaborateur fut le général Golovine, dont il avait découvert les talents et le savoir-faire au cours de la campagne de 1831 contre les Polonais. Jadis, à Pétersbourg, Golovine avait connu la prophétesse Tatarinova et fréquenté assidiament ses réunions où, par des procédés semblables à ceux des derviches

(1) Pelesz, Geschichle der Union, II, 703-712, 831-841. Stcherbatov, Paskévitsch, V, 88-89, 156-158.

tourneurs, on se procurait des visions et des extases. « Le mouvement giratoire, en épuisant le corps, contribuait, disait-il, au développement spirituel. » Lui-même, à ce qu'on affirme, s'était si bien entraîné, qu'il pouvait accomplir de suite 5 000 prostrations par terre. Il disait vénérer à l'égal d'une sainte cette étrange visionnaire. Tel est l'homme qui, sur l'ordre de Paskiévitch, entra en relations suivies avec le clergé uni et Mgr Szumborski, afin d'ouvrir leurs yeux à la lumière de l'orthodoxie.

Le premier soin de Golovine fut de tenter en Pologne la purification du rite grec, qui avait si bien réussi dans l'empire. En se réclamant du Concile de Florence et des bulles pontificales, on menait en apparence une campagne exclusivement liturgique contre les innovations soi-disant arbitraires et illégitimes du Concile de Zamosc. En réalité, on comptait « qu'avec le temps la majorité de la population distinguerait à peine la différence existant entre les cérémonies orthodoxes et celles des Grecs-unis ». L'Eglise de Chelm, sans agitation et sans bruit, tomberait bientôt, comme un fruit mûr, dans le giron de l'Église officielle. Nicolas encouragea l'entreprise avec chaleur : « Le premier pas vers un rapprochement entre nous et l'évêque des Grecs-unis, s'empressa-t-il de mander à Paskiévitch, me cause... une vive satisfaction. J'eusse désiré surtout qu'il se rapprochât de notre respectable évêque (Antoine de Varsovie). En Lithuanie, cette question avance rapidement et avec fermeté. J'espère que cet exemple influera sur les Polonais Grecs-unis (1). »

Mgr Szumborski était trop sincère catholique, trop étroitement dévoué au Saint-Siège et à l'union, pour répondre aux espérances impériales. Mais on le savait assez faible et irrésolu, on connaissait son grand âge, sa timidité craintive : ce n'était pas sans motifs que le gouvernement russe l'avait désigné, en 1828, au choix de Léon Xn. Il ne voyait pas que des modifications purement rituelles pussent compromettre en rien le dogme,

(1) Stcherbatov, Paskévilsch, V, 80-81, 90-91, Nicolas à Paskiévitch 19/31 mars 1835, ibid.

et il n'aurait pas répugné à entrer là-dessus dans la voie des concessions, Heureusement pour lui, il avait dans son haut clergé d'excellents conseillers, entre autres le doyen du chapitre de Chelm, Paul Szymanski. Leurs avis, qu'il eut la docilité de suivre, lui épargnèrent des faux-pas. Ainsi, quand Golovine, en 1836, l'invita à introduire chez lui le missel de Moscou, comme Siémaszko l'avait fait avec tant d'éclat en Lithuanie, Szumborski répondit par un refus. Cette décision et d'autres faits encore rendirent suspect l'évêque uniate. « Celui-ci témoigne à notre égard une franche malveillance, constatait Paskiévitch ; nous avons la preuve que dans certaines localités cent uniates ont passé au catholicisme, et l'évêque ne pouvait pas l'ignorer. » Ce prétendu passage au « catholicisme » était tout simplement un changement de rite : beaucoup d'unis, en Pologne, s'effrayaient à juste titre de la tournure que prenaient dans l'empire les affaires de leur Eglise, Les conversions violentes opérées par l'évêque Snjaragde jetaient la lumière sur les menées souterraines de Siémaszko et de ses acolytes. ' L'union était perdue, elle allait s'écrouler ; beaucoup, pour sauver leur foi, sacrifiaient leur rite et devenaient Latins ; l'évêque de Chelm laissait faire. Pour couper court à cet exode alarmant, le général Chipov, successeur de Golovine à la présidence de la commission des Cultes, se hâta d'inviter en 1838 Mgr Szumborski à rassurer son troupeau. Il cria à la calomnie, attesta la « tolérance » garantie par les lois accordées au royaume, invoqua les bulles pontificales interdisant la désertion du rite, et déclara que, loin de vouloir attaquer la liberté des consciences, le gouvernement voulait garantir les unis de toute influence étrangère et défendre en tout les intérêts de leur Église.

