‹ Le Saint-Siège et la Russie; leurs relations diplomatiques au 19e siècleChapitre 26 sur 38 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

NOUVELLES NÉGOCIATIONS (1842-1845) (suite)

I. Encore les cinq points. — II. La nomination des évêques. — III. Dans le royaume : essai d'asservissement au collège de Pétersbourg. — IV. Dans l'empire : un grand complot éventé. — V. Négociateurs officieux. 1° Le baron allemand de Haxthausen et les Grecs-unis. — VI. 2° Le conseiller Struve et le projet de mariage autrichien. — VII. A la veille du voyage d'Italie.

Les lettres confidentielles que Grégoire XVI et Nicolas avaient échangées ne détendirent en rien la situation. Le tsar n'en persista pas moins pour le moment à traiter en ennemie l'Eglise catholique et à la rendre responsable du « mauvais esprit » dont il accusait la Pologne. A ce mauvais esprit, déclarait -il, « nous ne deçons pas céder, et nous ne céderons pas ». Ce n'étaient pas de vaines paroles, mais une résolution trop fidèlement tenue ; les faits en sont la preuve. Un oukase du 23 décembre 1842 dessaisit l'évêque, en pratique, de sa juridiction, et en investit le consistoire diocésain ; les décisions de ce dernier, notifiées par un secrétaire laïque et de préférence orthodoxe, lient l' évoque, qui devient une machine à signer des paperasses. Le 11 juin 1843, un oukase abolit le droit de patronage : les fondateurs des églises paroissiales ou leurs héritiers n'ont plus le droit de présenter des candidats à la nomination des évêques. Le 17 novembre, un oukase étend aux religieuses la réglementation établie en 1829 pour les religieux en ce qui concerne l'admission des novices, rendue pratiquement très difficile, sinon impossible. Le 30 novembre, grâce à un nouveau règlement imposé aux sémi-

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naires, l'évêque est évincé de la direction et du contrôle qu'il doit exercer sur ces établissements, comme le Concile de Trente l'y oblige ; la nomination des professeurs lui échappe, et, au mépris de toute équité, on y introduit des orthodoxes. Ce régime s'applique à l'Académie ecclésiastique, transférée de Vilna à Pétersbourg en 1842. Le 15 décembre, on décrète l'exécution des projets cjui dépouillent de ses biens le clergé paroissial, comme on a déjà fait pour les biens des évêchés, des chapitres, des monastères : 83 paroisses, 164 succursales, 932 chapelles sont condamnées à disparaître. Le 11 avril 1844, les ordres religieux déjà si maltraités, privés de leurs provinciaux en 1842 et voués à une désorganisation complète, reçoivent un nouveau coup : un oukase abolit les études dans les couvents ; les jeunes religieux doivent ou bien rester dans les séminaires, qui ne peuvent les recevoir faute de place, ou bien retourner dans leurs familles. Cette énumération incomplète montre à l'évidence que la persécution légale ne décroissait pas. Elle sévissait particulièrement dans les provinces occidentales de l'empire, car on n'osait pas encore appliquer au royaume dans toute sa rigueur cet odieux système d'oppression. Quelle suite le gouvernement impérial se réservait-il de donner aux cinq demandes de Rome? Il est aisé de le deviner. D'abord on les avait écartées cavalièrement. Après la démarche du pape auprès de l'empereur, on se décida à les discuter.

Le ministre Potemkine, « sans caractère » et « vieilli avant l'âge », parut probablement peu à la hauteur de sa tâche, et on pensa qu'il fallait à Rome une main plus experte à renouer les fils rompus. En juillet 1843, on lui donna pour successeur l'ancien ministre de Russie à Cons* tantinople, Bouténev, dont la mission devait durer dix ans. De tous les diplomates russes qui se sont succédé à Rome au dix-neuvième siècle, aucun, pas même Italinski, n'y a fait meilleure figure et n'y a laissé de plus sympathiques souvenirs. Il avait passé, à divers titres, près de vingt ans à Constantinople, et il y avait rendu de grands services à son gouvernement. On vantait son esprit cultivé, son cœur noble et bon, sa rare loyauté et sa probité au-

dessus de tout soupçon ; on disait couramment en parlant de lui : le bon, le modeste Bouténev. Certains lui contestaient la vigueur et la ténacité du caractère et les dons qui font les grands diplomates. Son désintéressement, sa réserve et son exceptionnelle modestie devaient donner le change. Le confident de Nicolas, Orlov, envoyé à Constantinople en 1833 comme une sorte de missus dominicus, mandait à Nesselrode : « Mes rapports avec Bouténefï sont comme ceux de deux frères ; je ne lui connais qu'un défaut, c'est d'être trop modeste. » « Homme charmant et moral, disait de lui Lamartine, philosophe et homme d'Etat. » Tel était le nouveau ministre chargé de relever à Rome le crédit de la Russie et de défendre de son mieux une cause détestable. Le premier secrétaire de la légation, Krivtsov, fut rappelé lui aussi. Il n'avait pas encore quitté Rome que son frère Nicolas mourut subitement le 31 août 1843. Un an après, le 12 août 1844, une attaque d'apoplexie l'enleva soudain lui aussi, à trente-neuf ans (1).

Deux grandes préoccupations dominaient le gouvernement russe depuis la reprise des négociations : les demandes pontificales, ramenées depuis 1842 avec une insistance gênante ; la nomination des évêques, vers laquelle il fallait faire dériver le débat. Sur le premier point, l'attitude du gouvernement se définissait clairement : ne pas rompre avec le pape ; ne lui rien céder. On devait discuter un an encore sur les cinq demandes imposées par Lambruschini comme la préface nécessaire de tout rapprochement ; mais la Curie n'arracherait pas un aveu, pas une concession à ses adversaires. Aucune persécution ne frappait les Ruthènes. « Nous n'avons jamais persécuté ni ne persécuterons jamais des individus pour cause de religion. Si des infractions à la loi civile de l'État sont commises, elles

(1) Sur Potemkine : Iz zapisok damy, 1845 god, Rousski Arkhiv, 1882, I, 219; Féod. Iv. Jordan, Zapiski, Roussk. Star., LXXI, 1891, 245. Sur Bouténev : Biogr. Slovar, III, 518, s. v. : Rousski Arkhiv .. 1883, I, 63 ; 1894, II, 367 ; S. GoRiAÏNOv, Bosfor i Dardanelly, 27, note 4 ; Lamartine, Voyage en Orient, éd. Hachette, 1881, II, 218-219, Sur Krivtsov : Gerschensohn, Dekabrist Krivtsoi>..., 286-288.

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sont punies chez nous comme partout ailleurs. » Mais si les lois civiles, répliquait-on, défendent d'obéir à la voix de la conscience et imposent l'apostasie de l'Église catholique, n'est-il pas évident que punir les infractions à ces lois, c'est poursuivre la foi et persécuter pour cause de religion? L'inscription dans un code des peines infligées au fait de professer une religion suffit-elle pour leur enlever leur caractère de persécution religieuse? S'il en était ainsi, il ne restait plus qu'à réformer l'histoire de l'Église et à blanchir tous les persécuteurs, depuis Néron jusqu'à Julien l'Apostat. Vos plaintes, insistait-on, reposent uniquement sur des accusations vagues, des « doutes énoncés d'une manière générale ». Nous leur opposons encore une fois « les assurances officielles les plus explicites ». Contre des démentis aussi formels venus de si haut, citez donc des faits, des exemples, nous les discuterons. Rome reprenait que le Saint-Siège n'apportait pas des allégations vagues, des faits isolés, mais des textes, des oukases si authentiques que jamais on n'avait cherché à les nier ; des faits nombreux, notoires, publics, exposés dans tous leurs détails. Cet indestructible faisceau de preuves mettait en lumière le système appliqué par la Russie à la religion catholique, le système de la persécution légale.

Même chassé-croisé d'arguments irréfutables et de sophismes rebattus sur la libre communication des catholiques avec Rome, sur le retrait des lois contre la libre administration des sacrements, sur la spoliation des biens d'Église, sur l'admission d'un représentant du pape en Russie. Sur un seul point, on veut se donner les dehors d'une généreuse condescendance qui n'hésite pas à consentir des sacrifices au rétablissement de la paix et de la bonne harmonie. Il s'agit des sacrements. Les oukases concernant le baptême et les mariages mixtes sont proclamés intangibles. Mais on cède sur ceux qui entravent les confessions :

Après un nouvel examen de cette question et dans Sa sollicitude pour Ses sujets catholiques, Sa Majesté, déclare Nesselrode à Bouténev, a daigné prendre une résolution que je me félicite de

pouvoir annoncer à Votre Excellence. La disposition qui mettait certaines restrictions à l'adiininistrationdu Sacrement de la Pénitence n'a été dès son origine que d'une nature temporaire et transitoire. Le but en est atteint, depuis que le calme est rentré dans les esprits et les consciences si longtemps agitées, par suite de l'insurrection de Pologne ; Sa Majesté vient donc d'ordonner la réçocation de la dite disposition.

En réalité, on n'accordait rien du tout. La révocation qu'on venait de consentir, Fuhrmann assurait en 1840 au pape en personne qu'elle était déjà un fait accompli. Fuhrmann, rectifiait Bouténev, « avait été seulement dans le cas de déclarer alors que cette ordonnance ne serait qu'une mesure temporaire, nécessitée par les circonstances, et que le gouvernement se réservait de révoquer plus tard ». Fuhrmann n'était plus là pour rendre témoignage à la vérité ; mais son auguste interlocuteur, Grégoire XYI, s'en chargea, et Lambruschini transcrivit presque mot pour mot ses paroles i « E fatto. C'est un fait que Fuhrmann ne s'est pas borné à déclarer temporaire et à révoquer plus tard l'ordonnance interdisant aux prêtres de confesser des inconnus, mais c|u'il a déclaré expressément qu'elle était déjà en réalité révoquée. » Donc ou bien Fuhrmann avait menti, c'était, après tout, possible, ou bien la concession et le prétendu « témoignage de déférence et d'égards » c|ue le tsar s'était plu à offrir au pape équivalaient à néant.

Dans sa première dépêche à Bouténev, Nesselrode ne ménageait pas les protestations de confiance et de bonne volonté. « Le Souverain Pontife, écrivait-il, ne saurait disconvenir, dans sa justice, que toutes nos communications n'ont cessé de respirer un profond esprit de conciliation et de calme, et que nous avons déclaré être toujours disposés à nous entendre avec le Saint-Siège sur les intérêts de l'Église catholique en Russie et en Pologne. » Oui, mais à quel prix mettait-on cet accord? à l'acceptation pure et simple des faits accomplis : « Il ne peut entrer dans les intentions de Sa Majesté de se livrer à une polémique sur le passé, et si le Souverain Pontife est animé d'un même désir de rapprochement, il adoptera égale-

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ment ce point de vue pour faciliter une entente avec nous. » En même temps que les phrases onctueuses prônaient la franchise, elles sous-entendaient la menace :

Si lô Pape agréait nos explications comme elles ont été offertes, c'est-à-dire avec une confiance et une franchise sincères, une entente satisfesante ne tarderait pas à s'établir réciproquement. Mais s'il en était autrement, si d'injustes préventions ne venaient pas céder à une appréciation plus exacte des vues et des intentions de l'Empereur, la Cour de Rome ne saurait se faire illusion sur l'altération progressive qui, à notre grand regret, en résulterait dans nos rapports avec elle.

L'expérience que Lambruschini avait des procédés de la Russie le mettait sur ses gardes avec les diplomates russes ; avec eux moins qu'avec tout autre, il était disposé à se payer de mots. Aussi quand Bouténev lui communiqua, le 16 avril 1844, les dépêches arrivées de Pétersbourg, il devina sans peine « la douloureuse vérité » qui se cachait « sous une très artificieuse enveloppe de paroles ambiguës et sous une très fine simulation de franchise ». Dans ces pièces revenaient souvent les mots k d'Église latine », de Latins, de « chef de l'Église latine ». N'y avait-il pas là une affectation blessante de restreindre l'Église catholique et la primauté du pape? Ne semblait-on pas ignorer qu'il y avait encore des Grecs-unis au moins en Pologne, et des Arméniens-unis en Russie? Jadis les grands princes moscovites déclaraient la guerre quand on s'avisait de « diminuer » leurs titres, et le gouvernement impérial, en fait d'étiquette, s'était toujours montré chatouilleux, jusqu'à réclamer, par exemple, pendant le Conclave qui suivit la mort de Léon XII, pour une modification insignifiante introduite par mégarde dans la suscription d'une lettre du Sacré Collège à l'empereur Nicolas. Grégoire XVI et Lambruschini se crurent obligés de relever l'intention offensante qu'ils voyaient poindre dans les expiessions en apparence inoffensives. « Les lois qui ont aboli dans l'empire jusqu'au nom d'Église grecqueunie, fit observer Lambruschini, donnent trop justement raison de le craindre, ce n'est pas tout à fait le hasard

qui aura fait employer l'appellation de chef de l'Église latine pour désigner le Souverain Pontife. » Bouténev excusa son gouvernement et assura qu'il n'avait jamais pensé à « porter la moindre atteinte au respect dû à la dignité du Souverain Pontife, comme Chef Suprême de l'Église catholique ».

