‹ Le Saint-Siège et la Russie; leurs relations diplomatiques au 19e siècleChapitre 25 sur 38 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

I. Les deux chancelleries. Les cinq points de Lambruschini. — IL Les deux souverains. Échange de lettres. — IIL A l'assaut de l'épiscopat. Les indésirables.

Comme nous venons de le voir, le « livre blanc » du 22 juillet avait passablement décontenancé le tsar et son entourage. Il fallait reprendre du sang-froid, et on laissa courir le temps. Nesselrode fourbit à loisir ses armes, afm de chercher dans un triomphe diplomatique une revanche à l'amère leçon qu'on venait de subir. Le cardinal Lambruschini était occupé à visiter son diocèse de la Sabine, quand on annonça, vers la fin de septembre ou le début d'octobre, l'arrivée d'un courrier de Pétersbourg. Le capitaine Grigoriev apportait, disait-on, des dépêches importantes du gouvernement russe pour le Saint-Siège ; de nouvelles négociations allaient s'ouvrir entre le pape et l'empereur. Les nouvellistes, toujours « bien informés », entraient dans les détails. Lambruschini sut vite à quoi s'ente;iir. A peine rentré à Rome, il vit se présenter chez lui, le 12 octobre, Potemkine, muni d'une dépêche de Nesselrode. C'était la réponse du cabinet impérial à la communication qu'on lui avait faite de la publication pontificale, et le ministre venait en faire au cardinal la lecture confidentielle.

Cette pièce, datée du 1®ï'-13 septembre, ne gardait point de traces du « mouvement de bile terrible » signalé un mois auparavant. De dolentes périodes y déguisaient

l'embarras et fourmillaient de reproches. Sur le coup, on avait crié au mensonjje et à l'imposture : n'était-ce pas le cas de confondre les menteurs et les imposteurs? Il n'y avait à faire au pape qu'une réponse : par un exposé précis, détaillé, nmni de preuves, il fallait lui démontrer la fraude et exiger la réparation de l'affront fait au gouvernement russe. Cette réponse était impossible ; on s'appliqua à l'esquiver, en se sauvant dans le vague. Nesselrode accusait la Curie de reproduire « une foule de griefs » dont on lui avait déjà par le passé « démontré l'inconsistance de la manière la plus irrécusable ». Il relevait, d'un ton scandalisé, « la facilité extrême » avec laquelle le Saint- Siège accueillait « comme certaines et positives » les « calomnies » de la presse et les « délations anonymes », et par contre rejetait « indistinctement » les rectifications et les explications rassurantes que lui fournissait la légation impériale. Délations « anonymes » ! Le chancelier savait fort bien qu'elles ne l'étaient pas. Rome ne pouvait pas cependant, pour lui complaire, lui livrer les noms de ses correspondants et les marquer aux coups de la vengeance impériale : ce rôle revenait de plein droit aux espions de la légation et aux mouchards de la police russe. D'ailleurs, au dossier tel que Rome l'avait publié, les morceaux de choix ne figuraient pas incognito ; mais on pouvait y lire en toutes lettres la signature de Nicolas et de ses ministres. Pour ne point les voir, Nesselrode fermait respecteusement les yeux et concluait : « Dans cet état de choses, nous ne saurions entreprendre de discuter un à un tous les paragraphes de l'acte d'accusation publié à Rome... »

Après avoir escamoté de la sorte la plus grosse difficulté, l'habile homme se défendait d'engager une « discussion de principes », dont le moindre inconvénient était, à son avis, de ne laisser entrevoir aucun résultat pratique. Il esquissait seulement, dans la manière de Metternich, une dissertation sur « quelques réflexions générales » suggérées par la lecture de l'Allocution et de l'Exposé. En étalant devant le monde entier les griefs dont il croyait avoir à se plaindre, le pape avait mis l'empereur de toutes les

Russies au pilori de l'opinion publique, et le chancelier gémissait de voir son auguste maître traité avec si peu de ménagement. Il y avait des négociations pendantes entre Rome et Pétersbourg ; pourquoi en avait-on si étrangement préjugé l'issue? L'empereur ne rêvait que « bienveillance mutuelle et conciliation » ; pourquoi des dispositions si engageantes étaient-elles payées d'un semblable retour? L'expérience montrait assez au Saint-Siège que des manifestations du genre de celle qui venait de paraître, « loin de servir les vrais intérêts de l'Église », les compromettaient seulement davantage. Pourquoi en user envers le cabinet impérial, disposé moins que tout autre à capituler devant un appel à l'opinion publique? A la peine de l'empereur et de tous les amis de l'ordre, justement froissés, Nesselrode opposait l'enthousiasme de ceux qu'il nommait « les révolutionnaires ». C'est par eux que Rome se faisait acclamer, par « un parti exalté », qui avait voué une haine invétérée à la Russie, parce qu'il la considérait comme « un des plus fermes soutiens des principes conservateurs qui servent de base à l'ordre social ». Ici le diplomate s'échauffait et grossissait la voix : « Ces gens de malheur espèrent que l'acte d'accusation publié par la cour de Rome sera reproduit et commenté par les mille voix de la presse périodique ; que ces déclamations pénétreront par des voies détournées en Russie et en Pologne ; habilement exploitées par ceux des membres du clergé qui, sous l'apparence d'un faux zèle religieux, font cause commune avec les révolutionnaires ; ces insinuations parviendront à troubler le repos des consciences, à faire naître une agitation dangereuse dans les esprits, et à préparer ainsi de nouveaux troubles. » En terminant, Nesselrode invoquait la justice et la modération : l'empereur les avait constamment suivies, il était décidé à ne pas en dévier. « Vous déclarerez, mandait-il à Potemkine^ que le cabinet impérial sera toujours disposé à s'entendre avec le Saint-Siège sur les intérêts de l'Eglise catholique en Russie et en Pologne, toutes les fois qu'il lui en témoignera le désir dans les çoies usitées, mais que forte de la pureté de ses intentions. Sa Majesté Impériale n'entend

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renoncer à aucun de ses droits qu'Elle tient de la Providence. »

Lambruschini écouta cette lettre avec beaucoup d'attention et de tranquillité. A son grand plaisir, une constatation s'imposait : en dépit de ses artifices, le cabinet russe n'osait pas démentir une seule des accusations formulées par Rome. En deux mots, il jeta par terre l'argumentation de Nesselrode. Dénigrer l'empereur, on n'y avait point songé ; mais le chef de l'Église avait le droit de se disculper du reproche d'indifférence et d'inertie devant la persécution endurée par les catholicjues en Russie et en Pologne. Car c'était bien la persécution : oukases et faits en main, le cardinal le démontra nettement à son interlocuteur; on voulait la perte de l'Église catholique et traiter les Latins comme on avait traité les Unis. La conduite du gouvernement russe envers « les pauvres Ruthènes, si malmenés dans leur constance dans la vraie foi », n'avait que trop justement affligé le pape et révolté le monde entier. Si les « révolutionnaires » triomphaient des paroles venues de Rome, ils triomphaient plus encore de la politique suivie à Pétersbourg, où on s'acharnait à leur donner raison. D'ailleurs les adversaires de la Russie mettaient une sourdine à leur enthousiasme : tout, dans l'exposé et les documents annexés, n'était pas pour leur plaire ; le bref de juin 1832 s'y éta lait en bonne place et aucun commentaire n'en atténuait la portée. Pour finir, Lambruschini invita Potemkine à lui adresser une note officielle sur le contenu de la dépêche qu'il venait de lire : « Ma réponse, déclara-t-il, ne se fera pas attendre, pas même vingt-quatre heures. )) Le ministre fit observer qu'un échange de notes irriterait davantage les esprits et n'arrangerait pas l'affaire. Il se borna à laisser copie de la lettre ds Nesselrode, et dit qu'il voulait savoir si Rome se prêterait à un rapprochement. La dépêche elle-même, en finissant, prononçait le mot d' « entente ».

Ce premier entretien se passa dans le plus grand calme. Lambruschini en releva le ton doux et amical, et loua la modération et même la loyauté dont le ministre de Russie avait fait preuve. Le soir même, il fit son rapport au

pape. Des dix cardinaux qui prenaient part d'habitude aux travaux de la Congrégation dès Affaires ecclésiastiques extraordinaires, sept étaient absents ; outre le secrétaire d'Etat, il n'y avait à Rome que Pacca et Polidori. A eux trois revint la mission de discuter et de rédiger la réponse à donner à Potemkine. En plein accord et avec l'approbation de Grégoire XVI, elle fut arrêtée en ces termes. Le pape était disposé à voir la bonne intelligence rétablie entre les deux cours ; il ne demandait pas mieux, mais à ces conditions, base de toute négociation ultérieure :

1® Cessation immédiate des vexations infligées « aux pauvres Ruthènes « pour cause de religion, et mise en liberté de ceux qui se trouvaient encore déportés en Sibérie ou enfermés dans les prisons ou dans les couvents russes.

2° Cessation du système d'oppression qui pesait sur le clergé et les catholiques latins, et pleine liberté pour eux de communiquer avec le Saint-Siège dans les affaires spirituelles,

3° Retrait des oukases qui entravaient la juridiction ecclésiastique et lésaient les prérogatives de la primauté pontificale, et de ceux qui concernaient les sacrements de la pénitence et du baptême, et les mariages mixtes.

4° Restitution des biens enlevés aux églises et aux corporations religieuses et incorporés aux domaines de l'Etat.

5° Enfin, à titre de réciprocité, faculté pour le Saint- Père d'envoyer un représentant à lui en Russie, tout comme le tsar en avait un à Rome.