A toutes ces intrigues se retrouve encore mêlée l'action de Siémaszko. C'est à lui que Golovine demande en 1836 un exemplaire du missel de Moscou et des conseils afin de savoir comment s'y prendre pour l'implanter en Pologne. C'est vers lui qu'une vingtaine de prêtres unis de Chelm, sachant bien d'où viendraient les riches prébendes et les gros appointements, se tournaient en 1837 ; ils lui

demandaient secours contre leur propre évêque qui les persécutait, contre les latinisants qui couraient sus aux « suppôts de Siémaszko ». Il insista pour qu'on soumît le diocèse uniate du royaume au collège grec-uni de Pétersbourg, et signala les mesures qui devaient infailliblement le ramener à l'orthodoxie : charger de contributions les prêtres récalcitrants, et astreindre leurs enfants au service militaire : « Voilà, disait-il, une arme contre laquelle rien ne résiste. » Cette fois, sa peine fut perdue ; on n'entra pas dans ses vues, on n'en saisit pas la portée. Plus tard, vers 1840, le lieutenant de Pologne, au cours d'une visite, lui déclara qu'on pourrait accomplir la réunion, quand aurait éclaté la guerre avec la France. « Et voilà que jusqu'à ce jour, note-t-il tristement en 1861, rien ne s'est fait, et au lieu de 400 000 Uniates qu'il y avait en 1820 dans le royaume de, Pologne, il n'en reste plus que 220 000 ! Dieu veuille que ce petit reste des anciens orthodoxes de Galicie ne disparaisse rapidement, englouti par le latinisme ! » Il pouvait mourir tranquille : son digne émule, le Galicien Marcel Popiel, allait bientôt parachever l'œuvre d'apostasie (1).

L'empereur Nicolas ne la perdait pas de vue : les unis de Chelm et leur évêque l'intéressaient vivement, car c'est de ce côté qu'il attendait de l'aide pour avancer la russification du royaume. Lorsque Grégoire XVI flagella en 1839 les évêques coupables d'avoir honteusement égaré leur troupeau, le tsar redouta, entre autres conséquences, le contre-coup fâcheux de l'allocution dans le pays confié aux soins de Paskiévitch : « Je crains, lui mande-t-il, qu'elle ne retarde pour longtemps la réunion des Uniates de Pologne. Mais, s'empresse-t-il. d'ajouter, cela ne doit pas le moins du monde nous empêcher d'agir avec eux avec la même constante persévérance qui a conduit cette affaire en Russie à une si heureuse conclusion. Ecris-moi

(1) Mémoire de Szymanski à Szumborski, 1836, dans Ostatnie chwile Unii..,, supplément, V-LXVIII. Paskiévitch à Golovine, 22 janvier/3 février 1838, Stcherbatov, y, 135. Chipov à Szumborski, 12/24 mars 1838, Espos. corredata..., n° XXIX, 52. Siémaszko, Zapiski, I, 100, 111, 143, 741-742; II, 56-61.

ce que fait l'évêque de Chelm, et quel effet a produit sur lui et sur son clergé l'allocution du pape. » Trois semaines plus tard, le 3/15 janvier 1840, il revient sur ce sujet : « Avec ton gaillard, il n'y a rien à dire pour le moment, dit-il au maréchal à propos de Szumborski ; mais plus tard il serait bon de le faire venir ici (à Pétersbourg) ; ici, qu'il regarde, qu'il écoute, qu'il parle avec ses anciens camarades ; après cela, on pourra s'occuper d'eux... » L'idée lui sourit de plus en plus ; bientôt il ne se contente plus de suggérer, il ordonne : « Expédie-moi, si possible, l'évêque de Chelm ; déjà ce sera une bonne chose, si on réussit à le soustraire à l'influence de l'évêque de Podlachie et des Polonais ; ici nous en viendrons~-plus vite à bout. » Au mois de mai, passant par Varsovie, le tsar y trouva Szumborski et lui accorda une audience. Comme le bon vieillard, intimidé, tremblait en l'abordant, Nicolas lui tendit aimablement la main et le rassura : « N'ayez pas peur, lui dit-il; j'ai une conscience, moi aussi ; mon intention n'est pas de vous contraindre à l'union avec notre Église, je veux seulement que vous ne restiez pas privés des privilèges que Rome même vous a concédés, et que vous observiez exactement votre rite oriental. Par exemple, selon votre rite, devant l'autel il doit y avoir la porte impériale avec l'iconostase ; pourquoi n'en faites-vous pas mettre dans vos églises? — Sire, répliqua l'évêque, je sais bien qu'il nous est permis d'avoir l'iconostase, mais nos églises sont pauvres, et nous ne sommes pas en état de nous en procurer. — Eh bien, reprit le tsar, en le prenant au mot, c'est moi qui en ferai les frais. » Il pouvait, ajouta-t-il, « conserver ses rapports avec Rome, si cela lui convenait; mais que le rite grec fût aussi gâté et corrompu par le latinisme comme il l'était actuellement dans son diocèse, il ne le souffrirait jamais. Il lui ordonnait donc de se rendre à Pétersbourg, afm d'y apprendre le rite grec dans sa pureté » (1).

