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CHAPITRE VII

LA GUERRE À l'ÉGLISE LATINE (1840)

I. Dans l'empire : un prélat pusillanime, Mgr Pawlowski. — II. Dans le royaume : un évêque militant, Mgr Gutkowski. 1° Premières luttes. — III. 2° Un conflit de dix années. — IV. 3° L'évêque enlevé et déporté. Une menace de Grégoire XVI.

Un proverbe russe dit : « C'est par la tête que pourrit le poisson. » Cette formule familière résume assez bien la tactique suivie par le gouvernement du tsar Nicolas P'" dans sa lutte contre l'Eglise catholique : viser à la tête, séduire l'épiscopat et le haut clergé, et par lui, abattre le corps tout entier. Avec l'Eglise uniate, elle avait trop bien réussi. Pourquoi ne l'appliquerait-on pas à l'Eglise latine avec le même succès? Spoliée dans ses biens, paralysée dans son action, elle paraissait encore trop redoutable ; on n'aurait presque rien gagné contre elle, tant qu'on n'aurait pas eu en main l'épiscopat ; et pour l'avoir, il fallait y introduire des prélats douteux, ou même franchement mauvais ; et en écarter les évêques trop zélés. La manœuvre n'était pas nouvelle. Depuis longtemps les nominations épiscopales en Russie étaient extrêmement laborieuses, et plus d'une fois elles avaient failli susciter de graves conflits.

L'archevêque de Mohilev, Gaspar Cieciszewski, mourut à Loutsk le 16/28 avril 1831. Le gouvernement ne montra aucun empressement à lui donner un successeur. Il méditait une refonte des diocèses latins dans l'empire. Tant que ces projets ne seraient pas réalisés, les évêques n'étaient pas remplacés, et des administrateurs gouver-

naient tant bien que mal les diocèses. Vilna subissait ce régime depuis plus de vingt ans ; Mohilev allait le subir pendant dix ans. Le prélat Szczytt commença par s'acquitter de sa tâche avec un zèle peu fait pour le servir auprès du pouvoir civil. Il avait étudié à Rome et lutté jadis contre Siestrzencewicz : cela suffisait à le rendre suspect. Accusé d'avoir secrètement communiqué avec Rome, on l'envoya en exil à Saratov. Il y languit presque jusqu'à la fm de sa vie, alors que ses talents et ses vertus le destinaient aux plus hautes dignités. Un ancien Dominicain, Mgr Kamionko, lui succéda en 1833. Siestrzencewicz l'avait sécularisé et choisi pour son secrétaire et son favori. L'archevêque lui ouvrit la voie des honneurs : devenu évêque titulaire d'Abdère et sufîragant de Kiev, il siégea au Collège ecclésiastique. Le gouvernement ne le trouvait « ni bon ni mauvais ». C'est, semble-t-il, tout ce qu'on peut dire de son administration.

Or, en 1839, on apprit à Rome, par un journal allemand, que la vacance de Mohilev venait de cesser. La presse de Pétersbourg annonçait, en avril, qu'un oukase nommait, métropolitain Mgr Ignace Pawlowski, évêque titulaire de Mégare, sufîragant de Kaménets, et président du Collège ecclésiastique. L'empereur, disait le décret, « avait voulu par là témoigner à ce prélat sa singulière bienveillance, et sa satisfaction pour les longs et utiles services qu'il avait rendus ». Ces éloges officiels ne donnaient aucun lustre à ce personnage, qui n'en tirait ni de sa naissance, ni de ses talents. D'origine obscure, il avait consacré ses premières années à l'étude du droit. Une vocation tardive l'appela du barreau au sacerdoce. D'abord appliqué au ministère paroissial, il ne tarda pas à prendre rang dans l'administration, et en 1833 il remplaça Mgr Simon-Michel Giedroic à la présidence du Collège ecclésiastique (1).

A peine nommé, cet obscur fonctionnaire, inconnu jusqu'alors, fut ardemment discuté et combattu. Certains

(1) Une relation (non datée) cite la GazzeUa universale di Augusta, n» 128., 8 maggio (1839), AV 268 : 1841. Sur Mgr Pawlowski, cf. entre autres May senburg à Metternich, 2 juillet 1842, AE, Russia, VI, 150-151.

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crièrent au scandale, inculpèrent son caractère, sa probité, ses mœurs, et allèrent même jusqu'à l'accuser d'avoir tramé et dirigé tous les coups dont on avait accablé les couvents. Attaques injustes, contre lesquelles ceux qui le connaissaient personnellement eurent à cœur de le défendre. Ce n'était pas un homiTie d'un grand caractère ni d'une haute instruction ; il était timide et effacé, mais on le disait droit, d'une piété sincère, foncièrement catholique et véritablement humble de cœur. « Dans les circonstances actuelles, afTirmaient ses défenseurs, tout ce qu'il nous faut, c'est un homme qui sache dire non possum, et Pawlowski le saura sûrement. » Un fait assez significatif confirmait ces éloges. Après l'avoir nommé, l'empereur lui accorda une audience, où le nouvel élu lui présenta ses remerciements. On sait quelle importance attachait Nicolas aux moindres détails d'étiquette et d'uniformes. Il s'étonna beaucoup de ne pas voir paraître le prélat revêtu de la pourpre, comme c'était le privilège des archevêques de Mohilev. Mgr Pawlowski lui répondit qu'il n'avait pas le droit de se parer ainsi. « Comment ! répliqua l'empereur, mais je vous ai nommé à cette dignité, et vos prédécesseurs ont porté ce costume. — Sire, ils y étaient autorisés par le Saint-Siège, et je ne le suis pas. — Mais vous ne pouvez pas douter de votre confirmation. — Qui sait, Sire? Il est très possible que l'on ne me confirme pas : je suis le dernier dans l'Eglise et le Saint-Père ne me connaît pas du tout. » Un tel début autorisait à bien espérer de Pawlowski, et Mgr Campodonico, dont le témoignage lui était favorable, concluait philosophiquement : « Là où il n'y a pas de pain blanc, plutôt que de mourir de faim, il faut bien se contenter de pain bis (1). »

La décision à prendre était grave. Que deviendrait la religion catholique en Russie, si on la livrait à un ambitieux sans scrupules ou à un incapable? Il y fallait, pour la sauver de la ruine, un homme de cœur et de tête. On ne se hâta donc pas de répondre, lorsque le 10 juillet, la

(1) Campodonico à Lambruschini, Turin, 29 juin et 26 juillet 1839, AV 268 : 1841.

légation russe transmit, en l'accompagnant des recommandations impériales, la lettre où Pawlowski implorait l'institution canonique. Ce ne fut qu'après avoir hésité, consulté, réfléchi, que Grégoire XVI agréa, faute de mieux, la nomination de Pawlowski. Le 8 août, Lambruschini notifia à la légation cette réponse favorable et fit expédier l'ordre de procéder aux informations canoniques (1). L'affaire était donc en bonne voie, lorsqu'un mariage vint tout gâter.

Depuis plusieurs mois, la grande-duchesse Marie, fille aînée du tsar, était fiancée au duc Maximilien de Leuchtenberg, fils d'Eugène de Beauharnais. Elle était orthodoxe, et lui catholique : d'où empêchement à la licéité du mariage. Le recours au Saint-Siège, pour en obtenir la dispense, était de rigueur, et Rome, on le savait, poserait ses conditions, comme elle fait toujours en pareil cas : elle exigerait, notamment, la promesse que les enfants à naître de cette union seraient élevés dans la religion de leur père. Mais comment espérer que Nicolas donnerait asile au catholicisme au sein de sa famille, alors qu'il eût voulu l'effacer de son empire? Comment aurait-il permis à sa fille ce qu'il avait si rigoureusement défendu à tous ses sujets? Le conflit s'annonçait inévitable. De son côté, le duc ne pouvait, sans se disqualifier, éviter de recourir au Saint-Siège : faire un acte de mépris formel, c'était pour ainsi dire se classer au rang des apostats. Une démarche ambiguë, astucieuse, comme on en savait imaginer dans la chancellerie impériale, devait, croyait-on, sauver les apparences. Le 9 janvier, le duc de Leuchtenberg écrivait à Grégoire XVI pour lui faire part de son prochain mariage. Il y disait en termes chaleureux son attachement inébranlable à la religion catholique, au Saint-Siège et à la personne du Souverain Pontife. Sa fiancée, disait-il, « était unie avec nous dans la foi », mais il regrettait que, par l'effet d'un schisme déplorable, elle ne reconnût pas l'autorité du pape. Aussi, pour la tranquillité de sa cons-

(1) Pawlowski à Grégoire XVI, 20 avril/2 mai 1839, AE, Russia, V, 890; Krivtsov à Lambruschini, 10 juillet, AV 268 : 1841. Lambruschini à Krivtsov, 8 août.

cience, il sollicitait du Saint-Père l'abondance des indulgences apostoliques. C'était tout. Pas un mot de plus sur la dispense à solliciter ; silence complet sur les conditions auxquelles il eût fallu souscrire. Comme on pouvait s'y attendre, le Saint-Siège fit son devoir, et le duc n'eut point de dispense. Or, le 1^^/14 juillet 1839, après la célébration solennelle du mariage selon le rite orthodoxe, Mgr Pawlowski, sans se demander si le duc s'était mis en règle avec les lois de l'Église, sans exiger les promesses requises en pareil cas, donna lui-même aux deux époux la bénédiction nuptiale, dans une chambre du palais, en présence de la famille impériale et du ministre de Bavière. C'était un scandale ! Deux ans auparavant, dans cette même question des mariages mixtes, l'archevêque de. Cologne bravait tranquillement les ordres du roi de Prusse" plutôt que de contrevenir à ceux du Saint-Siège, et par son emprisonnement, il émancipait l'Église d'Allemagne. Le futur archevêque de Mohilev achetait son élévation par une honteuse complaisance, et l'on pouvait se demander quelle capitulation sa conscience refuserait de signer (1). Le fait était public. Les ambassadeurs en parlèrent dans leurs rapports, et Rome l'apprit sans retard. Grégoire XVI écrivit aussitôt à Pawlowski pour lui témoigner sa douleur. Il ne pouvait pas, lui, oublier les devoirs de sa charge et les prescriptions catégoriques du Concile de Trente sur le choix des évêques. Aussi éprouvait-il, en conscience, la plus grande difficulté à le promouvoir au siège de Mohilev. Si pourtant quelques raisons pouvaient expliquer et justifier sa conduite, il n'avait qu'à les faire valoir et à présenter sa défense : le pape condescendait volontiers à l'entendre. En transmettant le bref pontifical au chargé d'affaires Krivtsov, le cardinal Lambruschini lui notifia sans ambages la décision prise : tant que des preuves certaines n'auraient pas établi que Mgr Paw-

(1) Sur le mariage Leuchtenberg, Schiemann, Gesch ... Nikolaus I, III, 360. Domanda del principe di Leuthemberg (Leuchtenberg) riguardo al suo futuro matrimonio, scss. 196, 5 février 1839, AE, Rapporti, t. XVII, 516- 518. KoRFF, Dnevnik, dans Rousskaïa Star., CXVIII (1904), 546, Allieri à LambruBchini, 8 août 1839, AV 268 : 1841.

lowski était innocent de la faute dont on l'accusait, l'affaire de sa promotion à l'archevêché de Mohilev resterait suspendue. Vers la même époque, les tribunaux romains reçurent des suppliques, signées de Pawlowski, où le prélat se donnait le titre d' « archevêque nommé de Mohilev et administrateur du même diocèse ». La loi canonique interdit expressément, sous les peines les plus graves, à quiconque vient d'être élu ou nommé évêque, de prendre en main, sous aucun prétexte, l'administration spirituelle ou temporelle de son diocèse, tant que le Saint- Siège n'a pas confirmé son élection ou sa nomination. Une lettre sévère de Lambruschini vint rappeler à Mgr Pawlowski ce qu'il semblait oublier.