Le débat se poursuivait avec si peu de variété, que le nouveau ministre reproduisait, à peu près dans les mêmes termes, les considérations que Nesselrode, deux ans auparavant, développait à l'usage de Potemkine : Rome a ses nécessités, mais le gouvernement russe a les siennes ; il tient compte des premières, que Rome tienne compte aussi des secondes et ne juge point d'un point de vue exclusif. Quittons la région des principes abstraits, où nous nous heurterions sans profit, et cherchons les moyens de réaliser pratiquement l'entente et la bonne harmonie :

Il est certain, déclarait Bouténev, qu'une pure discussion sur les principes ne saurait faciliter ce but si désirable (détruire la défiance du Gouvernement Pontifical vis-à-vis des actes du Gouvernement Impérial), car à la manifestation des principes immuables de la religion Catholique, le Gouvernement Impérial ne pourrait qu'opposer les principes tout aussi exclusifs de la religion dominante de l'État ; — • et il faudrait donc chercher à se rapprocher sur un autre terrain, c'est-à-dire en tâchant de trouver les moyens pratiques pour remédier aux difficultés de la position et pour concilier les intérêts les plus urgens, d'un côté et de l'autre. C'est en se plaçant sous ce point de vue publique, que le Cabinet Pontifical pourra s'expliquer les mesures que le Gouvernement Impérial a été obligé de prendre quelquefois. Ces mesures ont pu blesser le Saint-Siège, nous en convenons ■ mais le moyen de les éviter, lorsqu'elles sont imposées par la force des circonstances et par des motifs d'administration et de sécurité publiques? Nous sommes loin assurément de vouloir que le Saint-Siège abandonne pour nous ses principes, sachant parfaitement qu'il ne pourrait le faire sans enfreindre ses premières obligations ; mais à notre tour, nous ne voulons ni ne pouvons abandonner nos principes, et ce que nous désirons, c'est d'avoir les moyens pratiques d'être en rapports aussi satisfaisants que possible avec le Saint-Siège (1).

(1) 1° Nesselrode à Bouténev, 9 mars 1844 (communiquée à Lambruschini

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Comme on le voit, Bouténev n'était pas prisonnier des instructions de Pétersbourg jusqu'à s'interdire, à l'occasion, un langage loyal et sincère. Il reconnaissait que les mesures du gouvernement impérial avaient pu blesser le Saint-Siège : c'était un aveu totalement inédit, un éclair de franchise qui n'avait jamais lui dans les communications des envoyés du tsar. Ni le général Thuyll, ni Italinski, ni les autres n'avaient jamais voulu même laisser soupçonner cjue le soleil eût des taches, et qu'un acte de la volonté suprême pût jamais être raisonnablement critiqué par qui que ce fût. Rome releva cet indice de bonne volonté. Dans un mémoire confidentiel auquel le pape lui-même prit la peine de donner sa form.e presque définitive, on répondit de nouveau, longuement, le 2 juillet 1844, aux difficultés qu'on ne cessait d'opposer aux cinq demandes ramenées avec une insistance importune ; puis on marquait nettement le fossé qui séparait les deux adversaires. Le gouvernement de l'Église, disait-on, est essentiellement fondé sur une constitution intangible, immuable, qu'elle ne s'est pas donnée, mais qu'elle tient de son divin Fondateur. L'empereur peut bien changer ses lois, mais le pape ne peut ni abandonner, ni altérer les principes fondamentaux de la religion catholique ; il ne peut pas en modifier arbitrairement les lois, car elles reposent sur la -parole de Dieu, sur l'autorité des conciles, sur l'enseignement des Pères de l'Eglise, tandis que les lois de l'empire reposent sur une volonté purement humaine. Que l'empereur accorde une protection particulière à l'Église dominante dans l'empire, soit ; mais qu'il respecte aussi ses promesses et laisse les catholiques jouir en paix de la liberté cjue des traités en règle leur ont accordée. « On le reconnaît, constatait le pape, les principes de la Religion catholique sont immuables, et si l'Église les abandonnait.

le 16 avril), AE, Russia, VI, 319-326; 2<' Communicazione de Lambruschini (envoyée à Bouténev le 15 mai 1844), ibid., 393-395 (cf. Lambruschini à Altieri, 16 mai, ibid., 399-401) ; 3° Bouténev à Lambruschini, Explications verbales et confidentielles sur l'objet de la notice confidentielle du 15 mai (pas de date), ibid., 402-413 ; 4^ Risposte de Lambruschini (envoyées à Bouténev le 2 juillet), ibid., 415-421 B.

elle trahirait ses obligations essentielles. On avoue aussi que les mesures prises par le gouvernement impérial ont pu offenser le Saint-Siège. Cette déclaration, à elle seule, suffirait à justifier les réclamations et les doléances de ce dernier. » En terminant, le pape recommandait d'ajouter des compliments et des choses aimables à l'adresse de Bouténev (1). Lambruschini n'y manqua point et sut se départir des banaUtés ordinaires en pareil cas, lorsqu'il se féUcitait de trouver chez l'envoyé russe « ce caractère de loyauté et d'équité qui rendent utiles et agréables les conférences diplomatiques ». Le vieux cardinal, à la franchise un peu rude, était visiblement soulagé de n'avoir plus affaire à l'insignifiant Potemkine ou à un hypocrite comme Krivtsov. Si de part et d'autre on n'avait presque rien gagné, du moins la cordialité renaissait ; c'était beaucoup. Dans les cercles de Pétersbourg, on eut bientôt l'impression d'une détente. « ... Bouténev, disait-on, s'arrange, à ce qu'il paraît, avec Lambruschini (2). »

Cet arrangement existait seulement çn espérance. Le gouvernement impérial crut habile de le proclamer réalisé. Il se déclara hautement enchanté des exphcations de Rome. Leur franchise faisait atteindre le but principal que l'on avait en vue en s' adressant à elle, et les positions se trouvaient de part et d'autre nettement marquées. Le pape assurait qu'il aurait toujours les égards voulus pour la position de l'empereur vis-à-vis de l'Église dominante comme vis-à-vis des cultes étrangers ; il se déclarait prêt à faire crédit, en toute confiance, à un prince assez équitable pour « faire la part des difficultés et des devoirs qu'impose à Sa Sainteté sa qualité de Chef suprême de l'Éghse ». Dès lors, qu'était-il besoin de rouvrir ou de poursuivre un débat sur les demandes qu'on avait discutées

(1) La réponse du 2 juillet 1844 (note 2, 4°) a une importance particulière. Il en existe quatre minutes. L'une d'elles est en entier de la mam de Grégoire XVI (7 feuillets, Russia, VL 422-427, 423 répété) et donne presque le texte définitif. Voir ibid., 414, billet autographe de Grégoire XVI ; « .8 Gm- Pno 1844. Rmo S' Cardinale. Le ritorno gli anncssi fogli pel S^ Boutteneli. Vanno benissimo e li si dia sollecito corso. Rmo S^ Gard. Lambru^chmi. »

(2) Iz zapisok damy, 1845 god, Roussk. Arkhw, 1882, I, 219

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sans le moindre fruit? « En s'accordant à laisser de côté, disait Nesselrode dans sa lettre du 28 octobre-10 novembre 1844, les contestations qui toucheront aux dogmes ou aux principes immuables de l'une ou de l'autre des deux Églises, et en s'attachant, de concert, à éviter des controverses ardues sur des matières reconnues insolubles, on pourrait espérer que nos négociations avec le Cabinet pontifical se trouveront bientôt placées dans une voie pratique, offrant la possibilité d'un dénoûment satisfaisant. » Après avoir ainsi prestement expédié les gênantes réclamations de Rome, on abordait le problème qu'on avait hâte de voir résoudre dans un sens favorable, celui des nominations épiscopales.

Déjà le cas de Mgr Pawlowski, et plus tard ceux de Rawa et de Kotowski avaient montré combien les deux gouvernements, à ce sujet, étaient loin de s'entendre. Dans sa lettre confidentielle à Grégoire XVI, l'empereur s'était exprimé là-dessus avec véhémence. Nesselrode, dans une dépêche du 8 mars 1844, Bouténev plus tard, dans ses communications, avaient traité la même question. Le chancelier y revient, et paraît résolu à l'épuiser. « La question la plus importante que nous ayons à régler avec le Saint-Siège, écrit-il à Bouténev, est sans contredit celle du choix et de la confirmation des évêques. Cette question est vitale pour l'existence du clergé catholique en Russie et en Pologne. Il est par conséquent tout autant dans l'intérêt du Saint-Siège que dans celui du gouvernement impérial de la voir résolue d'une manière stable et permanente. » Mais alors que la Russie s'appliquait à rechercher cette solution équitable et témoignait sa bonne volonté en nommant des candidats aux évêchés vacants, le Saint-Siège marquait son intransigeance par des objections sans cesse renouvelées, par des refus obstinés d'accorder l'institution canonique. Attitude d'au-

tant plus étrange qu'elle était nouvelle. Avant l'allocution du 22 juillet 1842, la cour de Rome, affirmait Nesselrode, « n'avait jamais contesté la validité des nominations effectuées par les souverains de la Russie, et s'était toujours prêtée à accorder sans difficulté l'investiture canonique aux Évêques désignés par ces Monarques. » Ce C[ui était plus grave, on aboutissait de la sorte à une impasse. Tous les plaidoyers les plus pressants en faveur des candidats rejetés, toutes les instances les mieux motivées n'avaient trouvé à Rome aucun écho : Rome, constatait le chancelier, s'était bornée constamment à revendiquer « sa compétence exclusive de prononcer sur l'admission des Évêques, sans nous indiquer aucune facilité, aucune garantie de nature à nous permettre de compter, de la part du Saint-Siège, sur un accueil favorable pour le choix des candidats futurs, pour lesquels nous aurions à réclamer l'institution canonique. Or, il est évident... que l'Empereur ne saurait, sans compromettre sa dignité, s'exposer à de nouveaux refus ». Comment sortir de là? Comment ménager les susceptibilités impériales et satisfaire aux exigences pontificales, contenter à la fois le droit canonique et les attributions du pouvoir temporel? Toute solution indiquée par Pétersbourg pouvait paraître suspecte et éveillerait la méfiance : à Rome par conséquent de suggérer la sienne : « ...Ce serait au Cabinet pontifical qu'il appartiendrait de préférence de nous éclairer préalablement sur le genre de concours qu'il serait disposé à nous prêter, en prenant lui-même l'initiative des propositions qu'il jugerait pouvoir nous adresser dans la vue de travailler à mettre la question épiscopale à l'abri des vicissitudes de l'avenir (1). »

Rome saisit sans peine la manœuvre tentée pour esquiver ses réclamations : d'un mot, elle marqua qu'elle n'était point dupe. Lambruschini, le 18 janvier 1845, constata l'hommage rendu à la loyauté et à l'esprit pacifique du Souverain Pontife. Il releva qu'entre l'attitude

(1) Nesselrode à Bouténev, 28 octobre/10 novembre 1844 (lue à Lambruschini le 16 décembre et transmise en copie le 17), AE, Russia, VIII, 464-471.

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déférente du pape vis-à-vis de l'empereur et son insistance à maintenir ses réclamations, on n'avait pu trouver aucune contradiction : on pouvait donc avoir le légitime espoir qu'on n'en trouverait pas davantage à maintenir intacts les droits de la couronne, tout en faisant droit aux demandes du Saint-Siège en faveur des catholiques. « Des réclamations adressées à la justice de l'Empereur, disait-il, ne sont pas confondues avec une inopportune discussion de principes. » L'avenir ainsi nettement réservé et non sacrifié, le cardinal suivit sans objection la discussion où on voulait la mettre.

Nulle part il n'aurait pu se mouvoir avec plus d'aisance. Y avait-il en effet pour lui une cjuestion plus rebattue que celle du choix et de la nomination des évêques? Là-dessus, le dogme, le droit, l'histoire avaient, semble-t-il, depuis des siècles, dit leur dernier mot. Des juristes et des diplomates comme Grégoire XVI et Lambruschini, formés pour ainsi dire à l'école de Consalvi, à l'époque qu'on a parfois nommée l'époque des Concordats, n'avaient plus rien à apprendre sur ce chapitre, etàl leur fut aisé d'administrer aux diplomates de Pétersbourg, improvisés canonistes, une magistrale leçon. Pour la trouver toute rédigée, ils n'avaient du reste qu'à ouvrir comme au hasard les dossiers romains. Lors du Congrès de Vienne, Consalvi l'avait déjà servie au prince Adam Czartoryski. On sait la confiance cju' Alexandre gardait à son ancien ministre et l'influence de ce dernier sur l'empereur en tout ce qui concernait les affaires de Pologne. Le prince reçut mission de plaider auprès de Consalvi la cause de Mgr Malczewski, candidat au siège de Cujavie, que le Saint-Siège répugnait grandement à accepter. « Élever des difficultés sur les sujets nommés par les souverains, observa le prince, c'est une démarche risquée, cai ceux-ci sont fort jaloux de leurs droits. » « Je ne manquai pas, rapporte Consalvi, de lui insinuer délicatement que les souverains non catholiques n'ont pas le droit de nomination (et les souverains catholiques eux-mêmes ne l'ont pas sans une concession expresse du Saint-Siège), mais ils se bornent à présenter ou à recommander : bien que le

pape, sauf un juste motif qui s'y opposerait, défère toujours pour l'ordinaire à leur recommandation. » A trente ans de distance, Lambruschini faisait à Bouténev une déclaration identique : le Saint-Siège « n'a jamais pu reconnaître à Sa Majesté un droit proprement dit de nomination, car l'Eglise ne l'a jamais accordé qu'aux princes catholiques ».

