‹ Le Saint-Siège et la Russie; leurs relations diplomatiques au 19e siècleChapitre 24 sur 38 · ALLOCUTION DE · texte numérisé non relu

ALLOCUTION DE

I. Fuhrmann et sa mission. L'équivoque. — II. Lettre impériale et note posthume. Démission de Mgr Gutkowski. — III. Promotion de Mgr Pawlowski. Vues centralisatrices de Nicolas I^^. — IV. Pillage des biens de l'Eglise dans l'Empire. — V. Dernières résolutions de Rome et dernières précautions. — VI. L'Allocution du 22 juillet 1842 et l'Exposé.

La peu glorieuse expédition militaire tentée contre un évêque gênant, mais désarmé, ne pouvait manquer de réussir. Quelle conséquence amènerait-elle à Rome? Ni le tsar, ni son lieutenant Paskiévitch n'y songeaient sans quelque inquiétude, en dépit des allures crânes que se donnait leur diplomatie. « Les nouvelles qui me parviennent de Rome, écrivait Paskiévitch, sont détestables. Le pape nous est complètement hostile ; il parle de l'affaire Gutkowski comme si nous vivions au seizième siècle. » Quand paraît la vigoureuse riposte du 16 août, les doléances redoublent. « Vous apprendrez sans doute avec autant de regret que moi, mon cher comte, confie-t-il à Tchernytchev, que le cabinet de Rome s'est permis de tenir envers (sic) la légation impériale dans l'afTaire de Gutkowski. J'en écris aujourd'hui au comte Nesselrode ; je m'abstiens ici de toute réflexion sur la menace qui a été osée. » Le coup, on le voit, avait porté. Le pape osait ! s'écriait-on avec une surprise indignée et inquiète. D'où venait donc tant de hardiesse? d'une conscience irrésistiblement révoltée contre l'injustice? Paskiévitch ne cherche pas si haut. « Au milieu de tant d'influences hos-

tiles », c'est peut-être l'Autriche qui soutient le pape « dans ses tentatives de faire renaître les prétentions exorbitantes d'un autre siècle » (1).

L'Autriche, assurément, ne méritait guère un tel reproche, et Nicolas ne songeait pas à le lui adresser. Loin de là ; il eut l'intuition que si quelqu'un pouvait calmer à Rome la tempête qui s'y préparait, et tout arranger, c'était Metternich. Quand Mgr Altieri se présenta au chancelier pour lui donner connaissance de la note russe du 17 mai et de la réplique romaine du 1®^ juin, il le trouva déjà instruit de tout : le chargé d'affaires russe, sur l'ordre de l'empereur en personne, lui avait communiqué les documents aussitôt qu'il les avait lui-même reçus de Potemkine. Quelques jours plus tard, dans une conférence avec le nonce, la note Lambruschini revint longuement sur le tapis. Metternich assura « en toute sincérité » qu'il ne l'aurait jamais attendue « aussi traitable, aussi douce, aussi modérée », tout en la reconnaissant « très judicieuse et très convaincante ». Il défiait l'empereur et le Synode d'y trouver prétexte à nouvelles lamentations sur l'intolérance du pape et son inflexibilité. « L'empereur, assurait-il enfin, s'en dira contentissimo, parce que, s'il ne l'était pas, il serait en vérité tout à fait incontentabile. » Tout cela, le chancelier l'avait redit au chargé d'affaires de Russie, et celui-ci avait fait chorus.

Dans cet harmonieux concert de louanges, le nonce discerna vite une dissonance. Sans entrer dans le détail, il laissa clairement entendre au cardinal Lambruschini que Vienne différait d'avis avec Rome sur les mesures à prendre dans l'affaire Gutkowski. D'où venait cette divergence? Des calculs d'un^ politique « peut-être trop humaine » ; de l'espoir que, si on discutait les accusations et les raisons que, de part et d'autre, on se jetait à la tête, tout finirait par se contre-balancer, et cet équilibre obligerait à des concessions mutuelles même ceux qui avaient pour eux le bon droit. Le chancelier risquait des excuses

(1) Stcherbatov, Paskévitsch, V, 156. Paskiévitch à Tchernytchev. 8/20 septembre 1840 ; Shornik, CXXII, 457.

en faveur du tsar. En somme, disait-il, ce n'est pas par mauvaise volonté et désir de nuire qu'il pèche contre l'Église ; c'est seulement pure ignorance de ses doctrines et de ses principes. Ignorance ou malice, ne put s'empêcher d'observer le nonce, le résultat est le même et tout aussi funeste. Mais Ficquelmont, entretenu par Nicolas de l'affaire Gutkowski, avait su lui faire entendre de bonnes vérités : Metternich promettait d'envoyer à cette occasion à son ambassadeur une de ces dissertations dont il était si prodigue, et dont le tsar, il n'en doutait pas, ferait son profit. Ainsi l'intervention des diplomates risquerait d'embrouiller une cause pourtant bien claire. Ce travail pacificateur, pour peu qu'il se prolongeât, permettrait à la chancellerie russe de gagner du temps, d'épaissir le brouillard, et d'en tirer profit (1).

A Rome, la légation travaillait de son mieux dans ce sens. Elle se heurtait à la volonté ferme du cardinal Lambruschini, qui trouvait qu'on avait assez longuement discuté et qu'il était temps de conclure. D'autres, par contre, avaient la réputation d'être moins intransigeants : tel surtout Mgr Capaccini, l'ancien secrétaire de Consalvi, témoin et acteur dans tant de négociations épineuses et délicates. Nous l'avons déjà vu aux prises avec Krivtsov dans l'affaire Gutkowski. Voulait-on' d'après lui, arriver à s'entendre à ce sujet, comme aussi sur la nomination de Pawlowski à Mohilev, il ne voyait qu'un moyen : que l'empereur s'adressât directement au Pontife lui-même. « Dans cet écrit. Sa Majesté, tout en renouvelant la promesse faite antérieurement de continuer sa haute protection à l'Église catholique romaine, devait insister sur le fait que la révocation de Gutkowski avait été nécessitée par des faits politiques et non religieux, que par conséquent Sa Majesté espérait que le Pontife romain se déciderait à des mesures coercitives qui contraindraient cet évêque à se démettre de sa dignité. » Mais, demandait Potemkine, à quoi Rome se résoudrait-elle enfin? « La

(1) Altieri à Lambruschini, 19 juin 1840, AE., Minutario d'Altieri, n° 997; cf. n" 999, ibid., même date.

décision de Rome, répliquait Mgr Capaccini, dépendra des décisions de l'empereur dans toutes les autres questions qui concernent en général la situation de l'Église catholique dans ses États. » De cette façon, la porte, un instant fermée, se rouvrirait ; on se remettrait à causer : Pétersbourg ne souhaitait que cela, et Rome ne saurait s'y dérober. Cette idée d'écrire lui-même au pape, Nicolas la goûta. Il en fit part à Paskiévitch, et lui transmit même le rapport de Potemkine. Mais le maréchal se montra plus réservé, plus défiant. « Le pape, répondit-il, acceptera-t-il vos propositions? N'y opposera-t-il pas un refus, même après la lecture de votre lettre, et ne triomphera-t-il pas publiquement d'avoir refusé? Ces pensées m'ont été suggérées par la susdite dépêche. On ne pourrait, à mon avis, consentir à l'envoi de votre lettre, qu'en étant parfaitement assuré qu'elle y serait reçue avec le respect qui lui est dû. » Par ce mot de « respect », c'est une capitulation que comprenait Paskiévitch : devant cette suprêxne manifestation de la volonté impériale, Grégoire XVI devait se rendre, et promettre de placer Mgr Pawlowski sur le siège métropolitain de Mohilev, et d'ôter Mgr Gutkowski de celui de Podlachie. Le conseil du prince de Varsovie parut sage et ne fut point perdu (1).

En septembre 1840, on vit arriver à Rome un nouveau négociateur. En l'absence de Potemkine, il essaierait de renouer les fils en train de se rompre. C'était le conseiller d'État Fuhrmann. Quels titres cet obscur diplomate avait-il à jouer ce rôle de missus dominicusP L'histoire les ignore. Peut-être était-ce la connaissance qu'il avait de Rome ; il y avait jadis occupé le poste de premier secrétaire, et géré, en 1830, la légation en qualité de chargé d'affaires pendant un congé du prince Gagarine. Transféré plus tard à Constantinople, il sollicitait, en 1835, par l'entremise de Gouriev, une dispense en cour de Rome, en vue de son mariage avec une catholique, Judith Fioravanti.

(1) Potemkme à Nesselrode, 25 mai/6 juin 1840, Popov, Snochénia..., 226. Cf. Stcherbatov, Paskévitsch, V, 155, avec vague référence à une dépêche de Potemkine. Est-ce la même? Paskiévitch à Nicolas, ihid.^ 156-157, pas de date, indication très vague.

Son passage sur la scène diplomatique, tout rapide qu'il ait été, montre qu'il ne démentait pas la race des bons tchinovniks, effacés, souples et retors (1).

« M. de Fuhrmann, disait Nesselrode dans sa lettre d'introduction, est... chargé d'entrer avec le Cabinet pontifical dans quelques pourparlers relativement à différentes questions qui ont surgi en dernier lieu entre le Cabinet impérial et la Cour de Rome, questions que Sa Majesté Impériale désire sincèrement voir terminées dans un esprit de conciliation et de convenances mutuelles. » Le 16 septembre, le nouveau venu se présenta à Lambruschini. Il lui fit connaître qu'il était porteur d'une lettre de l'empereur au pape ; mais avant de la présenter à son auguste destinataire, il devait être sûr de le voir acquiescer aux demandes qu'elle contenait. La réplique était facile à deviner. « Le Pape, déclara Lambruschini, n'exprimera aucune opinion, ni favorable ni contraire, sur ces demandes, tant pour le fond que- pour la forme, avant de les connaître et de les examiner. » Comment aurait-il pu agir autrement? Fuhrmann le comprit : séance tenante, il exposa les désirs de son maître, et le soir même, il les formula par écrit. Le Saint-Père était instamment prié : 1° « De vouloir bien user de ses conseils et de son autorité spirituelle pour engager l'évêque Gutkowski à se démettre définitivement » de sa charge ; 2° « de vouloir bien ne plus retarder, dans l'intérêt de l'Eglise catholique elle-même, l'institution canonique de Mgr Pawlowski comme archevêque de Mohilev, métropolitain des Eglises catholiques en Russie ». Des expressions de ^ agret sincère », provoqué par une situation « délicate et épineuse », à laquelle on désirait « infiniment » remédier, voilaient à peine la menace : si cet état de choses devait se prolonger, il « réagirait nécessairement sur la paix de l'Eglise catholique » dans les Etats de l'empereur, ainsi que « sur les dispositions qui animent Sa Majesté à son égard ». Puis venait, clairement exprimée, une alléchante promesse : accepter

(1) Sur Fuhrmann : Gagarine à Albani, 21 juillet 1830 ; Gouriev à Bernetti, 8/18 juin 1835, AV 268 : 1830 et 1835.

les demandes, c'était amener « l'accomplissement des vœux » exprimés par le pape, « à différentes reprises, en faveur du culte et du clergé catholique dans les États de Sa Majesté l'Empereur et Roi » (1).

Quelques jours plus tard, le 22 septembre, le secrétaire d'État prévint Fuhrmann qu'il avait instruit le Saint-Père de l'objet de sa mission. Ce qu'on voulait de lui demandait le plus sérieux examen, malgré tout son désir de faire chose agréable à l'empereur « en tout ce que lui permettaient les devoirs de son ministère apostolique ». Quant à la lettre, le pape était tout disposé à la recevoir : mais il se réservait d'y donner la réponse convenable après avoir « mûrement » réfléchi sur son contenu. Après cette « explication loyale », minutée par Mgr Capaccini en termes étudiés et circonspects, le cardinal attendrait de l'envoyé une réponse, avant de prendre les ordres de Sa Sainteté en vue de l'audience où aurait lieu la remise de la missive impériale. Fuhrmann fut déçu. Le pape ne tendait pas la main pour saisir avec empressement le papier qu'on lui présentait ; il n'était pas ébloui ; il voulait réfléchir ! On parlait d'examiner encore, après tant de conversations et tant de notes échangées pendant des mois et des années. L'opinion de la Curie, sur l'affaire Pawlowski comme sur l'affaire Gutkowski, devait pourtant être « flxée depuis longtemps ». Il le fît observer sans retard : c'étaient « les résolutions fînales » du Saint-Père qu'il sollicitait sur les volontés du tsar : « Aussitôt qu'il me sera permis, déclarait-il, de compter sur un accueil favorable de ces de mandes, je m'estimerai heureux de m'acquitter en entier des ordres éventuels qui m'ont été donnés à cet effet (2). »

Avant de recevoir cette assurance, Furhmann fut accueilli par Grégoire XV L L'audience eut lieu le 28 septembre, et Popov l'a racontée d'après une dépêche de l'en-

(1) Nesselrode à Lanibruschini, 18 juillet 1840, Esposizione corredala...^ n» LXI, 109. Session 223 (27 février 1842). AE, Rapporti, XVIII. 558-566. Lambruschini au nonce de Vienne, 12 mars 1842, AE, Russia, VI, 251-257. Note Fuhrmann, avec lettre d'envoi à Lambruschini, 16 septembre 1840^ Espos. corr., n"» LXII et LXIII, 109-110. V. ihid., 13-14.