Ni le bref du pape, ni la lettre du secrétaire d'Etat ne parvinrent au candidat évincé. En les retenant, la chancellerie russe voulut lui épargner des scrupules qu'elle jugeait dangereux. Les bulles d'institution ne furent pas expédiées, et cette situation fausse dura près de deux ans, laissant Nicolas et ses ministres plus embarrassés qu'ils n'auraient voulu le laisser croire. « ...On craint même encore, notait le ministre de Prusse, la possibilité d'une protestation ou d'une autre mesure semblable au sujet du mariage de Mgr le duc de Leuchtenberg et de sa promesse de faire élever ses enfants dans la religion grecque (1). »

Interdire à un prélat courtisan l'accès d'une dignité dont il paraissait indigne, c'était une tâche ingrate. Mais il était beaucoup plus difficile encore de défendre contre d'injustes attaques un évêque sans reproche et surtout sans peur. Ce fut le cas pour l'évêque de Podlachie. Ruses, calomnies, intimidation, menaces, pendant dix ans le

(1) Grégoire XVI à Pawlowski, 3 septembre 1839, AE, Russia, V, 892- 893. Lambruschini à Krivtsov, 2 septembre, ibid., 894-895 ; à Pawlowski, 14 septembre, ibid., 896. Rapport de Liebermann, 13/25 septembre 1839j dans ScHiEMANN, Gesch... Nikolaus I, III, 505.

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gouvernement russe mit tout en œuvre contre lui ; ce fut inutile. L'évêque, inflexible, ne démordit pas de ses droits et tint tête à l'orage avec l'intrépidité un peu rude d'un vieux soldat : pour en venir à bout, il fallut la violence.

Entré jeune dans l'ordre de saint Dominique, Marcel Gutkowski n'avait pas porté les armes ; mais à peine ordonné prêtre, il avait quitté la robe blanche pour revêtir la soutane d'aumônier militaire. En cette qualité, il avait fait la plupart des campagnes de l'empire, parcouru l'Allemagne, la France, l'Espagne, la Russie jusqu'à Moscou, 8ui\'i les soldats polonais sur tous les champs de bataille où l'aigle blanc de Pologne avait plané de conserve avec les aigles de Napoléon. Prisonnier des Russes en 1812, plus tard ami et protégé du grand-duc Constantin, il bénit le mariage du vice-roi avec Jeanne Grudzinska, princesse de Lowicz, polonaise et catholique. Grâce aux recommandations de Constantin, Léon XII le préconisa en 1826 évêque de Janow ou de Podlachie et cet ancien aumônier de la grande armée se mit à réformer son diocèse et à sabrer avec vigueur les abus qui s'étaient glissés dans les rangs de son clergé. Il n'y alla pas de main-morte et il y eut des murmures ; mais, prêchant d'exemple par sa vie austère, tout entière consacrée aux devoirs de sa charge, il triompha de toutes les oppositions et conquit l'estime et l'affection de ses prêtres et de son troupeau (1).

Comment un homme qui, pendant tant d'années, avait respiré la poudre et vu tant de batailles, resta-t-il en dehors de la révolution polonaise? Il est certain que Mgr Gutkowski n'y prit aucune part. Sénateur du royaume, il fut un des rares membres de la Diète qui refusèrent, en décembre 1830, de signer le manifeste des révoltés. Pendant la durée des hostilités, on ne le vit jamais à Varsovie : retiré dans son évêché, il n'exerça aucune influence sur les événements, ne se mêla point à la politique et passa pour mauvais patriote, alors que d'autres, comme l'évêque de Cracovie, savouraient les

(1) Sur Mgr Gutkowski : Encyklopedyja powszechna, XI (1862), 56-58 ; P. J. K. Podlasiak, Janow biskupi czyli Podlaski, 113-216.

douceurs de la popularité. Mais ce prélat, qui n'avait qu'une passion, le zèle des âmes, ne pouvait pas, on le conçoit, tolérer sans mot dire l'avalanche de mesures vexatoires et de lois iniques dont la Russie victorieuse voulut accabler l'Eglise catholique du royaume. Les subir, il le fallait bien ; les approuver et favoriser leur application, c'était trop lui demander. La guerre ne l'effrayait pas : Paskiévitch et ses fonctionnaires la lui déclarèrent dès les premiers jours.

Voilà à peu près trois ans que je lutte contre son obstination, écrivait en 1834 le Prince-Lieutenant au Comte Tchernytchev, et déjà dans mon dernier voyage, j'en avais entretenu Sa Majesté. Vous avez su tous les griefs qu'il nous avait donnés antérieurement ; il vient d'ajouter la publication d'un mandement dans lequel il établit qu'il ne reconnaît au-dessus de lui aucun pouvoir sur la terre. Il voudrait ainsi faire revivre les maximes des xiv® et XV® siècles, et le clergé ne demanderait pas mieux que de nous les opposer pour se soustraire à notre influence, à nous qu'il traite déjà de schismatiques. Veuillez, mon cher Comte, me faire connaître les ordres de Sa Majesté sous ce rapport (1).

Quelles furent les résolutions de l'empereur, nous l'ignorons ; mais les plaintes et les dénonciations officielles ne tardèrent pas à se faire entendre à Rome.

Le 18 octobre 1834, le ministre Gouriev résuma en une note confidentielle les jérémiades venues de Varsovie et de Pétersbourg. « Depuis le rétablissement de l'ordre légal dans le royaume de Pologne, disait-il au cardinal Bernetti, l'abbé Gutkowski, évêque de Podlachie, n'a cessé de manifester un esprit d'opposition et de résistance au gouvernement de l'empereur, qui ne tend à rien moins qu'à jeter le trouble dans son diocèse et à y entretenir une irritation aussi préjudiciable aux intérêts du Saint- Siège qu'au maintien de l'ordre et de la tranquillité. » A la conduite et aux actes du prélat, « empreints d'un caractère d'inimitié et d'insubordination », on opposait avec

(1) Paskiévitch à Tchernytchev, 18/30 juin 1834, dans Sbornik, CXXIII,

complaisance la « longanimité à toute épreuve » du gouvernement impérial qui, pendant trois ans, avait usé envers lui des plus grands ménagements, et qui n'avait servi qu'à le confirmer dans sa résistance. L'empereur s'était donc vu dans la « pénible obligation » d'en venir aux mesures de rigueur et d'ordonner en conséquence la suppression de son traitement. Le Saint-Père, était donc invité à faire usage de son influence sur l'évêque de Podlachie pour le ramener à des sentiments « plus en harmonie avec son saint ministère » et détourner de lui « les mesures dont il était menacé », si, malgré ces avertissements, il persistait dans les mêmes dispositions et « se refusait obstinément à rentrer dans la voie de la soumission ». Une déclaration de principes accompagnait cette insinuation :

Il n'entre nullement dans les intentions du gouvernement impérial de gêner en rien les évêques dans les limites de leurs devoirs et de l'influence salutaire qu'ils sont appelés à exercer : ce qu'il se croit en devoir d'exiger d'eux, en retour de la protection dont ils jouissent et des principes de tolérance si généreusement pratiqués en Russie, c'est, conformément à leur vocation, de donner les premiers l'exemple de la soumission et de leurs soins à prévenir tout ce qui pourrait compromettre la paix intérieure et le repos des consciences (1).

On savait à quoi s'en tenir à Rome sur la manière dont la bureaucratie russe comprenait les devoirs des évêques et le degré de tolérance qu'elle leur accordait. Au lieu de tant de considérations générales, que n'apportaiton contre Mgr Gutkowski des accusations précises? On n'en spécifiait qu'une, autour de laquelle on menait grand bruit. En 1831, le prêtre Siarczynski avait publié une traduction ou adaptation polonaise d'un livre composé par un prêtre bavarois, Hermann Schmitt, et intitulé : Conformité et différence entre V Eglise orientale et occidentale, ou projet d'union de VEglise grecque a<^>ec VEglise romaine. A en juger par l'édition allemande, ce livre est irréprochable ; c'est moins une œuvre de polémique

(1) Gouriev à Bernetti, 18 octobre 1834 AV 268 : 1834.

qu'une exposition claire et calme ; le ton est courtois ; aucune acrimonie, accusant un zèle mal entendu ou un fanatisme intolérant. L'auteur regrettait, dans sa préface, qu'Alexandre de Stourdza se fût uniquement arrêté à ce qui divisait les deux Églises : lui-même avait voulu insister surtout sur ce qui les unissait. Or, depuis longtemps déjà, le gouvernement du tsar avait décidé de détruire l'Église grecque-unie. Cet appel à l'union, lancé en Pologne, en pleine révolution, lui parut intolérable. Il le déclara rempli de « doctrines fausses et d'insinuations haineuses » ; il y nota « des propositions qui insultaient à l'autorité et à la dignité des monarques de Russie ». La saisie de l'ouvrage fut ordonnée, et les ecclésiastiques reçurent l'injonction de déposer entre les mains du gouvernement les exemplaires dont ils étaient possesseurs. Mgr Gutkowski s'opposa résolument à ces injustes rigueurs ; il prit la défense du livre et persista dans son attitude en dépit de tous les efforts. Paskiévitch en personne essaya de l'amener à ses vues, il lui montra les passages qu'on jugeait offensants pour la majesté du tsar ; on y disait notamment « que la bénédiction du ciel n'était point accordée à ces souverains qui, pour les péchés de la nation, régnaient moins longtemps que les autres princes chrétiens ». L'évêque se contenta de répondre que c'était là de l'histoire, et que l'histoire ne pouvait pas être changée (1).