Pour les souverains à qui le Saint-Siège accorde le droit de nomination, continue Consalvi, le pape est toujours libre de ne pas approuver les sujets dépourvus des qualités canoniques. C'est ce que demande la nature même des choses : quand le Saint-Siège concède à un souverain le privilège de nommer les évêques, il y met toujours cette condition, que l'institution canonique sera donnée au candidat qui possédera les qualités requises par les saints canons. Le pape vient-il à constater dans le sujet nommé un empêchement substantiel? responsable comme il l'est devant Dieu et devant l'Église de ceux qu'il commet au gouvernement spirituel des fidèles, il lui est en conscience impossible de l'investir de cette mission. Écho fidèle du secrétaire d'État de Pie VII, le secrétaire d'État de Grégoire XVI dit avec plus de vigueur : « Confirmer sans examen n'importe quel candidat présenté par la puissance séculière serait beaucoup plus que concéder un vrai droit de nomination. C'est une concession que le Saint-Siège n'a jamais pu faire, pas même aux princes qui ont reçu de lui le droit de nomination. Car examiner et juger qui est digne de la mission apostolique est un devoir sacré ; et la responsabilité rigoureuse de l'accomplissement de ce devoir retombe tout entière sur le Chef suprême de l'Église. » Il aurait pu rappeler quels efforts persévérants la Russie avait faits à Vienne, de 1811 à 1814, d'abord auprès du nonce Sévéroli, puis auprès de Consalvi luimême, afin d'arracher à Rome la nomination des évêques. L'empereur, demandait-elle, nommerait des candidats, l'archevêque de Mohilev instruirait le procès d'information et donnerait l'institution canonique : Rome serait informée du fait accompli. Prétention monstrueuse, cjui, en plaçant l'Église latine en Russie dans la situation de

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l'Église grecque-unie, l'aurait du même coup condamnée à la même ruine ! Et la réponse de Rome, c'était Mauro Cappellari lui-même qui l'avait dictée.

Qu'y avait-il donc de nouveau sur ce point entre le Saint-Siège et le gouvernement de Pétersbourg? Rien, ni les principes, ni les formules qui les exprimaient, ni les actes qu'ils inspiraient. Dès 1807, le pape Pie VII dénonçait en personne à l'empereur Alexandre les turpitudes d'un candidat indigne, le chanoine Labunski. Dés 1818, Mgr Bulhak, mis à la tête de l'Eglise grecque-unie, ne recevait qu'une délégation provisoire des pouvoirs de métropolite. Plus récemment, si Mgr Pawlowski, après des négociations extrêmement laborieuses, parvenait enfin à l'archevêché de Mohilev, le chanoine Gyntillo demeurait définitivement exclu de l'évêché de Samogitie. Tous ces précédents étaient antérieurs à l'allocution de 1842. Le tsar ne pouvait pas se plaindre que Rome lui réservât un traitement de défaveur : les souverains catholiques n'échappaient pas aux mêmes mécomptes. Ei Autriche, Pie VII avait exclu deux candidats nommés par l'empereur François; en Toscane, Léon XII en avait refusé un au grand-duc ; en France, Grégoire XVI rejetait l'abbé Guillon, nommé par Louis-Philippe à l'évêché de Beauvais ; au Brésil, il en refusait un également ; en Portugal, trois. Le tsar orthodoxe n'avait donc aucune raison de se plaindre plus haut que leurs Majestés « Apostolique », « Très Chrétienne » et « Très Fidèle ».

Que faire dès lors pour s'entendre avec Rome? Imiter l'exemple des gouvernements catholiques, répliquait Lambruschini. Pour s'épargner l'ennui de voir rejeter leurs nominations, ceux-ci se gardent bien de livrer prématurément leurs intentions à la publicité ; ils négocient d'abord confidentiellement avec Rome et s'entendent avec elle sur les candidats à nommer, soit par l'entremise des nonces, soit autrement. Le gouvernement impérial ferait bien d'entrer dans cette voie, et de rechercher aussi d'où vient qu'il lui est si difficile de trouver chez lui des sujets dignes de l'épiscopat. Ne serait-ce pas surtout à cause des lois anciennes et récentes sur les consistoires diocésains,

sur les séminaires, sur les paroisses et autres affaires d'Ëglise? A cause d'elles, les meilleurs parmi les membres du clergé fuient une charge dont l'exercice leur paraît trop difficile à concilier avec les strictes exigences de leur conscience.

Rome établissait de la sorte une fois de plus que pour elle les traditions et les principes n'étaient pas de vaines formules, mais lui traçaient des limites infranchissables. L'extiême attention de Grégoire XVI ne se relâchait pas, témoin ce billet du 16 janvier 1845 au secrétaire d'État : « Nous vous retournons ci-jointe la Posizione de Russie. La réponse va très bien ; Nous avons changé quelques mots, et Nous y avons ajouté aussi une note des nominations rejetées ; vous en ferez l'usage que vous croirez. » Lambruschini préféra, semble-t-il, ne pas comimuniquer cette liste : elle n'accompagne pas le mémoire qui, revisé et approuvé par le pape, fut transmis à Bouténev le 18 janvier (1).

C'était, paraît-il, trop demander à la Russie qu'elle suivît, pour s'entendre avec le Saint-Siège, la marche que les autres puissances avaient adoptée ; il lui fallait un traitement à part. Cette prétention exorbitante était sans doute difficile à soutenir, car on mit six mois à en chercher la formule. « Quelle... serait, demandait Nesselrode dans une dépêche du 5/17 juillet 1845, la pratique à observer pour le choix et la confirmation d'un nouvel évêque? » L'empereur commencerait par désigner le candidat qui lui paraîtrait le plus digne ; soit. Il garderait ce choix in petto, et ne le publierait pas avant que le pape ne l'eût agréé ; passe encore. La légation impériale ouvrirait, de son côté, à Rome, à ce sujet, une négociation confidentielle avec le Saint-Siège. Oui ; mais ici commencent les

(1) Consalvi à Pacca, n" 256, Vienne, 4 mars 1815, AV 248 : 1815. Lambruschini, Osservazioni sul dispaccio del C. di Nesselrode del 28 oUobre/10 novemhre 1844 (envoyées à Bouténev le 18 janvier 1845), AE, Russia, VIII, 449-452. Grégoire XVI à Lambruschini, 16 janvier 1845, ihid., 485. Nota (1°). Dei Vescovi proposti dalla Carte di Russia e rigettati, ma poi in iillimo ammessi dalla S. Sede. — (2°) ...délie nomine di altri Regni rifiutate dal S. Padre in questo secolo, ibid., 453-454. Du 2°, deux rédactions, toutes deux de la main de Grégoire XVI.

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difficultés. Le ministère pontifical « ajouterait-il foi à l'expose des motifs que nous aurions soin de lui faire parvenir pour justifier notre choix? S'en rapporterait-il aux renseignemens que nous placerions sous ses yeux, sur les antécédents politiques du candidat, ainsi que sur ses qualités morales comme bon Catholique? » On s'en doutait bien, il ne fallait guère y compter. Rome se réserverait jalousement de contrôler les panégyriques officiels qu'elle avait appris à suspecter, quitte à se montrer impitoyable pour les tares des émules d'un Gyntillo, d'un Kotowski, d'un Rawa. Mais comment exercerait-elle ce contrôle et mènerait-elle ses enquêtes en dehors de la seule voie officielle imposée avec tant de rigueur à toutes ses communications avec les catholiques de l'empire et du royaume? « L'expérience du passé, disait Nesselrode, ne doit -elle pas nous faire craindre que la Cour de Rome, au lieu d'avoir confiance en nous, continuera à suspecter nos intentions et s'adressera de nouveau à des sources latérales et clandestines pour contrôler les informations officielles fournies de bonne foi par le gouvernement? Et quelles peuveat être ces souices, qui, dans l'état actuel des choses, ne sauraient aboutir à aucune des sommités de la société catholique, sans enfreindre les obligations et les devoirs qui doivent être respectés des deux côtés? » Ce serait pis encore, si le Saint-Siège, impuissant à se renseigner en Russie, prêtait l'oreille à l'esprit de parti, aux ennemis de l'empereur, à l'émigration polonaise. Comment, dans ce cas, la cour pontificale pourrait-elle garder le secret que la chancellerie impériale n'hésitait pas à promettre et à garantir? Elle devrait forcément connaître les noms des candidats sur qui elle voudrait enquêter ; bon gré mal gré, ils seraient ébruités, et « l'émigration polonaise, jointe à d'autres mécontens, s'emparerait bientôt de ce fil, quoi qu'on fasse, pour ourdir là-dessus leurs machinations et créer des embarras ».

Par conséquent, concluait Nesselrode, l'empereur, avant de se décider, « désirerait... savoir quelles seraient les garanties que le Saint-Père... pourrait nous offrir, afin de nous — rassurer, qu'à l'avenir, les motifs que la Léga-

tion de Russie serait chargée de présenter pour justifier le choix de l'Empereur, seront examinés avec une juste confiance, dans la sagesse et la loyauté des intentions de Sa Majesté Impériale et ne rencontreront plus d'objections, après que les candidats désignés auront été dûment reconnus posséder les qualités requises pour être élevés à une si haute dignité ». En d'autres termes, on signifiait que tout accord serait impossible, si le Saint-Siège ne consentait pas à prendre pour seule base de ses jugements les jugements de l'empereur et de ses mandataires. Au fond de toutes ces circonlocutions, dont les mots répétés de « confiance » et de « franchise » ne faisaient que souligner l'hypocrisie, il n'y avait pas autre chose. Dans la pensée de Rome, pour faire un évêque, il fallait un acte bilatéral, dont la part essentielle, décisive, revenait au pape, éclairé par le jugement de sa conscience libre et indépendante. Dans la pensée de Pétersbourg, le pape agirait, mais uniquement selon les vues du tsar, non d'après ses propres lumières ; son geste se réglerait automatiquement sur le geste de l'autocrate, auquel il sacrifierait par le fait même une de ses prérogatives essentielles de Chef suprême de l'Église. Enveloppée de belles paroles, la prétention était insolente jusqu'à l'outrage, et bien digne d'une diplomatie à la fois si obséquieuse et si hautaine. Rome sentit l'affront ; elle constata une fois de plus l'intransigeance de son adversaire. Insister était humiliant, inutile, dangereux ; elle garda le silence. Quand Bouténev donna lecture de la dépêche de Nesselrode au secrétaire d'État, en août 1845, le cardinal Lambruschini se contenta de répondre que le Saint-Siège n'avait jamais puisé ses informations aux sources que supposait le cabinet impérial : « Quant aux principes, déclarait-il, on ne peut pas les changer ; c'est une affaire de conscience (1), »

Il était écrit que ce non possumus inébranlable sauve-

(1) Nesselrode à Bouténev, 5/17 juillet 1845 (communiqué à Lambruschini en septembre), AE, Russia, VIII, 474-479. Sur l'attitude du Saint-Siège, v. (c. firiem) la relation suivante : Cenno storico délie communicazioni awenute fra la S. Sede e VI. Corte di Russia fino al présente (Dicembre 1845), minutée par Corboli, AE,^ Russia, VIj 435-448 (copie).

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rait l'Église catholique en Russie et en Pologne. Pour se rendre maître des Latins, Nicolas voulait d'abord asservir l'épiscopat. Deux moyens, dans son idée, le conduiraient sûrement à ce but : d'abord soumettre l'épiscopat du royaume, tout comme celui de l'empire, au Collège ecclésiastique de Pétersbourg ; puis munir les évêchés, presque tous maintenus vacants à dessein, d'hommes sûrs, déjà compromis, prêts à jouer dans l'Eglise latine le rôle où Joseph Siémaszko et ses complices s'étaient si tristement illustrés dans l'Église unie. Comme celle-ci, l'Église latine devait périr par le bras et la main de ses propres pasteurs.

Depuis longtemps, Nicolas, nous le savons, voulait supprimer toute autonomie religieuse en Pologne. Il y voyait à regi'ct l'Église centralisée autour de l'archevêque de Varsovie, qui rivalisait avec le métropole de Mohilev. Le Collège de Pétersbourg, espérait-il, domestiquerait les évêques du royaume, et ceux-ci à leur tour lui formeraient un clergé à leur image, souple, obéissant, servile, qui tournerait quelque jour le dos à Rome et avec tout son peuple se prosternerait vers Moscou. Cette séduisante perspective captivait l'empereur au point qu'il se réjouissait presque de l'esprit « de plus en plus révolutionnaire » du clergé catholique que lui dénonçaient les rapports de Paskiévitch. Leur fanatisme, écrivait-il au maréchal, « aveugle ces imbéciles au point de m'aider à leur mettre une muselière ; cette muselière, que je vais leur mettre sans faute, c'est la réunion de la direction ecclésiastique au collège d'ici. J'ai le pouvoir de le faire, et je me ferai obéir de force. Une autre fois je t'expliquerai cela en détail : pour le moment, pas un mot de cela à qui que ce soit )) (1).