(2) Lambruschini à Fuhrmann, 22 septembre 1840, AE, Russia, V, 1076. Fuhrmann à Lambruschini, 23 septembre, Espos. corr., n°LXIV, 110-111.

voyé à Nesselrode. Acceptons ce récit sous bénéfice d'inventaire : une grosse erreur en marque le début. Fuhrmann, assure-t-il, « remit la lettre au pape ». Il n'en fit rien. Les faits et les textes démentent cette induction. Le Saint-Père insista d'abord sur une déclaration de principes renouvelée déjà bien des fois dans les documents échangés avec la chancellerie impériale : l'Eglise a ses lois, sa discipline, contre lesquelles on ne saurait porter une main arbitraire. « Pour plaire à l'empereur, dit-il, je suis prêt à aller jusqu'aux extrêmes limites de mes obligations ; aller plus loin, je ne le peux pas. Si vous m'entendez prononcer cette parole : c'est impossible, je mourrai plutôt que de changer ma résolution. Voilà pourquoi je réfléchis longtemps avant de me décider, car une fois la décision prise, il n'y a pas à y revenir. Laissez-moi donc le temps de réfléchir. »

Puis, passant à l'affaire Pawlowski : « Dites-moi, demanda-t-il, pourquoi votre gouvernement ne lui a pas remis mon bref. » Fuhrmann allégua, vaille que vaille, les raisons connues : influence « très mauvaise « que le bref aurait exercée sur le clergé latin ; trouble inutile qu'il eût causé à la conscience de l'évêque : il n'avait violé aucune loi ; il n'avait fait que se conformer à une coutume depuis longtemps en vigueur dans l'empire. « Vous avez eu tort d'agir ainsi, répliqua le pape : toute explication venant de lui m'aurait contenté. » Il ne s'agissait pas de défaire ce qui s'était fait, ni pour le prélat de justifier en règle sa façon d'agir, bien que sa conduite ait été en désaccord avec ses obligations. « Mais je ne pouvais me taire, précisait-il, devant un fait tellement solennel, tellement public que je ne pouvais pas l'ignorer, et cela au moment même où la question des mariages mixtes était le plus ardemment débattue. Qu'aurait dit la Prusse? N'aurait-elle pas pu invoquer ce fait comme un précédent? Pouvais- je faire moins que je n'ai fait, et agir avec plus de circonspection? Vous le savez d'ailleurs, j'étais très disposé à confirmer Pawlowski, et sans cette circonstance, .dont je parle, il y a longtemps qu'il serait confirmé. » L'envoyé observa qu'à son avis, la question des mariages

mixtes était de celles qui demeuraient insolubles : il valait beaucoup mieux ne pas la soulever, surtout alors que, pour l'instant, elle avait perdu de son acuité. Ce langage, notons-le, était dans la vraie tradition de la diplomatie russe : éviter avec Rome toute discussion théorique, tout conflit sur les principes ; s'en tenir soigneusement aux solutions pratiques. Le pape pouvait donc, pensait Fuhr» mann, confirmer Pawlowski, d'autant plus que le prélat ignorait le bref, et que, par conséquent, la question ne se posait même pas. « Mais on sait fort bien ici, répliqua le Pontife, pourquoi il n'est pas confirmé. Pour que je me décide à le faire, il me faut une raison. Laissez-moi y penser. »

Quant à l'affaire Gutkowski, il en fit ressortir la gravité : on ne dépose pas un évêque sans raisons canoniques et sans un jugement en règle. « Mais je vous l'avoue, continua le Saint-Père, sa culpabilité me paraît insuffisamment prouvée, et trop vagues les griefs dont on l'accuse. Assurément, il a eu tort de manquer aux convenances, cela, je le reconnais; mais comme ecclésiastique, il a fait son devoir, et sous ce rapport il est impossible de le blâmer. » La discussion se prolongea, n'ajoutant rien d'inédit. « Venons-en donc, dit Grégoire XVI, à une conclusion. L'empereur m'adresse deux demandes fort délicates. Mais dans toute négociation, il faut une certaine réciprocité. Des concessions d'un côté, et de l'autre aucun avantage, ce n'est pas équitable. J'ai, moi aussi, beaucoup à réclamer de la part de l'empereur. » Ici, Popov abandonne son récit pour faire une sortie contre 1' « astucieuse » politique de la Curie romaine. D'après lui, aucune raison essentielle n'arrêtait le pape ; s'il se montrait si intraitable et si opiniâtre à ne pas céder ce qu'on lui demandait depuis si longtemps, c'est qu'il voulait à tout prix conserver une arme afin d'extorquer au gouvernement d'autres concessions. Ce que vaut cette insinuation malveillante, les paroles et les actes de Grégoire XVI le montrent amplement, et le reproche de politique astucieuse et de mesquin marchandage se trompe complètement d'adresse. Au lieu de s'y livrer, l'historien russe

aurait cent fois mieux fait de continuer à nous citer le texte de Fuhrmann ; mais il s'en est bien gardé, juste au point le plus délicat. Faute de mieux, contentons-nous de son résumé. « Quand le pape eut fait observer à notre chargé d'affaires qu'il n'était pas éloigné d'accomplir les vœux de l'empereur de Russie, mais seulement au cas où des concessions lui seraient faites du côté de notre gouvernement, M. Furhmann répondit qu'il avait prévu cette observation du pape, et que le cabinet impérial lui avait donné pleins pouvoirs afin de répondre d'une manière satisfaisante à quelques-unes des réclamations de la cour romaine. » C'est tout, et c'est peu. L'honorable envoyé du tsar était un trop mince personnage pour que le Saint- Père prît la peine, comme il le faisait quelquefois, de faire consigner par écrit l'entretien qu'il lui accordait ; mais sur ce point important, les documents romains sont plus explicites. On y trouve enregistrée « l'assurance, donnée par Fuhrmann, de la révocation déjà exécutée d-^'un des décrets impériaux » contre lesquels Rome venait de réclamer. Il était interdit au clergé latin d'entendre en confession les personnes qui ne lui seraient pas connues et de les admettre à la communion. Cette mesure était fatale aux Uniates qui, restés fidèles, voulaient remplir en cachette leurs devoirs de catholiques. Le sort de ces malheureux préoccupait douloureusement Grégoire XVI ; il avait à cœur de faire abolir une défense particulièrement odieuse, qui les acculait pour ainsi dire à l'apostasie, et pour y parvenir, il était résolu à faire des sacrifices.

On n'ignorait pas non plus que Mgr Pawlowski, en sa cpialité de président du Collège ecclésiastique, avait contresigné cet oukase, afin d'en enjoindre l'observation au clergé catholique : acte de faiblesse, qui constituait un nouvel obstacle à sa promotion tant désirée. Le décret disparaissant, tout scandale cessait et la difficulté était heureusement aplanie. \J Esposizione de 1842 est aussi explicite : « En réalité, dit-elle, le Saint-Père avait compris, par le sens de toutes ces communications, et, sur la parole formelle de l'envoyé russe, tenait pour certain que l'oukase imprévu du 28 mars 1836, relatif à l'administration des

sacrements, souscrit par Mgr Pawlowski et inspiré par lui au clergé catholique, était pleinement révoqué, et révoqué sur les instances du prélat lui-même. »

Nul doute que les déclarations de l'envoyé du tsar lui causèrent quelque satisfaction. « Donnez-moi, conclut-il, c'est Popov c{ui cite, le temps de trouver un moyen {mezzotermine), afin d'amener Mgr Gutkowski à se démettre volontairement de sa charge ; car le déposer, en conscience, je ne le peux pas. En attendant, continuez vos conversations avec le cardinal secrétaire d'État. Ce vieux est un peu grognon, mais il a une bonne tête. » C'est sur ces mots familiers que le Saint-Père mit fin à l'audience. Son interlocuteur se retira étonné et charmé : il s'attendait à de la froideur et à de l'irritation, et il avait trouvé une cordialité simple et franche, qu'ont célébrée ceux qui ont le mieux connu Grégoire XVI (1).

Quelques jours plus tard, le 2 octobre, Fuhrmann fut informé, par écrit, des concessions que le pape consentirait à faire, tout en prenant acte des déclarations et des promesses cju'on lui avait fait entendre. On l'avait dit « expressément » : satisfaire aux demandes du tsar « entraînerait l'accomplissement des vœux du Saint-Père, tant de fois exprimés ». « M. l'envoyé, disait-on, a en outre pleinement garanti là révocation déjà accomplie de l'un des oukases de l'empereur, auquel se rapportaient les dernières réclamations pontificales... » Le Saint-Père avait, devant Dieu, fixé particulièrement son attention sur la « promesse absolue et consolante » de l'empereur en faveur de la religion catholique. Confiant en cette promesse, et mû par le grand but de servir le bien général de l'Église dans les immenses États de Sa Majesté, il était disposé à consentir aux deux demandes qu'on lui adressait, « en tant que le lui permettaient ses devoirs inviolables envers l'Église et l'épiscopat catholiques ».

Il ne se refusait donc pas à « user de ses conseils et insi-

(1) Dépêche de Fuhrmann, 27 octobre/8 novembre 1840,Popov, Snochénia..., 224-227. Sess. 223, 27 février 1842, AE. Rapporti, t. XVIII, 558-566. Espos. corr., 14-15. Nicolas Wiseman, Souvenirs sur les quatre derniers papes, trad. A. Goemacre, Bruxelles, 1858, IV*^ p., chap. vi.

nuations », afin de déterminer Mgr Gutkowski à donner de plein gré sa démission, assuré qu'il était qu'on pourvoirait dignement à la subsistance du prélat démissionnaire et à son remplacement. Il confirmerait Mgr Pawlowski : déjà la révocation de l'oukase sur les confessions aplanissait « un des obstacles les plus sérieux » à sa promotion. Mais il avait contrevenu aux règles ecclésiastiques en d'autres points très graves, et le^ pape continuerait de répugner beaucoup à l'instituer, s'il ne parvenait en quelque manière à s'assurer de l'intégrité des principes et des dispositions du candidat. En agissant ainsi, il poussait la déférence et les égards jusqu'aux limites qu'il lui était défendu de franchir. Mais il y avait les promesses impériales : voilà le motif essentiel qui le déterminait et qui rassurait sa conscience, avec la ferme assurance d'en voir la prompte réalisation. Le champ était vaste, où l'empereur pouvait et devait, par des actes, faire preuve de bonne foi et de bon vouloir. Entrer dans le détail, on l'estimait superflu : il y avait les actes du 6 septembre et du 1^^ juin 1840, restés sans réponse et surtout sans réparations. Un seul point était signalé : « Le Saint-Père a enjoint qu'il fût fait une mention expresse des pauvres grecs-unis, soumis à la domination temporelle de Sa Majesté Impériale et Royale. » Quelques mots, tristes et touchants, rappelaient les mauvais procédés dont ils étaient victimes ; « les duretés, les vexations, les contrariétés » auxquelles étaient en butte ceux qui, excités à abandonner l'unité catholicjue, avaient voulu rester fidèles. La justice et la pitié demandaient qu'on mît enfin un terme à une situation aussi lamentable. Telles étaient les dispositions du pape. Quel écho trouveraient-elles chez le tsar? Il attendait de le savoir, pour leur donner suite (1).

Au milieu de ces pourparlers, que devenait la lettre impériale que l'envoyé oubliait dans sa poche? Au lendemain du jour où il reçut la communication de la secré-

(1) Note verbale à Fuhrmann, 2 octobre 1840, Espos. corr., n*' LXVIII, 114-116.

tairerie d'État, Fuhrmann alla prendre congé de Mgr Capacqni, dont on avait tant escompté, à Pétersbourg, les dispositions très conciliantes. Le prélat fit tomber la conversation sur le document expédié la veille. Fuhrmann s'en déclara satisfait. Il se flattait que l'empereur en serait content. En somme, le pape acquiesçait aux demandes ; il y mettait seulement les formes qu'il fallait, pour ne pas manquer à ses devoirs. Mais alors, la lettre? La lettre, oh ! lui, personnellement, ne pensait que du bien de la réponse pontificale ; mais il ne se croyait pas, pour autant, autorisé à consigner la lettre de l'empereur. A proprement parler, l'adhésion du Saint-Père était conditionnelle; et bien que la condition lui parût, à lui, très raisonnable, il n'osait pas prévenir là-dessus le jugement de l'empereur. Et le scrupuleux et défiant tchinovnik retourna à Pét ersbourg avec son précieux document. Il y trouva à coup sûr bon accueil, car il n'avait pas perdu son temps. Par ses démarches, il s'était produit un temps d'arrêt. Il semblait n'être plus question de mesures dont on redoutait le dangereux éclat. Les concessions obtenues, on saurait les réaliser et les exploiter ; les promesses faites, on en estomperait savamment le trop de précision, on les volatiliserait en belles paroles, en fuyantes périodes dont on recommencerait à remplir les notes et les mémoires diplomatiques. A Rome, au contraire, la mansuétude pontificale n'était pas du goût de tous. « Ne te figure pas, écrivait Jean Laurent, les suprêmes administrateurs des affaires de l'Église comme des êtres flegmatiques. Les cardinaux les plus influents eux-mêmes brûlent de zèle et optent toujours pour les mesures les plus décisives », jadis, sous Léon XII, le cardinal Maure Cappellari faisait de même. « Mais, dans la douceur paternelle qui est le trait prédominant de l'autorité pontificale, il y a quelque chose de réservé et d'hésitant qui ne se laisse mettre en mouvement que peu à peu, mais n'entre ensuite en scène qu'avec plus de vigueur (1). »

(1) Observation (non signée, mais autographe) de Mgr Capaccini, 3 octobre 1840. AE, Russia, V, 1085. Mgr J. Laurent à J. Moeller, 6 juillet 1840, Karl Moeller, Leben... von J. Th. Laurent, II, 115.