La réclamation de Gouriev eut-elle quelque suite? Il ne le semble pas. Mgr Gutkowski était connu et aimé à Rome : on appréciait trop son zèle, sa droiture et son intrépide fermeté pour faire facilement état d'accusations dont on ne pouvait vérifier la portée. Deux ans plus tard, les attaques reprirent avec plus de violence. Pendant les absences prolongées des ministres Gouriev et Potemkine, le secrétaire Krivtsov gérait la légation de Russie en qualité de chargé d'affaires. Le style et les procédés de cet obscur diplomate ne préviennent pas en sa faveur : il règne dans ses notes un ton doucereux et une onction

(1) Sur le livre de Schmitt, voir la Bibliographie. Sur l'édit. polonaise, P. J. K., Janow biskupi..., 139-141. Annexe à la note Gouriev, AV 268 : 1834.

pateline qui en soulignent la fausseté. C'est à lui qu'échut, en octobre 1836, la mission de tenter contre l'évêque de Podlachie un nouvel assaut. Il affirma au cardinal Lambruschini que Mgr Gutkowski entretenait secrètement des relations avec des émigrés polonais, qu'il favorisait des plans de révolte et encourageait des traîtres, bref, qu'il se conduisait en félon. Mais où donc étaient les preuves d'une accusation si peu en accord avec le passé d'un homme dont la manière d'agir, en des circonstances tragiques, avait défié tous les soupçons? Des preuves ! à ce mot, Krivtsov se rebiffait. N'avait-il pas les communications de son gouvernement et la parole même de son auguste maître? Le seul fait de demander des preuves était pour le tsar une injure. Krivtsov se retira, en laissant à la Curie un mémoire qu'il transformerait, disait-il, en une note formelle. Malgré les bonnes intentions et la généreuse clémence de l'empereur, malgré les paternelles admonestations du pape lui-même, tous les évêques de Pologne, à en croire le réquisitoire, avaient persisté dans « leur égarement », et parmi eux se distinguait « principalement » l'évêque de Podlachie. « Plus prudent, mais non moins hostile que l'évêque de Cracovie, il continue à entretenir en secret la déplorable agitation des esprits par sa conduite irréfléchie et par son opposition systématique au gouvernement. » On en prenait à témoin « les saints canons, l'autorité des Pères, les règles de l'Eglise, les intentions itérativement manifestées par le Saint-Père » : tout cet imposant ensemble réprouvait et condamnait « explicitement » le principe qui servait de base à la conduite de l'évêque de Podlachie. Que restait-il donc à faire? Tout simplement le mettre à la porte de son diocèse. « Il est de toute urgence, dans l'intérêt véritable de la religion et du sacerdoce, d'aviser à un moyen quelconque pour éloigner l'évêque de Podlachie d'une sphère d'activité qui ne saurait manquer d'entraîner pour lui des conséquences regrettables, s'il persiste à donner au gouvernement de justes motifs de mécontentement. » Un oukase avait, deux ans plus tôt, dépossédé Mgr Skorkowski de son siège de Cracovie ; on espérait cette fois que le pape

^l^î:^,fe.^^rP^in M^ Gutkawski : on lui en laisserait avec joie tout l'odieux, sinon tout le mérite. Dans sa conversation avec Lambruschini, Krivtsov donna clairement à entendre que dans sa note il en formulerait expressément la demande (1).

L'affaire prenait une tournure inquiétante. Une demande formelle de destitution, faite dans les formes officielles, était autrement grave que toutes les menaces proférées en tête-à-tête au courant d'une conversation, et le gouvernement croirait dès lors son honneur engagé à arracher à Rome le sacrifice d'un prélat qu'elle avait tout lieu de croire innocent. On promit à Krivtsov de donner un sérieux avertissement à Mgr Gutkowski, et il consentit en retour à surseoir à toute autre démarche. Par la voie officielle, Grégoire XVI adressa, le 13 novembre 1836, un bref où il le prévenait de la plainte portée contre lui. On n'attaquait pas l'exercice de son ministère pastoral, mais on l'accusait de favoriser la révolte et la trahison : imputation qui paraissait d'abord invraisemblable, vu le passé irréprochable du prélat, vu les enseignemients si précis, exprimés avec tant d'insistance par le pape lui-même, dans sa lettre de 1832 à l'épiscopat de Pologne.

Mais, disait le Saint-Père, les rapports qu'on nous a faits avaient tant d'autorité que — nous l'avons bien compris — nous ne pouvions pas les passer sous silence. Le souci de votre propre bien et de celui de l'Église confiée à vos soins nous ont fait un devoir de vous prévenir à temps. Grâce à votre rare prudence, vous éviterez désormais de donner prise au plus léger soupçon, et vous préviendrez ainsi les malheurs que provoquerait l'opinion défavorable qu'on formerait de vous ; ils nous feraient d'autant plus cruellement souffrir nous-même, que votre ministère sacré se trouverait avili, et il nous serait impossible d'y porter remède (2).

Ce langage ne manquait pas de sévérité, et l'évêque en souffrit, mais il s'indigna surtout de se voir bassement

(1) Krivtsov à Lambruschini (oct. 1836), AE, P. V., n° 30, et sess. 206, relation, dans Rapporti, XVIII {Stampa, 1-21).

(2) Relalion citée. Grégoire XVI à Gutkowski, 15 novembre 1836. AE, P. V., no 28.

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calomnié auprès d'un chef vénéré, dont les directions et les désirs avaient toujours réglé sa conduite. Lui que ses compatriotes, en 1831, déclaraient vendu au gouvernement, il se voyait dénoncé comme traître par un pouvoir à qui il lui avait coûté si cher de rester fidèle ! Il repoussait cette accusation infamante : il aimait mieux « tout souffrir, même la mort, plutôt que de suivre ou de favoriser en rien les fils de Bélial )). C'est ce qu'il déclara à Grégoire XVI avec une loyale franchise. Tous les fauteurs de la révolte, ecclésiastiques ou séculiers, sur le moindre soupçon, on les avait emprisonnés ou bannis : pourquoi lui aurait-on fait un meilleur sort, s'il avait commis la même faute? Ce que le gouvernement de Pétersbourg ne disait pas, et recommandait à Krivtsov de passer prudemment sous silence, l'ancien aumônier de l'empire le déclara tout net, en homme qui ne sait pas biaiser. Il fallait qu'on sût à quel prix un évêque polonais pouvait éviter d'être dénoncé comme traître.

Mgr Gutkowski avait d'abord, contre la volonté expresse du gouvernement, interdit à son clergé de bénir, sans dispense du Saint-Siège, des mariages mixtes ou d'y prêter assistance : d'où grande irritation contre le prélat, accusé de pousser au mépris de la loi.

Puis venait l'affaire du livre concernant la concorde des deux Églises. Les évêques avaient ordre d'en retirer les exemplaires des mains du clergé et de les remettre à l'administration, qui les destinait au feu. L'évêque de Podlachie estima cette injonction injuste, et n'en fit aucun cas.

Un prêtre de son diocèse était en guerre avec un pope schismatique. L'évêque fut sommé de lui enlever sa paroisse. La loi canonique prescrit des formes à observer, une enquête, un jugement régulier ; le prélat entendit s'y conformer et observer la justice. De fait, le prêtre, reconnu dans son tort, fut puni d'un mois de retraite. Le gouvernement n'en sut aucun gré à Mgr Gutkowski, et ne vit en lui que le plus rétif des fonctionnaires.

La Commission des Cultes avait défendu au clergé catholique d'administrer les sacrements aux orthodoxes. « Et moi, dit l'évêque, j'ai ordonné à mes prêtres de

passer outre à cette défense, de baptiser indistinctement tous les enfants en danger de mort, et de ne pas refuser les sacrements à quiconque revient à la religion catholique. Voilà ce qui me fait accuser de révolte. »

On lui reprochait encore d'être le seul, dans le royaume, à s'ériger en défenseur des lois de la religion catholique.

A cela, observe-t-il, j'ai répliqué, avec modération, ce qu'il convenait. On a insisté, avec des menaces, en me sommant de réparer ce qu'on appelait mes grandes fautes. Je me suis contenté de dire tranquillement : Si ce sont là des crimes, je les confesse volontiers, et je n'ai pas à les retirer ; je suis prêt pour cela à courir tous les dangers ; je ne vaux pas mieux que les Pères de l'Église, saint Athanase, saint Hilaire, et les autres, à qui on reprochait des crimes semblables.

On lui reprochait enfin de rester chez lui aux jours de fêtes de palais, c'est-à-dire aux nombreux anniversaires de l'empereur et de la famille impériale. Agé et malade, il ne quittait pas sa résidence et ne se rendait pas au cheflieu de la province, distant de cinq milles d'Allemagne, pour y pontifier solennellement. De plus les journaux de l'étranger avaient publié certaines de ses réponses aux fonctionnaires qui le traquaient. A l'insu du prélat, ces documents étalaient au grand jour la tolérance qui se pratiquait en Russie, et l'administration impériale maudissait une publicité dont elle n'avait point sujet de tirer vanité.

Tels étaient les « crimes » de Mgr Gutkowski. Voilà pourquoi on lui prodiguait les avanies et on lui avait confisqué son traitement. Depuis trente mois, il vivait des aumônes que les fidèles lui remettaient, tout en se cachant pour ne pas s'attirer des misères. Il avait en vain cherché à résoudre à l'amiable toutes ces difficultés : ses écrits restaient sans réponse, ou bien on lui offrait la paix à la pointe de l'épée, à des conditions qui eussent outragé sa conscience et scandalisé les catholiques. Il pouvait se rendre devant le pape le témoignage qu'il s'était rendu dans sa lettre au général Golovine, sous-ordre de Paskiévitch :

...Ma conduite épiscopale, tant antérieure qu'actuelle, n a mérité nullement la disgrâce qui m'atteint, et celle dont on me

menace encore. Toutefois, tout ce qui m'arriverait de fâcheux de la part du gouvernement, étant depuis longtemps prévu par moi, ne m'effraie nullement ; j'espère au contraire supporter avec résignation toute espèce de persécution, plutôt que de dévier de la ligne de mes devoirs de pasteur de l'Église et du chemin qui m'est tracé par ma religion et ma conscience (1).