Telles étaient les cinq demandes autour desquelles on ne devait pas cesser de discuter jusqu'en 1845. Si la Russie leur donnait satisfaction, la confiance renaîtrait ; sinon, il était vain de parler de bonne harmonie, et plus encore de chercher à la rétablir. Le 17 octobre, dans une seconde conférence, le secrétaire d'État les exposa au ministre, et celui-ci promit de les transmettre à Pétersbourg avec la plus grande fidélité. Pourtant il lui vint des scrupules auxquels, sans doute, les suggestions de son secrétaire Krivtsov n'étaient pas étrangères. Sous prétexte de doutes à éclaircir et de précisions à demander, il revint

trouver Lambruschini le 20 octobre, et lui soumit ses dillicultés. C'était au fond une réfutation en règle des demandes romaines. Le cardinal n'eut aucune peine à l'écarter, et jugea bon de lui remettre par écrit les cinq points qu'il lui avait déjà exposés. Sauf en ce qui concernait les biens d'Église, Potemkine lui donna à entendre qu'en tout le reste Rome aurait satisfaction. C'était, disait-il, son opinion personnelle. Le brave diplomate était peu clairvoyant, et Lambruschini ne partageait pas cette belle assurance. Après avoir mis Altieri au courant de tout, il lui avouait : « Si Votre Excellence me demandait si j'espère que la Russie reviendra à de plus sages conseils, je répondrais... » l'adverbe ne^a^iVamen^e était venu tout naturellement sous la plume du rédacteur ; le cardinal l'atténue en un : dubitatiçamente où reluit, en réalité, très peu d'espoir. « Mais si je ne me trompe, ajoute-t-il pour le consoler, la conduite que la Russie tient aujourd'hui avec nous équivaut à reconnaître manifestement c{u'elle a tort (1). »

Chacune des deux parties cherchait à Vienne un confident et un arbitre. Lambruschini, tout en recommandant au nonce Altieri la plus grande réserve, faisait une exception en faveur de « l'incomparable prince de Metternich », dont il avait raison d'apprécier les bonnes dispositions envers l'Eglise et le Saint-Siège. D'autre part, la correspondance échangée entre Pétersbourg et la légation de , Rome passait par Vienne « à cachet volant » et l'ambassadeur russe Médem la lisait au chancelier autrichien. Le Vatican eut par ce dernier la preuve que Potemkine avait tenu parole en toute loyauté et rendu à sa cour le compte le plus exact de ses conversations avec le secrétaire d'Etat. On fut surtout bien aise de mériter l'entière approbation de l'homme qui passait pour le premier diplomate

(1) Cenno storico délie communicazioni awenute fra la S. Sede e l'Imp. Corte di Russia fino al présente (décembre 1845). AE, Russia, VI, 445-449. Nesseirode à Potemkine, 1-13 septembre 1842, 346-349 ; Conferenze avute dall'Erno. Card. Segr. di Stato con il min. di Russia, ibid., 339-340; Foglio lu par Potemkine à Lambruschini le 20 octobre 1842, ibid.^ 316-318 ; Lambruschini à Altieri, 20 octobre, ibid.^ 341-344.

de l'Europe. Metternich trouvait la réplique romaine « opportune, raisonnable, juste », pleinement conforme à ses propres sentiments. Il ne s'en cacha pas au comte de Médem lui-même : sinon comme ministre de Russie, au moins comme homme de bon sens, il devait reconnaître qu'en toute cette affaire Rome était dans le vrai et avait agi avec la plus grande rectitude. L'ambassadeur se déclara sincèrement convaincu, et confessa même à plusieurs reprises « que la conduite de son gouvernement envers les catholicjues et envers leur Chef lui paraissait inexplicable ». Profitant de ces aveux, Metternich l'engagea à écrire à sa cour dans le sens où il lui écrirait luimême, « si le moment était venu ». « Et ce moment viendra, sans aucun doute, ajouta le prince, si votre gouvernement ne change pas de système en ce qui concerne ses sujets catholiques ; et moi-même dans ce cas je ne pourrai plus me tenir à l'écart, mais je prendrai part à cette affaire avec tout le sérieux et la décision que réclame son importance. » C'est .en ces termes que Metternich rendit compte au nonce de sa conversation ; il le fit d'un ton énergique et quelque peu mystérieux, comme s'il voulait laisser entendre que le moment allait venir où le cabinet de Vienne allait secouer son inaction. La politique russe l'inquiétait sans doute pour sa propre sécurité. Il se préoccupait aussi des menées de ses voisins, et de leur propagande hors de leurs frontières, parmi les populations de rite grec et de race slave, surtout en Galicie. Des émissaires venus de Russie parcouraient ces régions et les travaillaient. Ils y colportaient nombre de livres liturgiques et de traités où l'on parlait, en particulier de l'unité de l'Eglise grecque sous son chef spirituel et universel, le tsar. Malgré tous ses soins et sa vigilance, la police autrichienne avait du mal à enrayer cette propagande, et il était temps d'y mettre bon ordre. « Faites donc bien comprendre à votre Souverain, insista Metternich en s'adressant à Médem, que s'il continue à tracasser et à tourmenter les catholiques, une révolution dans ses États sera inévitable, et dans ce cas personne ne pourrait lui en épargner les tristes conséquences. A lui de prévenir un tel revers, tant c{u'il

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en a le temps, en évitant de faire ce qui l'amène nécessairement. » Parmi les conditions que Rome mettait à tout rapprochement, celle de l'agrément à Pétersbourg d'un représentant du Saint-Siège parut éminemment juste à Metternich. S'y refuser, comme faisait Nicolas, c'était démentir l'assurance tant de fois répétée qu'il voulait s'entendre avec le pape, et que tout différend s'aplanirait si on l'expliquait. « Comment en arriver là, disait le chancelier, si l'on refuse le moyen le plus elFicace pour obtenir ce résultat (1)? »

De tels propos ne pouvaient manquer de faire plaisir à Mgr Altieri. En eut- on connaissance à Pétersbourg? Impossible de le savoir. En tout cas, tout se passa comme s'ils n'eussent jamais été proférés. C'est ce dont témoigne la réplique adressée le 12/24 décembre par Nesselrode à Potemkine. Aux cinq conditions formulées par la Curie, comme la base nécessaire des bons rapports à établir entre Rome et Pétersbourg, on ne répondait rien de net. Par contre, au lieu de se défendre, on attaquait. Le Saint-Siège était l'agresseur, et la Russie se posait en victime : à elle la modération et la patience, à lui l'intransigeance et l'obstination : « N'étions-nous pas en droit, disait la Russie, de nous attendre que les sentiments de bienveillance et de concihation que l'empereur venait de manifester d'une manière si éclatante vis-à-vis de la Cour de Rome, feraient naître en elle le regret des torts qu'elle a à se reprocher envers nous, et lui inspirerait le désir d'effacer l'impression douloureuse qu'ils devaient produire sur le gouvernement Impérial, par des témoignages d'égards et de prévenances? » Mais les explications dont Potemkine avait rendu compte détrompaient cet espoir : « Elles nous prouvent malheureusement que le Saint-Siège paraît non seulement méconnaître notre modération, mais encore qu'il cherche à s'en prévaloir pour pousser ses exigences plus loin que jamais. » Au lieu de se tenir dans la question

(1) Altieri à Lambruschini, 4 novembre 1842, AE, Riissia, VI, 350- 354. Sur les menées russes en Galicie et en Hongrie, Ami de la religion^ 8 novembre 1842, n° 3869, CXV, 266 (d'après l'Union) ; 26 novembre, n0 3677, ibid., 392.

que Lambruschini avait définie en ternies si précis, le chancelier russe accusait Rome de méconnaître entièrement les nécessités politiques du gouvernement russe, alors que celui-ci tenait le plus grand compte de la position où se trouvait le pape.

Si nous nous sommes décidés à ne pas relever la provocation imprudente et injuste du Saint-Siège, si nous avons cherché à prévenir à force de ménagements et de modération les conséquences de l'altercation qu'aurait pu si facilement provoquer l'appel que la Cour de Rome. venait de faire à l'opinion publique pour donner du retentissement à ses accusations contre le Gouvernement Impérial, — nous l'avons fait parce que nous avions en vue les principes sur lesquels repose depuis des siècles la puissance morale et politique de la Tiare. Nous avons su faire la part de l'influence que des inductions basées sur ces principes, les clameurs d'un parti exalté, et finalement les nécessités de la position du Souverain Pontife comme Chef suprême de l'Église Catholique ont pu exercer sur les déterminations et sur la conduite de Sa Sainteté dans cette circonstance. Tous les Gouvernements subissent plus ou moins la loi impérieuse des nécessités inhérentes à leur position particulière.

En réalité, aux yeux des politiciens de Pétersbourg, la « loi impérieuse » qui dictait l'attitude de Rome se résolvait en calculs presque exclusivement politiques. Elle était dominée par les traditions ambitieuses d'un Grégoire VII ou d'un Boniface VIII, et toujours prête à tendre la main pour ravir les couronnes et usurper en tous lieux les prérogatives de la puissance séculière. Pour Nesselrode, les « principes de la Tiare » ne signifiaient pas autre chose : c'était sa façon à lui de dire qu'il n'irait pas à Canossa. Ainsi le pape jusqu'alors avait parlé en vain, qu'il s'appelât Pie VII, Léon XII ou Grégoire XVI. On méconnaissait systématiquement sa condescendance poussée jusqu'à l'extrême, jusqu'à sacrifier, en faveur des tsars, presque tout ce qui n'était pas essentiel à la discipline et à la constitution de l'Église. Nul pays n'avait, plus que la Russie, bénéficié de cette « indulgence d'élite », dont parle un historien, « pour les résipiscences, même à peine ébauchées, et pour les avances, même à peine esquissées, des

puissances hérétiques ou schismatiques ». Le pape pouvait-il faire davantage? Beaucoup de catholiques lui reprochaient d'en avoir déjà trop fait. Pour satisfaire entièrement le tsar, le pape aurait dû remettre une fois pour toutes l'Église catholique aux mains de la bureaucratie impériale, consentir à ne plus s'en occuper désormais et n'être plus, pour cette partie de son troupeau, qu'un chef qui règne et ne gouverne pas. Mais le pape, la main sur l'Évangile, répondait que le divin Fondateur de l'Église lui avait interdit le rôle de pasteur honoraire et de roi fainéant.