Pour la chancellerie russe, le plus difficile était fait. Elle voulut réserver à Fuhrmann l'honneur de terminer une négociation aussi heureusement commencée. Trois mois à peine après son départ de Rome, le madré fonctionnaire y reparut, porteur d'une nouvelle lettre de Nicolas qu'il ne dissimulait plus cette fois sous son manteau. L'empereut y exprimait sa « véritable satisfaction » des « dispositions bienveillantes » qui animaient le pape à son égard. Si, d'un mot bien fugitif, il rappelait ses promesses, les promesses du pape, il les évoquait, il s'y étendait avec complaisance : « Certain aujourd'hui de l'appui que Votre Sainteté consent à me prêter pour m'aider à accomplir le bien que je serai toujours disposé à faire au clergé et à l'Église latine dans mes États, je me plais à compter avec une entière confiance sur la réalisation des promesses qu'elle m'a fait donner... » Il ne voulait voir, ce semble, que les affaires Pawlowski et Gutkowski, et mettait toute son application à n'en pas sortir. Les dernières lignes prêtaient à réfléchir : « Je ne saurais... terminer cette lettre sans vous exprimer l'intérêt sincère que je prends au maintien de la tranquillité des provinces gouvernées par Votre Sainteté. Héritier du trône de feu l'empereur Alexandre, je le suis également de ses principes pacifiques et conservateurs, et j'aime à garder le souvenir de la part active que mon frère, de glorieuse mémoire, a prise à la restauration du pouvoir temporel du Saint-Siège. » Voulait-on faire sentir que si le tsar se passait fort bien du pape, le pape avait dû, jadis, invoquer l'aide du tsar ; qu'il pourrait un jour se trouver dans la même détresse, et qu'il fallait désormais, en souvenir du passé et en prévision de l'avenir, montrer plus de souplesse et de complaisance? De son côté, Mgr Pawlowski, sur l'ordre du gouvernement, faisait acte de déférence envers Rome. Il adressait au pape une lettre pleine d'expressions de respect, mais où on

eût cherché en vain une alhision aux fautes passées, une raison, une excuse. Au heu de tout cela, il attestait son zèle pour la vraie doctrine, ses sentiments d'ardente piété et de( dévotion filiale envers le Saint-Siège et le Pontife actuellement régnant ; il protestait que celui-ci aurait en lui, dans les lointaines contrées de l'empire russe, un pasteur zélé et vigilant, uniquement appliqué à procurer le salut éternel du troupeau confié à sa garde (1). Quel serait le résultat de cette nouvelle mission? Fuhrmann en entrevoyait le succès ; il étendait la main pour cueillir le fruit, et se préparait à rédiger son bulletin de victoire ; mais un matin de février 1841, on le trouva mort : fin « subite », « déplorable catastrophe », l'événement est ainsi mentionné sans autres détails.

A la veille d'une aussi tragique interruption, l'infortuné diplomate avait longuement répondu, selon ses instructions, au mémoire romain du 2 décembre 1840. La note « très confidentielle », trouvée signée, parvint au cardinal Lambruschini par les soins de Potemkine. Confiante en son droit, sûre des faits qu'elle avait allégués, la chancellerie romaine se référait à ce qu'elle avait déjà exposé en 1832 et en 1840. Elle eut le déplaisir d'entendre la voix d'outre-tombe de Fuhrmann lui répéter, sur tous les points : « Vous vous trompez, vos griefs sont sans fondement et vos plaintes sans raison. » Après un silerice de neuf ans, on présentait enfin comme un bienfait signalé et un trait touchant de générosité l'enlèvement des orphelins polonais et leur répartition dans les écoles de cadets et d'enfants de troupe à l'intérieur de l'empire.

Comme d'ailleurs, ajoutait-on, la plupart de ces écoles se trouvent ou dans des villes ou dans leur proximité, ces enfants ne manquent nullement d'ecclésiastiques de leur religion, et ne risquent en aucune manière d'abandonner leur croyance. Ainsi donc le fait que des enfants catholiques ont été conduits en Russie est matériellement vrai ; mais la malveillance, si prête à dénaturer toute chose, a représenté un acte de bienfaisance et d'humanité

(1) Nicolas à Grégoire XVI, 3 décembre 1840, Espos. corr., noLXV, 111-112 ; Nesselrode à Lambruschini, 5 décembre, AE, Russia, V, 1127. Pawlowski à Grégoire XVI, sans date, Espos. cOrr., n° LXVI, 112.

comme un acte d'oppression. Cet exemple prouvera à la Cour de Rome combien elle doit se méfier de la véracité des rapports qui lui parviennent par d'autres voies que celle du Gouvernement Impérial.

Tout était dans ce ton, maladroit à force d'astuce : le mauvais vouloir y perçait manifeste. Aussi les anxiétés du pape redoublèrent. Il se demanda s'il irait jusqu'au bout. Le souverain d'un empire colossal ; le soutien et, dans un certain cas, le chef d'une Église ennemie, qu'il favorisait de toute manière, par conviction comme par politique : tel était l'adversaire, « d'une malice raffinée », qu'il faudrait heurter de front. A rompre avec lui, et à l'exaspérer sans doute, que gagnerait l'Eglise catholique en Pologne et en Russie? Était-il sage d'agir ainsi, alors qu'il s'avançait avec la menace dans une main et des promesses dans l'autre, et qu'il renouvelait des demandes auxquelles on avait déjà fait bon visage? Grégoire XVI ne le pensa pas. Osciller indécis entre la politique de rigueur et celle de conciliation ferait manquer les fruits de l'une et de l'autre, au plus grand détriment de l'Église.

11 avait décidé en faveur de la seconde : il résolut d'y persévérer ; s'il fallait un jour revenir à la première, il n'en serait que plus fort. Il répondait ainsi par avance aux questions que Montalembert, deux ans plus tard, se posait avec une douleur qui lui faisait quelque peu dépasser la mesure : « Pourquoi faut-il qu'on ait presque toujours consenti à reconnaître pour métropolitains, en Pologne, des hommes choisis avec un tact merveilleux par les oppresseurs, pour concourir par la trahison à l'œuvre de démolition?... Pourquoi faut-il cju'au sein des contrées ravagées par ces prévaricateurs, le seul prélat qui semble avoir rempli consciencieusement sa mission, M. Gutkowski, évêque de Podlachie, au moment où il est prisonnier pour la foi, soit réduit par l'invitation même du Souverain Pontife à se démettre de son apostolat (1)? »

(1) Note Fuhrmann, 31 janvier 1841, et lettre d'envoi de Potemkine,

12 février 1841, Espos. corr., n" LXIX-LXX, 116-124. Cf. Sess. 223 (27 février 1842), AE, Rapporti, XVIII, 558-566. Montalembert, Avant-propos à la traduction française de Theiner, Les Vicissitudes..., I, p. XIII.

Le 1^^ mars, Mgr Pawlowski fut préconisé, et le 7 avril fut expédié le bref où le Saint-Père exhortait Mgr Gutkowski à donner sa démission. A pareil jour, il informa l'empereur que ses désirs étaient accomplis. Tout ce qui figurait au mémoire remis &ix mois plus tôt à Fuhrmann se retrouve dans la lettre pontificale ; on dirait qu'elle en est le décalque ; mêmes doléances générales sur les maux qui accablent depuis si longtemps la religion sous le sceptre du tsar ; il ne les ignore pas, bien qu'il n'ait auprès de lui aucun représentant, bien qu'il lui soit impossible de communiquer librement avec les évêques ; même plainte au sujet des Grecs-unis, en termes aussi émus et aussi pressants. Mais Nicolas faisait la sourde oreille : on lui parlait des Grecs ; lui ne nommait que les Latins. Toucher cette question lui était insupportable ; à ses yeux, elle était irrévocablement vidée. « La question des ex-Grecs-unis est fort simple, déclarait-il. Lorsque politiquement séparés de la Russie, les habitants grecs furent privés de leur chef de l'Église, ils acceptèreijt pour tel le pape ; les actes existent et prouvent que cela n'a été qu'une reconnaissance politique ; dans ce moment, ce même clergé a demandé à rentrer dans le giron de l'Église mère, dont il ne se considérait jamais comme séparé ; la chose a été accordée, et amen (1). »

Entre Mgr Gutkowski, le captif d'Ozierany, et l'illustre Clément-Auguste, le prisonnier de Minden, le parallèle se prolonge. A tous les deux, bien à regret, le chef suprême de l'Église demanda, en vue du bien général, un dernier sacrifice, celui du bon pasteur qui donne tout pour ses brebis. Mgr Droste s'y résigna, et jusqu'à sa mort, qui ne tarda guère, il en conserva la meurtrissure douloureuse. Mgr Gutkowski l'accepta au contraire avec joie. Le bref de Grégoire XVI ne lui arriva qu'après de longs mois. Il avait réjoui l'empereur : « Nous voilà dans les meilleurs termes avec le pape, mandait-il à Paskiévitch ; sa lettre d'hier est tout à fait aimable ; aussi j'espère qu'à l'avenir

(1) Grégoire XVI à Nicolas, 7 avril 1841, Espos. corr., nO LXXI, 125-126. Citation empruntée à Mgr Likowski, Dzieie Kosciola unickiego, 2^ édit., II, 131.

tout marchera également bien. Ce qu'il a écrit à Gutkowski est très bon ; nous allons voir s'il obéira. » Craignait-il que l'évêque ne résistât au pape? Peut-être. On savait le prélat vif et ardent ; la captivité prolongée le briserait, il finirait par se rendre : calcul habile et juste, qui n'était pas sans doute nécessaire. Quoi qu'il en soit, le 7/19 avril, Gutkowski fit transmettre à qui de droit une déclaration :

...Quoiqu'une crainte lâche et pusillanime n'eût pu étouffer la voix de mes justes reproches, je n'en ai cependant proféré aucun, au sujet de la violence avec laquelle le Gouvernement a agi envers moi, et des outrages dont il m'a abreuvé. Quel homme cependant, à qui il reste encore quelque sentiment de pudeur et d'honnêteté, pourra contenir son indignation, en apprenant qu'on a pu donner, et faire exécuter, l'ordre d'enlever pendant la nuit à la manière des brigands, un Pasteur de l'Église, un vieillard accablé d'infirmités et de douleurs, malgré la foi des traités et les promesses qui garantissaient son inviolabilité? La honte de cette action brutale retombe de tout son poids sur ceux qui l'ont commandée et sur ceux qui l'ont mise à exécution.

Il en appelait de nouveau au jugement du Souverain Pontife ; il protestait encore une fois que s'il souffrait persécution, c'était uniquement pour s'être opposé « au'x moyens employés par le gouvernement pour anéantir la religion catholique », et il exprimait une « humble et unique demande » : ou le retour dans son diocèse, ou des passeports pour l'Autriche.

Je suis, au reste, ajoutait-il, résigné à tout ce qui pourra m'arriver, et mets ma confiance en Dieu seul, qui élève et renverse, console et afflige les Grands comme les Petits, selon la disposition de sa très sainte Volonté. Telle est ma déclaration. Puisse-t-elle n'être pas indigne d'un Évêque de l'Église catholique, laquelle n'est pas comme toute autie, un instrument de politique à l'usage de quelques autocrates ou puissants empires, mais qui est la seule et véritable Église de Jésus-Christ (1).

(1) Grégoire XVI à Gutkowski, Memores officii, 7 avril 1841, Espos. corr.^ rfi LXVII, 113 ; Acta Gregorii XVI, III, 121-122. Nicolas à Paskiévitch,

Cette nouvelle manifestation de Mgr Gutkowski fit espérer au gouvernement qu'il considérerait le bref de Grégoire XVI comme une délivrance. Deux chanoines de Janow, sur l'ordre de Paskiévitch, partirent avec le document pour Ozierany, et le 2|9 mai 1842, ils le remirent à l'évêque, avec les offres officielles : la liberté, 20 000 florins de Pologne par an, le séjour à l'étranger dans un domicile de son choix, le paiement des arrérages de sa pension échus depuis cinq ans et c|uatre mois. Le même jour, il signa sa démission. Les portes d'Ozierany ne s'ouvrirent que dix mois plus tard, en mars 1843. Le 5 avril il arriva enfin à Lemberg, où les trois archevêques, tout le clergé et les autorités autrichiennes l'accueillirent en héros. Aucune amertume ne paraît avoir troublé la paix de sa longue vieillesse. Il s'éteignit à Lemberg en 1863, âgé de quatre-vingt sept ans. Il avait reçu le titre d'archevêque de Marcianopolis en 1856, date où fut élu son successeur, Mgr Benjamin Szymanski, celui c{ui devait clore la liste des évêques de Podlachie (1).

Ce n'était pas uniquement par point d'honneur que l'empereur Nicolas s'était obstiné à soutenir à tout prix la candidature de Mgr Pawlowski au siège de Mohilev. Nous savons les graves modifications qu'il méditait d'introduire dans le gouvernement de l'Église de Pologne et de Russie : il voulait le centraliser aux mains d'un seul chef, l'assujettir à un unique rouage de la machine administrative, au Collège romano-catholique, et de cette façon la diriger à son gré. Pour réaliser ce plan, le tsar comptait surtout

6/18 mai, Rousski Arkhiv, 1910, I, 483 ; cf. Stcherbatov, Paskévitsch, V, 180. Déclaration de Gutkowski, 7/19 avril 1842, annexe à dépêche d'Altieri, 30 mai 1843, AE., PV., n» 93.

(1) Relation Gutkowski à Grégoire XVI, 30 mai 1843, AE., PV., n» 93; Krivtsov à Lambruschini, 6/18 juillet 1842, ihid. ; P. J. K., Janow biskupi..., 211-215.

sur Pawlowski : dès 1837, il en parlait à Paskiévitch : « Voilà mon candidat ! » En 1840, il revient sur son projet, insistant à nouveau auprès du maréchal : les Eglises catholiques « de l'empire aussi bien que celles du royaume doivent former un tout, un seul Collège ecclésiastique, institué par le pape lui-même, et tel qu'il existait du temps de mon père )). Saluons au passage l'étonnante erreur de l'autocrate : le Collège date non de Paul, mais d'Alexandre ; loin de l'approuver, les papes voulurent toujours l'ignorer et Grégoire XVI n'était guère disposé à changer d'attitude. Paskiévitch, plus raisonnable que son maître, persista à désapprouver ses vues : « Je prends la liberté de vous représenter, répondit-il, que la fusion administrative du clergé catholique de Pologne avec le Consistoire de Saint-Pétersbourg (lisez : le Collège), amènera d'interminables différends avec le pape. Il est même possible que beaucoup d'évêques se montreront {sic) récalcitrants. De plus, le pape lui-même ne saurait, sans perdre l'estime des siens, consentir à la suppression de l'archiépiscopat dans le royaume. Ils n'ont même pas encore supprimé les noms des évêchés c{ui depuis trois siècles font partie des possessions turques, et ils continuent même à les donner à des évêques, résidant dans une autre partie du monde {in partibus). » Le brave « père-commandant », comme l'appelait Nicolas, n'entendait pas grand'chose au droit canonique, mais il avait du bon sens, et il se rendait compte des difficultés. Son avis toutefois ne prévalut pas, et l'empereur s'obstina (1).