Plusieurs mois se passèrent après l'expédition du bref sans qu'aucune communication ne vînt ni de l'évêque, ni de la légation. Vers le milieu de juin 1837, un jeune noble polonais, jouissant de toute la confiance de Mgr Gutkowski, apporta sa lettre, datée du 9 mars, et la remit à Grégoire XVI en personne. Le pape en fut douloureusement ému et ne garda plus aucun doute sur l'inanité des accusations dont la légation russe accablait le vaillant prélat. Il eut à cœur de le consoler sans retard. Le 21 juin, dans un nouveau bref, le pape prit acte, avec grande satisfaction, de ses déclarations de fidélité au pouvoir établi, formulées en termes si francs et si énergiques. « Restez, nous le voulons, dans la joie et dans la paix ; appuyé sur le témoignage de votre bonne conscience, éloignez tout chagrin et toute angoisse. Continuez, Vénérable Frère, à exercer votre ministère avec une simplicité et une prudence angéliques ; abandonnez tous vos soucis à Celui qui vous console dans toutes vos épreuves. » Le jeune homme par qui l'évêque avait fait parvenir sa justification eut mission de lui apporter ce témoignage éclatant de l'estime du pape et de l'entière approbation qu'il donnait à sa conduite (2).

De son côté, le gouvernement russe, à qui cette correspondance secrète demeurait cachée, poussait Mgr Gutkowski à répondre au bref pontifical du 15 décembre 1836. L'évêque s'exécuta avec un beau mépris des intrigues et des ménagements. Il adressa au pape, le 21 juin, par la

(1) Gutkowski à Grégoire XVI, 9 mars et 21 juin 1837, AE., PV., n" 28, Gutkovski à Paskiévitch, 10 juin 1835, Journal historique et littéraire de lAé^ef II (1835-1836), 548-549.

(2) Relation citée. Comparer le récit de Zamoyski, dans Lescœur, l'Église catholique en Pologne, l, 212-213. Il y a des divergences. Grégoire XVI à Gutkowski, 21 juin 1837, AE., PV., n» 34.

voie officielle, une communication identique à sa lettre confidentielle du 9 mars, se contentant d'insister plus encore sur un point, celui des mariages mixtes. Le pli fut remis décacheté, c'était la règle, et la chancellerie impériale put en prendre connaissance à son aise. Presque aussitôt Krivtsov eut l'ordre de renouveler ses attaques. Sortant cette fois des généralités, il précisa des griefs. Il les avait évidemment copiés dans la lettre de Gutkowski, mais en les travertissant, il y avait ajouté quelques calomnies de son cru.

L'imputation d'intelligences criminelles avec les ennemis de la Russie était formellement maintenue.

Outre l'opposition systématique que l'évêque Gutkowski poursuit ouvertement, et qui se manifeste dans toutes ses actions contre le Gouvernement Impérial, ce dernier possède des données positives de ses coupables intelligences avec les réfugiés, qui conspirent dans les autres pays le renversement de l'ordre établi, et dô son peu de scrupule à employer tous les moyens en son pouvoir pour entretenir l'agitation dans les esprits et se constituer le champion d'une cause réprouvée par toutes les personnes bien pensantes et que dans son aveuglement il confond avec celle des révolutionnaires.

On l'accusait de négliger ses devoirs épiscopaux : « Malgré les dehors d'un zèle ardent pour sa religion, dont il cherche à couvrir ses trames coupables, l'évêque Gutkowski ne remplit même pas les devoirs de sa charge, et jusqu'à présent il n'a pas encore fait une seule fois l'inspection de son diocèse. » Étrange reproche de la part d'un pouvoir qui voyait de fort mauvais œil les visites pastorales et ne tarda pas à les interdire. L'évêque les eût-il entreprises, on aurait affirmé qu'il voulait mettre le feu aux quatre coins de la province. On alla enfin jusqu'à le salir d'une accusation infamante : « Affichant la pauvreté et se couvrant du manteau de l'humilité chrétienne, il n'a pas eu peur de s'approprier des sommes appartenant au chapitre et il n'a pas craint de détourner même des dotations ecclésiastiques. »

Pour finir d'écraser l'évêque, on établissait un parai-

lèle entre l'injuste réputation de tyrannie qu'il faisait au tsar, et les bienfaits dont on assurait que l'Église était comblée. Gutkowski s'acharne, « avec une insigne mauvaise foi », à répandre à l'intérieur comme au dehors du pays « les assertions les plus fausses et les plus calomnieuses sur les desseins qu'il prête à son auguste Souverain relativement au sort de l'Eglise catholique ». Cette pensée indigne Krivtsov, et le vertueux fonctionnaire épanche à la fois sa bile et son zèle dans les pompeuses périodes d'une apologie dithyrambique.

[L'évêque] feint d'oublier que le Gouvernement se plaît à environner d'égards et de vénération le clergé latin, tant qu'il ne sort pas des bornes que lui imposent les devoirs de sa sainte vocation ; il feint d'ignorer tout ce que le Gouvernement Impérial, et surtout dans les derniers temps, a fait dans sa sollicitude constante pour la prospérité de l'Eglise latine ; mais ici les nominations aux sièges vacants des évêchés, l'établissement d'une Académie Ecclésiastique, la restauration de la cathédrale de Varsovie, la fondation de nouveaux temples, les subventions considérables accordées au clergé et au culte, et tant d'autres preuves irrécusables parlent plas haut que les calomnies qu'on cherche à répandre, et ces faits doivent confondre tous ceux qui, comme l'évêque Gutkowski, n'hésitent point à recourir aux insinuations perfides et aux artifices mensongers dont ils remplissent les feuilles libérales de France et de Belgique, afin de réussir dans leurs coupables projets, en trompant la foi publique et se moquant de sa crédulité (1).

La conclusion était qu'il fallait courir sus au prélat révolutionnaire. Au dire du gouvernement russe, l'évêque de Podlachie était un séditieux, un fanatique, un véritable enragé, qu'il fallait, sans plus hésiter, mettre hors d'état de nuire. « Il est impossible que l'évêque Gutkowski puisse désormais rester en place sans les plus graves inconvénients pour l'Eglise elle-même et pour l'administration civile du pays. » On rappelait la solution « si heureusement adoptée » dans l'affaire de l'évêque. de Cracovie : il n'y avait qu'à l'appliquer à celle de Podlachie.

(1 ) Krivtsov à Lambruschini (1837^ PV. n» 34.

Les mesures à prendre, dans le cas contraire, étaient déjà résolues, et le gouvernement se verrait « dans la pénible nécessité » de les mettre à exécution.

Beaucoup de paroles et pas une bonne raison : c'était là tout le mémoire Krivtsov. Le pape et son entourage n'eurent aucune peine à le voir. L'innocence du prélat apparaissait de plus en plus évidente, et l'on comprenait où tendaient ces accusations de complicité dans la trahison et la révolte. Ce qu'on lui reprochait tournait au contraire à sa gloire, et si Rome le frappait comme on le lui demandait, elle commettait un odieux abus de pouvoir. Voilà ce qu'on tâcha de faire comprendre à Krivtsov, mais sans y réussir. Devant son entêtement, on fmit par lui faire cette déclaration : En toute hypothèse, le pape ne peut, à moins de violer la discipline canonique, prendre contre un évêque des mesures de rigueur, sans que des informations impartiales et certaines n'aient établi sa culpabilité (1).

Le conflit s'annonçait inévitable ; on voulut s'y préparer en prenant toutes les mesures que conseillait la prudence. Grégoire XVI et Lambruschini tournaient volontiers, en pareils cas, leurs regards du côté de Vienne : il y avait là des précautions à prendre et un secours à espérer. La Russie, acharnée naguère à la perte de Mgr Skorkowski, avait su obtenir le concours de Metternich, et l'action puissante et inattendue du chancelier autrichien avait contribué à mettre le Saint-Siège dans l'embarras. L'évêque de Cracovie subissait en réalité les dures conséquences d'une funeste imprudence ; mais pour beaucoup d'esprits prévenus, c'était une victime lâchement sacrifiée à la rancune impériale. En stricte justice comme en bonne politique, il fallait conjurer le retour

(1) Relation citées

d'une pareille intervention. Le cardinal Lambruschini invita donc le nonce à mettre sous les yeux de Metternich le dossier de l'affaire Gutkowski ; afin de mieux neutraliser toutes les tentatives russes, il sollicitait l'appui du chancelier pour essayer d'agir sur l'ambassadeur de Russie, le bailli Tatistchev, et lui faire admettre ce que Krivtsov, à Rome, s'obstinait à ne pas entendre : changer d'attitude envers Mgr Gutkowski, c'était, de la part de Rome, fouler aux pieds tout principe et toute idée de justice (1).

Au lieu de Mgr Ostini, parti de Vienne en 1836, Mgr Lodovico Altieri eut à exécuter les ordres de Lambruschini. Le jeune et brillant prélat, devenu cardinal et évêque d'Albano, devait mourir héroïquement en 1867, frappé par le choléra qui ravageait son diocèse et qu'il avait contracté au chevet des mourants. En 1837, il avait à peine trente-deux ans. Son zèle et son ardeur juvéniles ne suppléèrent pas toujours à la longue expérience de son prédécesseur. La prudence et les ménagements de Mgr Ostini, précisément dans les affaires religieuses de Russie^ n'avaient pas échajDpé jadis à la censure sévère et lointaine de Mgr Altieri. Lui-même n'est pas au-dessus de toute critique : tel jugement outré et précipité, par exemple sur Mgr Pawlowski, dut être rectifié ; telle démarche, mal calculée, faillit plus d'une fois compromettre des situations dont il ne paraît pas avoir senti toutes les difficultés. Il lui arriva même un jour, dans un de ses rapports, de parler des « réclamations inutiles » et des « lamentations tardives » du Saint-Siège. L'austère Lambruschini, d'un ton sec, donna au jeune diplomate cette utile leçon : « Si vous aviez bien mesuré la position, et si vous vous étiez rappelé, comme vous le deviez, que le Saint-Père ne laisse aucun outrage fait à l'Eglise sans parler et réclamer à propos, vous auriez pu vous convaincre qu'il n'est pas ici question à'inutili reclami ou de lardi lamenti de la part du Saint-Siège (2). »

(1) Lambruschini à Altieri, 22 juillet 1837, extrait d'une Relation citée.