En face des « exigences de la Tiare », Nesselrode exposait en ces termes les « nécessités » du gouvernement russe :

La sollicitude paternelle de l'Empereur s'étend sur tous les peuples soumis à son sceptre, quel que soit le culte qu'ils professent ; mais la position de S. M. I., sa haute piété et ses convictions Lui imposent le devoir d'accorder une protection plus particulière aux droits et aux intérêts de la religion dominante du pays. Pour que des cultes divers puissent exister en paix au sein d'un même État, il est indispensable de prévenir des conflits ou des empiétements, par des mesures administratives. Le Gouvernement Lnpérial ne saurait pousser la tolérance religieuse au point d'exposer l'Église dominante aux atteintes dont elle est menacée par le fanatisme monacal et l'esprit de prosélytisme d'un culte étranger. Des tendances de ce genre, que le Gouvernement Lnpérial a suivies d'un œil vigilant, lui ont démontré la nécessité des mesures adoptées chez nous pour rendre inoffensif le zèle outré du Clergé latin et ses menées dirigées contre l'Église dominante. La Cour de Rome, qui env^isage les choses sous son point de vue exclusif, a réclamé avec ténacité contre ces mesures de précaution, que notre Gouvernement de son côté se trouve dans l'impossibilité de révoquer, sans compromettre les intérêts les plus chers de la religion dominante de l'Empire. Nous devons subir les nécessités qui résultent pour nous de ce conflit d'intérêts divers et opposés. Elles méritent d'être prises en considération par la Cour de Rome (1)...

Lambruschini avait appris à se défier de la diplomatie russe. La nouvelle dépêche que Potemkine lui lut au début

(1) Nesselrode à Potemkine, 12/24 décembre 1842, AE, Russia, VI, 356-

de février 1843 n'était pas faite pour le rassurer. Il n'y trouva ni droiture, ni franchise, mais seulement un parti pris de ne faire aucune justice. Il dévora l'iiuniiliation d'entendre la chancellerie russe qualifier de « culte étranger » la religion catholique en Pologne, nation entre toute dévouée à l'Église. Y avait-il cependant au monde un pays où cette religion fût davantage chez elle, et où elle eût donné et reçu davantage? Pendant de longs siècles, elle y avait régné sans conteste ; et lorsque la nation succomba, victime de ses propres fautes sans doute, mais beaucoup plus encore de la perfidie et de la violence de ses ambitieux voisins, de l'égoïsme du reste de l'Europe, elle voulut garantir, par des traités solennels, que l'Eglise catholique en terre polonaise serait toujours chez elle. Mais les signatures impériales et royales apposées à ces traités avaient à peine séché, que les pilleries et les persécutions commençaient ; l'Église, traitée en étrangère suspecte et en ennemie, fut chargée de chaînes, et tout effort tenté par elle pour les secouer la faisait hypocritement accuser de révolte et de complicité avec la révolution ! Une autre constatation pénible s'imposait encore : dans cette pièce, il n'était question que du « clergé latin », de l'Église « latine » ; sur les catholiques grecs-unis, on affectait le silence, et l'on marquait ainsi la volonté irrévocable de l'empereur, qui avait scellé dans la tombe l'Église ruthène. « Du reste, écrivait tristement Lambruschini au nonce de Vienne, Votre Seigneurie Illustrissime voit bien... que j'avais tout à fait raison de mettre en doute le retour de la Russie à de plus sages conseils. » « Il est vraiment douloureux,, ajoutait-il, de s'entendre dire que le Saint-Siège pousse ses prétentions plus loin qu'il ne l'a jamais faitv Car, enfin, que demandait-on? Rien de plus que la fin de la persécution, rien de plus que l'on cessât la guerre, si on voulait traiter de la paix, et que l'on ne refusât pas d'admettre à Pétersbourg un représentant du Saint-Siège, tout comme le Saint-Père a toujours admis à Rome un représentant de l'empereur ! » Loin de là, le gouvernement russe ne cessait d'appliquer et d'aggraver ses lois persécutrices, et cela ne l'empêchait pas de feindre et de pré-

tendre donner à Rome « un exemple renïarquable de la plus généreuse modération » ! Potcmkine dut entendre de la bouche de Lambruschini ces observations qui n'étaient que trop fondées. Soit manque de ressources, soit loyauté, il demeura court.

Dans sa lettre, Nesselrode ne parlait des cinq demandes de Rome que pour approuver les réponses de la légation et les prendre à son compte.

« Ces observations simples et claires, se contentait-il de dire, ont suffisamment démontré que ces demandes sont aussi inadmissibles que peu fondées. » Le secrétaire d'Ëtat, dans sa communication verbale à Potemkine, le 14 février 1843, les reprit une à une ; en quelques mots pleins de force, il montra l'inanité des raisons qu'on leur opposait, et conclut noblement : « Le Saint-Siège a montré avec surabondance à la face du monde sa constance à garantir à César ce qui est à César, et à condamner dans ses principes les vues des révoltés... Mais dès lors qu'il s'agit de ce qui est à Dieu, c'est-à-dire de la Religion catholique et de ses droits, le Saint-Siège ne se tait pas et il ne peut pas se taire (1). » Ce fut la dernière fois que Potemkine eut à se mêler de cette négociation laborieuse. La chancellerie russe ne répliqua point, et lorscjue, au bout d'un an, elle rompit le silence, un autre négociateur se trouvait à Rome,

On semblait être arrivé à un point mort, et malgré les encouragements et les dissertations platoniques venues de Vienne, il était difficile de prévoir comment on en pourrait sortir. Une conversation directe entre le pape et l'empereur aura t-elle plus de succès? L'occasion de l'engager s'offrit sans tarder à Grégoire XVI et il se hâta d'en profiter. En octobr.» 1842, le duc MaximiHen de Leuchten-

(1) Communicazione confidenziale al Min. di Russia..., 14 février 1843, AE, Russia, VI, 370-373; Lambruschini à Altieri, 11 février 18î3j ibid., 359-362.

berg, accompagné de la grande-duchesse Marie, sa femme, de ses deux filles et d'une nombreuse suite, partit pour l'Italie où il devait séjourner quelques mois. A son passage à Vienne, le nonce lui demanda une audience. Le prince voulut-il se faire pardonner son mariage, conclu au mépris des lois de l'Église, et le scandale qu'il avait donné en s' engageant à élever ses enfants dans la religion orthodoxe? Toujours est-il qu'il accueillit Mgr Altieri avec la plus grande cordialité. La conversation, qui fut longue et très cordiale, porta naturellement sur le différend survenu entre 1 Saint-Siège et la cour de Russie. Tout en déplorant cette « très fâcheuse » mésintelligence, Max de Leuchtenberg fit de son mieux pour excuser son beau-père. L'empereur, assurait-il, ignorait les souffrances de ses sujets catholiques, on les lui cachait. II voulait les voir vivre heureux et paisibles dans le libre exercice de leur religion, et les subalternes lui faisaient croire que ces bons désirs étaient réalisés. S'il savait la vérité, il serait le premier à s'indigner et à mettre bon ordre à la situation. En preuve de ce qu'il disait, le duc citait son propre exemple. Sa situation à la cour et dans la famille impériale ne lui permettait guère de se mettre en avant, mais toutes les fois qu'une occasion favorable lui avait permis de révéler quelque tort fait aux catholiques, le tsar avait eu à cœur de le réparer. Ainsi les catholiques de Pétersbourg n'avaient pas de cimetière à part et en voulaient un. Nicolas ignorait qu'ils en fussent privés ; quand il le sut, il en fut fort surpris et fort mécontent, et il fit accorder aussitôt la permission désirée. D'ailleurs le duc assura au nonce qu'il n'avait pas mission d'indiquer la voie à suivre pour rétablir la bonne intelligence entre le Saint-Siège et la cour de Rome, « mais l'empereur ferait beaucoup mieux, répéta-t-il plusieurs fois, de laisser de côté des gens cjui ne font qu'envenimer ses relations avec le Saint-Père, et de s'entendre avec lui directement et sans intermédiaire ; de la sorte tout différend serait aisément aplani ». Cette apologie de l'empereur n'était pas inédite ; Metternich et d'autres avaient déjà tenu à peu près le même langage ; ils avaient signalé, pour ainsi dire,

des boucs émissaires qu'ils chargeaient volontiers des méfaits reprochés au souverain : tantôt c'était le Synode ou V Oherprokouror ; tantôt un ministre, comme Bloudov, ou un comparse assez obscur, comme Wigel, Kartachevski, et ainsi de suite. Mais était-ce encore le cas d'ex» cuser l'empereur sur sa prétendue ignorance? Rome, et le nonce lui-même, avaient de bonnes raisons d'en douter. Néanmoins, Mgr Altieri s'empressa de rapporter au secrétaire d'État ce qu'il avait entendu, et il rendit hommage aux bonnes dispositions de son interlocuteur : « Je dois le dire, le jeune prince fait preuve d'un excellent naturel, et il semble susceptible de recevoir des avis salutaires qui le confirment dans les bons sentiments qu'il exprime en parlant de religion. » La grande-duchesse, plus altière et plus ombrageuse, ne se montra pas aussi accueillante. Altieri n'eut point l'honneur d'être reçu par elle. « Il semble, observait-il, qu'elle tient du père, et qu'elle aime à suivre les impressions de sa volonté, qui change souvent. » Les familiers de la cour de Russie parlaient à peu près de même : « Elle a beaucoup d'énergie, de toupet », disait-on ; « c'est le père en cotillon » (1).