A la nouvelle que le pape avait préconisé Pawlowski : « Enfin ! » s'écria-t-il, avec un soupir de soulagement. Il veut aussitôt passer à l'exécution de son projet, et il presse Paskiévitch : « Écris-moi qui des évêques polonais on pourrait appeler les premiers, pour les nommer membres du Collège? » Qui fut bien perplexe? Ce fut le maréchal. On allait célébrer à Pétersbourg le mariage du tsarévitch Alexandre ; il devait s'y rendre, et comptait, à

(1) V. plus haut, p. 210. Nicolas à Paskiévitch, 1/13 mai 1840; Stcher- BATOv, V, 152; Paskiévitch à Nicolas, 7/19 mai, ibid., 153.

cette occasion, s'expliquer avec l'empereur. Mais il tomba malade en route et dut rebrousser chemin. « L'envoi des évêques, écrira-t-il de Varsovie, est un acte si grave que je ne sais comment m'y prendre pour le faire ; car s'ils refusent, il faudra employer la violence ! Si, du moins, j'avais un prétexte... Je m'efforcerai d'exécuter votre ordre. Dieu veuille que votre désir soit réalisé sans causer de désagréments. » Nicolas n'avait ni ces soucis ni ces ménagements. Il précise que, sur deux prélats qu'il demande, il faut qu'il y ait un évêque, un véritable évêque ; sans doute, il veut dire un évêque diocésain, et non ua simple suffragant. L'affaire est « du plus haut intérêt ». « Leur consentement, ajoute-t-il, n'est pas nécessaire. Il faut leur notifier mon ordre, si mon invitation ne leur suffit pas. Quand ils seront ici, alors je les nommerai tout simplement membres du Collège ecclésiastique. Ce sera le premier pas de fait ; plus tard nous déciderons comment transférer ici les affaires ecclésiastiques de Pologne ; mais cela ne dépend pas de cette seule mesure de la présence des évêqueg au Collège ; ils verront seulement ainsi comment les affaires marchent chez nous... « Au dire de Stcherbatov, la conduite de l'empereur fut « des plus originales ». Si Rome eût pénétré tous ces noirs projets et les eût qualifiés comme ils le méritaient, quelles protestations n'aurait pas fait entendre la vertueuse indignation de la chancellerie impériale (1) !

Les circonstances servirent Nicolas à souhait. Mgr Casimir Dmochowski, le futur archevêque de Mohilev, venait d'être préconisé suffragant de Vilna pour la Courlande, et Mgr Pawlowski devait le sacrer à Pétersbourg. Il n'y avait qu'à inviter deux évêques du royaume à prendre part à la cérémonie en qualité d'assistants. Pawlowski trouva-t-il ce biais de lui-même? Peut-être. En tout cas, l'empereur en fut ravi : « C'est magnifique ! mandait-il à Paskiévitch. Dès que nous les aurons, je les

(1) Nicolas à Paskiévitch, 18/30 mars 1841, Rousski Arkhiv, 1910, I, 482; Stcherbatov, V, 180; Paskiévitch à Nicolas, avril 1841, Stcherbatov, V, 181. Nicolas à Paskiévitch, 5/17 avril, Rousski Arkhiv, 1910, I, 482, Stcherbatov, V, 180.

ferai membres du Collège et de la sorte, sans rien dire, on fera le premier pas vers l'unité d'administration. » L'honneur, peu enviable en l'espèce, tomba sur l'évêque d'Augustow, Straszynski, et sur celui de Kalisz, Tomaszewski. Ils l'acceptèrent, ce semble, sans se faire prier. Le maréchal s'assura d'abord de leurs dispositions et leur fit la leçon, en les munissant d'un bon viatique. Tomaszewski donna les meilleures espérances ; Straszynski se montra réservé.

L'évêque de Kalisz, informait Paskiévitch, m'a déclaré, en prenant congé de moi, qu'il exécuterait toujours avec plaisir les ordres de Votre Majesté, qu'il était prêt non seulement à se rendre à Saint-Pétersbourg pour le Sacre, mais qu'il était heureux de l'occasion de prouver à l'Empereur son dévoûment dans une question autrement grave que le Sacre. Donc, on peut compter sur celui-là ! De l'autre, je ne sais que dire ! Mais je pense qu'il ne sera pas aussi coulant aux séances du Consistoire ! Je prends la liberté d'émettre l'avis que si Ton pouvait se passer de deux évêques, celui de Kalisz serait prêt à remplir les ordres du gouvernement. — Merci pour l'envoi des évêques, répliquait Nicolas ; nous les régalerons et nous les caresserons ; le reste, plus tard... (1)

Les deux pèlerins furent enchantés de l'accueil qu'ils trouvèrent dans la capitale. On les nomma membres honoraires du Collège, et ils assistèrent aux séances. Le bruit ne tarda pas à se répandre que l'administration de Varsovie avait reçu l'ordre de s'adresser en tout au métropolitain de Mohilev. C'était aller un peu trop vite en besogne. En réalité, la réorganisation rêvée fut remise à plus tard. Deux autres prélats, Mgr François de Paule Pawlowski, évêque de Plotsk, et Mgr Goldmann, sufîragant de Kalisz, furent convoqués à leur tour, on ne sait sous quel prétexte, et séjournèrent à Pétersbourg plus de quatre mois, jusqu'en mars 1842 ; puis les deux sufîragants Wojakowski et Fijalkowski, celui-ci plus tard archevêque de \^arsovie, dans l'été de la même année ; et d'autres encore,

(1) Encyklopedyja Powszechna, s. v. Dmochowski, VII, 151. Nicolas à Paskiévitch, 24 avril/6 mai 1841, Rousski Arkhiv, 1910, I, 483 ; Stcherbatov, V, 181 ; Paskiévitch à Nicolas, pas d'indication, Stcherbatov, V, 182 ; Nicolas à Paskiévitch, 8/20 juin 1841, Rousski Arkhii>, ibid., 484.

300 LE SAi:SÏ-SIEGE ET LA RUSSIE

peut-être. Ils se montrèrent « modérément récalcitrants » ; pourtant l'empereur ne fut pas toujours content ; à l'adresse des deux derniers, il eut un mot méprisant : « Ce sont, à ce qu'il semble, des propres à rien [drian). » Tous entrèrent au Collège comme membres honoraires et furent traités par le souverain avec assez d'égards. L'audience de congé qu'il accorda le 8|20 février 1842 à François Pawlowski et à Goldmann nous donne un exemple de sa manière à la fois bienveillante et hautaine : parlant constamment d'un ton d'autorité, il ne laissait que rarement à ses interlocuteurs le temps de glisser un petit mot. « Je vous ai fait venir, leur dit-il, pour que vous puissiez vous convaincre par vos propres yeux que chez moi aussi il y a de bons catholiques. « Les évêques s'empressèrent de répliquer qu'en effet ils avaient été édifiés de la dévotion des cathohques de Pétersbourg ainsi que du zèle avec lequel les Dominicains y desservaient la paroisse principale. « Eh bien! reprit l'empereur, il faut qu'il en soit de même chez vous ; il faut que vous sachiez, messieurs, que je suis d'accord avec le pape pour sévir contre tout mauvais ecclésiastique, n'importe qu'il appartienne à la hiérarchie supérieure ou au bas clergé. » L'évêque de Plotsk, Pawlowski, aurait pu faire son profit de cette admonestation : c'était, au dire de Gutkowski, un trembleur, d'une tenue d'ailleurs peu correcte et de foi douteuse. Il se hâta de brûler un grain d'encens en l'honneur du prince : « C'est de Dieu même, observa-t-il, que Votre Majesté tient le pouvoir de punir les prêtres qui lui désobéissent dans l'ordre temporel. — C'est à tort, reprit le tsar, qu'on me prête certaines vues. Je désirerais, je l'avoue, que tout le monde partageât mes croyances religieuses, tout comme vous aussi, vous désirez sans doute la même chose dans l'intérêt de votre religion. Mais je ne veux pas de prosélytisme. En Pologne, continua-t-il, vous avez deux extrêmes à éviter, la bigoterie et l'indifïérentisme. Veillez à ce que le clergé soit bon ; il y a là beaucoup de mal. » Un des prélats remarqua qu'il serait à désirer qu'on prît des mesures pour que les fonctionnaires qui scandalisaient souvent le peuple par leur irré-

ligion fussent tenus au moins à en observer les pratiques. « C'est à vous, se contenta de dire l'empereur, de les ramener par l'exemple et l'enseignement. Le peuple a l'habitude de se régler sur le clergé ; malheureusement^ chez moi aussi la moitié du clergé est mauvaise, cela fait que le peuple ne vaut pas davantage. Mais quant au chef de l'Église catholique, le métropolitain Pawlowski, voilà un digne et excellent prêtre que je vous envie ; je ne vous cache pas, messieurs, que dans mon estime, je le place même au-dessus de mes propres évêques (1). »

Le pompeux éloge que Nicolas faisait de l'archevêque Pawlowski n'est pas pour nous surprendre ; et sa mort, qui survint quelques mois plus tard, contraria vivement l'empereur. Iln'avait pastiré de lui tout ce qu'il se promettait. Sous une influence que nous ignorons, mais que Siémaszko déplorait en la qualifiant de pernicieuse, le prélat, vers la fin, prenait une attitude plus digne de sa mission. Il ne sut pas être l'homme qui, comme on l'avait espéré, dirait au terrible Nicolas : Non possumus. Il est douloureux d'enregistrer ses nombreuses capitulations devant le tsar et devant sa conscience : dans l'affaire du mariage Leuchtenberg, dans la permission d'unir un catholique et une orthodoxe séparée de son premier mari par le seul arrêt du Synode, dans les mesures qu'il promulgua contre l'administration des sacrements. Sous sa présidence, le Collège catholique se signala plus que jamais par une docilité et une persévérance scandaleuse à sanctionner et à transmettre des ordres très funestes à l'Église. L'État n'avait-il pas assez de ses fonctionnaires et de ses gendarmes pour accomplir cette besogne, sans contraindre l'Eglise à se passer le carcan au cou de ses propres mains? C'est là un triste bilan de lâcheté au passif de l'archevêque. Mais il a des droits à notre pitié et plus encore à notre justice. On l'a accusé d'avoir, du vivant de Cieciszewski,

(1) Eucyklopedyja Powszechna, s. v. Goldman, VIII, 147 ; s. v. Fijalkowski (Melchior), VIII, 820. Nicolas à Paskiévitch, 25 août/6 septembre 1842, Rousski Arkhiv, 1910, 1,490. Audience du 8/20 février 1842, d'après Résumé des différentes notions..., Vienne, 21 mars 1842, AE, Russia, VII, 45 (les paroles de Nicolas et des évêques sont reproduites textuellement).

en qualité de président du Collège, aidé et conseillé Bloudov dans la guerre aux couvents catholiques. Cieciszewski mourut le 16/28 avril 1831 ; Simon Gédroic, sufîragant de Samogitie, présidait alors le Collège, dont Pawlowski était membre, et celui-ci ne le remplaça qu'en 1832. Mgr Campodonico, qui vivait alors à Pétersbourg, fréquentait particulièrement le futur archevêque ; il le voyait dans la maison des Dominicains, « et nous déplorions ensemble, dit-il, tous les maux de la religion ». De ces maux, le prélat italien se plaignait souvent sans façon à plusieurs grands personnages : jamais aucun, pour se disculper, ne mit en cause Mgr Pawlowski. Le nonce de Vienne, Mgr Altieri, peu suspect de partialité envers l'archevêque de Mohilev, dut, après sa mort, lui rendre justice, témoigner de ses bonnes intentions et relever qu'il avait fait quelque bien. Il loua ses lettres pastorales, qu'il trouvait irréprochables ; il note son zèle pour l'ordre et la discipline : il introduisit dans le clergé de Pétersbourg l'usage des retraites ; on n'y avait jamais songé avant lui. Le diplomate autrichien, Meysenburg, converti de fraîche date au catholicisme et plein de ferveur, déclarait Pawlowski « dévoué de cœur et de conviction à sa religion ». Le savoir-faire et la fermeté, voilà ce qui lui manqua. Il ne savait que déplorer en silence les malheurs de la religion ; devant le tsar, il tremblait et balbutiait. De santé chétive, les souffrances morales le consumèrent, autant que les maux du corps. Il disait souvent à ses confidents que les exigences toujours croissantes du gouvernement, auxquelles il ne pouvait satisfaire sans trahir sa conscience, empoisonnaient sa vie et en abrégeaient le terme. Il succomba le 20 juin/2 juillet 1842, à soixante-sept ans. Avant de mourir, il voulut, dit-on, faire en faveur de l'Eglise les déclarations et les protestations que jusqu'alors il avait omises ; mais le monde officiel monta la garde à son chevet et ne le laissa qu'à l'agonie. Triste position que celle d'un évêque catholique en Russie et en Pologne, au temps de Nicolas ! Pour y faire face avec honneur, il fallait une âme autrement trempée que celle de Pawlowski. II n'était pas de taille à jouer les Athanase ; mais c'est lui

faire injure que de voir en lui un autre Siémaszko : tout au plus eût-il été, pour les Latins, un nouveau Bulhak, aussi débile que celui des Grecs-unis (1).