(1) V. supra, 297. Nicolas à Paskiévitch, 25 novembre/7 décembre 1844, Roussk. Arkhw, 1910, I, 500 ; 30 janvier/12 février 1845, ibid., 502 ; cf. Stcher- BATOv, Paskévitsch, V, 237-238. Esterhazy à Metternich, Pbg., 12 juillet 1845, AE, Russia, Boite 148.

Quelles furent au juste ces explications? On ne sait. Le projet avait déjà médiocrement enthousiasmé Paskiévitch ; mais l'empereur essaya quand même de le réaliser. L'administrateur de Kielce, c'est-à-dire de la partie du diocèse de Cracovie située dans le royaume, Mgr Lentowski, agréé par Rome, fut sacré à Pétersbourg le 17/29 juin 1845. Ce fut une belle occasion d'inviter de nouveau, comme jadis sous le métropolitain Pawlowski, l'évêque de Kalisz, Tomaszewski, et celui de Sandomir, Goldmann. Le sufïragant de Courlande, Dmochowski, président du Collège et administrateur de l'archidiocèse de Mohilev, fut le prélat consécrateur. A la date du 24 juin/6 juillet, le tsar mandait au lieutenant général de Pologne : « Je n'ai pas encore vu les évêques. Tomazewski a reçu l'ordre de siéger au Collège ; il l'a reçu avec soumission, mais il dit que le pape le destituera de son évêché ; nous verrons. » En théorie tout au moins, les craintes de l'évêque étaient fondées. La loi canonique en effet l'astreignait à résider dans son diocèse ; en dehors de deux ou trois mois de vacances annuelles, il lui fallait, pour s'absenter, une des causes graves spécifiées par le droit, et l'approbation du Saint-Siège ; sinon, entre autres peines, il ne pouvait percevoir les revenus de son Église, échus pendant son absence ; et si celle-ci durait plus d'un an malgré les injonctions de Rome, il encourait la privation de son évêché, à prononcer par le pape. « En attendant, poursuivait l'empereur, j'ai ordonné à Pérowski de te proposer de donner désormais à la Commission ecclésiastique de Varsovie la dénomination de second département du Collège ecclésiastique romano- catholique, et de nommer celui-ci premier département, sans d'ailleurs rien changer, ni d'un côté ni de l'autre, à l'ordre et à la subordination qui y sont en vigueur. Voilà, ce me semble, une bonne idée ; et elle écartera toute difficulté. »

Deux jours après, le 26 juin/8 juillet, le nouvel évêque et les deux prélats venus de Pologne furent présentés au tsar, à Péterhof. Ils durent d'abord subir les récriminations de l'autocrate contre la « mauvaise conduite du clergé catholique en général dans ses États ». Puis ils sollicitèrent

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la permission de rentrer chez eux. L'empereur, affectant de s'adresser constamment à Tomaszewski, qu'on lui avait signalé comme plus facile à gagner, lui témoigna le désir de le voir rester à Pétersbourg pour y siéger au Collège. L'évêque observa, comme il l'avait fait au ministre Pérowski, cju'il ne pouvait quitter son diocèse sans une permission expresse du pape. « Je me charge de cela, dit l'Empereur. — Mais réplique l'évêque, il faut que j'en écrive moi-même au Saint-Père... — Eh bien ! soit, reprit Nicolas, pourvu que vous vous entendiez là-dessus avec mon ministre. Et combien de temps faut-il pour recevoir une réponse du pape? — Environ deux mois. — Eh bien, dans deux mois, j'espère vous voir ici, et j'espère que vous ferez cela pour moi. » Il fit encore entendre à l'évêque de Sandomir que lui aussi serait appelé à Pétersbourg, pour siéger à son tour au Collège. L'exemple ainsi donné, on sommerait les autres prélats de Pologne de le suivre en temps voulu, et la fusion des deux clergés du royaume et de l'empire serait un fait accompli. On ne poussa pas plus loin ces débuts d'exécution. L'idée de museler de cette façon le clergé polonais passa à l'arrière-plan dans les préoccupations du tsar. Sa visite à Rome, les réclamations formulées par le Souverain Pontife en personne, les discussions qu'elles amorcèrent, l'acte de 1847 qui les couronna, renvoyèrent à vingt ans plus tard la réforme projetée.

La deuxième entreprise, celle de pervertir l'épiscopat latin, afin d'anéantir d'un coup l'Ëglise latine, devsfit tourner beaucoup plus mal encore. Mais il faut le reconnaître, elle fut très habilement montée par un maître consommé, Skripitsyne, chef du bureau des affaires catholiques au ministère de l'Intérieur. Ce personnage intrigant, malfaisant, venimeux, représente bien le côté odieux de la bureaucratie moscovite. Nous l'avons signalé à l'œuvre dans la mise au tombeau de l'Église grecque-unie

en Russie-Blanche et en Lithuanie, aidant Siémaszko et ses complices. Aucune démarche tortueuse ne lui répugnait ; aucun scrupule ne l'arrêtait, ni le respect dû à une Église c|ue les lois de l'État prétendaient tolérer et dont il ignorait les institutions, bien qu'il dût en diriger les affaires ; ni le respect dû à la simple dignité humaine, persuadé que tout s'achète avec des honneurs et de l'argent (1).

En 1843, il fut donc convenu qu'on enjoindrait à Bouténev d'user d'un langage modéré vis-à-vis du Saint-Siège ; de déclarer que rem})ereur voulait mettre fm à toute discorde et pourvoir enfin dans ses États aux trop nombreuse vacances des sièges épiscopaux, tant diocésains que suffragants. En même temps, on tenait prête, dans les bureaux de Pétersbourg, une liste de sept à huit candidats, soigneusement triés, circonvenus, travaillés depuis longtemps et de toute façon. Deux d'entre eux, que Siémaszko jugeait bien disposés, furent recommandés par lui en 1845 au ministre Pérowski. Quelques années plus tôt, l'archevêque Joseph, encore prélat uniate, avant de faire sacrer ses complices, Luzynski, Zoubko, Zarski, avait garanti le gouvernement contre toute déception, en exigeant d'eux l'assurance en règle, écrite et signée, qu'ils passeraient à l'orthodoxie dès cju'on les y inviterait. La recette fut essayée pour les candidats latins.

On a obtenu d'eux, informait-on, la promesse par écrit de se soumettre en toiit au gouvernement, et celle plus grave de consentir pour l'avenir, s'ils deviennent évêques, à consacrer ceux que le Gouvernement nommera aux sièges épiscopaux qui deviendront vacans, sans attendre la confirmation de ces choix par le Saint- Siège. Par cette clause, le Gouvernement compte avoir atteint son but, la séparation virtuelle de l'Église d'avec le Saint-Siège. Il regarde la présentation des candidats qu'il va faire à Rome comme la dernière, puisqu'il ne lui faudra que celle-là pour s'assurer la liberté de nommer des Évêques et de les faire consacrer d'après

(1) Sur ce qui suit : Note de Colloredo, Pbg., 9 janvier 1844, AE, Russia, IX, 75-76 (copie) ; note de Holowinski, ibid., 77-79 (copie ; aucune indication) ; Viale-Prelà, nonce de Vienne, au card. Gizzi, 11 novembre 1846, {c.finem),AE, Russia XI, 212-217.

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sa volonté. Le Gouvernement fera donc tout ce qu'il pourra, n'épargnera ni promesses ni argent pour obtenir la confirmation de ses candidats.

Suivait la liste de ces personnages, sur qui reposaient de si beaux espoirs. C'étaient : le prélat de Vilna Zylinski, le prélat de Mohilev Laski, les abbés mitres Rupejko, de Samogitie, Dombrowski, d'Olyca, Ostapowicz, de Kaménets, et Rawa, de Minsk. « Il est possible, ajoutait-on, qu'il se trouve des changemens dans l'un ou l'autre de ces noms. Le chef de division au ministère Skripitzin a parcouru les provinces en allant faire un voyage à Berlin et a été chargé de s'assurer si ces individus demeurent toujours dans les mêmes dispositions, et d'en chercher d'autres dans le cas où il y en aurait qui eussent changé. En tout cas on ne portera à la candidature que des ecclésiastiques dont on se croira sûr. »

Ces graves nouvelles étaient rigoureusement authentiques. Elles provenaient de l'un des candidats, le seul qui n'eût rien promis ni signé, le chanoine Ignace Holowinski, recteur de l'Académie ecclésiastique de Pétersbourg. Il était né en Volhynie, d'une famille noble, mais peu fortunée. Écrivain, poète, orateur brillant, ses talents hors ligne acquirent vite au jeune chanoine de Jitomir une grande réputation. Presque exclusivement occupé d'études théologiques et littéraires, il était demeuré tout à fait étranger à la politique et n'avait jamais donné prétexte à aucune plainte. Le gouverneur général de Kiev,Bibikov, l'appréciait et le protégeait, et grâce à ce haut personnage on le nomma recteur de l'Académie ecclésiastique de Vilna en 1842, l'année même où l'empereur en décréta le transfert dans sa capitale. Nicolas tenait Holowinski en haute estime et faisait volontiers son éloge : « J'ai été avant-hier, écrivait-il à Paskiévitch, le 20 décembre 1844/1^^ janvier 1845, visiter l'Académie ecclésiastique CathoHque- Romaine, admirablement organisée ; le recteur est excellent (1). » Très bien vu à la cour, possédant la confiance

(1) Nicolas à Paskiévitch, 20 déccmbrc/l" janvier IS-'jS, Roiissk. Arkhiv, 1910, \, 501 ; cf. Stcherbatov, Paskéntsch, V, 237.

du gouvernement, il était appelé au comité des affaires ecclésiastiques lorsqu'on avait besoin de renseignements sur des points de théologie et de droit catholique. On le consultait sur tout ce qui pouvait être fait, et sur les formes nécessaires. Espérait-on peut-être avoir trouvé en lui un collaborateur dans le genre de Siémaszko? On pouvait comparer les deux intelligences, mais non pas les deux caractères. Siémaszko employa sa longue vie à servir de vils projets qu'il avait inspirés ; Holowinski devait user prématurément la sienne à les déjouer.

La bureaucratie impériale n'eut point de secret pour le recteur de l'Académie ecclésiastique. Il apprit les plans du gouvernement, les importantes résolutions prises ; il eut sous les yeux les preuves écrites de la soumission complète des candidats qui seraient prochainement proposés. Il mesura l'étendue et la gravité du danger. Garder le silence, se tenir passif lui parut à bon droit une trahison, un silence parjure et comme la préface de l'apostasie. Il résolut d'avertir Rome de la noire trame qu'on ourdissait à Pétersbourg, tandis qu'on cherchait à l'endormir avec de belles paroles. Sous le sceau du plus grand secret, il la révéla au comte de Colloredo, ambassadeur d'Autriche, et lui demanda de faire parvenir ses confidences au Saint- Siège. Quels intermédiaires le diplomate employa-t-il? Nous l'ignorons. La nonciature de Vienne fut tenue en dehors, comme presque aussi sûrement les deux chancelleries, pontificale et autrichienne. Il semble que Colloredo se soit adressé directement au cardinal Lambruschini, et plus probablement au Souverain Pontife en personne. La Russie avait partout de si fins limiers !

Le grand danger qu'il y a pour l'abbé Ho [loj winski dans les confidences qu'il vient de faire, disait l'ambassadeur, le 9 janvier 1844, garantit la pureté de ses intentions. Il ne court pas ces dangers seulement si son nom était connu, mais aussi si le moindre symptôme trahissait au Gouvernement Russe que ses projets sont divulgués. Il n'y a que lui de catholique, il en est convaincu, qui sache ce qu'on médite ; il n'y aurait donc pas un moment à hésiter sur celui qui en aurait donné connaissance. Non seulement sa punition serait instantanée, il ne doute pas qu'il serait envoyé

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dans un couvent grec éloigné, dont il ne sortirait plus, mais la cause en souffrirait parce qu'on redoublerait de sévérité envers les prêtres calholiques et de vigilance pour couper toutes leurs communications avec le dehors... Il a mis la plus grande circonspection à se mettre en communication avec moi et m'a fait promettre solennellement que la plus grande réserve serait gardée dans l'usage qu'il pourrait y avoir à faire des renseignement fournis par lui.