La fille et le gendre du tsar furent reçus et traités à Rome avec les plus grands égards, et le pape, dans l'audience qu'il leur accorda, le vendredi 23 décembre se montra particulièrement gracieux, surtout envers la grande-duchesse. A Pétersbourg, on fut flatté et même touché. La comtesse de Nesselrode mandait à son fils : « Tu sais peut-être que le pape a été des plus aimables pour la grande-duchesse Marie, ainsi que tout le Sacré Collège. C'est bien, c'est chrétien et de bon goût. » L'empereur lui-même le reconnaissait : « Le Pape avec ma fille s'est comporté on ne peut mieux. » Grégoire X\ I reçut encore le prince et la princesse en audience de congé, le 23 mars, et un mois plus tard, Nicolas le remercia avec une sincère cordialité de ses bons procédés : « En s'occupant avec une sollicitude si paternelle d'un de mes enfans

(1) Altieri à Lambruschini, 7 octobre 1842, AE, Russia, Boîte 151. Von Gagern, « Rossia i rousski dvor v 1839 », Roussk Star., LXV (1890), 327.

a42 LE SAINT-SIEGE ET LA RUSSIE

bien aimés, lui écrivait-il, Votre Sainteté a su parler aux sentiments les plus intimes de mon cœur. J'ai déjà eu une fois l'occasion de vous exprimer toute ma gratitude, lors du séjour que mon fils, le Grand- Duc, avait fait près de Vous. Je Vous en réitère aujourd'hui les témoignages avec une effusion nouvelle (1)... »

Entre le Souverain Pontife et ses nobles hôtes, il n'y eut pas que des compliments et des politesses. La conversation de Mgr Altieri avec le duc de Leuchtenberg, l'idée suggérée par ce dernier d'une conversation directe avec son beau-père, firent impression à Rome. Grégoire XVI savait conmient jadis le pape Pie VI s'était adressé à Catherine pour lui faire agréer ses réclamations. A deux reprises au moins, dans des délibérations présidées par Grégoire XVI, il s'était trouvé des cardinaux pour lui rappeler ce précédent. On conçut donc au Vatican le projet de confier au duc de Leuchtenberg une lettre du pape pour l'empereur. Faite en dehors des voies officielles, cette démarche plus intime et plus confiante avait chance d'être mieux agréée. La pensée en vint-elle spontanément au Saint-Père, ou bien lui fut-elle suggérée par quelqu'un de son entourage? On ne sait. Mais il serait vain d'y chercher un acte de politique personnelle, opposée à la politique du secrétaire d'État. Grégoire XVI ne chercha pas à négocier par-dessus la tête de Lambruschini : ils avaient tous les deux les mêmes préoccupations et les mêmes vues. Le ministre fut au courant de tout. Peut-être fut-il chargé d'esquisser le projet de lettre ; du moins il est certain qu'il eut à le relire.

Sans attendre les remerciements de Pétersbourg, imposés par l'étiquette de cour autant que par un sentiment de gratitude, Grégoire XVI exécuta son dessein. A la date du 16 mars 1843, il écrivit à l'empereur combien il se félicitait d'avoir l'occasion désirée de s'adresser à lui en toute

(1) Ami de la religion, 31 janviep 1843, no 3705 ; CXVI, 197 ; Stcherbatov, Paskévitsch, V, 221 ; comtesse de Nesselrode à son fils Dmitri, Pbg., 12 janvier Wi'i, Archives Nesselrode, VIII, 195 ; Nicolas à Paskiévitch., 14/26 janvier 1842, Roussk. Arkhiv^ l (1910)^ 492; Nicolas à Grégoire XVIj 8 avril, AE, Russia, VII, 151.

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liberté, par une lettre entièrement autographe [di tutto nostro pugno). Il voulait par là lui témoigner son estime, et surtout la confiance qui le portait, en pareille circonstance, à lui ouvrir son âme et à lui parler pour ainsi dire « seul à seul ». « Votre Majesté, lui disait-il, le devinera aisément : il s'agit dans cette lettre de ce qui, nous devons l'avouer, nous tient jour et nuit dans une profonde angoisse ; c'est-à-dire de l'état où se trouve l'Eglise et les nombreux catholiques des deux rites soumis au sceptre puissant de Votre Majesté Impériale et Royale. » Le pape retraçait les réclamations passées, les promesses reçues, les déceptions essuyées. Il insistait notamment sur les prières qu'il avait adressées au tsar par l'entremise du grand-duc héritier, en 1839, et les promesses « si flatteuses et si consolantes » que l'empereur, dans sa réponse, avait formulées lui-même. '

De telles promesses continuait Grégoire XYI, ne nous ont pas été seulement renouvelées, mais elles ont reçu une solennelle et plus ample confirmation lors des deux missions à Rome du Conseiller d'Etat, le chevalier Fuhrmann, maintenant décédé, et Nous avons trouvé là une raison suffisante d'étendre Notre condescendance aux extrêmes limites et de satisfaire aux demandes qu'on nous fit alors au nom de Votre Majesté. Affligés au delà de toute expression de Nous voir constamment déçus dans Nos espérances, ou plutôt dans les assurances qu'on Nous avait données, instruits par un ensemble de faits indubitables et notoires de la situation de plus en plus critique du catholicisme dans les vastes domaines de Votre Majesté, nous avons été contraints, par devoir de conscience, de Nous justifier devant l'univers, car dans l'ignorance de nos incessantes démarches, il faisait retomber sur Nous la responsabilité de ces maux, comme si la grande cause que Dieu Nous a confiée nous trouvait oublieux ou indifférents.

Du reste, dans cette justification, pas un mot ne mettait en cause les intentions du souverain.

C'est précisément à la loyauté de ces intentions, reprenait le pontife, que Nous Nous permettons encore d'en appeler avec la plus grande confiance. Tandis que le gouvernement impérial ne s'est pas senti en mesure de démentir les faits qui motivaient

nos plaintes, Nous avons, par son entremise, fait parvenir à Votre Majesté des demandes dont l'objet est d'obtenir à ses sujets catholiques des deux rites ce qui. leur est dû en matière de religion. Toutefois ces demandes, jusqu'à présent, n'ont reçu aucune suite.

Il fallait probablement voir là un effet de la malveillance : en les présentant au Souverain, on leur fait dire ce qu'elles ne contenaient pas. Le pape rappelait à ce propos comment les ennemis de l'Église avaient eu, dans le passé, recours à la ruse et au mensonge pour la desservir et déchaîner contre elle des lois de combat et de mesures persécutrices. Il en profitait pour faire l'apologie des catholiques. Seraient-ils frappés d'ostracisme, alors que l'empereur se piquait de tolérance à l'égard des différents cultes et prétendait leur accorder une égale protection? « Votre Majesté, disait le pape, veut à bon droit que les catholiques lui soient obéissants, soumis, fidèles. » Il estimait, lui, avoir assez fait pour montrer aux catholiques leurs devoirs envers l'autorité civile et ses exigences légitimes. Pour être des sujets dévoués et fidèles, ils n'avaient qu'à se montrer dociles à la voix de la conscience et aux enseignements certains de leur religion. Aussi Grégoire XVI ne craignait point de se rendre ce témoignage : en défendant de toutes ses forces les droits inviolables de l'Église en Russie, il travaillait très efficacement à consolider le trône du tsar et à lui procurer un règne tranquille ; car ses sujets catholiques seraient d'autant plus disposés à rendre à César ce qui est à César, qu'ils pourraient plus librement rendre à Dieu ce qui est à Dieu. « Majesté ! concluait le pape en conjurant de nouveau le tsar à faire droit à ses demandes, Nous vous avons parlé le langage de la vérité et, si vous Nous permettez de le dire, de la plus loyale amitié (1). »

La lettre de Grégoire XVI était dans la manière du pape Pie VI ï s'adressant à Paul I®'* ou à Alexandre I®^ ;

(1) Grégoire XVI à Nicolas, 16 mars 1843, Nella dolce soddisfazione, AE^ Russia, VII, 40-42 et Russia, Boîte 151 : deux minutes avec quelques corrections de Grégoire XVI, L'une d'elles porte le datum..., de la main de Lambruschini.

mais le ton en était moins éploré, plus ferme et plus direct. Certes, les compliments n'y manquaient pas, ni les appels à des sentiments chevaleresques, à une loyauté et à une bonne foi que les procédés louches et tortueux de la diplomatie impériale rendaient bien suspecte. Mais le pape ne retranchait rien de ses réclamations ; il n'atténuait point Ise plaintes contenues dans l'acte du 22 juillet ; il rappelait qu'aux yeux de Rome il y avait toujours des catholiques grecs-unis en Russie ; il souhgnait avec vigueur les affirmations catégoriques du ministre Fuhrmann, renouvelant et précisant des promesses que l'empereur luimême avait écrites et signées. Tout cela n'était pas fait pour plaire à l'autocrate. Pendant assez longtemps Rome resta sans nouvelles, et le l^r/lS juillet seulement, le duc de Leuchtenberg annonça qu'il avait accompli sa mission : « Ayant été chargé par Votre Sainteté, écrivit-il à Grégoire XVI, de remettre en mains propres à l'empereur de Russie une lettre particuhère qu'Elle lui adressait, je m'empresse de L'assurer qu'elle a été reçue avec plaisir. L'Empereur a voulu faire parvenir la réponse par la même voie... c'est-à-dire en dehors de la voie diplomatique, et il m'a chargé de la joindre à la présente lettre... » Sous le même pH se trouvaient, en effet, trois grands feuillets que l'empereur avait noircis de son écriture élégante, très fine et très penchée. Il se retrouvait au naturel dans ces pages, avec sa manière insinuante et hautaine, et le ton de l'homme habitué à parler sans réplique, à imposer sa volonté comme règle indiscutée du permis et de l'injuste, et pour dominer, sachant flatter, caresser et promettre. Il jouait habilement, pour s'excuser devant le pape, du spectre de la révolution ; il récriminait contre les catholiques et faisait sonner très haut le bien qu'il croyait leur avoir fait ; il se plaignait que Rome ne correspondît pas à sa bonne volonté et contrariât ses efforts.