Les promesses que le pape avait faites à l'empereur Nicolas furent, comme nous l'avons vu, tenues sans délai. Dès 1841, Pawlowski, préconisé archevêque de Mohilev, recevait le pallium ; dès 1841 aussi, Gutkowski était invité à se démettre de son évêché ; et s'il tarda un an à le faire, la faute n'en fut imputable ni à Rome, ni à luimême. Tourné vers Pétersbourg, Grégoire XVI attendait. L'empereur allait montrer ce que valaient les assurances qui s'étaient tant de fois déroulées en belles périodes dans les communications de Nesselrode, de Potemkine, de Krivtsov, de Fuhrmann, et que lui-même venait de renouveler et de garantir de sa signature. Le « bien » qu'il se disait toujours « disposé à faire au clergé et à l'Eglise latine » dans ses États, Rome avait hâte d'en voir poindre la réalisation et de constater par des faits cette bonne volonté que les paroles attestaient avec tant d'éclat. Rome fut déçue. Le tsar fut mauvais payeur ; il ne fit honneur ni aux déclarations de ses porte-paroles, ni aux siennes.

Les écrivains orthodoxes se plaisent à mettre sur le compte de l'émigration polonaise le mécontentement croissant du Saint-Siège contre la Russie. Ils se trompent. Sans doute, les catholiques de Pologne, ceux qui vivaient dans leur patrie comme ceux qui en étaient bannis, s'efforçaient de renseigner Rome sur les maux dont souffrait

(1) Siémaszko, mémoire à Pérowski, 19 juillet 1845, Zapiski, II, 306. Theiner, Die neuesten Zustànde..., I, 511 ; Theiner-Montalembert, I, 321-322 ; Lescœur, L'Église catholique en Pologne, I, 188-189. Campodonico à Lambruschini, Turin, 26 juillet 1839, 11° 432, AY 268 : 1841. Altieri à Lambruschini, 15 juillet 1842, 7 octobre, AE, Russia, Boîte 151 ; 18 novembre, AE, Russia, IX, 180-183, 19 janvier 1843, ibicL, 121-122. Meyscnburg à Metternich, 20 juin/2 juillet 1842 (jour de la mort de Pawlowski), AE, Russia VI, 150-151.

l'Église dans leur pays, et sur ceux plus grands encore qui la menaçaient. C'était leur droit, et ils en usaient largement ; leur devoir, et ils s'en acquittaient avec zèle : quelle raison avaient-ils de ménager un pouvoir qui n'avait rien épargné pour s'attirer leur haine? Mais les Polonais n'inventaient pas les lois de persécution qu'on dénonçait à Rome ; ils n'étaient pas les seuls à les lui révéler. Privée de toute représentation diplomatique en Russie, entravée dans la libre communication, non seulement avec l'épiscopat, mais même avec le dernier des simples fidèles, Rome d'ordinaire n'apprenait que trop tard les coups frappés là-bas contre l'Eglise catholique ; elle était trop souvent dans la situation de l'amputé qui, à son réveil, constate avec douleur la disparition d'un membre. Ce n'était pas en vain que Nicolas tenait tant à l'interdiction de tous les rapports avec Rome en dehors de la voie officielle. Quand le roi de Prusse, en 1841, lève cette défense, il s'irrite contre cette « étrange » mesure : « Mais, déclaret-il, cela ne me fera pas départir de m.a détermination de ne jamais admettre chez nous pareille chose. » C'est la politique de la porte fermée et jalousement verrouillée. N'importe ! Rome finit par tout apprendre. Vers elle n'afïluent pas seulement les « on-dit », les faits-divers dont le contrôle est plus ou moins impossible ; ce sont les textes officiels, souvent même en langue originale, qu'on lui met sous les yeux : oukases impériaux, ordonnances du Collège ecclésiastique, arrêts des consistoires, décrets des gouverneurs de provinces, en un mot presque tout l'arsenal de la persécution légale en vigueur depuis l'aube du règne. Quand Rome, poussée à bout, extraira les maîtresses pièces de cette panoplie pour les étaler au grand jour, Pétersbourg ne trouvera rien à renier, ni rien à redire (1). Nous avons déjà mentionné ces mesures au cours de notre récit. Une seule est nouvelle : elle consacre la spoliation des biens de l'Eglise dans les provinces polonaises de l'empire. L'oukase du 25 décembre 1841 décrétait que

(1) Nicolas à Paskiévitch, 13/25 février 1841, Rousski Arkhw, 1910, I,

tous les immeubles appartenant au clergé dans les gouvernements occidentaux devaient passer à l'administration des domaines de l'État. On exceptait ceux qui se trouvaient dans la possession du clergé des paroisses ; on prévoyait pour ceux-ci des projets particuliers, à réaliser plus tard. Des états déterminaient les traitements à allouer au clergé, réparti en catégories : les diocèses, les consistoires, les couvents étaient divisés en trois classes. Pour les couvents catholiques, on distinguait les couvents effectifs ou pensionnés, et les couvents surnuméraires. Les premiers au nombre de 50 (36 de religieux et 14 de religieuses) devaient seuls être rangés en trois classes ; tout le reste serait considéré comme surnuméraire ou hors cadre. « Aux religieux et religieuses surnuméraires, au nombre de 1 041, écrivait le ministre Pérovski au Collège ecclésiastique, il sera affecté une pension de 40 roubles, en tout 41 640 roubles par an, en comprenant dans cette somme toutes les dépenses, tant pour les entretiens communs que pour l'administration intérieure de chaque couvent surnuméraire ; le tout indépendamment des secours qu'ils retireront de la portion de dépendances immédiates qu'on leur laisse. » Ces dispositions concernaient également l'Église orthodoxe dans les provinces occidentales, et dans les discussions qui les avaient préparées, on s'était appliqué à prévenir tout reproche de partialité en sa faveur. On devine cette préoccupation dans les procès-verbaux des comités ministériels du 1®^ et du 17 décembre 1841, et dans les « états » dressés pour les deux clergés. Elle se manifeste enfin dans la correspondance officielle du gouvernement avec la légation de Rome. Il fallait bien notifier au Saint-Siège cette réforme, à la fois si importante et si arbitraire. Tout ce qui touchait en Russie le sort de l'Église catholique excitait au plus haut point la défiance de Rome. Comment espérer qu'on y ratifierait d'emblée ce qu'on avait fait sans elle, en quelque sorte sur son propre domaine (1)?

(1) Oukases du 25 décembre 1841 (publié le 30), Polnoié Sobr. Zak., II, t. XVI, 2e part, (n" 15153), 139-140 ; 1" janvier 1842 (publié le 5), ibitl, t. XVIli ire part. (11° 15188), p. 1. Cf. Espos. corr., n"' LXXXII et LXXXIII, 135-136

On s'y essaya cependant. Le 11/23 février 1842, Nesselrode transmit à Potemkine un véritable plaidoyer, où les mesures décrétées le 25 décembre et le 1®^ janvier s'encadraient de toutes les raisons qui pouvaient les rendre acceptables. Il ne fallait pas leur attribuer « une tendance exclusive, préjudiciable aux intérêts de l'Eglise catholique » ; c'était une « mesure générale », s' appliquant sans distinction aucune au clergé de la religion dominante comme à celui des cultes dits « étrangers ». On invoquait des précédents célèbres, l'exemple de l'Autriche catholique, les réformes de Joseph II. Ce que le fils de Marie- Thérèse avait fait, l'héritier de Catherine II l'avait imité, d'une main infiniment moins brutale. Le souverain catholique avait incorporé les biens ecclésiastiques aux domaines de l'État, supprimé de nombreux ordres religieux et détourné au profit du fisc une grande partie des revenus des biens confisqués. Le tsar orthodoxe, au contraire, maintenait dans les provinces occidentales tous les ordres religieux qui y existaient. « Non seulement, disait le chancelier, notre gouvernement n'a pas l'intention de réserver au fisc la moindre part des revenus des biens ecclésiastiques, mais encore l'empereur, dans sa sollicitude pour le bien-être du clergé et la prospérité des fondations pieuses, s'est plu à affecter en outre à leur entretien les revenus des biens confisqués pour cause de participation à la dernière insurrection, revenus qui jusque-là avaient été versés dans les caisses de l'État. » Enfin, on le faisait sonner bien haut, l'Église latine, en comparaison avec l'Église orthodoxe, bénéficiait d'un traitement de faveur : « Tandis que la population catholique des provinces occidentales ne forme pas même le quart des habitants du rite orthodoxe, les allocations assignées au clergé latin surpassent le chiffre de celles qui sont assurées au clergé de la reUgion dominante. » Les six diocèses cathoUques et leurs couvents émargeraient au budget pour 65 000 roubles de plus que les sept éparchies grecques. Le total des pen-

et les trois suivants. Protocole du Comité pour les biens ecclésiastiques du 17 décembre 1841 et du 5 mai 1843, AE, Riissia, Y, 1060-1065.

sions viagères attribuées à des membres du clergé latin serait le quintuple de celui des pensions assignées au clergé orthodoxe. Le capital de réserve affecté à l'Église latine dépasserait le triple de celui de l'Église orthodoxe.

Pourquoi donc le gouvernement russe se laissait-il entraîner à tant de prodigalités? Il se promettait de cette réforme trois avantages. Avantage administratif : on étendait uniformément à tous les cultes le régime que Catherine avait jadis imposé à l'Église orthodoxe. Avantage économique : aux mains de l'État les biens et les capitaux du clergé, mieux exploités et mieux surveillés, rapporteraient davantage. Avantage politique : Nesselrode le marquait en ces termes : « Des motifs particuliers, nous le dirons sans regret, recommandaient même plus impérieusement à notre gouvernement de soustraire à l'administration du clergé latin les paysans qui en dépendaient et qui pour la plupart professent le rite grec ; car c'était le seul moyea pratique de mettre un terme à des abus de pouvoir et à des vexations qui souvent prenaient leur source dans un faux zèle religieux (1). ))

Le bout de l'oreille apparaît sous ces lignes. Non, l'Église catholique n'avait ni grâce, ni appui d'aucun genre à attendre : il s'agissait au contraire de l'affaiblir en l'appauvrissant, de lui enlever toute influence et toute ombre d'indépendance ; du sommet jusqu'aux derniers degrés de la hiérarchie, on ne voulait avoir que des fonctionnaires menacés de perdre leur salaire à la moindre infraction. Avant de présenter au Comité des ministres les projets d'états dressés pour l'entretien du clergé, on les avait soumis à l'examen de Siémaszko ; et ce seul fait montre bien à quoi ils rimaient. Les mémoires qu'il rédigea à cette occasion ne laissent aucun doute. Si on eût suivi en tout son avis, on aurait, sinon supprimé, tout au moins réduit dans les cathédrales les prélatures et les canonicats, « sinécures » sans raison d'être ; on n'aurait conservé

(1) Nesselrode à Potemkme, 11/23 février 1842, AE, Russia, VI, 363- 366. Mémoire sur la question de l'administration des biens du clergé en Russie, ibid., 327-336.

qu'un seul séminaire par diocèse ; on aurait aboli les évêques sufïragants : « Pourquoi ce luxe, demandait-il, dans les diocèses qui ne comptent parfois que cent mille catholiques romains? » En droit, on ne changea rien, mais en fait, le gouvernement, suivant le conseil de Siémaszko, s'abstint de les nommer ; presque toutes les sufïragances vaquèrent, ce qui constituait, en réalité, une vraie suppression.

C'est par-dessus tout sur les couvents que l'archevêque de Lithuanie porte son attention : « Chaque monastère romain, déclare- t-il, est une véritable forteresse où s'appuie l'influence étrangère. Il est indispensable de les diminuer, tant ceux d'hommes que ceux de femmes. Pour cela, l'occasion la plus favorable, c'est celle où il s'agit à présent d'en donner l'état. » On aura soin de les laisser clairsemés et non groupés comme à Vilna, où ils se soutiennent et s'entr' aident. Aux couvents portés sur l'état, on assignera un nombre maximum de religieux, qu'il sera interdit de dépasser. Dans les couvents surnuméraires, chacun d'eux recevra une pension viagère, quarante roubles par an ! Tant qu'il survivra de ces religieux « hors cadre », on défendra aux monastères catholiques de recevoir des novices, et pour combler les vides causés par la mort, on puisera dans les couvents surnuméraires : ceux-ci se videront ainsi peu à peu, et seront condamnés à disparaître. Dans cette dernière catégorie, il faut, autant que possible, laisser les Dominicains, les prêtres de la Mission et ceux des Écoles pies ou Piaristes. Les Dominicains et les Missionnaires « ont été fondés dans l'Église romaine et établis en terre russe en vue de propager la foi romaine parmi les peuples d'autres croyances : on ne doit donc pas, ce semble, les tolérer en Russie ». Quant aux Piaristes, ils sont destinés à l'éducation de la jeunesse ; « mais dans l'organisation actuelle de l'instruction publique en Russie, ils n'ont plus de raison d'être ». Voilà les trois ordres religieux les plus à redouter pour l'influence pernicieuse qu'ils exercent dans les provinces occidentales. D'ailleurs il va de soi qu'il faudra consulter les autorités diocésaines orthodoxes ; car les circonstances locales

peuvent rendre souhaitable plus que toute autre la fermeture de certains couvents (1).