Il fallut s'exécutei^ Après avoir réglé l'administration de son diocèse pendant son absence et recommandé à son

(1) Nicolas à Paskiévitch, 14/26 décembre 1839, Rousski Arkh., 1910, I, 347 ; 3/15 janvier 1840, ibid., 349 ; 11/23 février, ibid., 350. Altieri à Lambruschini, 17 juillet et 9 août 1840, AE, Russia, Boîte 151.

chapitre la fidélité à l'union et l'obéissance au .pape, \ Mgr Szumborski se mit en route pour la capitale. Le doyen du chapitre de Chelrii et de la faculté de théologie de Varsovie, Paul Szymanski, l'accompagnait, ainsi que le recteur du séminaire diocésain, Jean Teraszkiewicz, et un employé civil de la chancellerie de Paskiévitch. Pendant six mois, l'évêque fut l'objet des attentions et des poli tesses officielles. On lui prodigua les flatteries, les conseils intéressés et les insinuations perfides, sans jamais lui dire clairement ce qu'on voulait de lui. Peut-être espérait-on qu'à force d'instances et d'ennuis, on l'amènerait à demander de lui-même le retour à l'orthodoxie. Les controverses ne lui furent pas épargnées. Chez le métropolite, présent lui aussi, il assista à une dispute en règle que le doyen Szymanski dut soutenir contre le recteur de l'académie orthodoxe. Celui-ci n'avait sans doute jamais rencontré un argumentateur de cette force ; le talent et l'érudition de son adversaire lui arrachèrent cette piteuse réponse : « Je n'ai pas lu cela, moi. » Indigné, le métropolite mit son recteur à la porte en lui criant : « Hors d'ici ! » L'évêque resta ferme, en dépit de tant d'importunités ; un jour même, excédé, il s'écria : « Vous pouvez faire de moi, si vous voulez, un Josaphat, mais je ne ferai jamais ce que ma conscience réprouve. » Selon d'autres, la réplique aurait été bien plus piquante : « Vous trouverez en moi un Josaphat, mais un Joseph, jamais ! » Opposition saisissante entre le martyr de l'union et Joseph Siémaszko, qui venait de la trahir.

Le bon prélat savait son diocèse en souffrance, et multipliait les instances pour y revenir. « Szumborski, écrivait Nicolas à Paskiévitch le 2/14 octobre, demande à retourner chez lui, sous divers prétextes, entre autres parce qu'il faut que le doyen, qui l'a accompagné, soit de retour à l'Académie ecclésiastique pour l'ouverture des cours. Je lui ai fait répondre là-dessus que le doyen peut partir tout de suite ; pour lui, qu'il attende encore, jusqu'à l'arrivée des évêques ex-uniates. Ce vieux, ajoute-t-il, est un très brave homme ; mais ce doyen, Szymanski, ce n'est pas un vaurien d'ecclésiastique, c'est une canaille de Polo-

nais ; c'est lui qui mène le vieux, le vieux le craint comme le feu ; aussi est -il utile de l'en éloigner, et pour cela le prétexte est fort bon. A la place du sufîragant décédé, il faut mettre un homme sûr et disposé à la réunion ; c'est une affaire importante pour l'avenir... » Enfin au bout de six mois, l'évêque fut autorisé à prendre congé de l'empereur et à quitter Pétersbourg. Avant son départ, l'empereur . le décora et lui fit cadeau d'une mitre précieuse et d'ornements pontificaux tels que les portaient les vladykas orthodoxes. Quant à Szymanski, son zèle, ses talents, son succès de dialecticien l'avaient classé parmi les suspects. Revenu à Varsovie pour reprendre à l'académie ecclésiastique l'enseignement de la théologie, il venait de donner sa première leçon, lorsqu'on lui remit un document officiel qui le privait de sa chaire et le mettait d'office à la retraite (1).