Très Saint-Père ! écrivait-il de Péterhof, à la date du 29 juin/ 11 juillet, mon beau-fils, le Duc de Leuchtenberg, m'a exactement remis la lettre dont vous l'aviez chargé pour moi. J'y ai reconnu avec une très vive satisfaction la preuve que Votre Sainteté désirait imprimer à nos relations personnelles le caractère

le plus intime comme le plus franc. Dès lors, il ne me reste qu'à y répondre avec la même sincérité et la même franchise, quelque délicat que soit d'ailleurs le sujet que nous avons à traiter. Mais avant tout, je m'empresse de remercier Votre Sainteté de cette marque de confiance qu'Elle me donne, et c'est pour lui prouver combien je sais l'apprécier que je ne lui déguiserai pas la vérité.

Devant ces belles protestations de franchise et de sincérité, rappelons-nous le principe fidèlement suivi par celui qui les prodiguait dans sa politique vis-à-vis de l'Eglise catholique : faire sans dire.

Qui plus que moi, continuait-il, ne sent les obligations qui pèsent sur le Souverain de cet immense Empire, où la liberté de conscience est le plus précieux don qui soit accordé à tous les sujets? Mais, Très Saint-Père, est-ce attenter à la liberté des consciences, au libre exercice de tous les cultes, que d'en réprimer les abus? — et tolérer l'abus, ne serait-ce pas compromettre précisément ce qu'il importe de protéger? — Vous dites que nul ne peut être bon Catholique Romain, s'il n'est bon et fidèle sujet de son maître temporel. Hélas ! l'on ne s'est servi en dernier lieu du nom de Catholicité que pour donner à des mesures politiques contre la rébellion l'apparence d'une persécution religieuse.

L'empereur soulignait ces derniers mots d'un trait vigoureux. Ils ne font pas honneur à sa prétention d'être sincère. Dès 1827, la ruine de l'Eglise grecque-unie était résolue et le plan de destruction arrêté avec le concours inespéré d'un dignitaire de cette Eglise, qui s'était offert pour cette œuvre de trahison, et cela bien avant la révolution de 1830 et l'iasurrection polonaise de 1831. Pas un mot, dans la lettre impériale, n'évoquait un si malencontreux souvenir. Donnant libre cours à sa haine contre les Polonais, il faisait sans pitié et surtout sans justice leur procès et celui de l'Église latine.

II vous est connu. Très Saint-Père, que depuis des siècles la Pologne fut le théâtre d'intrigues et de désordres politiques qui amenèrent ce pays à sa décadence et le firent enfin disparaître du nombre des États indépendants. Le Clergé non seulement y prit une part active, mais sut même pousser l'hypocrisie au point

de couvrir du masque du fanatisme religieux le fanatisme révolutionnaire.

Etranges paroles sous la plume de l'héritier de Catherine II ! Le petit- fils oubliait que sa grand' mère, au nom de la tolérance dont elle jouait l'hypocrite comédie, avait condamné la Pologne à périr dans l'anarchie, afin de pouvoir s'enrichir de ses dépouilles.

Les événements de 1830, poursuivait-il, ont vu se répéter les mêmes scènes à peu près. Des couvents servirent d'asyles où se tramèrent des complots et d'autres firent don de leurs richesses pour soutenir la révolution. 11 n'était plus possible de les laisser subsister plus longtemps, et cela d'autant moins que plusieurs n'avaient pas le nombre de religieux prescrit par les règlements, tandis que d'autres se distinguaient par un relâchement de discipline intolérable. D'ailleurs le Clergé dans ses Provinces jouissait de biens si inégalement répartis, que tandis que quelques couvents ou quelques curés vivaient dans un luxe et une richesse incompatibles avec leur état, d'autres manquaient du nécessaire. Il devenait donc indispensable de prendre des mesures, autant pour prévenir le mauvais usage que les curés et couvents ont fait de leurs biens, que pour offrir à tous, non seulement des moyens d'existence convenable, mais même une certaine aisance conforme à leur diguité. — L'éducation du Clergé était négligée de tous temps ; elle l'est encore. Le plus grand soin a donc été mis à replacer les Séminaires sur un bon pied. L'Académie éclésiastique qui était à Wilna, exposée aux dangers d'une contagion politique, a été transportée ici, où elle se trouve sous ma protection immédiate. — La répartition des cures ne répondait pas aux besoins des populations. C'est ainsi que dans quelques localités, il y avait trop peu d'églises pour le grand nombre de Catholiques Romains, tandis que dans d'autres, où ceux-ci font la moindre partie en comparaison de la population Russe, il y avait plusieurs églises Romaines et pas une seule du culte dominant. C'est pour cette raison aussi que je n'ais cessé de réclamer près du Saint-Siège une plus juste circonscription des diocèses. Mes instances ont été vaines jusqu'ici, néanmoins la mesure est urgente.

Les sentiments de Nicolas sur ce qu'il appelait « le polonisme et le Dominus vohiscum » nous sont connus ; et les abus qu'il reprochait, en les exagérant, à l'Église catho-

lique, étaient le fruit naturel des mesures qu'il lui imposait, et par où il bouleversait sa discipline, sous prétexte de la relever. Il aurait voulu surtout donner à cette Église des évêques exclusivement de son choix, sur qui il aurait pu compter pour réaliser des plans qu'il se gardait bien de communiquer à Rome. Rome les devinait, d'où son opposition tenace, parfois irréductible, à certaines candidatures ; l'empereur ne manque pas de s'en plaindre :

La médiocrité des individus qui se consacrent au culte de l'Eglise est telle, Très Saint-Père, que c'est avec le plus grand embarras que se font les choix pour les Evêchés vacants ; et le refus de confirmer les candidats que je Vous proposes, malgré tous les soins apportés avant que de les en trouver dignes me prive de la possibilité de pourvoir aux chaires vacantes. — Les mœurs trop relâchées du Clergé agissent de la manière la plus déplorable sur les populations déjà trop indifférentes pour leur culte. Il en résulte que dans le Royaume de Pologne, le Protestantisme fait des progrès sans qu'il soit possible de l'empêcher, tant que dure l'état de choses que je viens de signaler.

Intéressé par devoir et par conscience à veiller à ce que chaque culte soit revêtu du respect et de la dignité qui lui appartiennent, que puis-je faire, Très Saint-Père, quand je ne trouves aucun appui près de Vous, pour venir au-devant des plus urgents besoins du Culte Romain? — Toutes les explications que je Vous fais donner, sont dénaturées à Rome. Toutes les mesures que, dans l'intérêt bien entendu de l'Église, je crois devoir proposer, y sont interprêtées comme étant faite dans le but caché de nuire au Culte Romain et l'on m'assures y être mieux informé que je ne le suis moi-même, Souverain du pays, et sur les individus que je proposes, et sur la réalité des besoins que je signale? — Mais par quels moyens le Saint-Siège peut-il avoir obtenu de meilleures données? Ils ne peuvent qu'être clandestins, si ces données sortent de mes États, et dans ce cas, Très Saint-Père, puis-je les admettre sans blesser mes droits de Souverain? — ou bien elles sont fournies par cette tourbe de Polonais qui errent en Europe, sans patrie, et recherchent tous les moyens de nuire à la Russie par leurs intrigues impuissantes? — Mais alors ne dois-je pas être profondément blessé de voir Votre Sainteté puiser à de telles sources ses notions, pour les mettre en balance avec les propositions formelles et les solennelles assurances d'un Souverain qui se respecte trop lui-même et respecte trop ses devoirs, pour transiger avec sa conscience.

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Après avoir ainsi mis en demeure le Pontife de ne chercher la vérité que sous l'estampille officielle, Nicolas le pressait avec chaleur de se rendre à ses désirs et de lui donner désormais carte blanche pour le plus grand profit de l'Église catholique :

Veuillez jviger, Très Saint-Père, si je réponds avec confiance et sincérité à Votre appel? — Nous parlons à deux devant Dieu, devant qui nous paraîtrons un jour pour rendre compte de nos actes. — Vous ne méconnaîtrez pas mon langage. — Je suis Souverain, et comme tel Voti'e lieutenant pour les affaires du Culte Romain dans les pays que Dieu m'a confiés. Veuillez donc. Très Saint- Père, me donner les moyens de remplir mon devoir.