(2) Sur Mgr Altieri : v. P. Richard, art. Altieri [Lodovico] , dans Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastiques, fasc. IX (1913), 813-814 ; Pie IX, allocution consistoriale du 20 septembre 1867 [Uîiiversus calholicus orbis), Acta

Hâtons-nous de le dire, dans l'afTahe Gutkowski, le nonce fit tout son possible, et Mgr Ostini n'aurait pas mieux réussi. Agir sur Tatitstchev, il n'y compta guère, et il sut vite à quoi s'en tenir. L'ambassadeur n'avait point d'instruction, et surtout aucune bonne volonté. Son entourage s'exprimait sans bienveillance sur le compte de l'évêque de Podlachie, et le conseiller d'ambassade Gortchakov, le futur chancelier, répétait avec assurance : « On arriverait vite à le mettre lui aussi à la raison. » Metternich fit d'excellentes promesses et, selon son habitude, il ne ménagea pas ses conseils. Mgr Gutkowski lui était connu : il l'avait vu à Vienne et il l'estimait. Son cas n'avait rien de commun avec celui de Mgr Skorkowski ; l'Autriche n'avait rien à y voir et ne s'en mêlerait jamais. Si pourtant on le priait, lui, d'intervenir à titre de conciliateur et d'ami, il ferait tous ses efforts en vue de faire prévaloir les droits de la vérité et de la justice, dans le conflit actuel comme dans tout autre qui pourrait se produire entre Rome et la Russie.

En même temps, Mgr Altieri se livra sur Mgr Gutkowski à une enquête discrète et sérieuse, avec l'aide de l'archevêque latin de Léopol, Mgr Pischtek. Le prélat autrichien trouvait d'abord que la publication faite à l'étranger de la correspondance échangée avec le gouvernement n'allait pas sans quelque faute de la part de l'évêque. Avait-il eu le tort de ne pas veiller avec assez de soin sur ses papiers, dans une affaire si grave et si délicate? Les ennemis de la Russie se les étaient-ils procurés dans les bureaux officiels, en y mettant le prix? Quoi qu'il en fût, l'examen montrait que Mgr Gutkowski jouissait de l'estime générale. On s'accordait à saluer en lui un très digne évêque, un homme de cœur, un véritable apôtre qui défendait, sine acceptione, la vérité et la liberté de l'Église catholique. On le disait entièrement dévoué et soumis au Saint-Siège ; on vantait sa circonspection, sa prudence et le sérieux de sa conduite. Il n'avait jamais

S. Sedis, III (1867-1868), 113-115. Lambruschim à Altieri, 25 février 1842^ A Y 267 : 1833.

LA GUEUllE A LÉGJ.ISE LATINE (1840) 261

conspiré contre le pouvoir et il n'avait qu'un souci : sauvegarder la religion et les droits de l'Église. Les imputations dont on l'accablait provenaient d'une source impure et bourbeuse : on l'accusait sans motifs. A ces rapports si élogieux, Mgr Pischtek ajoutait son témoignage personnel. Il avait passé trois semaines à Carlsbad en compagnie de Mgr Gutkowski, et il était d'autant plus empressé à déposer en sa faveur. « Il mérite un meilleur sort, concluait-il, et je suis d'avis qu'il faut le consoler et l'encourager à persévérer, plutôt que de lui infliger n'im.porte quelle correction. » Grâce à lui, le nonce put faire parvenir à Rome la circulaire adressée le 15 mars 1825 par Mgr Gutkowski à son clergé sur l'administration des sacrements aux orthodoxes et sur les mariages mixtes : elle allait droit contre les vues et les ordres du gouvernement, qui ne le lui pardonnait pas (1).

Pour la troisième fois en une seule année, en octobre 1837, Krivtsov renouvela ses instances avec plus d'acharnement que jamais, exigeant une réponse catégorique. Sous couleur de tout arranger, il suggéra le parti de faire venir l'accusé à Rome, afin que le pape se prononçât avec plus de sûreté. Une fois Gutkowski à Rome, il suffirait de lui refuser un passeport pour l'empêcher de rentrer dans son diocèse, et l'on serait débarrassé de lui à tout jamais. Il y aurait là une violence, sans doute, mais elle resterait cachée ; Rome serait à peu près seule à en comprendre l'odieux et à savourer l'affront. Solution ingénieuse peut-être, mais d'une perfidie manifeste. Grégoire XVI la dédaigna et fit donner cette réponse décisive : Les rapports les plus fidèles ne permettaient pas de reconnaître l'évêque coupable des fautes que le gouvernement lui imputait ; l'éloigner de son diocèse, c'était une mesure à laquelle le pape trouvait dans sa conscience un obstacle insurmontable. Quelques jours plus tard, en l'absence du cardinal Lambruschini, le secrétaire de la Congrégation des Affaires ecclésiastiques, Mgr Capaccini,

(1) Altieri à Lambruschini, 4, 18, 26 août ; 15, 29 septembre et 13 octobre (informations de Mgr Pischtek), dans Relation citée.

eut avec Krivtsov un entretien confidentiel. Documents en main, il s'efforça de lui faire comprendre la conduite de Mgr Gutkowski dans l'affaire des mariages mixtes et de l'administration des sacrements, et combien le gouvernement avait tort de lui en faire un crime. Il passa en revue les autres accusations et finit par lui déclarer : « Le Saint- Père a reçu de telles informations que l'empereur luimême, s'il était à sa place, ne pourrait pas condamner l'évêque de Podlachie. » Krivtsov se retira, emportant un mémoire qui résumait ce qu'il venait d'entendre. Il parut se laisser convaincre et sentir qu'on se heurtait à une impossibilité. Il promit même d'agir de son mieux pour conjurer les conséquences funestes d'un refus décisif (1). En avait-on fini? On l'espéra. Vers la fin de l'année, le successeur de Gouriev, Potemkine, annoncé ofTiciellement depuis le 5 mai, prit enfin possession de son poste. Mgr Laurent, plus tard vicaire apostolique de Luxembourg, écrivait de Rome, en 1840 : « C'est un brave homme, un peu épais : quant à son faiseur, le secrétaire Krivtsov, c'est un coquin aussi fameux que B***** [Bunsen], et on le connaît ici comme il le mérite. » A la même époque éclatait l'affaire de Cologne : Mgr Droste-Vischering était jeté en prison, ce qui déchaîna la tempête en Prusse et dans l'Allemagne entière ; et l'émotion atteignit son cornble, quand Grégoire XVI réclama solennellement, le ID décembre, en plein consistoire, « au noiTi de la liberté ecclésiastique diminuée, de la dignité épiscopaie tournée en dérision, de la juridiction canonique usurpée, des droits de l'Eglise foulés aux pieds ». Cette vilaine querelle agita l'opinion européenne, et bientôt tout le monde, y compris ceux qui l'avaient cherchée, fut unanime à la proclamer détestable. Chose étrange, le tsar Nicolas ne pensait pas autrement : il le donna du moins à entendre à l'ambassadeur autrichien Ficquelmont. Ce qu'il blâmait, pouvait-il songer à l'imiter? Enfin Vienne faisait entendre la note rassurante. Metternich affirmait qu'il avait agi, qu'il agi-

(1) Sur la démarche de Krivtsov, octobre 1837, cf. Relation citée. Promemoria Capaccini à Krivtsov, même date, Esposizione corredata...^ n° LV, 92-93.

LA GUERRE A L'ÉGLISE LATINE (l840) 263

rait encore dans le seul sens de l'apaisement. En réalité, il ne faisait rien. La situation sera pire en 1842, ce qui ne l'empêchera pas d'écrire à Pétersbourg: : « Les choses ne sont pas mûres pour notre action. » Sa bienveillance et sa bonne volonté pour l'Église ne faisaient aucun doute, mais elles se dépensaient surtout à charmer les oreilles de Mgr Altieri par les dissertations qu'il ne manquerait pas, à l'occasion, de faire entendre à la Russie sur les dangers de sa politique religieuse en Pologne. La voix du chancelier était séduisante ; on inclina à l'optimisme. L'évêque de Podlachie respirerait en paix (1).

On se trompait. Le 9 février 1838, Potemkine se présenta non plus avec un mémoire confidentiel, mais armé, cette fois, d'une note ofTicielie, un véritable ultimatum : c'était « pour la dernière fois » qu'on entendait revenir sur cette question. L'empereur l'avait décidé : Mgr Gutkowski serait « irrévocablement éloigné de son diocèse ». Par déférence, il laissait au pape le choix des moyens : ou rappeler le prélat, ou l'engager à se démettre volontairement. Le ministre, en commentant le document, déclara au cardinal Lambruschini cju'on avait, pour réfléchir, jusqu'au 1^^ juin : passé ce terme, si on n'avait rien fait, l'empereur n'hésiterait plus à prendre les mesures qui étaient en son pouvoir.

Sept années de tracasseries et de vexations continuelles mettaient à une rude épreuve la patience du pauvre évêque de Podlachie. Sa cause était aussi juste que celle de son digne émule, l'archevêque de Cologne : que n'imitait-il son attitude? Mgr Droste ne discutait pas, ne récriminait pas ; imperturbablement calme, froid et solide, il prononçait : Le bref du pape est là ! puis, tranquille, il signifiait aux assaillants qu'il n'avait plus rien à dire. Mgr Gutkowski, harcelé, énervé, s'engageait dans la lutte et ripostait aux attaques, faisant ainsi le jeu de ses ennemis, profitant de la moindre faute pour l'accabler. Il écrivait

(1) Jean Laurent à J. Moeller, 6 juillet 1840, dans Karl Moeller, Leben... ^^'on Joh. Theod. Laurent, I, 114. Sur l'affaire de Cologne, cf. G. Goyau, l'Allemagne religieuse : le catholicisme ^ II, chap. ii. Metternich à Woyna. 12 avril 1842^ Mémoires^ VI, 631.

trop, et trop dur : on l'accusait aussitôt de répondre « avec dérision et ironie à des paroles de paix et de conciliation », on le dénonçait comme un provocateur, « dont la culpabilité ne saurait être méconnue par les personnes les plus disposées à prendre sa défense ». Il commit aussi quelques maladresses. Ainsi le prince-lieutenant du royaume lui annonça que le gouvernement impérial l'avait déféré à Rome, où sa condamnation n'était guère douteuse ; il l'invitait en conséquence à « reconnaître ses erreurs ». L'évêque avait en poche la meilleure des justifications, le bref si élogieux du 21 juin 1837, parfaitement ignoré de la chancellerie russe : il ne put se retenir de le produire au grand jour et d'en souffleter Paskiévitch (1).