Toutes ces confidences chuchotées dans le mystère, Rome les ignorait ; mais elle avait assez de lumière pour jugei à leur valeur les mesures dont on s'appliquait tant à relever les mérites. L'outrage fait aux droits sacrés de l'Église était flagrant ; il n'était pas nouveau, pas plus en pays schismatique qu'en terre catholique. On connaissait depuis longtemps ces spoliations. Sous les noms divers de sécularisation, nationalisation, incamération, se retrouvait la même réalité, le pillage des biens d'Église, l'État faisant main basse, au nom de la loi complaisante, des intérêts publics interprétés d'une façon arbitraire, sur ce qu'en des âges de foi la piété des fidèles avait destiné à l'entretien du clergé, des églises, des monastères, à la splendeur du culte, à l'instruction chrétienne de la jeunesse, au soulagement des malades, à la mémoire des morts. Les distinctions et les arguties de la chancellerie russe ne pouvaient pas faire prendre le change sur la nature du fait. En vain alléguait-on « les désordres et les abus que présentait la régie des biens ecclésiastiques et qui provenaient, assurait-on, de l'incompatibilité des soins administratifs avec le caractère sacerdotal » ; en vain recourait-on à la calomnie : « Dans ces derniers temps, on avait remarqué que le clergé catholique traitait avec quelque dureté les paysans du rite grec qui forment la majeure partie de la population de ses terres » ; en vain assurait-on « que ni les biens-fonds, ni les revenus ne seraient détournés au profit du fisc, que le but qui avait présidé aux dotations pieuses serait religieusement respecté... ; qu'un ordre d'administration plus régulier et plus conforme à la nature de ces biens y serait introduit, tandis que leurs revenus continueraient à être prélevés au profit du clergé. » Rien de tout cela ne pouvait pallier l'injustice commise. Selon des calculs très modérés, l'État devait enlever à l'Église un revenu global de 505 374 rou-

(1) SiÉMASzKO, deux mémoires du 15 octobre 1841 et un troisième du 4 décembre, Zapiski, II, 178-194.

bles ; les sommes annuelles qu'il lui assignait s'élevaient à 359 971 roubles ; il s'approprierait ainsi un revenu de 145 403 roubles.

Pour légitimer ce vol, le gouvernement russe évoquait l'exemple du passé, « le système suivi par l'impératrice Catherine II, de glorieuse mémoire ». Nicolas I^ avait voulu rétendre aux provinces polonaises et « mettre ainsi la dernière main à l'œuvre qu'elle avait accomplie dans le reste de la Russie ». Tradition de famille, soit : elle n'en était pas plus respectable. Mais puisque le petit-fils prétendait suivre fidèlement les traces de sa grand'mère, pourquoi oubliait-il les engagements qu'elle avait souscrits? Dans la monumentale collection des lois de l'empire, entreprise sous les auspices du tsar, un volume déjà paru relatait, au milieu des oukases tant vantés de son illustre aïeule, le traité du 18 septembre 1773, conclu par elle avec la Pologne. L'article 5 y disait, en termes précis : « Les catholiques romains utriusque ritus... par rapport à la rehgion... seront entièrement conservés in statu quo, c'est-à-dire dans le même libre exercice de leur culte et discipline, avec toutes et telles églises et biens ecclésias- •tiques qu'ils possédaient au moment de leur passage sous la domination de Sa Majesté Impériale au mois de septembre 1772 et Sa Majesté Impériale et ses successeurs ne se serviront jamais des droits du souverain au préjudice du statu quo de la religion catholique romaine dans les pays susdits. » Le volume des lois ne s'ouvrit jamais à cette page ; elle eût peut-être réveillé des souvenirs importuns. Peu importait au fond ; Catherine elle-même n'avait-elle pas été la première à la déchirer? On ne sortait donc pas de la tradition et on ne faisait que suivre son exemple (1).

(1) P. Sohr. Zak., I, XIX, 18 septembre 1773 (n» 14042), 827-833. Cf. MahtenSj Recueil de traités.. -i II (1817), 133.

Le nouvel oukase, transmis par Mgr Altieri, fit disparaître les dernières illusions. Le pape fut contraint de s'avouer, à son grand regret, que sa loyauté n'était point payée de retour ; que les promesses impériales, vagues et pleines de réticences, n'étaient qu'un leurre ; que les assurances verbales de Fuhrmann à Rome avaient été mensongères, calculées de manière à produire l'équivoque exploitée à Pétersbourg sans scrupule. Devant les cardinaux Pacca, Giustiniani, Castracane, Polidori, Bianchi, Mai, devant Grégoire XVI lui-même qui présidait la réunion en personne, Mgr Brunelli constata derechef la faillite des espérances qu'on avait fondées sur de nouvelles négociations. Comme en 1840, la conclusion fut qu'il fallait agir, et cette fois sans délais. De l'avis de tous, l'Eglise de Russie et de Pologne, quelque parti qu'on prît, n'y gagnerait rien : on se heurtait à une volonté inflexible, armée de moyens formidables, à un système appUqué avec une implacable ténacité. En fallait-il d'autre preuve que la politique impériale suivie dans l'affaire de l'Église unie? Mais d'autre part le monde s'étonnait, on le savait, de la longue patience du Saint-Siège. Les desseins que la Russie préparait dans une ombre impénétrable s'accomplissaient au grand jour : la presse européenne en parlait ; elle comptait les coups portés à l'Église. Le bruit en retentissait jusqu'à Rome et les yeux se tournaient de ce côté dans l'attente d'un acte vengeur qui ne venait pas. Parmi les catholiques, surtout en Pologne et en Russie, beaucoup souffraient et se scandalisaient. « Ces pauvres fidèles », ignorant tout le mal qu'on se donnait pour eux, faisaient parvenir comme ils pouvaient leurs plaintes au Vatican, comme s'ils étaient laissés sans défense et sans secours. Un ami de Lacordaire lui écrivait de Pétersbourg : « Si 'Europe se tait, c'en est fait de l'Église catholique dan» le Nord. » Il rappelait les églises supprimées partout où

résidaient moins de quatre cents catholiques, les prisons regorgeant de prêtres, la confusion entre le culte catholique et le culte schismatique menant peu à peu à la confusion des dogmes ; puis il criait à son ami :

Ecris à Rome ! prévieas-les ! Je tremble qu'on ne joue le Saint- Siège. Jamais diplomatie ne fut plus rusée et plus abominable que celle-ci. Sans foi ni loi. Il y a quelques années, le gouvernement publia des manifestes qui permettaient à quelques exilés de revenir. A peine de retour, on les knouta! Mais les manifestes ! criaient ces pauvres victimes. Et les gouverneurs de provinces répondaient : les manifestes sont pour l'Europe et le knout pour vous. Voilà le pays. Et partout il y a encore de grandes ressources. La foi catholique y est pure dans le peuple, et si le Saint-Siège parle ferme et fort, sa voix y sera prodigieusement puissante.

De Vienne, de Paris, arrivait le même appel, la même plainte : on lâchait définitivement les Grecs-unis ; on soutenait les Latins avec mollesse : Gutkowski, qui avait si vaillamment fait son devoir, était sacrifié ; Pawlowski, de la faiblesse de qui on craignait tout, était exalté ! Les troupes toujours battues croient volontiers à la trahison des chefs : la tactique russe s'ingéniait à faire croire aux catholiques qu'on les livrait, que Pétersbourg avait à Rome des intelligences au cœur de la place, et que les deux gouvernements, celui de l'empire et celui de l'Eglise, marchaient la main dans la main :

Pour nous ôter l'espoir d'obtenir la protection de la part de Votre Sainteté, disait un mémoire adressé au Pape, les employés du gouvernement répandent dans le pays que, dans le collège des Cardinaux, même parmi ceux qui sont rovêtus de sa confiance spéciale, il y en a qui sont payés par la Russie pour paralyser les démarches que Votre Sainteté serait portée à faire en notre faveur, pour informer le gouvernement russe de tout projet en ce sens, surtout pour mettre obstacle à ce que les catholiques du pays aient aucune communication avec Rome, enfin pour dénoncer ceux qui, verbalement ou par écrit, auraient cherché à faire parvenir à Votre Sainteté des notions sur ce qui se fait ici. A Dieu ne plaise qu'il entre dans nos esprits aucune pensée de ce genre ! Si nous dénonçons à Votre Sainteté une calomnie si infâme, ce n'est que

pour lui donner la mesure de toutes les perfidies qu'inspire au gouvernement russe le désir de diffamer les éminentes colonnes de l'Eglise et l'espérance d'intimider les malheureux catholiques, et de les détourner de faire parvenir jusqu'à Rome le cri de leur misère, par la crainte de confidences parties du sein même du Sacré Collège.

C'était « une calomnie véritablement détestable », notait justement le rapporteur chargé de rendre compte au pape de ce document ; il n'en était pas moins vrai qu'une légende se formait, prenait corps et circulait, la légende du pape abandonnant en Russie la cause catholique. Il fallait y couper court, il n'était que temps (1).

De l'avis unanime des cardinaux, une note ofïicielle manquerait complètement le but. Il y avait trop longtemps qu'on en bourrait les cartons des chancelleries. Un nouvel écrit de ce genre provoquerait, tout au plus, une réponse aussi évasive que les précédentes, ou, « à mieux dire, un tissu de tromperies, de fausseté et d'insolences » ; il n'en sortirait rien pour encourager les catholiques persécutés, rien pour justifier le Saint-Siège devant l'opinion. L'idée d'un bref aux év^êques de Russie et de Pologne fut de même écartée. On ne savait comment le leur faire parvenir ; on savait moins encore comment ils le recevraient. Les faits montraient jusqu'où pouvait aller la timidité de quelques-uns des destinataires. L'administrateur de Varsovie avait remis à Paskiévitch un pli scellé, venu de Vienne, sans oser le décacheter. L'archevêque Pawlowski, interpellé par le cardinal Lambrus* chini dans une affaire délicate où il av^ait agi contre les lois de l'Église, avait demandé d'être questionné par la voie officielle. Le bref expédié et reçu, quel usage en feraient des prélats si craintifs? Leurs remontrances isolées ou

(1) Rapport de la Sessione 223... Tenuta Coram SSmo... la sera 27 fehbrajo 1842. Riissia-Polonia : Spoglio del residuo dei Béni apparlenenti al clero Secolare, e Regolare, AE, Rapporli, XVIIT, 558-566. « P. P. Ch. » (Chéruel) à Lacordaire, Saint-Pétersbourg, 22 février/5 mars 1840; lettre transmise par Lacordaire à Lambruschini, La Quercia, 7 avril, AE, Russia, Boîte 151. Mémoire transmis par l'abbé Estignard, et imprimé dans VAmi de la religion^ n» 3808, 28 septembre 1843, CXVIII, 609-614.

même unanimes ne pouvaient aboutir à rien, et le gouvernement russe avait des recettes infaillibles pour les réduire au silence. Donc la conclusion fut : point de note, point de bref : un acte direct et public du Saint-Père ; il élèverait la voix et protesterait devant le monde catholique, contre les injustices dont l'Église dans l'empire du tsar se trouvait depuis si longtemps accablée (1).

Ce parti n'était pas seulement le plus courageux et le plus noble, il était le plus habile et atteignait juste le point sensible. En face de l'Europe « révolutionnaire », la Russie autocratique devait briller comme la terre d'élection où, sous l'autorité patriarcale, tolérante et débonnaire du tsar, florissaient sans contrainte la religion, les bonnes mœurs, l'ordre parfait. Rien ne devait faire soupçonner que dans ce paradis terrestre les consciences pouvaient se trouver à l'étroit. S'il y avait des victimes, elles devaient souffrir sans se plaindre, et le bruit des coups qu'on portait était soigneusement étouffé. « Le gouvernement russe ne veut ni la publicité bruyante et confuse de la presse périodique, ni la publicité réservée et circonspecte de la diplomatie : il ne veut ni journaux ni ambassadeurs, tant il craint l'indiscrétion de la lumière ! tant il craint que l'œil ne voie ou que la bouche ne parle ! » « La publicité, écrivait le chargé d'affaires autrichien Meysenburg au Père Theiner, est la seule puissance que l'on craigne ici. » En 1843, le marquis de Custine, voyageur et publiciste français, publia ses impressions sur la Russie. Son ouvrage, la Russie en 1839, à côté de vifs éloges, contenait les plus amères critiques, les unes exagérées et superficielles, les autres ne portant que trop juste. Il eut un grand retentissement : « Toute l'Europe le lit », note Alexandre Tourguénev. En Russie il produisit « un effet écrasant », malgré les ordres les plus sévères pour en interdire la circulation. L'empereur voulut lui aussi en prendre connaissance. D'abord il fit mine de n'y point attacher d'importance. Il en reprit la lecture, et entra en fureur. Il y revint une troisième fois, et plusieurs jours on le vit profondément

(1) Rapport de la session du 27 février 1842j déjà cité.

triste, laissant voir ainsi que s'il bravait l'opinion, il la redoutait plus encore. En 1842, un autre livre, imprimé aussi à Paris, avait fait presque autant de tapage. Il était intitulé : Persécution et souffrances de V Église catholique en Russie, par un ancien conseiller d" Etat de Russie. L'internonce Garibaldi, aux premières pages qu'il en lut et à ce qu'on lui en dit, s'empressa de le signaler comme un livre d'une « importance majeure et destiné à faire sensation en Europe ». On s'en disputa les premiers exemplaires. « Je te conseille, écrivait de Pétersbourg le prince Viazemski à son ami Alexandre Tourguénev, de ne pas trop laisser circuler ton livre. Ici on en jase beaucoup, mais personne ne reconnaît qu'il le possède ou qu'il l'a lu. En général, semble-t-il, l'auteur a raison, soit dit sans fâcher le persécuteur des Jésuites... » Qui était-il, cet auteur? On se perdait en conjectures. Bloudov accusait le comte Platerj un Polonais qui avait joué un rôle sous la révolution de 1831. En réalité, le pseudo-conseiller d'État était un ancien diplomate français, le comte d'Horrer de Forsting, qui avait passé de longues années en Russie. Lié d'amitié avec l'abbé Vuarin, curé de Genève, il avait, en 1822, pendant un séjour en Suisse, fait parvenir à Consalvi un mémoire sur les agissements de l'archevêque Siestrzencewicz et de son protecteur Golitsyne. Il fit hommage de son livre à Grégoire XVI et au cardinal Lambruschini.