S'il Vous plaisait de revenir sur Votre refus et de confirmer les Évêques que je vous ais proposés, si Vous consentiez à la circonscription des diocèses telle que je l'ais demandée, et si Vous daignez accorder Votre bénédiction à l'Académie que j'ai fondée ici et pour la quelle j'ais sollicité Votre portrait comme une marque de faveur spéciale de Votre part et comme un témoignage ostensible de Votre bienveillant intérêt, — j'oses Vous répondre que dans peu d'années le Culte Romain se relèvera tel qu'il doit être, entouré de respect de ceux qui le professent, et soutenu dans ses droits par le Souverain du pays, qui pourra y trouver de fidèles sujets — parce qu'ils seront de bons Catholiques. — Puisse Votre Cœur m'entendre et Votre bénédiction reposer sur l'œuvre que je désires accomplir 1 En tout cas, Très Saint-Père, j'aurais la conscience de Vous avoir ouvert mon âme (1).

Hélas ! de la franchise et de la confiance, il n'y avait que les dehors dans cette longue lettre cousue de réticences, remplies d'attaques qui dispensaient de répondre à des demandes précises et embarrassantes. L'empereur recherchait l'équivoque. De nouveau le pape, sans grand espoir de réussir, essaya de la dissiper ; du moins il voulut faire voir qu'il n'en était pas dupe. Le 18 août, il annonça à Max de Leuchtenberg qu'il avait reçu, jointe à sa lettre, la réponse du tsar : « Comme il s'agit, lui disait-il, d'une correspondance toute particulière, que Nous-même nous

(1) Duc de Leuchtenberg à Grégoire XVI, 1/13 juillet 1843, AE, Russia, VII, 152. Nicolas à Grégoire XVI, « Peterhof, ce 29 juin/11 juillet 1843 », ibid., 145-150.

soutenons en personne, nos graves et nombreuses occupations ne nous ont pas permis d'y répondre avant aujourd'hui. » 11 priait le duc de lui servir encore d'intermédiaire et de faire parvenir à l'empereur les explications que nécessitait une discussion aussi délicate.

En termes calmes et forts, le Pontife fit bonne justice des sophismes impériaux. On lui disait : Les mesures que Rome incrimine sont purement politiques ; elles frappent la révolution : tant pis si le clergé catholique est révolutionnaire ! Elles portent sur des abus : tant pis si Rome les approuve, ou tout au moins les tolère ! Le chef de l'Eglise catholique rappelait de nouveau qu'il avait parlé net, qu'en aucun pays la révolution n'avait le droit de s'autoriser de la religion. Il rappelait que si des abu« quelque part s'étaient glissés dans l'Eglise, ils n'avaient jamais trouvé grâce à ses yeux, toutes les fois qu'il lui avait été donné de les poursuivre.

Mais les faits qui ont principalement motivé, disait-il, toutes Nos réclamations, il ne s'agit pas d'abus à réprimer (ce qui, d'ailleurs, puisqu'il est question d'abus en matière religieuse, revient de droit à l'autorité ecclésiastique). Loin de là ; Nous Nous sommes plaint des mesures qu'on a représentées à Votre Majesté comme servant les intérêts du catholicisme, mais qui ne font, en réalité, qu'aggraver le mal ou détruire le bien ; et Nous Nous sommes plaint davantage encore de ces actes qui impliquent la mainmise sur les biens temporels de l'Église catholicpie, altèrent sa discipline, entravent sa liberté dans l'enseignement et dans l'éducation religieuse, et même dans l'administration des sacrements, violentent enfin la conscience des catholiques et lèsent outre mesure les droits que les assurances les plus solennelles leur ont garantis.

Le pape dans sa lettre avait parlé à deux reprises des Ci catholiques des deux rites ». La question de l'Église grecque-unie tenait une très large place dans l'exposé diplomatique de 1842, et il n'aurait pas été besoin de mentionner les Grecs-unis pour provoquer sur ce point de franches explications, si l'empereur avait eu dans l'âme autant de franchise qu'il en promettait. Fidèle à la con-

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signe qu'il s'était donné, l'empereur se taisait. Grégoire XVI sentit avec amertume l'inexorable parti pris que trahissait ce silence. Avec plus de vigueur et d'insistance, il évoqua de nouveau le souvenir de l'odieuse iniquité consommée en 1839 et fit le procès de celui qui en portait le poids, tout en ne mettant en cause que ses instruments :

Parmi ceux qui ont pris part aux actes dont Nous venons de parler, disait le Pontife, Nous ne pouvons sans la plus vive douleur BOUS souvenir de ces prélats du rite ruthène uni qui, au mépris des serments réitérés qui les liaient à la Foi catholique et à l'Ajitorite du Siège Apostolique, ne se sont pas contentés d'apostasier et de renier l'Église Catholique, mais ont eu l'indignité de s'employer à égarer à leur suite les fidèles ruthènes de leurs provinces et même une partie des latins.

En effet, s'il s'était trouvé des Judas pour une pareille besogne, qui les avait découverts et introduits dans la hiérarchie catholique, sinon le gouvernement impérial, sous l'impulsion immédiate du tsar? Rome n'avait pas eu la moindre part à l'élévation d'un Zarski, d'un liuzynski, d'un Siémaszko ; tout s'était passé entièrement à son insu, tout comme s'il se fût agi d'évêques de l'Église synodale. Si elle était intervenue, comme elle n'aurait pas manqué de le faire, si un excès de perfidie ne lui en eût ôté le moyen, Péters^ bourg aurait dénoncé « les principes de la Tiare » et l'ambition romaine montant à l'assaut de l'Eglise uniate et de ses privilèges. C'est à peu près avec la même bonne foi que Catherine jadis avait ruiné et asservi la Pologne au nom de la tolérance et de la liberté, en lui interdisant de se réformer.

« Après les Grecs, les Latins ! » Ainsi se résumait le programme de Nicolas. Le pape le savait à n'en pouvoir douter. Il fut donc outré de voir dans sa réponse le tsar moscovite revendiquer auprès de l'Église catholique de Russie et de Pologne le rôle d'un basileus de Byzance ou d'un héritier de Charlemagne. Étrange prétention, dont la perfidie dépassait l'insolence ! Pour manifester ce qu'il

en pensait, Grégoire prit texte du sort qu'on avait fait aux Ruthènes :

Après un événement de telle nature, dit-il, et après les chagrins qui ne Nous ont pas manqué, même de .la part d'un ecclésiastique du rite latin, Nous Nous sentons obligé par notre conscience à veiller plus que jamais avec toute la diligence possible sur les qualités des candidats à promouvoir aux Églises vacantes. Par conséquent, pour satisfaire aux exigences inéluctables de notre ministère Apostolique, Nous sommes dans la nécessité de faire à Votre Majesté cette franche déclaration : en tout ce qui concerne l'ordre civil, nous n'avons pris et nous ne prendrons jamais d'autre soin que celui de rappeler à vos sujets catholiques l'obligation de rendre à César ce qui est à César ; mais pour ce qui regarde notre sainte Religion, nous avons reçu de Jésus-Christ dans la personne de l'Apôtre Saint Pierre la plénitude de la puissance spirituelle, et avec elle le devoir d'exercer le gouvernement suprême de l'Église Catholique. C'est lui qui au dernier jour Nous demandera le compte le plus rigoureux de tout ce que nous aurons fait dans l'usage de nos droits et de nos devoirs spirituels : et quelle excuse pourrions-Nous apporter au Tribunal de Dieu, si nous osions accorder une part de ces droits à qui n'est pas en communion avec le Saint-Siège, centre de l'unité Catholique? Mais les souverains catholiques eux-mêmes ne peuvent pas s'ingérer dans le gouvernement de l'Église ; le Saint-Siège a bien pu accorder à certains d'entre eux le droit de nommer les candidats à l'épiscopat, mais au Pontife Romain reste toujours réservé sans partage le soin de porter un jugement suprême sur les qualités des sujets nommés, et le pouvoir de les exclure, comme il les exclut en effet chaque fois qu'en conscience il ne les juge pas dignes du rang où on voulait les élever. Néanmoins, en ce qui regarde Votre Majesté, Nous Nous sommes toujours empressé de déférer sur ce point à Ses désirs, toutes les fois que cela Nous a été permis ; et si Nos désirs sacrés Nous ont parfois contraint d'exclure certains des candidats qu'Elle nous avait recommandés, Nous ne l'avons fait qu'à la suite de l'examen le plus minutieux et des informations contraires venues des sources les moins suspectes. Une enquête de ce genre Nous est parfois difficile et longue ; mais ce n'est assurément pas notre faute ; tout se ferait au contraire en très peu de temps, si les justes demandes que Nous avons présentées plusieurs fois à Votre Gouvernement Impérial et Royal, y avaient trouvé un bon accueil.

En terminant cet exposé d'une lumineuse franchise, le pape rectifiait les affirmations du tsar au sujet de la circonscription des diocèses. Les objections formulées par Rome au début de la négociation disparaissaient en 1838, car on ne parlait plus à Pétersbourg de supprimer des diocèses ou des sufîragants, mais seulement d'en remanier la répartition et de transférer l'archevêché. Le Saint-Siège dès lors s'était montré favorable et avait réclamé les informations nécessaires à l'examen canonique du nouveau projet. Telle était la réponse qu'on avait envoyée, le 21 décembre 1838, à la légation russe. « Nous ne nous souvenons pas, concluait le pape, d'avoir reçu depuis une autre demande sur cette affaire (1). »

La correspondance entre Grégoire XVI et Nicolas ne se poursuivit pas plus longtemps. Elle ne devait pas se rouvrir. Le pape ne pouvait pas céder, l'empereur ne le voulait pas. Son parti pris était manifeste. Il n'improvisait pas lorsqu'il écrivait à Paskiévitch un an plus tard : « La folie du clergé catholique est aussi à l'ordre du jour ; mais là-dessus nous ne leur lâcherons pas la bride, quand bien même Rome se lèverait tout entière ; je ne la crains pas, et je poursuivrai mon chemin ; ils se détruiront eux-mêmes (2). » La douce et ferme insistance de Grégoire XVI devait cependant porter ses fruits. Ses démarches présageaient et préparaient des négociations plus pratiques, sinon plus sérieuses. Il ne suffisait pas de nier les problèmes que le vieux Pontife posait avec une patiente ténacité ; un jour viendrait où l'autocrate consentirait à les discuter et à leur chercher une solution équitable.