C'étaient là des erreurs de tactique, mais ces fautes vénielles n'entachaient pas l'innocence de Mgr Gutkowski et n'obscurcissaient pas son bon droit. C'était l'évidence même. Avec une patiente fermeté, Rome prit encore une fois, longuement, la défense du prélat. Elle ne prétendait pas justifier le ton de sa correspondance, mais elle en louait le fond.

Il est clair pour quiconque voudra juger cette affaire selon les principes de l'Église catholique, que le Saint-Père, considérant le fond des choses, ne saurait blâmer ni condamner Mgr Gutkowski pour les faits qui lui sont reprochés, et qu'en conséquence il ne peut ni le rappeler de son évêché, ni user de son influence pour l'amener à se démettre volontairement... A ses yeux et aux yeux de l'épiscopat catholique tout entier, [il] ne pourra jamais paraître coupable pour avoir soutenu et défendu courageusement les principes et les lois de l'Église.

En concluant, Lambruscliini exprimait l'espoir que l'empereur, dans sa loyauté et sa justice, ne donnerait pas suite à ses menaces, « ne fût-ce que pour épargner une affliction très amère au cœur de Sa Sainteté » (2).

(1) Potemkine à Lambruscliini, 27 janvier/9 février 1838. Esposiz. corred..., n° LVI, 93-94, et Relation citée. Gutkowski à Paskiévitch, 8 novembre 1867, AE., Russia, V, 998. Cf. Réflexions de Mgr J. Laurent, dans Karl Moelleb, Leben..., I, 114.

(2) Lambruschini à Potemkine, 28 février 1838, Esposiz. corred.^ n° LVIIj 95-98. La minute, corrigée par Lambruschini, est datée du 26.

Le l^r juin arriva. Ce terme fatidique, assigné par Potemkine, fut franchi sans encombre et rien ne bougea. L'optimisme de Metternich aurait-il le dernier mot? Il ne se lassait pas de faire entendre les plus rassurantes affirmations. « Restez donc tranquilles sur l'issue de l'affaire, disait-il au nonce ; je le garantis (autant cj[u'un homme peut être certain de la volonté des autres), jamais l'empereur de Russie ne la laissera tourner de façon à produire d'amers déboires et des conséquences sérieuses ; jamais il n'usera de violence pour chasser Mgr Gutkowski. )) Mais la nouvelle note de Potemkine ! « Quelles que soient les instructions cj[u'il ait reçues, elles ne cadrent pas avec les dispositions actuelles du gouvernement russe. Il y a eu la grave affaire de Cologne ; elle lui aura porté conseil et il aura renoncé à tout dessein de violence contre l'évêcpe, tant cjue le Saint-Siège n'aura pas reconnu dans les formes sa prétendue culpabilité. » Le rusé Krivtsov, de son côté, revenu au cours de l'été d'un voyage de Russie, avait dit à Vienne et répété à Rome que si l'orage n'avait pas éclaté, c'est à lui qu'on le devait ; grâce à ses efforts, on avait pris le parti de surseoir indéfiniment à l'expulsion ; mais qu'on y prît garde : si Rome restait inflexible, l'empereur finirait par perdre patience ; il n'avait rien à craindre, et, en tout cas, il ne supporterait pas c{ue l'ennemi juré du\ gouvernement continuât de lui tenir tête avec toutes les ressources que le pouvoir ecclésiastique lui mettait en main. Nesselrode, à son tour, intervint. Il fit déclarer, en décembre, qu'on n'avait rien gagné sur Mgr Gutkowski, sur sa conduite turbulente et ses menées révolutionnaires. Il demandait qu'un nouvel et plus sérieux avertissement lui -fût donné, pour le rendre circonspect dans ses paroles et dans ses actes. Instances inutiles, le Saint-Siège s'était expliqué à fond ; il ne pouvait pas se déjuger et annuler les déclarations formelles qu'il avait tant de fois renouvelées (1).

(1) Appréciation de Metternich, démarches de Krivtsov et de Potemkine, Relation citée.

A ce flux et reflux incessant de démarches déraisonnables et de justes refus, succéda le calme, un calme prolongé. Dix-huit mois s'écoulèrent sans qu'on entendît parler de Févêque de Podlachie. L'attention était occupée ailleurs : les grands projets de Siémaszko touchaient à leur but, et 1839 fut consacré à porter le coup de grâce à l'Eglise unie. Mais ce n'était pas en vain que le tsar s'écriait un jour : « Je n'oublie rien ! « Il n'oubliait pas surtout ses veng-3ances. Le 29 avril 1840, arriva à Janow le général Read avec le chef des gendarmes Chvéïkowski, un fonctionnaire de la Commission des cultes, Skowronski, un médecin, Stummer, deux officiers et une troupe de cosaques. Read avait brillamment servi dans les guerres napoléoniennes, pris part à presque tous les combats de 1813-1814 et il devait périr à Sébastopol en pleine bataille, décapité par une bombe. Ce vaillant soldat venait accomplir une peu glorieuse besogne. A dix heures du soir, i'évêché fut cerné et envahi. En hâte, un membre du chapitre fut convoqué et amené sous bonne garde pour servir de témoin. Devant tout ce monde, Read lut à l'évêque cathohque la volonté suprême de l'autocrate orthodoxe, notifiée par Paskiévitch : « ...Puisque Sa Grandeur a fourni des preuves certaines qu'Elle soutient les émigrés et qu'Elle est leur agent infatigable, j'ai reçu de Sa Majesté l'ordre de La faire déporter dans le gouvernement de Mohilev, à Ozierany, avec une allocation annuelle de 12 000 floiins de Pologne. » L'évêque, très calme, fit entendre une dernière protestation : « Je n'ai jamais pris ni ne prends part à aucune révolution ; je n'ai jamais eu et n'ai point affaire avec les émigrés ; j'ai toujours été et suis le fidèle sujet de Sa Majesté ; j'ai été le fidèle gardien des droits de l'Église, je le suis et le serai encore. Je me suis engagé par serment à rester ici ; je n'en bougerai

LA GUERRE A I/ÉGLiSE LATINE (1840) 267

point. » Le général fit observer qu'il avait des soldats. « Et moi, je n'en ai pas, répliqua l'évêque ; je céderai donc à la force. » Sur-le-champ, il prit ses dernières dispositions et voulut dicter à un dignitaire du chapitre, accouru à son appel, l'acte par lequel il constituait administrateur du diocèse, en son absence, le curé de Biala, le chanoine Barthélemi Radziszewski. Le général Read s'empara du papier : « Monseigneur, dit-il, a cessé d'être évêque ; il n'a plus autorité pour prendre semblable disposition. — Pas du tout, répliqua le prélat : j'ai été et je suis encore évêque et je le resterai ; aucun pouvoir civil au monde ne peut me ravir l'autorité qui m'appartient. Ce cpie je ne puis régler par écrit, je le fais de vive voix » ; et il déclara sa volonté expresse. Read fit entendre qu'on pourrait s'arranger, s'il choisissait l'un des deux personnages qu'il proposa, garantissant l'agrément du gouvernement : ce fut en vain. Le front haut et le cœur vaillant, mais brisé par l'émotion et la fatigue, le vieillard remit à l'un des chanoines, pour la distribuer aux pauvres, une somme assez forte, reste des aumônes qu'il avait reçues pendant cinq ans. Il demanda d'emmener avec lui un chapelain : on refusa, les instructions l'interdisaient formellement ; on ne lui laissa qu'un domestique. Escorté par le chef des gendarmes et quekjues soldats, il monta en voiture et prit, le premier, cette route de l'exil où le suivraient tant d'autres- évêques catholiques de Russie et de Pologne.

Ozierany est un petit village perdu au fond des bois et des marais. Les chanoines réguliers de Latran y possédaient un modeste couvent, bâti en bois. Quatre prêtres et un laïque faisaient toute la communauté. C'est là que Mgr Gutkowski fut interné, sous la surveillance d'un policier. Le supérieur, Mathias Sokolowski, eut la consigne d'interdire à tout étranger l'accès du prélat ; ii ne devait officier, les dimanches et fêtes, sous aucun prétexte ; il ne devait même pas voir, habituellement, les religieux. La consigne fut acceptée et, l'évêque le note avec mélancolie, trop fidèlement gardée. Selon le mot de Gortchakov, on l'avait « mis à la

raison ». Paskiévitch envoya à Pétersbourg un courrier tout exprès :

Les ordres de l'Empereur, relatifs à Gutkowski, mandait-il le 3 mai à Tchernytchev, sont exécutés. La commission que j'ai envoyée à Janow a trouvé ce Prélat sain d'esprit. Ayant donc constaté que c'est avec une parfaite connaissance de cause qu'il fait une opposition scandaleuse au Gouvernement Impérial, elle a pris les mesures nécessaires à son éloignement. Un officier de la gendarmerie le mène au couvent d'Ozeransk... Je me hâte d'ajouter que l'ordre n'a pas été troublé un seul instant, qu'il n'y a pas eu même la moindre opposition, et que l'évêque a obéi sans opposer ds résistance.

En vérité, pendant dix ans, il ne s'était pas ménagé. Son rôle serait désormais de prier et de souffrir en silence. A d'autres le soin d'agir et de venger l'outrage fait à l'Église en sa personne (1).

Le 17 mai, une dépêche du nonce Altieri apprit à Rome la triste nouvelle. Le lendemain, Potemkine se présenta, muni d'une note ofTicielle où il expliquait et justifiait la décision impériale. Gutkowski venait de « mettre le comble à son audace » en se permettant des manifestations tellement outrageantes à la dignité du gouvernement, qu'on avait pu « supposer un instant qu'elles avaient été l'effet d'un dérangement dans ses facultés intellectuelles ». Pour preuve, on alléguait une lettre récemment adressée à la Commission de l'intérieur et des cultes. A des demandes réitérées d'explications sur les confréries établies dans les paroisses catholiques, il refusait de répondre, « dans les termes de la plus amère ironie ».

A cette occasion, ajoutait le prélat dans sa lettre du 9 mars 1840, l'Evêque recommande à la Commission... qu'elle ait à s'occuper de choses plus sérieus s et qui ont trait au bien-être des Eglises, comme de leurs revenus, etc. ; de veiller sérieusement à aviser en autant que possible aux moyens d'obliger l'autorité civile

(1) Gutkowski à Grégoire XVI, sur son arrestation et ca captivité, 30 mai 1843, AE., PV., n» 93. he Directorium de Mohilev, 1841 (non paginé), donne le personnel du couvent d'Ozierany. Paskiévitch à Tchernytchev, 21 avril/3 mai 1840, Sbomik, CXXII, 446.

de Podlachie à mettre à exécution les ordres de la Comniission, ce à quoi elle ne pense pas, ainsi qu'il lui en a déjà fait la remarque... A de pareilles représentations, l'Evêque n'a point eu de réponse, et en autant qu'il peut se le rappeler, ce malheureux pays n'a jamais eu un gouvernement aussi injuste, et aussi méchamment insouciant pour les intérêts de l'Église catholique. Hélas ! l'Évêque en fait l'expérience par lui-même, et voit toutes ses réclamations demeurer sans réponse. La seule chose qui lui donne quelque consolation dans sa douleur, c'est de p user que le gouvernement de ce Royaume n'est point sa dernière instance, et que Dieu y mettra fin.