Les faits et les actes sur lesquels j'établis ma révélation, écrivait-il fièrement au secrétaire d'État, sont notoires, authentiques, incontestables ; ils s'appuient d'ailleurs encore sur des aveux que j'ai eu occasion de recueillir dans le pays même, et l'impression que mon ouvrage a fait parmi les Russes de haute distinction qui séjournent à Paris a été si profonde, que l'un d'eux, surpris au delà de toute expression de la connaissance approfondie des affaires russes que l'ouvrage démontre, s'est écrié parmi ses compatriotes, que ce redoutable ouvrage n'était ni plus ni moins que le voile déchiré, a summo usqué deorsum, derrière lequel la Russie apparaît nue comme la statue de Nabuchodonosor 1

On devine aisément l'effet produit sur l'empereur par de telles révélations, envenimées par les commentaires

qu'en donnait la presse française, qui lui était particulièrement odieuse (1).

L'acte énergique, médité et résolu par la cour de Rome, pouvait même, de ce chef, dépasser le but et valoir à l'Église une recrudescence d'hostilités de la part de la Russie. Cette considération avait, jadis, contraint Pie VI à garder le silence devant les procédés si injustes de Catherine envers les Grecs-unis. Les circonstances présentes dictaient une autre conduite ; mais la protestation principale aurait plus d'efficacité et moins de danger, si elle s'appuyait sur l'intervention d'une puissance catholique. Comme en 1832, Grégoire XVI et ses conseillers invoquèrent l'appui et la médiation de l'empereur d'Autriche et de Metternich. Le 12 mars 1842, une longue dépêche, minutée par Mgr Brunelli, mit le jionce Altieri au courant des résolutions qu'on avait prises, et l'invita à se mettre en rapport avec le chancelier. Mgr Ostini, chargé d'une négociation identique, s'était donné beaucoup de mal pour n'aboutir à rien. Mgr Altieri, qui ne lui avait pas ménagé ses critiques, ne devait pas mieux réussir. Metternich jugeait la situation en homme clairvoyant et avisé. Le 3 novembre 1841, il glissait dans une dépêche à Woyna cette observation : « L'empereur Nicolas suit, sous plusieurs rapports, une ligne de conduite que je regarde comme devant ne pas porter de bons fruits. Comme à cet égard nous ne pouvons rien modifier, il ne faut pas que nous nous en mêlions. Ce serait plutôt grossir le danger que le diminuer, et là où tout un système de conduite est erroné, les remontrances sur des questions de détail ne servent à rien. » Il avait raison. Malgré son bon vouloir

(1) Journal îles Débats, cité dans Ami de la religion, 15 octobre 1842, CXV, 102, Meysenburg à Theiner, Pétersbourg, 6 décembre 1841, AE, Russia, V, 1202. Sur Custine : A. Tourguénev au prince Viazemski, 31 juillet 12 août 1843, Ostafievski ArkJiiv, IV, 265 ; Roussk. Starina, LI (1886), 21-22 ; LXIX (1891), 145; Metternich, Mémoires, VI, 652, 654; Gaetano Bedini, auditeur de la nonciature de Vienne, à Lambruschini, 28 juillet 1843, AE, Russia, VII, 30-32. Sur le livre du comte d'Horrer : Garibaldi à Lambruschini, Paris, 8 juin 1842, AE, Francia, Boîte 102 ; d'Horrer à Lambruschini, 10 juin, ihid.; Viazemski à A. Tourguénev, Pétersbourg, 23 octobre 1842, Oslaf. Arkhiv, IV, 185 ; art. du Journal des Débats, déjà cité.

envers le pape et ses bonnes intentions envers la cause catholique, son intervention ne pouvait qu'être stérile, et il se déroba. Il conseilla une nouvelle lettre du pape à l'empereur Nicolas. Directement et sans intermédiaire, le Saint-Père lui récapitulerait ses griefs ; il lui dirait en toute franchise que, ses réclamations secrètes restant sans fruit, il allait les formuler bien haut, devant le monde entier, et qu'il n'y manquerait pas si, dans un délai donné, cette lettre péremptoire demeurait sans réponse. Etrange ultimatum, et inutile, pour le moins ! Altieri avec raison le jugeait sans honneur et sans profit. Metternich ajouta, sans ambages, qu'en pareil cas l'intervention d'un tiers n'était guère opportune. Venant directement du pape, ces réclamations auraient d'elles-mêmes assez de force pour ébranler le tsar et lui faire craindre de se voir accuser publiquement d'injustice. « C'est un fait certain, ajouta Metternich, l'intervention de la cour d'Autriche ne produirait sur lui aucun effet ; l'expérience a montré qu'il ne prend conseil que de lui-même, surtout en matière de religion. Là-dessus il n'admet pas qu'on lui oppose la moindre difficulté, et il se montre plus disposé à faire des concessions, si on recourt à lui directement et sans l'entremise d'un autre. » Cela n'empêchait pas d'ailleurs que l'empereur d'Autriche ne fût toujours prêt à plaider, comme on le disait, la « sainte cause » en faveur de laquelle on invoquait son appui.

Quelques jours plus tard, le chancelier fit mine d'entrer dans les idées que le nonce lui avait exposées. Un examen plus approfondi lui faisait mieux que jamais sentir la nécessité d'agir sur le cabinet de Pétersbourg et sur l'empereur Nicolas en personne, et de lui faire entendre les sentiments de l'empereur Ferdinand. L'Autriche ne manquait pas d'ambassadeurs auprès du tsar :^justement il y en avait deux, le comte Woyna, chargé d'une mission particulière, et le baron de Meysenburg. Mais ni l'un ni l'autre n'avait, paraît-il, chance de remplir avec succès une commission aussi délicate. Woyna manquait d'énergie, et surtout il était Polonais, péché originel qui le rendait irrémédiablement suspect. Meysenburg passait

pour un catholique exagéré, un fanatique, « et comme tel, il était noté dans le livre noir ». Pourquoi ne pas recourir à l'ambassadeur de Russie, au comte de Médem? L'information qu'on lui demanderait de transmettre était peu agréable ; mais Médem était protestant, et ses coreligionnaires souffraient presque autant que les catholiques du fanatisme orthodoxe d'un Protasov ou d'un Pérovski : c'était une raison d'espérer qu'il ne refuserait pas de concourir à une démarche contre un système qu'il devait réprouver. L'occasion était tentante pour Metternich de se lancer dans une de ces dissertations dont il était si friand. Il ne manqua pas d'en régaler les oreilles du nonce. Avec complaisance il esquissa la leçon qu'il ferait à Médem, un vrai discours en trois points, dont voici le thème : impression douloureuse de l'empereur Ferdinand, ami et allié de la Russie, et chef d'une nation catholique entre toutes ; il ne pouvait rester insensible aux malheurs d'une Eglise dont il était le défenseur-né et le fils dévoué ; attitude incorrecte du tsar vis-à-vis du pape, si condescendant et si modéré dans ses requêtes ; et sans-façon « malhonnête » avec lequel il avait escamoté ses promesses dans l'affaire de Pawlowski et de Gutkowski ; conséquences « terribles » qu'entraînerait inévitablement pour la Russie et pour les pays voisins une po»litique tournée à violenter les consciences et à les exaspérer. Mgr Altieri écouta tout, loua tout, et le 8 avril rendit un compte exact du nouvel entretien au cardinal Lambruschini. Le 12, le chancelier mandait à Woyna : « Il y a un côté de la marche russe qui est effrayant et qui prépare de bien grands embarras à l'empereur et au pays, c'est la persécution religieuse. Les nuages ne font encore que s'accumuler ; la foudre finira par éclater. Les choses ne sont pas mûres pour notre action. Nous nous taisons dès lors, en suivant la voie qui seule se trouve à notre disposition. Ce n'est pas de l'indifférence de notre part, mais de la sagesse (1). » Encore une fois, il avait raison ; mais à un

(1) Metternich à Woyna, 3 novembre 1841, Mémoires, VI, 579, Lambruschini à Altieri, 12 mars 1842, AE, Riissia, VIj 251-257; Altieri à Lambruschinij

homme aussi habile et aussi convaincu de sa supériorité, il en coûtait trop d'avouer qu'il était à court d'expédients. Rome comprit et n'insista pas.

Le 22 juillet 1842, pour la seconde fois, Grégoire XVI parla en consistoire de l'Eglise catholique en Russie et en Pologne. Il rappela les efforts tentés depuis longtemps pour remédier à ses maux, et leur inutilité attestée par les faits. Il montra que son devoir le contraignait à parler :

Ce que Nous avons fait, sans repos ni relâche, pour protéger et défendre dans toutes les régions soumises à la domination russe les droits inviolables de l'Église catholique, le public n'en a point eu connaissance ; on ne l'a point su dans ces régions surtout, et il est arrivé... que parmi les fidèles qui les habitent en si grand nombre, les ennemis du Saint-Siège ont, par la fraude héréditaire qui les distingue, fait prévaloir le bruit, qu'oublieux de notre ministère sacré, Nous couvrions de notre silence les maux si grands dont ils sont accablés et qu'ainsi Nous avions presque abandonné la cause de la Religion catholique. Et la chose a été poussée à ce point que Nous sommes presque devenu comme la pierre d'achoppement, comme la pierre de scandale pour une partie considérable du troupeau du Seigneur, que Nous sommes divinement appelé à régir, et même pour l'Eglise universelle... Puisqu'il en est ainsi, Nous devons à Dieu, à la Religion, à Nous-même de repousser bien loin de nous jusqu'au soupçon d'une faute si injurieuse. Voilà la raison pour laquelle toute la suite des efforts faits par Nous en faveur de l'Eglise catholique dans l'Empire de Russie, a été par notre ordre mise en lumière dans un exposé particulier qui sera adressé à chacun de Vous, afin qu'il soit manifeste à tout l'Univers fidèle, que Nous n'avons en aucune façon manqué aux devoir» que nous impose le charge de l'Apostolat.

En terminant, le pape en appelait encore à la droiture de l'empereur et à l'élévation de ses sentiments, il expri-

30 mars, AE, Riissia, Boîte 152 ; 8 avril, ibicl., Boite 149. Metternich à Woyna, 12 avril, Mémoires, VI, 631.

mait l'espoir de le voir se rendre à ses vœux et à ceux des populations catholiques qui lui étaient soumises. Le calme et la modération de ce discours plein de dignité n'en diminuaient pas la force : on y releva une expression qui n'était pas de pur style : a<^ita fraus, la fraude héréditaire des ennemis du Saint-Siège. Telle était la préface du livre diplomatique publié par les soins de la secrétairerie d'Etat. L'exposé qui la suivait, accompagné de quatre-vingt-dix documents, était l'œuvre de Mgr Brunellij aidé très probablement par Mgr Corboli Bussi (1).

« Faire sans dire I » Tel avait été le mot d'ordre fidèlement suivi par le gouvernement impérial. Un flot de lumière, jailli du Vatican, tombait à l'improviste sur les entrepreneurs de démolitions et révélait leur travail mystérieux : on les surprenait, effarés et furieux, au fond de leurs sapes. Les premiers à s'en réjouir furent les Polonais : ce coup vengeait leur foi et satisfaisait leurs antipathies nationales. Leur joie se manifesta sans contrainte dans les pays où ils savaient exilés. Le prince Adam Czartoryski s'empressa de remercier le pape et son secrétaire d'Etat. Au premier, il écri\T.t : «L'exposé des efforts constants du Saint-Siège pour protéger la religion en Pologne contre la \'iolence et la fraude désormais dévoilées, demeurera, Très Saint-Père, une page glorieuse de votre laborieux pontificat. » Dans sa lettre au cardinal, tout en louant son habileté et son courage, il formulait des réserves au sujet de « quelques expressions, douloureuses pour tout Polonais, contenues dans le texte de l'Exposition. » Il s'agissait là, on le devine, des événements de 1831, et des brefs adressés à cette occasion aux évêques de Pologne. Montalembert, dont on sait quelle ardente amitié l'attachait aux proscrits, et de quelle passion il brûlait pour leur cause, retrouva, pour applaudir à l'acte de 1842, les accents dont il saluait l'allocution vengeresse de 1838, provoquée par l'emprisonnement de l'archevêque

(1) Allocution Haerentem diu, du 22 juillet 1842. Esposiz. corred.. 3-4; l'exposé, ihid., 5-19 ; Ami de la religion, n"' 3634 et 3636, 18 et 23 août, t. CXIV, 321-327 et 353-358. L'allocution se trouve aussi dans les Acta Gregorii XVI, III, 224, dans Roskovany et ailleurs.