Une note jointe à la lettre de Colloredo résumait les renseignements fournis par Holowinski : « Cette attaque, disait-on avec raison, est la plus dangereuse qu'ait encore eu à essuyer l'Eglise, et les moyens de la déjouer sont fort difficiles. » Si le Saint-Siège acceptait de confirmer les candidats du gouvernement, la catastrophe était inévitable. S'il refusait, des actes de violence étaient à prévoir. On ne ferait plus d'autre proposition. On dirait et on ferait dire que ce n'est pas l'empereur, mais Rome seule qui porte, par sa malveillance obstinée, la faute de l'état où tomberait l'Eglise. Déjàcombien sa situation était lamentable ! Il n'y avait en 1844 dans l'empire que quatre évêques. L'unique évêque diocésain survivant était celui de Loutsk, Mgr Piwnicki, qui devait mourir dans quelques mois. Les trois autres, simples sufïragants ou auxiliaires, n'avaient au fond aucun véritable pouvoir, car le gouvernement pouvait à son gré et sans bruit leur enlever l'administration du diocèse, qu'ils gouvernaient comme vicaires capitulaires. Ces jîrélats étaient faibles et âgés ; sans les supposer capables de consentir formellement à des demandes contraires à leur devoir, on les obséderait jusqu'à leur arracher des concessions incompatibles avec les intérêts vitaux de l'ÉgHse. Bientôt, vu leur grand âge, la mort mettrait un terme à leur résistance, et alors, pas d'autre alternative pour l'Église que celle-ci : ou périr par la trahison d'évêques indignes que Rome se verrait contrainte d'accepter ; ou périr d'inanition, faute d'évêques.

Pour éviter cette ruine, le parti le plus sage était d'abord de gagner du temps. Il fallait patienter et surtout ne rien brusquer par un refus péremptoire. Ce répit serait employé à découvrir parmi les candidats un ou deux prêtres

qui pourraient se ressaisir, qui se décideraient à accomplir exactement leur devoir et à résister à toute demande contraire aux lois de l'Église. Il y avait d'abord Holowinski lui-même. Pour le gouvernement, qui se croyait sûr de lui, c'était un candidat tout désigné. « Je ne suis pas éloigné de conclure de quelques mots prononcés par lui, observait Colloredo, cjue lui aussi a fait des promesses, a donné des garanties de soumission, qu'il a craint de s'être trop engagé, et que sa conscience l'oblige aux ouvertures qu'il vient de me faire dans l'espoir que le mal sera empêché. » Ce soupçon, que seul un scrupule d'impartialité fait un devoir de noter, était trop poussé au noir. Peut-être le jeune recteur s'était-il montré trop facile à entendre certaines propositions ; la perspective d'une brillante carrière pouvait l'avoir trop flatté. Mais comment croire, de sa part, à des engagements dont jamais personne, ni sa vie durant, ni plus tard, n'a jamais soufflé mot, alors que, devenu archevêque de Mohilev, il ne cessa pas un instant de donner l'exemple le plus rare d'un inlassable courage à défendre son troupeau et les lois de l'Église? S'il avait prévariqué pour devenir évêque, lés Pérowsld, les Skripitsyne ou leurs pareils le lui auraient jeté à la face pour le déshonorer, comme ils tentèrent de le faire plus tard, par une calomnie insigne, pour Mgr Borowski, devenu évêque de Loutsk-Jitomir. « Il déclare de la manière la plus solennelle, continuait Colloredo, que si le Saint-Siège l'accepte et confirme sa nomination, il saura faire son devoir d'évêque et résister fermement. Il croit que le prélat Zylinski peut être engagé, décidé à se conduire de même, mais non un second. Si donc lui et Zylinski étaient confirmés, il serait satisfait aux besoins les plus pressants du moment, et les autres confirmations pourraient être remises. »

Holowinski indiquait, en termes remarquables, l'heureux effet que les deux nouveaux évêques exerceraient, s'ils étaient courageux, sur les résolutions du pouvoir temporel. « Ce qui fait sa force, le confirme dans ses plans, est la facilité qu'il trouve à les exécuter, l'expérience qu'il a que tout finit par plier devant lui au moins dans les limites

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de l'empire. Une résistance calme, ferme, qui ne s'étendrait qu'à ce qui touche le dogme et n'empêcherait pas sur tout autre point l'obéissance d'un sujet fidèle, d'un serviteur dévoué, arrêterait le gouvernement, éclairerait la conscience de l'Empereur. )) Jusqu'alors en effet, afin d'obtenir son consentement à des mesures oppressives contre les catholiques, on les lui représentait comme indispensables pour mater l'opposition des fidèles et surtout du clergé, opposition qu'on accusait de viser avant tout des buts politiques. « Le gouvernement, ajoutait la note, continuera à marcher vers son but tant qu'il le pourra, pas à pas, sans bruit ni éclat. Une résistance inébranlable c{u'il ne pourrait briser que par des mesures de violence éclatantes, et qui auraient grand retentissement au dehors, l'arrêtera, le fera hésiter. Le combat doit être livré ici ; il faut donc avant tout à l'Eglise des pasteurs disposés à l'engager, et ayant mission et autorité pour le livrer... » En quelques lignes, c'était tout un programme. Celui qui le traçait ne le perdit pas de vue, quand le jour vint où il lui fut donné de travailler à l'accomplir ; il s'y mit avec tant d'ardeur, qu'il mourut, trop tôt, hélas ! à la peine. Pour authentiquer encore davantage ce récit, disons que Mgr Holowinski, écrivant à Pie IX le 12/24 avril 1852, lui rappelait la démarche faite jadis par lui auprès de son prédécesseur ; il en précisait l'objet et nommait celui qui lui avait servi d'intermédiaire : « Autrefois, comme je l'ai indiqué dans ma lettre adressée, par l'entremise du Comte Colloredo, au Prédécesseur de Votre Sainteté, de pieuse mémoire... (1). »

Il est des dangers qu'il suffît de dénoncer pour les conjurer. Ce fut le cas pour celui-ci. Le Saint-Siège déjà ne se sentait pas en sécurité avec Pétersbourg. Les informations du chanoine Holowinski stimulèrent sa vigilance ; il n'en fut que plus résolu à tenir bon soit sur les principes, soit sur leurs applications. Ni Nesselrode, ni Bouténev, ni l'empereur lui-même, nous l'avons vu, ne purent rien gagner.

(1) Mgr Holowinski à Pie IX, 12/24 avril 1852 (c. médium). AE, Russia, XII, 254-264 (autogr.) : « Olim..., ut humillime in litteris meis ad p. m. Prsedeccssorem Sanctitatis Vcstree pcr Comilem Colloredo directis indicavi... »

Ils capitulèrent pour Kotowski, pour Gyntillo, pour Rawa. Ils couraient à une défaite pire encore pour la fournée d'indésirables que Pérowski et Skripitsyne voulaient introduire dans l'épiscopat. On gagna du temps et les intentions changèrent. La visite du tsar à Rome et les négociations qui s'ensuivirent portèrent quelques fruits. Mais on avait couru un grand risque. Il valait la peine de l'exposer et d'étaler cette contrepartie d'une diplomatie sans scrupules, qui, sans se lasser, prodiguait à Rome les paroles rassurantes et flatteuses de sincère et confiante amitié ; qui protestait avec éclat devant la moindre précaution, le moindre geste de réserve, affectant d'y voir un procédé de défiance, injuste et blessant, mais qui, par contre, se préparait dans l'ombre à frapper l'Eglise d'un coup mortel. En 1871, Alexandre Popov, haut fonctionnaire et historien de mérite, a longuement traité des nominations épiscopales et des difficultés dont elles furent l'objet, depuis 1842 jusqu'à 1850 (1). Il l'a fait sans méthode, mais non sans passion. Il est incomplet et surabondant, il rapproche et sépare, en dépit des faits et des dates ; il est partial, méchant même jusqu'à la niaiserie, tant il est hanté par le spectre d'une Rome perfide, orgueilleuse et dominatrice. Mais sur les faits que nous venons d'exposer, il garde le silence le plus profond et le plus prudent. Ces faits montrent assez de quel côté se trouvait la droiture, la loyauté et la bonne foi.

Dans les négociations que nous venons d'exposer, l'attitude du Saint-Siège apparaît pleine de dignité. Le pape ne s'y montre pas en suppliant, prosterné devant le chef d'une puissance colossale, désireux d'acheter à n'importe quel prix son amitié et ses bonnes grâces. Rien chez lui non plus qui sente la jactance ou le défi. Sa conduite et

(1) A. N. Popov, Snochénia.,.^ § VIII, 216-275.

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son langage sont nets comme l'idée du double devoir qui les dirige : celui de secourir, par tous les moyens possibles, l'Église de Russie et de Pologne : celui de ne consentir aucun sacrifice cjui serait incompatible avec les lois intangibles de l'Église dont il est le chef. Sans conteste, l'empereur, en face du pape, n'a pas le beau rôle. S'il parle, il est tour à tour caressant et obséquieux, ou cassant et hautain. S'il agit, c'est souvent sans droiture, à l'encontre de ses paroles. Il joue la comédie de la bienveillance et de l'amitié, comme celle de l'assurance et de la franchise. On sent chez lui du dépit, de l'inquiétude. Il rage contre ces Latins, ces Polonais, c'est tout un à ses yeux, dont il ne peut venir à bout, alors qu'il a si facilement écrasé l'Église uniate. Il s'irrite contre le pape, dont il n'ose pas et ne peut pas se passer, et dont il voudrait faire croire qu'il est l'ami. Il craint, bien qu'il affecte d'en faire fi, l'opinion européenne, devant laquelle il fait figure de persécuteur et de bourreau, en dépit de la tolérance consacrée par les traités et inscrite dans les lois de l'empire. Il voudrait montrer par l'exemple, c[ue les principes dont il s'est constitué le champion, mieux que toutes les constitutions et toutes les chartes, font les peuples grands et heureux ; et la façade brillante de l'autocratie ne parvient pas à dissimuler la triste réalité, un peuple mal gouverné et mal administré, et qui a déjà trop de raisons de se plaindre, sans qu'on y joigne les tracasseries et les vexations religieuses. Le maître rend la vie dure à son entourage comme à ses sujets. De 1842 à 1845, sa mauvaise humeur est à son comble et déborde. « Il est parfois effrayant à regarder, tellement sa physiononie est dure. Il prend de brusques déterminations et agit avec une précipitation inconcevable... Une morne tristesse règne partout et tout le monde est dans l'attente de quelque chose et, sans prévoir ce qui le menace, s'en effraie par avance. » « L'empereur... commence à s'apercevoir que rien ne va, que tout cloche, et il s'irrite, au lieu de faire de bonnes réflexions et de s'amender. » « C'est avec un véritable effroi qu'on songe à l'avenir, quand on voit l'empereur devenir de jour en jour plus âpre et plus autoritaire. Il n'est plus pos-

sible à personne de le faire revenir sur ses idées (1). » En dépit de ses allures de croquemitaine, le tsar voudrait bien s'arranger avec le pape et l'amener à ses fins. Après l'allocution de 1842, c'est lui qui demande à causer, qui plus tard reprend la conversation après l'avoir laissé tomber durant plusieurs mois. Aux efforts des négociateurs attitrés, il joint les bons offices des négociateurs officieux. C'est ce qai explique la présence du baron allemand Auguste de Haxthausen à Vienne, en avril ou mai 1844 (2).

Ce gentilhomme westphalien, économiste et sociologue de valeur, avait été appelé en Paissie par Nicolas pour y étudier la situation respective des propriétaires et des serfs. L'empereur voulait améliorer la condition des paysans ; d'importants projets de réforme étaient à l'étude; sous Alexandre II ils devaient aboutir à l'abolition du servage. D'avril à octobre 1843, Haxthausen voyagea à travers tout l'empire, parcourut plus de 11 000 verstes et recueillit les riches matériaux d'un ouvrage important sur la vie du peuple et la question agraire en Russie. Il était catholique et plein de zèle pour la religion. Il eut l'occasion, à Pétersbourg, d'entretenir l'empereur et les personnages les plus influents de la cour. Dans ces conversations, il fut souvent question de l'Eglise catholique, de sa situation anormale dans l'empire et de l'état de froideur et de tension qui en résultait entre le Saint-Siège et le gouvernement impérial. Elles l'éclairèrent, du moins il le crut, sur les véritables dispositions du tsar vis-à-vis de l'Église catholique, et sur la manière de faire rendre raison aux justes plaintes du Souverain Pontife. Il ne voulut pas garder pour lui seul des lumières si importantes ; aussi, c{uand il retourna en Allemagne, il passa par Vienne, où le conseiller d'Etat Jarcke l'intro-

(1) Comtesse de Nesselrode à son fils Dmitri, Pbg., 16 décembre 1842» 10 avril 1843, 4 avril 1844; Archives Nesselrode, VIII, 189-190, 208, 244.

(2) Sur Auguste de Haxthausen : Encyclopédie Brockhaus-Efron, XIV, 884-885 ; Allgemeine Deutsche Biographie, XI, 119-121 (Al. Reifferscheid). Los Nesselrode regrettaient qu'on lui eût confié une mission en Russie ; V. Nesselrode à Moyendorfî, 4 avril 1843 ; la comtesse à son fils Dmitri, 7 février 1844, Archives Nesselrode, VIII, 206-207, 234-235.