Ces derniers mots, his quoque dabit Deus finem, étaient interprétés avec un odieux contresens : l'évêque, déclarait-on, avait poussé « l'audace de ses imprécations » jusqu'à énoncer l'espoir consolateur que Dieu mettrait fin à ce gouvernement ; alors qu'il s'agissait de l'insouciance afTichée depuis si longtemps pour ses réclamations. Voilà pourquoi Read et ses cosaques s'étaient mis en selle.

Potemkine ne le laissa pas ignorer, on avait saisi chez Tévêque de Podlachie sa correspondance clandestine avec Mgr Altieri. Le nonce le louait « au nom du Saint- Père » ; il le représentait en butte aux persécutions les plus injustes et l'exhortait à persévérer dans son attitude. Une insinuation perfide opposait ce langage à l'avertissement donné jadis à l'évêque, et surtout aux fameux brefs de 1831 et 1832 ; comme si le pape avait jamais voulu prêcher aux catholiques l'obéissance aveugle aux lois et aux caprices du pouvoir civil, jusqu'à sacrifier leur foi, s'il l'ordonnait, et renier le Christ ! Un distinguo concluait cette apologie cauteleuse : ce n'était pas comme évêque, mais comme sujet et fonctionnaire public que le tsar jugeait et frappait le prélat : « Aux yeux de Sa Majesté Impériale, Gutkowski, sujet et fonctionnaire public, s'est rendu coupable de désobéissance manifeste aux ordres du gouvernement, dans des questions entièrement étrangères à la religion (1). »

(1) Altieri à Lambruschini, dépêche reçue le 17 mai 1840, Relation citée. Potemkine à Lambruschini, 5/17 mai, Esposiz. corred...^ n° LVIII, 99-102.

Le pape disait un jour à l'évêque Laurent : « Je ne fléchirai jamais dans la résolution de défendre au grand jour les droits de l'Église et de dénoncer bien haut les atteintes qu'ils subissent ; mais je dois à la divine Providence d'attendre les circonstances et les occasions favorables : lorsqu'elles se présenteront, jamais je ne les laisserai passer. » Avait-elle enfin sonné, l'heure des protestations solennelles contre la Russie? La cour romaine sut se départir de sa lenteur traditionnelle pour en délibérer sans retai^d. Le vénérable doyen du Sacré Collège, Pacca, témoin et victime illustre des attentats napoléoniens ; Polidori, dont la plume experte avait traduit la pensée pontificale dans des documents mémorables ; Mai, ancien secrétaire, et Fransoni, actuellement préfet de la Propagande, habitués tous deux à suivre les luttes de l'Eglise en pays de mission ; Castracane, mêlé douze ans plus tôt aux consultations ordonnées par Léon XII sur l'état de l'Église en Russie ; Lambruschini, qui venait de se couvrir de gloire par son attitude dans la lutte contre l'hermésianisme et dans le conflit de Cologne : tels étaient lesjuges à c{ui Grégoire XVI remit la cause de Mgr Gutkowski. Le soin de préparer les travaux revint à Mgr Brunelli : au dire de Laurent, « science, piété, zèle, intelligence, bonté de cœur », rien ne lui manquait ; et plus tard on saluait en lui « le meilleur canoniste de la Curie ». La cause de l'Église n'avait jamais trouvé de meilleurs serviteurs. Fallait-il faire entendre une protestation publique, et si oui, sous quelle forme? Tel fut le problème à résoudre.

De l'avis de tous, dans l'affaire de l'évêque de Podlachie, il y avait deux aspects qu'il importait de ne pas mêler : on les avait déjà séparés en 1835, il fallait faire de même en 1840. Au fond, l'évêque était-il coupable? Il fut bien clair que non ; on avait cent fois ressassé les preuves de son innocence. De ses menées révolutionnaires, de son opposition systématique au pouvoir civil, il ne restait rien. Il pouvait en conscience faire siens les mots du pape

Annexe Gutkowski à la Commission administrative. 9 mars 1840, sommaire de la Relation citée, n° V.

Grégoire VII expirant hors de Rome : « J'ai aimé la justice et haï l'iniquité, voilà pourquoi je meurs en exil. » En face d'un tel outrage, infligé devant tout l'univers à la majesté de l'Église romaine, en la personne d'un évêque persécuté, dépouillé, éloigné de son siège et mis au secret dans un couvent, sous prétexte de délits politiques, mais en réalité pour avoir combattu la perfidie d'un gouvernement acharné contre la religion, le pape pouvait-il se taire? Le défenseur-né de l'Eglise, de son dogme, de sa discipline, de sa dignité, pouvait-il sacrifier l'évêque et se réfugier dans un honteux silence, que troubleraient bientôt, outre le cri de sa conscience, les gémissements des victimes abandonnées à leurs oppresseurs? Quelle bonne occasion, pour les incrédules et les sectaires, de rééditer, en y applaudissant, les reproches et les sarcasmes dont Lamennais, dans sa rancœur, avait éclaboussé le Vicaire de Jésus-Christ ! On ne manquerait pas de le montrer, prenant son mot d'ordre à Pétersbourg, empressé à servir l'autocrate. Le scandale serait grand et ne laisserait rien de l'effet moral produit la veille par la fière attitude du Pontife en face du roi de Prusse : après ce sursaut d'énergie, on retomberait plus lourdement dans la timidité servile et peureuse, aux pieds de la force triomphante. Pour toutes ces raisons, il convenait, il fallait que le pape parlât.

Il ne restait donc, ce semble, qu'à convoquer au plus vite un consistoire ; Grégoire XVI y élèverait la voix contre le tsar comme naguère contre le roi de Prusse ; après avoir condamné le beau-père, il condamnerait le gendre. Il l'eût fait sans nul doute, si l'affaire de Podlachie, comme celles de Cologne et de Posen, fût demeurée dans la région sereine des principes, où le droit resplendit au-dessus des nuages. Mgr Laurent, peu suspect de complaisance envers le pouvoir civil, en faisait la remarque : Mgr Gutkowski s'était laissé emporter trop loin ; la lettre incriminée dans la note russe avait un ton déplacé, et la fameuse phrase, his quoque dahit Deus finem, prêtait à un commentaire erroné, et n'était pas heureuse. « C'est là, dit le prélat allemand, que les coquins l'attendaient, et ils l'ont coffré. »

L'évêque était excusable, mais afin de le défendre, il fallait expliquer, distinguer, ergoter, entrer dans des détails peu compatibles avec la nature et la dignité d'une allocution consistoriale. Un acte aussi important et aussi solennel devait se motiver par des faits inattaquables, comblant la mesure de l'outrage et marquant à la patience sa dernière limite. De plus, outre l'affaire présente, il y avait les autres griefs, ceux pour lesquels on avait déjà réclamé, et ceux qu'on avait sus trop tard. Il fallait les unir, et faire défiler ce lamentable cortège d'iniquités : la dernière, dont Gutkowski était la victime, prendrait alors tout son relief ; on y ferait les précisions voulues, et sa véritable cause éclaterait à tous les regards. D'abord viendrait la réplique officielle du cardinal secrétaire d'État à la note impériale. Après quoi, le Saint-Siège s'expliquerait devant le monde chrétien. Le 26 mai 1840, telle fut la conclusion à laquelle, d'un avis unanime, s'arrêtèrent les cardinaux. Grégoire XVI présidait en personne la discussion : il approuva. Le secrétaire, Mgr Brunelli, reçut l'ordre de préparer les matériaux de l'exposé: rédigé et examiné avec tout le soin qu'exigeait une affaire aussi grave, on le publierait au moment voulu (1).

La réponse du cardinal Lambruschini à Potemkine ne se fit pas attendre, digne de l'illustre prélat dont elle portait la signature. Il défendit avec vigueur l'évêque opprimé, justifia sa conduite et sut montrer, au besoin, combien certains détails incriminés en étaient excusables. D'une main assurée, il déchira du haut en bas le rideau de sophismes dont on voilait l'iniquité impériale.

Le fait de la déportation de l'évêque de Podlachie, observait-il, place le Saint-Père dans la pénible alternative, ou de paraître par son silence condamner comme coupable de violation à la fidélité ou de désobéissance gi'ave, en matière civile, à son Souverain légitime un évêque qui, en résumé, n'a commis d'autre faute que d'accomplir avec zèle ses devoirs envers l'Église ; — ou bien de déplaire au très puissant Empereur de Russie. Un évêque

(1) Karl MoELLER, Leben... von J. Th. Laurent, 1, 113. Sessio?i 206, 26 mai 1840, A.E., Rapporti, XVIII, 184-186. J. Laurent à J. Moeller, 6 juillet 1840j K, Moeller, Leben... ^ I, 114.

LA GUERRE A 1, 'ÉGLISE LATINE (I840) 27.'î

est un dignitaire de l'Église, et non pas un fonctionnaire public qu'on puisse nommer ou déposer au gré du Souverain. Un évêquc est uni par un lien sacré au diocèse pour lequel il a reçu sa mission de l'autorité suprême dans l'Église ; on ne peut l'en arracher malgré lui que pour des motifs très graves, qu'exprime le droit canonique et selon les formes qu'il détermine.

En somme, la conduite de Févêque, à part certains détails, comme l'excessive vivacité de ses plaintes, se réglait sur le principe évangélicjue : « Rendez à César ce cjui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Si César l'avait frappé, c'est qu'il voulait tout pour lui.

« Plût à Dieu, continuait le cardinal, c^ue les doléances de révêc|ue Gutkowski contre les ordres du gouvernement fussent sans fondement, et que dans les vastes Etats de Sa Majesté Impériale et Royale, l'Église catholique n'eût pas les plus graves et les plus justes motifs de se plaindre ! Malheureusement il n'en est pas ainsi. » Il énumérait les ordres impériaux et les ordonnances des autorité subalternes, tendant à avilir, opprimer et éteindre, s'il était possible, la religion cathoHque. En dépit de tous les bâillons et de tous les obstacles, le cri des victimes s'élevait de toutes parts vers le pape, qui en avait l'âme déchirée.