Clément-Auguste. Il célébra « cette grande voix, qui jamais ne se fait entendre en vain » ; il fit éclater le contraste de l'Europe, lâche et craintive devant la puissance d'un empire colossal, et du pape dénonçant hardiment au ciel et à la terre les actes qui menaçaient la foi de ses enfants. « Au milieu de cette prostration générale de l'Europe sous l'influence mosco\dte, s'écria-t-il triomphalement..., de quel saint et légitime orgueil les catholiques ne doivent-ils pas être pénétrés en voyant le \ icaire de leur Dieu, sans armées, sans trésors, sans appui quelconque ici-bas, s'avancer seul au combat contre le plus redoutable adversaire que la vérité ait rencontré de nos jours ! » La presse libérale fit écho aux journaux catholiques et loua le pape sur un ton de sympathie qui ne lui était pas habituel : « Heureusement, disait le Journal des Débats, il y a en Europe une oreille toujours ouverte aux murmures étouffés qui s'échappent du bâillon, et une voix toujours prête à répéter les plaintes des martyrs : c'est la voix du Souverain Pontife. Rome est le centre et le cœur de l'Église catholique ; elle ressent tous les coups que reçoit l'Église, et Rome, quoique patiente et discrète..., Rome ne se tait pas devant l'oppression (i). »

L'allocution et l'exposé furent accueillis avec faveur dans le monde diplomatique. A Paris, les circonstances n'y prêtaient guère : on y était encore sous le coup de la catastrophe de ISeuilly, et la mort tragique du duc d'Orléans donnait trop de soucis au monde officiel pour lui permettre de suivre avec un \iî intérêt le conflit survenu entre Rome et Pétersbourg. Le comte de Saint-Aulaire, ambassadeur de France à Londres et ancien ambassadeur auprès du Saint-Siège, se trouvait en congé dans la capitale. Il voulut lire l'exposition et la faire connaître à sa famille et à quelques amis, et Tinternonce Garibaldi lui prêta son unique exemplaire. Langage simple et modéré, accusations irréfutables, preuves indéniables qu'on avait

(1) Adam Czartoryski à Grégoire XVI, Paris, 7 septembre 1842, AE, Russia, VI, 8-9 ; à Lambruschini, 7 septembre, ibid., 7. Theiner-Montalem- BERT, ^'icissitudes..., avant-propos, p. xiv-xv. Journal des Débats, cité dans Ami de la religion, n^ 3659, 15 octobre 1842, CXV, 102.

SI

tout fait pour défendre les catholiques, voilà qui mettait Rome, assurait le diplomate, dans la meilleure position possible, tandis que la Russie, avec sa persécution odieuse et son insigne mauvaise foi, faisait fort piteuse mine. Guizot tint à Mgr Garibaldi à peu près le même langage et loua fort la publication que le Saint-Siège venait de faire. Les griefs articulés étaient si manifestes et si forts, qu'il ne savait vraiment pas ce que la Russie pourrait y répondre, d'autant plus qu'on avait usé des plus grands ménagements envers l'empereur, et que le ton de l'exposé était aussi modéré que possible. A Vienne, la curiosité et la sympathie furent plus vives encore. De Bohême, où il était en villégiature, le prince de Metternich envoyait son satisfecit, nuancé d'expressions peu flatteuses à l'adresse des Slaves. Dans une lettre destinée à passer sous les yeux du nonce, il déclarait :

Après avoir lu dans son entier l'Exposé pontifical, je me convaincs de plus en plus qu'il produira une très grande impression, tant en Russie qu'en Pologne. Les faits qu'on y relate avec les documents sont horribles, et manifestent ce que les persécuteurs avaient précisément à cœur de tenir caché... Après une telle révélation, je vis dans la persuasion que l'Empereur Nicolas en profitera pour se remettre en meilleure voie..., car telle est la nature bien connue des Slaves, ils s'adoucissent quand ils se sentent mortifiés, et ils baisent servilement la main qui les frappe... S'il n'en était pas ainsi, en vérité je ne sais ce qui pourrait arriver de pire non seulement pour l'Église catholique, mais même pour les confessions chrétiennes en dehors de l'orthodoxie, qui sont victimes de la même persécution (1).

A Pétersbourg, l'étonnement fut grand. On ne s'attendait à rien de pareil. « Comment Rome, se demandait-on, a-t-elle pu savoir tant de choses ! Comment, surtout, a-t-elle eu l'audace de les publier? » Des auteurs qui aiment à disserter à perte de vue sur des vétilles, économisent étrangement leur encre sur l'acte du 22 juillet 1842.

(1) Garibaldi à Lambruschini, 10 septembre 1842, AE, Russia, Boîte 149. Altieri à Lambruschinij 12 août, AEi Russia^ VI, 3-4,

PROMESSES SANS EXÉCUTION. ALLOCDTIOiM DE 18i2 (1840-1842) 323

C'était un coup droit qui atteignit Nicolas au plus vif de sa susceptibilité. Le maître éclata en fureur, au point d'en être malade. On colportait dans les antichambres les paroles de la duchesse de Leuchtenberg se plaignant à son mari : « Qu'a donc fait votre vilain pape à papa? disait-elle, papa a eu un mouvement de bile terrible. Mais votre vilain pape tuera papa ! » Tant pis pour ceux sur qui se déchargea cette terrible bile. Les deux évêques du royaume, Fijalkowski et Wojakowski, présents à Pétersbourg, en firent l'expérience. Invités au baptême d'une grande-duchesse célébré au palais, ils arrivèrent à la fin de la cérémonie et restèrent dans une salle contiguë à celle où elle avait lieu. L'emjDereur remarqua leur place vide et demanda à un chanoine de Varsovie, l'abbé Lûdicke, si pareille assistance était défendue aux évêques catholiques. Le chanoine, prêtre courtisan, mal famé et espion aux gages du gouvernement, répondit que non, et que si les évêques s'étaient abstenus, c'était par pur caprice. Irrité, le tsar alla vers les prélats, qui se faisaient petits dans leur coin, et les regardant de travers : « Je sais, leur dit-il, que votre pape a pubhé des choses contre moi, mais c'est vous autres qui en êtes la cause, avec vos réclamations incessantes et mal fondées qui l'ont trompé... Mais je saurai bien, moi, lui faire connaître la vérité. » Et il leur tourna brusquement le dos. Des « propres à rien », signifia-t-il sur leur compte à Paskiévitch. Sur l'allocution, il écrivit au maréchal : « Le discours du pape est plein de mensonges et d'injustices; je n'ai point l'intention d'y répondre, car je ne veux pas me brouiller ouvertement avec lui ; mais je lui ai fait dire que de semblables procédés non seulement ne facilitaient guère la marche de nos affaires, mais me placent dans l'impossibilité de suivre mon inclination naturelle en vue du bien de l'Église catholique elle-même. » Il n'en fallait pas tant pour mettre le serviteur au diapason de son maître : « Votre pape ne fait que des farces ! » déclara-t-il grossièrement à des visiteurs polonais. Par ce premier jet de colères, scènes de l'autocrate à Pétersbourg, propos de soudard à Varsovie, on accusait maladroi-

tement le coup. On se fâchait, donc on avait tort (1). Vite, on essaya de se reprendre. Aux éclats de voix menaçants, succède le silence : en Russie, le mot d'ordre fut de ne point «oufïler mot sur l'allocution. La censure, sévèrement stylée, expurgea les journaux, redoubla de vigilance aux frontières, saisit sans pitié les périodiques venant de l'étranger, gonflés de communications indiscrètes. Pendant que cette fermeture hermétique étouffait de gênants bavardages, on s'efforça d'en imposer au dehors, et de dénigrer la publication romaine. A en croire les agents russes, elle fourmillait d'erreurs et d'exagérations ; on avait pesé sur le pape pour qu'il l'autoi^sât ; ses propres ministres l'avaient trompé. Le comte Ouvarov, rentrant de Rome à Pétersbourg, se vanta à son passage par Vieane d'avoir renseigné à fond le pontife et son secrétaire d'État sur les affaires de l'Église russe dans les domaines du tsar. Il revenait enchanté, assurait-il, d'avoir constaté que les assurances de paix et de conciliation venues de Russie trouvaient au Vatican le plus parfait écho. Du reste le gouvernement impérial était disposé à faire le possible pour montrer combien il s'intéressait aux catholiques ; tout ce qu'on alléguait à l'encontre était pure calomnie, inventée et propagée par la méchanceté polonaise. Mais qui pouvaient duper de semblables propos, et surtout quand ils étaient tenus par l'astucieux auteur de la devise bien connue : Orthodoxie, autocratie, nationalisme? Cette habile tactique ne donnait point le change et manquait son but ; elle agaçait parfois ceux qui en étaient témoins et les faisaient s'exclamer, comme Metternich : « Oh ! quelle méchante boutique (2) ! »

(1) Altieri à Lambruschini, 23 septembre, 21 octobre 1842, AE, Rus'sia, Boîte 151. Garibaldi à Lambruschini, Paris, 19 novembre, AE, Russia, VI, 23, et annexe: note pour Mgr l'Internonce, ibicL, 26-27. Nicolas à Paskiévitch, 25 août 1842, Rousski Arkhiv, I, 1910, 490 ; cf. Stciierbatov, Paskévitsch, VI, 208 (l'auteur n'a rien compris à la question). — Sur Lûdicke, cf. Nicolas à Paskiévitch, 25 août 1842, Rousski Arkhw, 1, 1910, 490. « Ici, je ne sais pourquoi, on croit qu'il est un agent secret du pape ; soit !... » Journal historique (de Liège), l'^^r septembre 1841, VIII, 253 [Espionnage en Belgique et en Hollande) ; V=^ mars 1843, IX, 562.

(2) Altieri à Lambruschini, 21 octobre 1842 (déjà cité), 1«' décembre 1843,

Bien avant tous les autres, Kritvsov à Rome s'était remué. A peine l'allocution du 22 juillet eut-elle paru, que des rumeurs étranges se mirent à circuler. Certaines cours, assurait-on, avaient été piquées au vif; leur ressentiment était allé très loin, à tel point même que le cardinal secrétaire d'État avait donné sa démission. Une conférence avait eu lieu entre le chargé d'affaires russe et lui, et la scène avait été extrêmement orageuse. C'était là un tissu de faussetés et d'invraisemblances, mais les commérages allaient grand train. Une enquête discrète et menée à coup sûr pénétra au fond de l'intrigue ; on y saisit la main de Krivtsov et surtout son argent. Son plan avait été, paraît-il, de récolter les bruits qu'il avait semés dans un rapport triomphal ; un courrier spécial l'emporterait à Pétersbourg, et par ce bulletin de victoire, on aurait làbas la joie d'apprendre qu'à Rome V Esposizione faisait fiasco, que l'opinion publique se déclarait contre elle et contre l'allocution, d'où banqueroute pour le cardinal et cruel embarras pour le pape. Paul Krivtsov était retors ; s'il servait sans gloire, il servait avec profit, grâce à une bonne dose d'hypocrisie que les artistes russes de Rorne, qu'il dirigeait, appréciaient à sa valeur : la familiarité démocratique dont il usait avec eux, il savait la compenser par sa franche servilité envers les puissants de ce monde. Quoi d'étonnant de voir cet habile homme chercher une fois de plus « son bien premièrement, et puis le mal d'autrui ? » Pour qu'il ne restât rien de ce maléfice, Lambruschini jugea bon de prévenir, en toute réserve, les principales nonciatures contre ces « vils mensonges ». L'effet en fut complètement manqué (1).

De nos jours, un gouvernement en mauvaise posture tâche de se tirer d'embarras en déchaînant une campagne de presse. Quelle est la cause assez désespérée pour ne pas trouver de défenseurs, si on y met le juste prix? Le maréchal Paskiévitch aurait voulu que son maître employât

AE, Russia, VII, 43-44. Dans la dépêche du 21 octobre, les paroles de Metternich sont citées en français et soulignées.

(1) Dépêche de Lambruschini, «spedita il giorno 16 agosto 1842 )\AE, Russia, VI, 63, M. Gerschensohn, Dékahrist Krivtsov i iégo bratia, 183-185.

cette recette. La Russie, à l'étranger, était fort malmenée, notamment en Allemagne, et les révélations venues de Rome donnaient un nouvel essor à des attaques d'autant plus irritantes qu'elles embarrassaient davantage. Pour y remédier, Paskiévitch voulait qu'au dehors de la Russie on soudoyât secrètement les journaux. « Si la chose nous réussit, écrivait-il à l'empereur, nous pourrons éviter de grands désagréments. Pourquoi, au moins, n'en pas faire l'essai? » Nicolas refusa, trouvant au-dessous de sa dignité de recourir à un moyen d'ailleurs inutile. « Nous ne dirons que la vérité, répondait-il, tandis que l'on ment sciemment sur notre compte. Le combat n'est donc pas égal. Le démenti donné par des actes démasquant publiquement le mensonge est bien autrement puissant... » Belles affirmations, qui dissimulaient mal la gêne. Le trait lancé par le Vatican d'une main assurée restait dans la plaie. On avait longtemps affecté de traiter le chef suprême de l'Église romaine comme s'il n'existait pas ; et voilà qu'une parole tombée de ses lèvres suffisait pour qu'aux yeux de l'Europe civilisée, et même d'un grand nombre de ses propres sujets, l'héritier des Césars byzantins prît rang parmi les Césars persécuteurs ! On le constatait avec une amertume où se mêlait quelque inquiétude. Sans doute Nicolas l'affirmait : « Tout cela croule devant la fermeté de nos maximes et de nos mesures, que sûrement je ne changerai pas. » Mais, à cette inflexibilité, on chercherait et on trouverait quelque tempérament. Il le fallait bien ! Sans le pape, pas d'évêques, pas de hiérarchie, pas de vie catholique. On ne pouvait se passer de lui. Des novateurs, comme Châtel en France, Ronge et Czerski en Allemagne l'essayaient. Que ne réussissaient-ils, soupirait l'empereur. « Si la secte de l'abbé Châtel pouvait attirer à elle tous les cathohques, c'eût été un grand bonheur. Malheureusement beaucoup d'entre eux, sinon la plupart, croient au pape comme à Dieu lui-même. Tout cela est si ridicule de leur part, que nous avons du mal à les comprendre ! » « Malheureusement », la masse des catholiques s'obstinaient à siffler les charlatans qui pontifiaient sur des tréteaux de foire ; la grande Église, purifiée par leur éva-

sion, restait indivisiblement unie à son chef. Il fallait

compter avec lui et tâcher de s'entendre. De fait,

on n'avait pas attendu, et, sans le dire, on négociait déjà (1).

(1) Nicolas à Paskiévitch, 14/26 janvier 1843, Rousski Arkhiv, I, 1910, 491-492, cf. Stcherbatov, Paské^itsch, VI, 214-216 ; 21 octobre/2 novembrCj Rousski Arkhiv, I, 1910, 490, cf. Stcherbatov, VI, 207.

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