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duisit auprès du nonce. Mgr Altieri le laissa développer à loisir ses longues confidences : « 11 a eu beau éviter, écrivait-il le 10 mai 1844 à Lambruschini, de se dire chargé de se mettre en rapports avec moi, il m'a cependant clairement donné à entendre que tout ce qu'il disait lui avait été suggéré à Pétersbourg, dans l'intention de faire croire à Rome, par m.on entremise, que l'autocrate était bien disposé en faveur des catholiques, pourvu cpi'on lui accordât ce qu'il demandait. »

Dans les conseils de l'empereur, racontait Haxthausen, il y avait deux partis. Le parti extrême soutenait qu'il fallait, par une assimilation totale, exterminer le nationalisme polonais dans les provinces que Catherine II avait incorporées à l'empire. A cette œuvre s'opposaient deux obstacles : la noblesse et le catholicisme. Tant qu'on laisserait debout ce double soutien, politique et religieux, on n'en aurait jamais fini avec le polonisme. L'autre parti, plus modéré, hésitait devant cette immense entreprise de démolition, qui lui semblait au fond chimérique, surtout en ce qui concernait la religion : « Quand même, disaientils, nous réussirions à affaiblir le Clergé, à en réduire le nombre et la puissance, le Catholicisme n'en restera pas moins profondément enraciné dans le peuple, et nous nous ferons une Irlande de la Pologne. Mieux vaut par conséquent suivre la voie de la clémence, renoncer pour l'avenir à toute persécution contre la noblesse, traiter avec égards, relever et restaurer dans la mesure du possible la religion catholic{ue, qui partout en Europe sert de rempart contre la Révolution. » Ces vues moins radicales tendaient pour le moment à prévaloir ; à Pétersbourg, le Conseil des ministres, du moins en majorité ; en Pologne, le lieutenantgénéral étaient tout à fait partisans de mesures plus modérées, et même d'un règlement pacifique des affaires ecclésiastiques. L'empereur avait suivi jusqu'alors les inspirations du parti de la lutte à outrance ; mais depuis quelque temps, surtout depuis que le ministre Ouvarov était revenu d'un voyage à Rome, il semblait s'ouvrir aux idées de paix et de conciliation. Il voulait arranger les affaires de l'Église catholique selon les exigences du droit

canonique, et par conséquent conclure un accord avec le Souverain Pontife. Le pape donnerait toutes les garanties possibles qu'à l'avenir le clergé de Pologne serait loyalement rallié à la dynastie des Romanov ; l'empereur de son côté protégerait l'Église ; il la doterait à nouveau selon ses besoins ; il respecterait les liens qui l'unissent au Saint-Siège et travaillerait même à les resserrer et à les consolider : tel était le principe fondamental de l'arrangement souhaité.

Mais il y avait aussi une condition sine qua non., faute de laquelle il n'y aurait rien à attendre. Il fallait que Rome renonçât à exiger, au préalable, le retour au catholicisme des Grecs-unis passés à l'orthodoxie. « Là-dessus, affirmait Haxthausen, l'empereur est tout à fait de bonne foi. Des faits historiques travestis, des déductions erronées l'ont persuadé qu'il a en cette affaire obéi aux lois de la conscience et de la justice. » Revenir sur le passé, il ne le veut pas et il ne le peut pas : « Je le répète, jamais l'empereur ne se résoudra à faire un pas en arrière, ni à passer une convention raisonnable avec le Saint-Siège au sujet de l'Église unie. Il n'en a même pas le pouvoir. C'est pour les Russes une affaire d'un intérêt national, et pour la majorité des Ruthènes eux-mêmes, c'est aussi par malheur une question irrévocablement tranchée. Ce n'est qu'avec l'Église russe tout entière qu'il se soumettrait un jour de nouveau au Saint-Siège. Si donc le Saint- Père veut déclarer que l'affaire latine de Pologne et celle de l'Église unie de Ruthénie sont identiques et inséparables, je tiens pour impossible tout accord avec la Russie. » Au lieu d'en sauver une, on les perdra toutes les deux.

Haxthausen pouvait être dupe, mais il était sincère et son interlocuteur ne paraît pas en avoir douté. Mais son langage sonnait mal aux oreilles du nonce ; aussi fut-il déclaré dans l'ensemble « digne de mépris ». Peu de prélats étaient aussi mal disposés que Mgr Altieri envers le gouvernement du tsar, dont il connaissait les menées à fond et depuis longtemps. Aux premiers mots, sa défiance fut en éveil. Il accueillit froidement les communications du

NOUVELLES NÉGOCIATIONS (18V2-1845) (suite) 393

baron allemand. Quelles étaient les intentions du Saint- Siège? demandait ce dernier ; quel espoir y avait-il de voir Rome se prêter à négocier sur les bases qu'il indiquait? Le nonce consentirait-il à les faire valoir? Altieri se contenta de lui répliquer que les intentions de Rome étaient déjà parfaitement connues de l'empereur; on les lui avait notifiées dans les termes les plus clairs et les plus explicites. c( Je lui fermai la bouche, dit-il, en lui démontrant la contradiction évidente qu'il y avait entre ce prétendu désir de l'empereur de satisfaire aux vœux et aux réclamations du Saint-Père et les coups meurtriers dont on ne cesse d'accabler l'Église en son nom. » Entre beaucoup d'autres mesures, le nonce rappela les oukases qui venaient de frapper les paroisses et les séminaires : avec de tels procédés, que parlait-on de paix et de réconciliation?

Mais ce qui révolta surtout le nonce, ce fut la prétention d'imposer à Rome, comme un fait accompli, l'apostasie consommée en 1839. En écoutant Haxthausen, il se persuada que, loin d'être pour Nicolas une question résolue dont il ne fallait plus parler, c'était une cause d'inquiétude extrême, dont il brûlait de se débarrasser grâce à un accord avec Rome. Mgr Altieri se faisait complètement illusion. Aux yeux de l'empereur, c'en était bien fini de l'Eglise unie dans l'empire ; il ne s'inquiétait plus que du débris qui en restait dans le royaume, de l'évêché de Chelm ; c'est d,e ce côté que l'œuvre de destruction recevrait un jour, peut-être de sa main, son couronnement. Mais cette appréciation inexacte n'empêcha pas le nonce de trouver la réplique juste. Vouloir obliger en quelque façon le pape à sacrifier définitivement la cause des Grecs-unis, que la violence et la fraude avaient arrachés à l'unité catholique, c'était l'outrager, le croire capable de faire bon marché de leur salut éternel et de passer condamnation sur tant de moyens injustes mis en œuvre pour les pervertir. Il insista là-dessus avec énergie, et ajouta : « Si vraiment on veut démontrer que les -malheureux qu'on a entraînés au schisme y ont passé librement, qu'on rappelle de l'exil et qu'on tire des prisons tant d'infortunés qui n'ont pas

voulu signer l'acte de prétendue réunion ; qu'on rouvre les églises supprimées et qu'on les rende à leurs pasteurs légitimes ; qu'on révoque ou tout au moins qu'on suspende tant de décrets portés pour la destruction du rite grec-uni ; et alors on verra à quoi se réduit la spontanéité de ces égarés. » De son côté, Haxthausen développa ses arguments et ne négligea rien pour les faire valoir. De guerre lasse, il finit par redire : « Si l'on ne veut pas faire en quelque sorte abstraction des Grecs, il est inutile d'attendre que l'empereur condescende à améliorer le sort des Latins. » Ce fut le dernier mot de ce long entretien. Econduit par le nonce, le baron fut plus heureux auprès de Metternich. Mgr Altieri comprit qu'il avait convaincu le chancelier que c'en était fait du retour des Grecs-unis, que l'empereur ne reviendrait jamais sur ses décisions à leur endroit, et que le pape devait se régler en conséquence pour ne pas rendre pire la funeste situation des Latins. Comme le nonce, Metternich vit sans peine qu'on avait fait la leçon à son visiteur. Il le mit à même de déclarer s'il avait de fait reçu mission de lui parler et de faire parvenir ses communications à Rome. Haxthausen esquiva cette mise en demeure, mais il fit clairement comprendre qu'il désirait voir devinée la raisoji cachée de sa venue à Vienne.

Pendant que le nonce faisait son rapport au secrétaire d'État, Haxthausen adressa au Saint-Siège, on ne sait par quelle voie, un mémoire « Sur la position de l'Église catholique dans l'ancienne Pologne ». Il y résumait fidèlement, la dépêche d'Altieri en témoigne, les conversations de Vienne (1), Quelques papiers de plus dans les cartons, tel fut, ce semble, l'unique résultat de cette tentative détournée. Lambruschini se confirma dans son pessimisme. Ni lui ni son maître ne se faisaient illusion sur le sort de

(1) Altieri à Lambruschini, 10 mai 1844, AE, Russia, VII, 315-323. « Sulla posizione dclla Chiesa Cattolica in Polonia. Traduzione dal Tedesco», » ibid., VII, 307-314. Aucune indication. L'attribution à Haxthausen est certaine. Le baron avait récité son mémoire au nonce, qui en fait une très exacte analyse dans son rapport. Le texte allemand (sans indications) : « Ueber die Lage der Katholisclien Kirche im ehemaligen Polcn », dans les papiers du P. Jean Gagarine, ami de Haxthausen, Bibliothèque Slave, Bruxelles.

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l'Église uniate en Russie, mais jamais ils n'acceptèrent de fermer les yeux devant l'iniquité consommée en 1839 La question demeura ouverte pour Grégoire XVI comme pour ses successeurs.

Nous n'en avons pas encore fini avec les négociations clandestines. Un nouveau personnage apparaît en scène, un autre Allemand au service de la Russie, ami de Haxthausen, le conseiller d'Etat Struve, « référendaire pour les affaires ecclésiastiques à Pétersbourg ». Cette fois ce fut le nonce de Munich, Mgr Viale Prelà, qui intervint. Haxthausen lui fit dire que Struve lui était connu depuis longtemps. Saxon d'origine et protestant, il avait eu une grand'mère catholic|ue, et il était bien disposé envers l'Eglise romaine, contre laquelle il n'avait pas de préjugés et dont il appréciait imipartialement la situation vis-à-vis de l'Église orthodoxe et du gouvernement russe. Ce personnage se trouvait déjà à Rome ; il était allé, disait-on, retrouver sa famille pour la ramener en Russie. Mais il avait manifesté à son ami son dessein de profiter de son séjour à Rome pour se mettre bien au courant des affaires catholiques en se plaçant au point de vue du Saint-Siège, afin de s'en prévaloir à l'occasion. Il désirait donc qu'on voulût bien lui indiquer à Rome quelqu'un qui serait chargé par le secrétaire d'État de lui faire connaître les demandes définitives du Saint-Siège au sujet des affaires de l'Église en Pologne et en Russie. Revenu à Pétersbourg, il mettrait ces communications à profit. La présence de Bouténev à Rome rendait délicate la position de Struve ; de peur d'éveiller la jalousie du ministre, il n'osait tenter aucune démarche directe auprès du cardinal. Si celui-ci se rendait à son désir, le personnage chargé de lui parler n'aurait qu'à nommer Haxthausen ; Struve saurait alors qu'il pouvait s'ouvrir librement et en toute franchise. Mgr Viale Prelà avertissait Lambruschini que ce fonctionnaire était très puissant au ministère des Affaires étran-

396 LE SAÎNT-SIKGE ET LA RUSSIE

gères ; c'était, disait-il, « le bras droit » de Nesselrode. Sur la foi de Haxthausen, il le croyait animé des meilleures intentions et ardemment désireux de voir son gouvernement se prêter à des conditions équitables en vue d'un accommodement avec le Saint-Siège (1).

Était-ce là tout ce qui devait l'occuper à Rome? Une autre affaire l'y amenait, dont ni Haxthausen, ni même le nonce ne savaient sans doute le premier mot. Il venait intéresser le pape au projet de mariage de la grandeduchesse Olga Nikolaievna, la seconde des trois fdles de Nicolas (2). En bon père de famille, le redoutable autocrate se préoccupait vivement de leur établissement. L'alliance de l'aînée, Marie, avec le duc de Leuchtenberg, était peu reluisante. Pour la seconde, un Habsbourg semblait mieux assorti. En 1840 et 1841, l'archiduc Albert rechercha la main d'Olga. La maison d'Autriche ne paraissait pas vouloir mettre d'obstacle à ce projet ; ce furent les Romanov qui firent les difficiles. Par contre, en 1843 et 1844, la cour de Russie désira avec instance donner la grande-duchesse à l'archiduc Etienne, et cette fois les objections vinrent de Vienne ; on voulut du moins mettre des conditions à cette alliance. L'impératrice de Russie avait été la première et peut-être la seule cause du refus donné par sa fille à l'archiduc Albert. Par crainte d'avoir ainsi compromis son avenir, elle n'en mettait, dit-on, que plus d'ardeur à soutenir le projet de l'unique parti qui paraissait lui rester. « L'opinion publique en Russie, mécontente des deux mariages des Grandes -Duchesses Marie et Alexandra, forçait pour ainsi dire l'Empereur à chercher pour sa troisième fille un établissement qui serait trouvé plus digne de sa maison et de son empire. » Or, le nouveau projet autrichien menaçait de se rompre : grave sujet d'in-

(1) Viale Prelà à Lambruschini, Munich, 31 décembre 1844, AE, Russia^ VII, 305-306.