Dans sa lettre, le tsar avait parlé avec vivacité du choix et de la nomination des évêques, et là-dessus le pape, dans

(1) Grégoire XVI au duc de Leuchtenberg, 28 août 1843, AE, Russia, VII, 153 ; à Nicolas, 16 août, Rendiamo, ibid., 141-144 et Russia, BoUeiol : deux minutes avec corrections de Grégoire XVI, de Lambruschini et de Mgr Vizzardelli.

(2) Nicolas à Paskiévitch, 8-17 (sic) octobre 1844, Roussk. Arkhiv, I (1910), 499.

sa réponse, s'était expliqué et justifié à fond. Question importante entre toutes, où l'accord entre Rome et Pétersbourg était le plus indispensable, et en même temps le plus difficile ! Précisément sur ce point on se trouvait en plein conffit. Sans entente avec le Saint-Siège, sans le moindre avis, comme s'il se fût agi de pourvoir une province d'un gouverneur ou un régiment d'un colonel, Nicolas, le 28 avril/10 mai 1842, nomma d'un coup dans le royaume de Pologne trois évêques : un diocésain et deux sufïragants. Les oukases parurent sans retard au Journal officiel de Varsovie, et c'est par cette voie que Rome en eut connaissance. Beaucoup plus tard seulement, le 15/27 octobre, Krivtsov informa le secrétaire d'Etat c|ue l'empereur « destinait » le sufîragant de Kalisz, Mgr Goldmann, à l'évêché de Sandomir, le chanoine Thaddée Lubienski au poste de sufîragant de Kalisz, et le chanoine Antoine Kotowski à celui de Lowicz, dans l'archidiocèse de Varsovie, et qu'il demandait pour ces trois sujets « l'institution canonique ». Dans cette manière d'agir, il y avait aussi peu de justice que de courtoisie. Lambruschini répliqua sèchement, le 4 novembre, au chargé d'affaires russe, que le pape avait eu le regret d'apprendre par les journaux, il y avait plusieurs mois, l'objet de ses tardives confidences. Comment se faisait-il, se demandait le Saint-Père, qu'on réclamât l'institution canonique pour deux évêques suffragants et un évêque diocésain, tandis qu'on laissait de côté et l'archevêque de Varsovie et plusieurs autres sièges vacants depuis des années en Russie et en Pologne, au grand préjudice du bien des âmes? Du reste, le pape allait prendre les informations nécessaires, et il réglerait cette affaire quand le gouvernement impérial aurait répondu aux demandes que le Saint-Siège lui avait adressées à la suite des communications transmises par le ministre Potemkine.

Quatre mois s'écoulèrent sans qu'on entendît parler de rien. Vers la fm de février 1843, un billet reçu de la légation, sans date ni signature, fut remis au Vatican, portant la question suivante : « Si les renseignements demandés par le gouvernement pontifical sur le compte des abbés...

Goldmann..., comte Thaddée Lubienski..., Kotowski... ont été reçus, et si leur institution canonique aura lieu? » Avec aussi peu de solennité diplomatique, la secrétairerie répliqua que pour Kotowski, les informations reçues étaient déplorables. Ce fâcheux voisinage et les auspices défavorables sous lesquels la négociation avait débuté portaient malheur aux deux autres candidats. Le chanoine Lubienski s'absentait, disait-on, trop souvent de Cracovie, siège de son canonicat, et Goldmann, plus mal noté, avait béni un mariage mixte sans les conditions exigées par l'Église catholique. Au sujet de Kotowski, Rome ne donnait aucun détail. Mais elle savait de bonne source que se? mœurs étaient suspectes, sa doctrine douteuse, son caractère inquiétant. On avait affaire à un ancien francmaçon, voire à un ex-vénérable qui avait dirigé dans le temps les travaux d'une loge. En 1831, il s'était signalé par son zèle révolutionnaire. Chose étrange, le gouvernement russe, si soupçonneux, ne lui eu gardait aucune rancune. Kotowski lui avait donné des gages. Ainsi le 17/29 novembre, anniversaire de l'insurrection polonaise, Paskiévitch inaugura pompeusement à Varsovie, sur la place de Saxe, un monument érigé en l'honneur des Polonais tombés pour la cause russe. L'administrateur du diocèse de Varsovie, Chmielewski, officia avec tout son clergé, et après le Te Deum, Kotowski, doyen du chapitre, prononça un sermon. II y fallait une extrême délicatesse ; il n'y mit qu'une extrême servilité. Pas une réserve en faveur de ses compatriotes vaincus ; pas une sourdine aux louanges dont il couvrit les vainqueurs, et surtout le tsar orthodoxe, le bienfaiteur de la Pologne. Tous les auditeurs furent sommés, au nom de Jésus-Christ et du Souverain Pontife, de rendre à l'oint du Seigneur la plus parfaite obéissance, sans que l'oiateur laissât soupçonner qu'on pût jamais se trouver dans l'obligation d'y mettre des bornes. Philanthrope, il se piquait de tolérance et de pensée large, sinon libre. On l'avait vu assister à la bénédiction du nouvel évêque orthodoxe de Varsovie ; il avait aussi figuré au banquet qui suivit la cérémonie. En un mot, c'était un homme sûr. Paskiévitch lui réservait sans doute

le siège de Varsovie ; il aurait voulu l'installer à Janow, à la place de Mgr Gutkowski, et en attendant il n'avait rien ménagé pour lui assurer auprès du Saint-Siège le concours le plus efficace du gouvernement de Pétersbourg. L'intransigeance romaine allait-elle ruiner ces projets? A la nouvelle du refus opposé par Rome, Pétersbourg poussa les hauts cris. Nesselrode plaida la cause des trois candidats, surtout du plus menacé, en termes pleins de vivacité et d'acrimonie. Le rusé Krivtsov prit la peine de limer et d'adoucir cette apologie un peu trop passionnée. A l'en croire, il ne ménagea pas, lui non plus, sa peine. « Parmi les reproches que le Saint-Siège a adressés au gouvernement impérial, disait le chancelier, il a toujours placé au premier rang la vacance prolongée de plusieurs sièges épiscopaux en Russie et en Pologne. » A peine avaiton voulu faire droit à ces réclamations, que Rome la première paralysait ces bonnes intentions, « en refusant sans examen les bulles d'institution aux prélats désignés ». Il avait suffi de « quelques accusations lancées au hasard » et ramassées on ne savait où, pour motiver un procédé aussi injuste et aussi blessant. « Si la Cour de Rome a malheureusement la faiblesse de prêter une oreille trop complaisante aux suggestions perfides des agents de la propagande révolutionnaire, qui abusent de sa confiance, nous aimons à supposer qu'elle comprendra du moins que les accusations qui découlent d'une source aussi impure ne sauraient avoir aucune valeur aux yeux du gouvernement impérial et que nous les rejetons avec mépris... Rome ne nous a même pas fait savoir qui nommément les a fait parvenir à sa connaissance... » Par contre, la chancellerie russe était en mesure de fournir des données officielles de nature à démontrer au pape que sa religion avait été surprise :

Les renseignements recueillis par le Gouvernement Impérial, qui s'est trouvé à même d'observer pendant plusieurs années de suite la conduite de Kotowski, nous permettent d'affirmer de la manière la plus formelle que cet ecclésiastique est aussi recommandable par ses mœurs que par sa charité et ses lumières ; il est généralement respecté dans le pays pour sa bienfaisance ; il est membre

actif de toutes les associations destinées -à soulager la misère ; il surveille l'éducation religieuse des enfants recueillis dans les salles d'asyle ; comme prédicateur il a fait preuve d'un talent remarquable. Mais l'abbé Kotowski s'est attiré la haine des révolutionnaires et des ennemis du Gouvernement légitime dans une circonstance que le Saint-Siège ignore sans doute. Voici le fait : lors de la cérémonie, qui a inauguré le monument, élevé à Varsovie, en commémoration des généraux polonais tombés le jour de l'insurrection, victimes de leur dévoûment au Trône, il a prononcé publiquement une oraison éloquente dont la solennité lui fournissait le texte. C'est là ce que la propagande polonaise ne peut lui pardonner mais la Cour de Rome ne saurait certainement point lui faire un reproche ni s'associer à des renseignements de cette nature.

A l'appui de cette maigie apologie s'ajoutaient des considérations analogues à celles que Nicolas lui-même allait bientôt soumettre à Grégoire XVI, et qui sonnaient aussi creux. Le Saint-Siège était invité à « peser mûrement M les conséquences d'un refus injuste et blessant.

N'est-il pas évident que l'Empereur est pour le moins aussi directement intéressé que la Cour de Rome à ce que les principaux emplois de la hiérarchie ecclésiastique soient remplis en Russie et en Pologne par des hommes d'un caractère intègre, de mœurs irréprochables et profondément pieux? Le gouvernement local ne possèdet-il pas infiniment plus de moyens de recueillir à cet égard des renseignements authentiques et exacts, que ne pourrait en avoir la Cour de Rome à la distance où elle se trouve?