Mgr Szumborski trouva à son retour, dans une de ses paroisses, un prêtre orthodoxe en train d'y implanter l'Ëghse officielle. C'était l'œuvre des intrigues de l'archevêque Antoine, de Varsovie, appuyé par Siémaszko. Les paysans de Luchow, congruement travaillés, avaient présenté au lieutenant du royaume une pétition exprimant leur désir de passer à la religion de l'empereur. Vu leur indigence, ils solhcitaient que l'État leur construisît à ses frais une éghse, requête qu'on s'empressa de leur accorder. Deux autres paroisses, Babice et Gorny Potok, suivirent plus tard leur exemple. L'évêque de Chelm s'opposa, mais en vain, à ces défections ; il morigéna les jDrêtres douteux qui prêtaient l'oreille aux sollicitations de l'archevêque Antoine et entraient dans ses vues ; on le traita de persécuteur, d'intolérant et les vexations se mirent à l'assaillir. Entrer dans la voie des concessions et des ménagements lui parut de bonne guerre. S'il introduisait dans le rite les modifications qu'on lui avait tant de fois demandées, et qui lui paraissaient insignifiantes, la paix serait

(1) Ostatnie chwile Unii..., 14-17 ; Mgr Likowski, Dzieje Kosciola unickiego, 11,146-148. Altieri à Lambruschini,9 avril 18ki,AE,Minutario de Mgr Altieri ; Mémoire du P. Adam Czartoryski, AE, Russia, VI, 230, Nicolas à Paskiévitch, 2/14 octobre 1840, Roiisski Arkhiv, 1910» I, 355.

rétablie, espérait-il, et tout serait arrangé. Après avoir consulté quelques membres de son chapitre, et sans vouloir léser l'obéissance due au Saint-Siège, il autorisa, par une lettre pastorale du 14/26 août 1841, quelques changements dans la messe ou liturgie : le missel désormais resterait à droite de l'autel et ne serait plus transporté à gauche ; le prêtre bénirait avec la main en disant : « Paix à tous ! » comme les prêtres russes, et ainsi de suite. Mais le peuple, avouait plus tard le prélat, remarqua ces détails ; il y vit l'intention de renier l'union avec l'Église romaine : « ce fut un scandale ». « A cette nouvelle, je me mis à trembler, pensant au jugement de Dieu qui m'attendait. Revenant sur les ordres inconsidérés que j'avais donnés, je ramenai mon clergé aux anciens usages. » C'est ce qu'il fit en effet le I^'^/IS mars 1844, dans une nouvelle lettre pastorale. A cette humble et courageuse rétractation, l'intervention de Grégoire XVI ne fut sans doute pas étrangère. Déjà le pape, sachant la position critique de l'Église de Chelm, avait adressé en 1840 à son évêque un bref plein d'encouragements et de sages conseils. Informé des changements liturgiques si imprudemment consentis, il se hâta, le 23 février 1842, de lui en témoigner sa douloureuse surprise et l'invita paternellement à réparer son erreur. Le Saint-Père, on le voit, eut toute satisfaction (1). Pai contre, à Pétersbourg, on fronçait le sourcil. « Que fait notre évêque uniate? » demandait Nicolas. Paskiévitch n'en disait sans doute aucun bien, car bientôt le tsar répliquait : « Que l'évêque uni se raidisse, nous lui réglerons quand même son compte, mais plus tard. » Un an plus tard, en 1842, l'irritation s'accentue : « Il était temps pour l'évêque uni de revenir à la raison et de rester tranquille ; nous ne lui demandons que cela ; le reste viendra de soi, quand il en sera temps. » A Varsovie, la direction des cultes et son président, Popov, traitaient fort cavalièrement le pauvre évêque et, en pratique, le dessaisissaient à peu près de toute son administration. Il dressa

(1) Szumborski à Altieri, [1844], AE, Russia, Boîte 149. Mgr Likowski, Dzieje..., II, 148-152 ; Ostatnie chwile Unii..., 17-22.

en 1844, pour l'édification de Mgr Altieri, la longue liste des abus de pouvoir dont il était victime. Le moindre était la défense d'envoyer à ses curés des lettres pastorales, et l'exil ou la suppression du traitement en perspective pour la dernière qu'il avait écrite. « Ces persécutions et d'autres du même genre, gémit-il, détruisent la santé de l'évêque soussigné, lui enlèvent les forces morales et hâtent'sa mort. » Il prie le nonce de faire connaître au pape l'horreur de sa situation, et de lui obtenir sa protection et le pardon de ses faiblesses. « Enfin, concluait -il, je prie Votre Excellence de tenir soigneusement cachée notre correspondance ; si on venait à la découvrir, je ne suis pas sûr de conserver la direction de mon diocèse, ni même ma vie. Toute correspondance avec Rom^e est interdite aux évêques sous les peines les plus graves. » Sauf sans doute pour la vie, ces craintes n'étaient point exagérées. En dépit de tant de pronostics, l'Église grecque-unie de Chelm resta debout ; Szumborski mourut en paix en 1851, et Nicolas ne tarda pas à le suivre. Ce que le père avait fait à Polotsk en 1839, le fils le renouvellerait à Chelm en 1875 (1).

(1) Nicolas à Paskiévitch, 18/30 mars 1841, /îouss/ci Arkhiv., 1910, 1,482; 5/17 avril, i6id.; 26 mai/7 juin 1842, ibid., 488-489. Lettre de Szumborski à Altieri déjà citée.

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