(2) Sur le projet de mariage d'Olga avec Etienne : Metternich, Mémoires, VI, 85, 105, 107. La presse du temps s'en est occupée ; v. g. Ami de la religion, 15 novembre 1845 (n» 4142) ; 20 novembre (n» 4144), CXXVII, 389-390,

NOUVELLES NÉGOCIATIONS (1842-1845) (suite) 397

quiétudes ! Des noces allaient se célébrer à la cour en janvier 1844 (1) :

On ne saurait, écrivait Nesselrode à ce propos, commencer l'année plus gaîment. Dieu veuille qu'elle finisse de même ! Ce serait le cas, si nous pouvions trouver un mari pour la divine grande-duchesse Olga, qui tous les jours devient plus belle, mais qui aussi dans peu d'années atteindra son apogée (elle avait 22 ans). Quand je me prends à songer, je deviens perplexe. Depuis que tout espoir d'avoir l'archiduc Etienne est perdu, nous ne savons, à la lettre, à quel saint nous vouer, car le prince royal de Wurtemberg est de huit mois plus jeune que la grande-duchesse Olga, et le grandduc de Mecklembourg-Schwerin est cousin germain. Pour le reste, l'almanach de Gotha ne fournit âme qui vive ; c'est triste.

On devait rejeter plus tard la responsabilité du refus sur le « fanatisme » des deux impératrices autrichiennes. En réalité, le « fanatisme » du tsar y fut pour davantage. « Autant que j'en sais, mandait Mme de Nesselrode à son fils, je crois qu'on a l'assentiment de la famille impériale, du Palatin, mais qu'on demande à l'Empereur des concessions en vue de satisfaire le Saint-Siège. J'ignore jusqu'à quel point on se mon4;rera condescendant ; ce que je sais, c'est que l'Empereur a été furieux de ces conditions, que ton père est fâché au point de s'en plaindre et qu'un jour il est resté plus d'une heure et demie dans le Cabinet de l'Empereur à lui faire entendre raison ; je sais que quelques jours après, il paraissait avoir réussi, et qu'on a expédié à Vienne. » A vrai dire, la partie n'était pas encore désespérée. La jeune princesse, qu'on disait passablement capricieuse et romanesque, tenait beaucoup, ce semble, à ce projet de mariage autrichien. Le tsar aimait tendrement sa fille ; il savait son désir obstiné et ne voulut rien épargner pour la satisfaire. Voilà sans doute la raison de la curieuse démarche tentée auprès du Vatican.

La grande difficulté était la différence de religion, le

(1) Nesselrode à Meyendorfî, 25 décembre 1843 ; comtesse de Nesselrode à Dmitri, 4 avril 1844, Archwes Nesselrode, VIII, 230, 244-245.

mariage mixte et les conditions qu'il impliquait. On voulut essayer de l'aplanir. Grâce aux bons offices de Bouténev, Struve fut reçu par Grégoire XVI en compagnie du ministre, le 1^^ février 1845. On conserve encore la relation de l'entretien, rédigée par le Pontife lui-même : aucun prélat ne l'assistait ; de plus le ton, le style, le vocabulaire et jusqu'à certains détails d'orthographe scrupuleusement reproduits dans la copie permettent d'attribuer avec certitude ce document à Grégoire XVI. Struve expliqua d'abord au Saint-Père la cause de son voyage en Italie : sa femme soignait sa santé à Bologne, et il était venu la rejoindre. C'est à cette occasion que Nesselrode, appuyé par les instances du comte Orlov, l'avait expressément chargé d'une mission. Il devait, pendant son séjour à Rome, obtenir du pape une audience « privée et particulière » ; il lui exposerait « en confidence, à Lui-même en personne », une affaire très délicate, qui tenait beaucoup au cœur de Sa Majesté Impériale ; affaire dont le succès aurait beaucoup d'effets sur les dispositions de l'empereur et pourrait profiter à la religion catholique dans ses Etats. Grégoire XVI devina-t-il la nature de ce delicatissimo affare qu'on voulait lui soumettre? En tout cas, une entrée en matière aussi générale et enveloppée le trouva défiant. Il craignit de se laisser surprendre. Des paroles rapidement échangées, dans une conversation sans témoins, pourraient être exploitées. Aussi sa réplique fut-elle extrêmement réservée :

Le Saint-Siège ne fait jamais, en affaires de religion, de négociations secrètes et clandestines. Il y a un organe tout trouvé pour les communications entre le gouvernement impérial et le Saint Siège, c'est le ministre de Russie résidant à Rome. En affaires de religion, il n'y a pas lieu à des conventions secrètes ; tout doit se faire en toute loyauté, par les voies ordinaires, dans les formes régulières d'usage, et par écrit. Le Saint-Siège a toujours suivi cette méthode, afin de pouvoir, en toute occurrence, prouver avec pièces à l'appui au monde catholique qu'il ne s'est jamais écarté en rien, dans ses négociations, des principes catholiques et des devoirs du ministère apostolique ; c'est ce qu'il a dû faire dans les allocutions.

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Il n'y avait rien à dire à cette franche déclaration. Struve fit observer que sa mission, toute privée, n'était pas de négocier des affaires de religion entre le Saint-Siège et son gouvernement. On l'avait seulement chargé de « présenter un office au Saint- Père en faveur du mariage de la princesse Olga avec Son Altesse Impériale l'archiduc Etienne. » Aussitôt le pape l'interrompit. Ce projet regardait directement les deux familles : c'était à elles exclusivement à le débattre. « Le Saint-Siège ne s'ingère pas dans leurs relations mutuelles temporelles et politiques. » La politique, répliqua Struve, exigerait cette alliance ; mais les deux impératrices d'Autriche (l'impératrice-mère, Caroline, et l'impératrice régnante, Anne) avaient de la peine à y consentir, « s'il n'y avait pas la bénédiction du pape ». Telle était la grâce que son maître désirait, et qu'il avait commission expresse de solliciter. Il était autorisé, ajoutait-il, mêmepar l'empereur à en donner l'assurance au Saint-Siège, «on examinerait avec soin les conditions qu'on mettait d'ordinaire à ces dispenses : les enfants, filles et garçons, seraient élevés dans la religion catholique ; bien plus, la princesse assisterait elle-même aux cérémonies de l'Église catholique, et se contenterait pour son usage d'une chapelle grecque particulière ». Pour le mariage Leuchtenberg, on n'avait pas fait tant de façons, car le titre d'Altesse Impériale séduisait trop le fiancé, mais les Habsbourgs n'étaient pas disposés à faire aussi bon marché de l'Eglise ; c'est ce qui expliquait les avances faites par Struve au nom de Nicolas. Étaientelles bien sincères, et l'empereur les eût-il avouées? Voulait-il en réalité permettre à sa fille ce qu'il avait défendu à tous ses sujets avec tant de rigueur? Grégoire XVI témoigna sa surprise qu'une personne convaincue de la vérité de sa religion s'obligeât de bonne foi à élever ses enfants dans une religion différente. Il développa les inconvénients des mariages mixtes en général, et la conversation s'engagea dans l'histoire et 1(#î principes juridiques de cette question, si ardemment débattue quelques années plus tôt. On revint sur les discussions soutenues à Rome contre le ministre de Prusse, le trop fameux Bun-

sen, que l'autorité du canoniste protestant Carpzov avait servi à confondre.

Cette digression terminée, le confident de Nesselrode rappela sa demande et pria de nouveau le pape de daigner accorder « spontanément » la dispense désirée. Il renouvela l'assurance qu'en ce c|ui regardait l'empereur tous les empêchements canoniques seraient levés, et que cette condescendance contribuerait beaucoup à le rendre bienveillant envers .ses sujets catholiques. Grégoire XVI refusa, opposant les exigences du droit. Accueillir semblable demande venant de la partie non catholique, serait aller contre toutes les règles canoniques. Le Saint-Siège ne traitait de ces dispenses cju'avec la partie catholique ; dans chaque affaire de ce genre, il examinait et pesait mûrement les motifs, les circonstances et les conséquences, sans perdre de vue les principes catholiques, et il décidait selon la diversité des cas. Struve reprit qu'on suggérerait à la cour d'Autriche, il ne dit ni comment ni par quel moyen, de s'adresser elle-même directement au pape pour la dispense. « A cela il fut réplicjué : Le Saint-Siège ne fait rien et ne dit rien qui puisse donner lieu de croire à cette Cour qu'il la pousse lui-même à demander pareille dispense. Le pape ne dit ni qu'elle recoure, ni qu'elle s'abstienne, ni qu'en cas de recours on lui accordera la dispense. Par conséquent il ne doit ni ne veut prendre en cette affaire l'initiative en aucune façon, et il se réserve seulement de l'examiner « religieusement » dans ses motifs, ses circonstances et ses conséquences, si cette Cour la lui soumettait de son propre mouvement. » Ce fut le mot de la fin. La mission secrète de Struve était terminée. Il se déclara touché de l'accueil gracieux du Saint-Père et dit qu'il en rendrait bon témoignage à Pétersbourg, ainsi que des égards que le pape continuait d'avoir pour l'empereur. Grégoire XVI fit bon visage à ces compliments ; il observa seulement que pour les égards qu'il avait toujours eus pour Sa Majesté, les nombreuses lettres pontificales adressées au tsar en contenaient la preuve authentique. Pendant ce long entretien, Bouténev demeura silencieux et passif ; il ne fut que témoin, et parfois interprète. Le

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pape s'exprimait en italien ; quand Stinive faisait mine de ne l'avoir pas bien compris, le ministre lui traduisait en français les réponses (1).

Cette étrange ambassade ne pouvait pas trouver le Saint-Siège au dépourvu. Depuis longtemps on parlait du projet de mariage d'Olga, et le nonce de Vienne avait dû renseigner en temps utile le secrétaire d'État. Rome, du moins, ne laissa pas ignorer à la cour d'Autriche la démarche que venait de faire l'empereur de Russie, et lui fit même parvenir, on a lieu de le croire, le récit de l'audience accordée à Struve. En retour, Vienne exposa son point de vue dans une de ces copieuses consultations diplomatiques où Metternich aimait à mettre en scène son talent et ses lumières. L'Autriche, c'était manifeste, aurait bien voulu voir réussir le projet. « Sous le point de vue strictement politique, disait le mémoire viennois, per- .sonne ne pourra contester les nombreux avantages qu'aurait une alliance entre les deux maisons impériales, et il faut que la question de politique religieuse soit devenue de bien haute gravité pour qu'il puisse devenir nécessaire de les lui sacrifier. » La question religieuse ! Telle était en effet la grosse difficulté : « Les canons de l'Eglise, observait Metternich, ne s'opposent pas à un mariage mixte, quand tous les enfants qui en proviennent sont élevés dans l'Église Catholique. Mais si la religion doit avoir de la vie, les canons de l'Église ne doivent pas seuls décider les questions religieuses, surtout quand il s'agit d'une maison placée, comme l'est la Maison d'Autriche, à la tête de la catholicité, et à laquelle cette place impose le devoir de la défense des intérêts catholiques. » Ces intérêts étaient en jeu dans le projet. Que pouvait y gag^ner l'Église catholique? Que pouvait-elle y perdre? Le gain serait de « faire prendre à l'Empereur de Russie une ligne de conduite plus favorable à l'Église » dans son empire ; il cesserait d'attenter à ses droits et à son indépendance. La perte serait de « voir la Maison d'Autriche conclure une

(1) « Udienza accordata ail' istanza del Sig. Conte di Boutenefî e alla di lui presenza al Sig. Struve il di primo Febbrajo 1845 », AE, Russia, VIII, f<" 13, 14 B, et trois autres non numérotés.

alliance avec une famille qui continuerait à être hostile à l'Église catholique, ce qui ne pourrait être interprété que comme indifférence religieuse, ou faiblesse politique ». Le mariage de l'archiduc Etienne avec Olga serait donc un événement heureux, si le tsar renonçait à sa politique d'oppression religieuse ; malheureux, s'il y persistait. Y avait-il espoir de voir se réaliser cette évolution ? Essayant de pénétrer ce mystère, le chancelier se demandait si la guerre faite à l'Église était « l'œuvre personnelle de l'Empereur Nicolas », ou bien si elle était « le résultat naturel » de l'histoire et des traditions politiques de la Russie. « Dans le premier cas, répondait-il, la Maison d'Autriche pourrait espérer d'agir en faveur de l'Église Catholique par l'action sur le caractère de l'Empereur Nicolas. Dans le second cas, ce ne sont plus les deux familles Impériales qui doivent être mises en opposition dans cette question de mariage, mais la politique des deux Empires dont les deux Cabinets doivent être les interprètes. » En face de la Russie héritière des traditions de Ryzance, ennemie héréditaire de la catholique Pologne et tant de fois oublieuse de ses promesses, Metternich ne perdit pas courage. Il se crut sans doute de force à la rendre bienveillante envers Rome, tolérante à l'égard des catholiques et désormais fidèle à la parole qu'elle donnerait de respecter leurs droits. C'est à ce prix que le Romanov aurait pour gendre un Habsbourg. Le plan était bien hasardeux. Il y avait peu de chance que l'empereur pensât à modifier sérieusement la lettre et l'esprit des lois russes, dans le seul but de donner un mari à sa fille (1).