L'hypocrisie de ces objurgations était manifeste et le sophisme vraiment trop grossier. Il ne restait qu'à faire le geste de Pilate se lavant les mai as :

Si, entraînée par les instigations d'un parti, qui a voué à la Russie une haine implacable et par des rapports fallacieux auxquels elle semble prêter une foi entière, elle [Rome] nous suscite des difficultés gratuites à chaque préconisation d'évêque, elle n'aura plus qu'à s'en prendre à elle-même de la vacance des sièges diocésains, du relâchement de la discipline ecclésiastique et des autres maux qui pourraient en résulter. Quant au Gouvernement Impérial, avec la conscience d'avoir fait tout ce qui dépendait de lui

pour remédier à cet état de choses, il ne lui resterait plus qu'à le déplorer et à se résigner à la nécessité d'en subir les conséquences. Sa responsabilité se trouverait à couvert, elle retomberait de tout son poids sur la Cour de Rome.

Ces réclamations véhémentes déterminèrent le Saint- Siège à considérer de nouveau l'affaire avec un soin minutieux. L'enquête fut reprise ; Mgr Altieri questionna sur ce sujet Mgr Gutkowski, à peine délivré de sa prison d'Ozierany. L'évêque de Podlachie rendit bon témoignage à Mgr Goldmann et au chanoine Lubienski, qui furent dès lors agréés ; mais il se prononça si nettement contre Kotowski, que son exclusion fut irrévocablement maintenue. Pendant des moi:^ la discussion se poursuivit encore : Nesselrode, Krivtsov, même Bouténev, successeur de Potemkine, tentèrent de faire passer à tout prix leur candidat : le pape fut inflexible. « Si le gouvernement impérial et royal, faisait-il répondre, regrette de voir se prolonger la vacance des sièges épiscopaux, Sa Sainteté le regrette beaucoup plus encore. Mais ce n'est pas une raison pour qu'il lui soit permis d'y mettre des sujets qu'il n'en juge pas dignes. Le Saint-Père ne doute pas d'avoir suffisamment satisfait à ses devoirs sacrés, si, après avoir fait tout son possible pour subvenir aux besoins des Églises que Dieu lui a confiées, il ne peut faire davantage. » Grégoire XVI garda aussi pour lui les raisons particulières qui déterminaient son refus, en dépit des vives instances faites à Pétersbourg pour les connaître. C'était pour lui une affaire de conscience, dont il était gravement responsable devant Dieu, et il ne pouvait soumettre à l'examen et à la correction d'un autre le jugement qu'il avait porté sur les candidats à l'épiscopat. Malgré tant de réserve, Krivtsov eut vent de ce qu'on reprochait à Kotowski. C'était, signalait-il, le caractère faible de ce prélat, qui l'entraînerait à exécuter aveuglément tous les ordres du gouvernement, « alors même qu'ils seraient en contradiction manifeste avec les prescriptions de l'Église latine et avec ses lois fondamentales. Voilà pourquoi le Saint- Père a peur d'investir de pouvoirs étendus une per-

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sonne, connue d'ailleurs pour ses mérites distingués, mais qui n'a pas sa confiance, et pourrait plus tard mettre la cour de Rome dans une position embarrassante. Je tiens cette information d'une source qui mérite créance, et je la crois fondée, car elle explique pourquoi Rome est indisposée contre Kotowski, et pourquoi il lui est impossible de déclarer la raison de son refus. » Il fallut se résigner ; Kotowski demeura simple chanoine. A la mort de Mgr Chmielewski, administrateur de Varsovie, en 1844, il aspira à lui succéder, et Paskiévitch soutint puissamment sa candidature. Ce fut un second échec : le chapitre lui préféra le coadjuteur de Plotsk, Mgr Antoine-Melchior Fijalkowski, évêque titulaire d'Hermopolis. a Nous avons employé tous les moyens en faveur de Kotowski, écrivit le maréchal à l'empereur, mais sans succès. Le refus du pape d'en faire un évêque en est la cause, ainsi que l'influence d'un des chanoines, Dekert, qu'il serait temps de remettre à la raison, mais le gouvernement n'a pas pour le faire l'autorité voulue. » L'empereur trouva « stupide » l'élection faite par les chanoines ; il déplora une fois de plus le « mauvais esprit » des Polonais ; mais il ne fit rien. D'ailleurs, l'année suivante, une courte maladie vint couper court à ces menées ambitieuses et fit comparaître Kotowski, sans préparation et sans sacrements, devant le tribunal de Dieu (1).

Le gouvernement russe n'avait pas la main plus heureuse dans l'empire. Deux candidats, le chanoine Jean Gyntillo, nommé évêque de Samogitie, et le prélat Paul Rawa, destiné à Minsk, furent rejetés, et tous les efforts tentés pour faire revenir le Saint-Siège sur sa décision furent vains. Le second cas est particulièrement instructif. On y voit clairement ce qui préoccupait l'empereur quand il fallait proposer un candidat catholique. Le prélat Rawa, devenu administrateur de Minsk à la mort de l'évêque Mathieu Lipski, en 1841, était un vieillard décrépit, sans intelligence ni caractère. On racontait, entre autres anecdotes du même genre, que quand le

(ij Dossier Kotowski, AE, PV., n» 82. Cf. Popov, Snochénia..., 229-241.

secrétaire du consistoire venait lui faire son rapport, il écoutait avec une profonde attention la lecture des documents qu'on lui soumettait, puis souvent il demandait : « Est-ce à nous qu'on écrit cela, ou bien est-ce que c'est nous qui écrivons? » Siémaszko, en voyage à Minsk, fut invité par lui à venir prendre le thé et écrivit ensuite à Protasov : « Ce bon vieux, semble-t-il, sera inofïensif, si toutefois, vu son âge, il ne tombe pas en de mauvaises mains. » L'ancien évêque uniate devenu évêque orthodoxe de Minsk, Antoine Zoubko, s'entendait à merveille avec Rawa. Le prélat catholique reçut dans sa cathédrale cet apostat avec tous les honneurs qu'il aurait rendus à un évêque en communion avec Rome, l'accueillant solennellement à la porte avec tout son clergé, et le reconduisant avec le même cérémonial. Ce qui était bien plus grave, il avait conclu avec lui une convention étrange en vertu de laquelle tous les catholiques latins, dont les parents appartenaient au rite grec à partir de 1798, devaient être considérés et traités comme membres de l'Église orthodoxe. Autant fut grand le scandale parmi les catholiques, autant fut vive la satisfaction éprouvée dans les sphères officielles, et le ministre Pérowski, le 12-24 décembre, félicita chaudement au nom de l'empereur l'administrateur de Minsk d'avoir foulé aux pieds avec tant d'éclat le fanatisme et l'intolérance. Il fallait à Minsk un évêque : on l'avait sous la main. Rawa fut nommé, et le 12/24 féviier 1843, Potemkine réclama pour lui l'institution canonique. Les renseignements pris à Rome furent satisfaisants, et la consistoriale ordonna le procès d'information. Mais à Vienne, Mgr Altieri ne tarda pas à savoir la vérité. Il apprit notamment la convention par laquelle Rawa avait livré au schisme, à l'insu du métropolite Pawlowski et du Collège ecclésiastique de Pétersbourg, quelques milliers de catholiques, et il se hâta d'en envoyer copie à Rome. Il était temps : déjà par les soins de Krivtsov, le procès d'information avait été remis le 13 juin à la secrétairerie d'État. Ce n'est pas cet énorme tas de paperasses qui pouvait éclairer le Saint-Siège : chaque pièce avait été soigneusement traduite en russe, examinée,

contrôlée et pas une phrase n'aurait pu provoquer la défiance du consulteur le plus méticuleux et le plus exigeant. Le 6 juillet, le cardinal Lambruschini avertit Kiivtsov que toute la procédure était suspendue, sans lui en taire la raison. Il le priait en même temps de transmettre au candidat malchanceux une lettre de la consisloriale qui lui notifiait les griefs allégués à sa charge, et la décision qu'ils avaient provoquée, en l'invitant à fournir, s'il le pouvait, une justification de sa conduite. Rawa fit le mort. Il n'entendit sans doute jamais parler du document qui lui était destiné ; la chancellerie russe le retint, craignant probablement de causer au prélat des scrupules inutiles. « Rome, mandait Krivtsov, a reçu de fâcheuses informations au sujet de Rawa. » Lesquelles? demandait Nesselrode, « qu'est-ce qui a pu motiver un changement aussi soudain dans les avis du pape »? Le gouvernement impérial avait « toujours apporté le soin le plus scrupuleux )) au choix des évêques, et Sa Majesté avait « la conscience de n'avoir appelé à l'épiscopat que des candidats qui étaient, selon sa conviction intime, les plus capables tout à la fois, et les plus dignes de remplir de si hautes fonctions ». A quoi bon ces redites inutiles sur uq thème usé? On le comprit à Pétersbourg, et la candidature de Rawa, comme celle de Gyntillo, fut abandonnée. D'ailleurs on ne se tenait pas pour battu et l'on se flattait déjà de prendre sur le même terrain une glorieuse revanche, préparée avec beaucoup plus de soin. On verra plus loin ce qu'il en fut de ce bel espoir (1).

(1) Dossier Rawa, AE, Russia, VII ; ibid., tout le procès d'information. Cf. Popov, Snochénia..., 241-243. Sur Rav/a, Siémaszko, Zapiski, II, 166; Rousskaïa Star., YIII (1873), 998, note.

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