Le Saint-Père, plaçant l'accomplissement des devoirs de son ministère apostolique bien au-dessus de toute considération humaine, espère que la grâce divine lui accordera de n'y manquer jamais ; et si ses réclamations devaient rester sans effet, il aura du moins dans sa conscience le témoignage consolant d'avoir fait pour sa part tout ce qui était en son pouvoir, et de n'être point coupable devant Dieu, qui, selon ses infaillibles promesses, n'abandonnera jamais son Église.

Le vénérable prisonnier du couvent d'Ozierany ignora pendant trois ans la noble apologie qui lui était consacrée. « J'avais, disait-il, remis entre les mains de Dieu le soin de ma justification, et je ne m'attendais à la voir paraître avec éclat qu'au jour du jugement universel. » En lisant le document de Lambruschini, il se sentit et se déclara entièrement vengé. « Votre apologie de ma conduite, Émi-

nentissime Seigneur, lui écrivait-il, m'a paru fondée sur une si grande connaissance de cause, si claire, si forte de raisonnement, qu'il est impossible d'y rien oj^poser, et que je ne pourrais moi-même rien dire de plus pour ma justification (1). »

Que devenait l'administration du diocèse après l'enlèvement de l'évêque? Le sufîragant Lewinski, doyen du chapitre, s'empressa de le convoquer. A certains chanoines, notamment à l'archidiacre Ossolinski, la délégation verbale de Radziszewski faite in extremis par Mgr Gutkowski parut insuffisante : d'où tiraillements et discussions. Toute communication, toute correspondance avec le chef du diocèse, le gouvernement, est-il besoin de le dire? l'avait rigoureusement interdite. N'y avait-il pas lieu d'appliquer les dispositions prévues par la loi canonique, pour le cas où l'évêque est dans l'impossibilité de gouverner? Exposant au Saint-Siège cette situation, les chanoines le prièrent d'instituer un vicaire apostolique, ou d'ordonner l'élection d'un vicaire capitulaire. Dans l'attente d'une décision, ils administreraient euxmêmes le diocèse sans intermédiaire, colle gialiter. Cette requête, datée du 16 mai 1840, la légation russe la transmit elle-même à la Curie, avec une note du 7 août. L'historien A. N. Popov se trompe lourdement, en affirmant qu'elle y parvint par voie clandestine. Les méprises de ce genre abondent dans son ouvrage, d'ailleurs utile. Des affirmations fausses, des insinuations gratuites, des silences commodes aux endroits gênants en soulignent la partialité (2).

Il fallait tenir compte de la position fort difficile du chapitre et de sa bonne volonté. Eût-il été servile, il se serait empressé d'obtempérer aux ordres de Varsovie et de Pétersbourg, et d'offrir à Paskiévitch et à ses agents l'administrateur de leur choix. Rome le comprit ; elle passa

(1) Lambruschini à Potemkine, 1®' juin 1840, Espos. corred..., n^ LIX^ 102-107. Gutkowski à Lambruschini, 8 juin 1843, A.E., P. V., n" 93.

(2) P. J. K., Janow biskupi, 218-219. Le chapitre de Janow à Grégoire XVI, Relation citée. Appendice II ; note de la légation à Lambruschini^ ibid.g I.

condamnation sur cette administration « collégiale » des chanoines, formellement interdite par le Concile de Trente. Mais elle repoussa les deux solutions qu'on lui offrait. Les accepter, c'eût été proclamer implicitement la vacance du siège, ratifier un acte de violence, établir un précédent qui aurait facilement mené à la ruine de l'épiscopat polonais. Non, jusque dans sa prison, l'évêque de Podlachie resterait Vévêque; son vicaire général, au moment de l'expulsion, garderait provisoirement l'administration, au nom de l'évêque et au même titre. Mais avec le gouvernement russe, on avait, de ce chef, un nouveau compte à régler. Lambruschini s'en chargea, le 16 août 1840. La lettre du chapitre de Janov le donnait clairement à entendre, non seulement l'éloignement le mettait, en fait, dans l'impossibilité d'administrer, mais même toute communication lui était interdite, en sorte qu'il ne pouvait même pas donner par écrit les dispositions nécessaires pour la conduite régulière de son diocèse. Pourtant, on avait pu lire, dans la note russe du 16 mai, cette déclaration : Si dans l'opinion du chef de l'Église catholique, Gutkowski ne méritait pas d'être destitué de son siège, la solution de cette question, purement ecclésiastique, appartenait au pape, et l'empereur ne voulait aucunement s'en constituer l'arbitre : il punissait le fonctionnaire, et nori pas Vévêque. Belle distinction, qui méritait d'éclore dans un cerveau de tchinovnik. Ce qu'il fallait en penser, Rome l'avait déjà dit. Mais si, en la personne du prélat, on entendait frapper le fonctionnaire, en vertu de quel droit se mêlait-on de lui interdire, comme un crime, l'exercice de ses devoirs d'évêque, même par correspondance? Puisqu'on reconnaissait que le pape seul pouvait le déposer, il fallait aussi reconnaître, par identité de principe, que le pape seul pouvait lui ôter l'usage des fonctions inhérentes à sa dignité. « En conséquence, déclarait le secrétaire d'État, pressé par les devoirs sacrés de son ministère apostolique, le Saint-Père a ordonné au cardinal soussigné de réclamer hautement, en son nom pontifical, contre les mesures précitées, aussi injustes que violentes [mots ajoutés par Lambruschini lui-même], prises contre

Mgr l'évêque de Podlachie, et contre l'offense grave qui en résulte pour les droits de l'Eglise et du Saint-Siège, et de l'ordre vénérable de l'épiscopat. » Le pape avait manifesté ses intentions au chapitre de Janov, au sujet de l'administration provisoire du diocèse, et se flattait que cesserait bientôt « un état de choses contraire à toute justice ». Ici la note, sous la plume de Lambruschini, s'achevait en une menace : « En même temps il a ordonné au soussigné de déclarer que, si ses espérances étaient déçues, il se verrait alors, pour remédier au cas présent et à plusieurs autres, du fait desquels l'Église catholique dans les États de Sa Majesté se trouve opprimée, contraint de recourir, bien malgré lui, aux démarches ultérieures que ses devoirs apostoliques lui conseilleront et lui imposeront (1). ))

Mgr Jean Laurent, le futur vicaire apostoiic|ue de Hambourg et de Luxembourg, voyait grandir à Rome l'indignation contre la Russie. « La semence de la malédiction, écrit-il, lève de jour en jour. Si on publie un jour, ce qui n'est pas invraisemblable, la correspondance échangée d'ici avec le cabinet russe, le monde verra si le Pasteur suprême a été timide ou peureux en face des potentats de la terre. » Tant de soucis n'écrasaient pas le Pontife ; son âme restée sereine planait au-dessus des nuages, illuminée d'un espoir indéfectible. Au dernier anniversaire de son couronnement, le cardinal Pacca, lui présentant les vœux du Sacré Collège, parla presque uniquement des orages qui menaçaient la barque de Pierre. « Tutto questo sappiamo, nous savons tout cela, répliqua Grégoire XVI, mais nous savons aussi que la barque de saint Pierre ne coule jamais, non s'affonda mai. » La guerre du tsar à l'Église, guerre où la violence le disputait à l'astuce, le faisait pourtant beaucoup souffrir, et cette douleur empoisonnait le repos qu'il prenait, aux jours d'été, à Castel Gandolfo. La chrétienté lui paraissait avoir changé d'ennemi héréditaire, témoin cette confidence significative :

(1) Sess. no 207, 21 juillet 1840, A.E., Rapporli, XVIII, 270-273. Grégoire XVI au chapitre — Lambruschini à Potemkinej 16 août 1840. Espos. Corr., LX, 107-108.

LA GUERRE A L'ÉGLISE LATINE (l840) 277

« J'en suis venu à devoir prier pour le Grand Turc ! » Sur les bords enchanteurs du lac dAlbano, par les journées torrides du gran caldo, il relisait les minutes que le secrétaire d'État lui apportait ; il en pesait et discutait les moindres détails. Le premier projet de la note du 16 août ne parlait pas de mesures éventuelles que prendrait le pape, s'il n'obtenait pas satisfaction. A la suite d'une première audience à Castel Gandolfo, la conclusion du document fut modifiée et prit sa forme définitive ; mais aux mots que nous avons cités s'ajoutait une incise : « Pour faire connaître à l'Église et aux fidèles le véritable état des choses. « Cette rédaction n'était pas entièrement du goût de Grégoire XVI. Le 16 août, Lambruschini reçut de Castel Gandolfo un billet : « En repensant à la finale de la note : per far conoscere alla Chiesa e ai fedeli il çero stato délie cose, je conviens avec vous qu'il vaudrait peut-être mieux dire : per far conoscere cdla Chiesa e AL MON DO CATTOLICO il vero, ecc. Par conséquent, si vous croyez, faites donc le changement indiqué... » Était-ce fini? Pas encore. Le lendemain, nouveau billet autographe :

Da Castel Gandolfo, 17 agosto 1840. Abbia pazienzia. Il m'est venu un autre scrupule sur la finale de la Note, que j"ai proposée. Menacer ouvertement un persécuteur acharné, ad un accanito persecutore, d'une allocution qui le démasque à la face du monde, cela pourrait l'irriter et le fâcher plus encore, et l'engager à la prévenir en se portant à d'autres violences et à de nouveaux excès. Il est mieux de le lui laisser craindre, que de l'en menacer à l'avance. Otez donc de la Note l'addition : per far conoscere, ecc, et, ou bien laissez la Note avec la simple finale que vous avez projetée, ou joignez-y quelque autre expression que vous croiriez opportune. Sono di cuore, G.

Lambruschini opta pour la suppression pure et simple. Détails minutieux, sans doute ; ils montrent du moins quelle application y portait le Pontife jusque dans sa villégiature, et comment il savait imposer non seulement les pensées, mais aussi leurs nuances. Ceux-là seuls

s'en étonneront qui n'ont jamais imaginé Grégoire XVI que sous les traits d'un vieillard sans pénétration et sans volonté, prisonnier de l'ambition d'un « Génois absolutiste » (1).

(1) J. Laurent à J. Moeller, 14 juillet 1840, K. Moeller, Leèen..., 1, 115- 117 ; 9 août, 118. Projet de note à la légation russe et billets de Grégoire XVI à Lambruschini (originaux autographes), AE., PV., Pos. 8.

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