Cette difficulté préoccupait Grégoire XVI plus encore que le chancelier. On en a la preuve dans les observations qu'il rédigea lui-même en réponse au mémoire du 15 mars, ou peut-être même à un autre, où Vienne aurait étudié plus en détail les conditions du mariage projeté. Le pape débute par un pompeux éloge de Metternich. Il loue ses principes « vraiment catholiques, sa franchise à les pro-

(1) « La Russie considérée sous le rapport religieux », Vienne, le 15 mars 1845, AE, Russia, Boîte 151.

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fesser, sa fermeté et sa constance à les défendre devant les manœuvres et les efforts du plus puissant ennemi et persécuteur du catholicisme ». Cette attitude faisait « beaucoup d'honneur à la piété et à la religion du prince ». Dans les questions religieuses, il ne voulait pas « distinguer entre l'enfant de l'Église et l'homme d'État » : principe « fondamental et sacro-saint, observait le Saint-Père, non seulement incompris, mais foulé aux pieds et tourné en dérision, pour le malheur des peuples, par la plupart des ministères politiques de nos jours ». Ces louanges étaient sincères; elles étaient aussi méritées. En Autriche, où le joséphisme régnait en maître, le chancelier traitait l'Église avec une large bienveillance ; il fit de son mieux pour l'émanciper, et ce ne fut pas de sa faute s'il n'y put réussir, et dans « l'affaire russe », il se montra pour le Saint-Siège un ami complaisant et dévoué. Le pape reconnaissait aussi la situation délicate de la famille impériale dans la question du mariage. Si l'autocrate, ajoutait-il, voulait à tout prix avoir un archiduc pour sa fille, il n'y épargnerait point les plus belles promesses, et il avait déjà déclaré que « ce mariage profiterait à la religion catholique ». « Si on en était sûr, ce serait un motif canonique pour y consentir. » Mai& comment s'en assurer? Il faut « des faits positifs, et non pas des promesses vagues et indéterminées », que l'empereur; une fois le fait accompli, interpréterait et limi' terait à son gré.

Que dire si le tsar déclarait trouver, au cas où l'empereui Ferdinand se rendrait à son désir, un motif de négocier avec Rome un concordat? La cour d'Autriche et le Saint-Siège, répondait Grégoire XVI, n'en seraient que plus embariassés ; et il donnait trois raisons : d'abord l'acte lui-même : « L'empereur Nicolas s'est déjà tant de fois proclamé irréductible... daas sa prétention d'asservir l'Église Catholique dans ses États comme il a fait pour son Église nationale ; sur ces principes il ne veut absolument pas transiger. De son côté le Saint-Siège ne peut pas s'écarter des principes de la religion Catholique, ni transiger là-dessus. » Dans cette opposition, où y aurait-il place pour un concordat? Puis le bon renom du Saint-

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Siège était en cause. La persécution russe et les réclamations qu'elle avait provoquées étaient notoires, tout l'univers les savait et attendait l'issue d'une lutte religieuse aussi éclatante. Dans les contrées les plus reculées, partout où s'étendait le pouvoir de la Russie, en Arménie, en Chaldée, en Asie Mineure, en Perse, les catholiques étaient poursuivis, les missionnaires chassés ou tolérés à grand'peine, à condition de ne plus dépendre du Saint- Siège et de ne plus communiquer avec lui. De ces lointains pays, leurs plaintes arrivaient jusqu'à Rome pour y implorer aide et protection. « Que penseraient ces victimes, et ea général les catholiques du monde entier, à la nouvelle d'un concordat négocié en secret, où ils pourraient craindre de voir leur cause sacrifiée à des intérêts politiques? » Le pape rappelait à ce propos l'alarme des catholiques d'Angleterre et d'Irlande à la fausse nouvelle d'un condordat signé, ou sur le point de l'être, avec le cabinet britannique. Il y avait enfin la position extrêmement fausse où Vienne et Rome risquaient de se trouver acculées. Si le maiiage une fois consenti ne devait se célébrer qu'après la signature d'un concordat, qu'arriverait-il si les négociations échouaient et que tout espoir de s'entendre disparût? La cour d'Autriche devrait révoquer son consentement, et le dépit de l'empereur retomberait sur le Vatican, qu'il ne manquerait pas de rendre responsable de sa déconvenue. « Et voilà le Saint-Siège engagé dans le conflit le plus douloureux et le plus angoissant, obligé de compromettre encore davantage l'Autriche et de se compromettre lui-même. » Il ne restait donc qu'un seul moyen : « Que l'Empereur Nicolas cesse d'abord en fait la persécution ; qu'il révoque les principaux de ses oukases qui accablent et détruisent la Religion Catholique ; qu'il soit fidèle aux traités solennels conclus jadis et à ses promesses répétées de la maintenir dans son intégrité. Alors on pourra dire ce mariage vraiment utile à la religion, si elle en retire ces avantages (1). »

(1) Minute sans aucune indication, en entier de la main de Grégoire XVI, AE, Russia, VIII, 36-39.

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Les réflexions que ce vénérable vieillard de quatre-vingtun ans traçait d'un esprit si lucide montrent combien il était éloigné de croire, avant l'automne de 1845, à la possibilité d'un accord avec la Russie. Jadis, du temps de Pie VII et de Léon XII, il aurait été moins pessimiste ; mais les amertumes dont ce gouvernement l'avait abreuvé depuis 1831 et la mauvaise volonté où tous ses efforts s'étaient buttés, lui avaient ôté presque tout espoir : de ces gens-là, pensait -il, il n'y a rien à attendre. Pourtant, dans quelques mois on allait traiter ; encore deux ans, et on signerait un arrangement, un « Concordat », sans doute incomplet, mais avec la promesse de négocier encore pour en combler les lacunes. Grégoire XVI allait ouvrir la voie : et la tâche entreprise sous ses auspices en dépit de ses tristes pressentiments, il serait donné à son successeur de l'achever. Mais le projet de mariage autrichien ne devait y être pour rien.

Les dispositions du tsar, à la même époque, sont moins faciles à préciser. Sous l'impulsion de l'ober-procurêur Protasov, du ministre Pérovski, du comte Golovine, gouverneur général des provinces de la Baltique, les populations protestantes de ces contrées goûtaient le régime imposé aux catholiques des provinces polonaises. Afin de « russifier » le pays, on y installait à grands frais et à grand fracas l'orthodoxie, avec les popes, les constructions d'églises, les fermetures des temples, les interdictions d'en bâtir de nouveaux, et surtout les « conversions » en masse. La comtesse de Nesselrode écrivait le 16 octobre 1845 à son mari : « Quant à moi qui ai traversé ces provinces, je ne saurais te dire combien j'ai souffert de voir la Livonie sens dessus dessous, et la Courlande terrifiée. On appelle convertis des malheureux qu'on a attirés, en profitant de la disette complète où ils se trouvent, et qu'on a égarés par des promesses irréalisables. « Quant au catholicisme,

l'empereur lui était toujours radicalement hostile, mais il masquait quelque peu son jeu : les oukases ne pleuvaient plus autant sur l'Église ; on travaillait surtout à appliquer, avec une certaine « économie », ceux qui existaient. On affichait des intentions bienveillantes et un vif désir de renouer de bons rapports avec le Saint-Siège, et on accusait toujours l'intransigeance romaine. Le 22 avril/4 mai, recevant le comte Colloredo en congé, Nicolas épancha devant lui ses doléances : « Et les idées ultramontaines qu'on écoute beaucoup chez vous? lui dit-il ; c'est du nouveau et je ne crois p^s que cela convienne au pays. » Il parla de deux prêtres allemands, Ronge et Czerski, l'un Saxon, sans foi et excommunié, l'autre Posnanien, sans mœurs et concubinaire, tous deux fondateurs d'une Église « catholicjue allemande », digne réplique de l'Église « catholique-française » de Châtel. Ils prêchaient à grand scandale le los von Rom. Nicolas s'exprima avec force contre cette campagne : « Dites au Prince de Metternich mon opinion sur ce mouvement soi-disant néocatholique ; c'est du radicalisme, jamais je ne le souffrirai chez moi. Heureusement le Maréchal (Paskiévitch) écrit qu'il n'y a pas la moindre disposition en Pologne. Jamais je ne souffrirai que les catholiques se séparent du Pape. » Cette belle déclaration, à vrai dire, révolte par son hypocrisie. Ah ! si les catholiques Polonais avaient fait mine de tourner le dos à Rome, ne fût-ce que pour se constituer en Église catholique-polonaise indépendante, comme le tsar leur aurait ouvert les bras ! comme il les aurait applaudis et soutenus ! Quelque obscur personnage avait rêvé dans ce sens un vague projet ; plus tard on devait y penser plus sérieusement. Mais sous Nicolas l^^ comme sous Alexandre II, la Pologne ne se trouva point mûre pour cette œuvre de trahison.

Le tsar continua sur ce thème qui lui était familier : « Des réformes dans l'Église Catholique seraient fort bien, dit-il, mais ceci n'est pas de la réforme, c'est attaquer le dogme, supprimer les sacrements. Les réformes devaient venir de la part des Évêques et du Pape. Si, par exemple, le Pape consentait à l'abolition du célibat des prêtres.

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comme il le peut, ce serait à mon avis un grand avantage, le moyen le plus efficace de rétablir la discipline, de combattre, d'arrêter le relâchement des mœurs du clergé qui existe particulièrement en Pologne. » On dénigre volontiers ce qu'on ne comprend pas et ce qu'on déteste. L'empereur ne comprenait pas le célibat ecclésiastique. Le clergé catholique lui était doublement odieux, comme catholique et com.me polonais. De là ces attaques, qu'il devait plus tard formuler lui-même à Rome. Pour remédier au relâchement, que ne choisissait-il de meilleurs évêques? Il prétendait qu'il n'en trouvait pas. « Feu Votre Empereur, ajoutait-il en s'adressant toujours au diplomate autrichien, m'a dit que jamais il n'avait pu élever des prêtres polonais aux sièges épiscopaux. Il choisissait les Évêques pour la Galicie en Bohêm^e et en Moravie. Je n'ai pas cette ressource. Je cherche à agir sur l'éducation, sur l'instruction du jeune clergé. J'ai établi ici une Académie ecclésiastique. L'avez-vous vue? » Colloredo répondit que non. « Je vous engage à y aller, répliqua le tsar ; l'établissement est bien tenu, fort rigoureusement, comme un couvent ; on ne laisse pas aller les jeunes gens où cela leur plaît. Celui qui est à la tête est un homme de mérite. On a dit du mal de cette Académie au Pape ; on lui a fait accroire que je voulais faire des Grecs des élèves : rien n'est plus loin de ma pensée ; au contraire, je souhaitais l'intérêt, la bienveillance du Pape ; je lui ai demandé son portrait pour l'établissement comme un témoignage de bénédiction ; voilà deux ans que je n'ai pas de réponse. » La conversation se porta ensuite sur la politique générale : la France en fit les principaux frais. Ce qui avait le plus frappé l'empereur en Angleterre, dans son voyage de juin 1844, c'était de voir « les hommes les plus influents » être dans la plus grande inquiétude de ce qui arriverait à la mort de Louis-Philippe : « Ils en sont préoccupés comme si un second Napoléon devait surgir. » Lui, avait cherché à les rassurer, comme il voulait à présent rassurer l'Autriche. Si toutes les inquiétudes, toutes les prévisions, toutes les mesures de sûreté se dirigent du côté de la France, on sera bien assez fort pour n'avoir rien à craindre

et tenter la lutte, et « cela, dit-il, vaudrait mieux que l'état actuel indéfini qui n'est pas la paix et nous tient exposés à ce travail incessant de démolition qui nous mine tous. » L'entretien finit sur une note triste : « Je vois tout en noir, conclut Nicolas ; il n'y a que Dieu qui soit assez grand pour écarter les dangers qui menacent l'avenir. Quand je me reporte en pensées aux tems de l'Empereur François, de feu le Roi de Prusse avec qui j'ai eu le bonheur de commencei .mon règne, d'être uni pendant plusieurs années, je me trouve bien vieux, bien rococo (1). » En dépit de la ferme assurance que l'autocrate se plaisait à afficher, il voyait son empire menacé lui aussi par le travail révolutionnaire qui agitait les autres pays, et le sentiment de la fragilité de son œuvre le jetait dans la mélancolie. Sans doute était-il alors disposé à s'ouvrir à des réflexions comme celle-ci, échappée à la plume de la comtesse de Nesselrode : « C'est un grand malheur que de... traiter les hommes comme des pierres que l'on peut faire tourner et retourner sans leur faire le moindre mal. » L'idée de supprimer, entre tant d'autres, une cause de malaise et d'agitation, de se rendre les catholiques moins hostiles et Rome moins réservée et défiante, avait alors quelque chance d'être accueillie. A ce moment se présenta l'occasion qui devait mettre à l'épreuve ces pacifiques velléités.

(1) Comtesse de Nesselrode à son mari, Berlin, 16 octobre 1845, Archives

Nesselrode, VIII; 280-283; cf. 274-275, 294-295. « Estratto di un disp.

del Pe. di Colloredo in data S. Pbg, 13/11 mai 1845, n" 13 diretto al Pe. di Metternich », AE, Russia, IX, 95-99.

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