CHAPITRE XI l'année
Palerme. Les conseils de Nesseirode. — II. Vienne. La grande-duchesse Hélène. — III. Rome, l** La visite de l'empereur. La « mère » Macrine. Récits fantaisistes. — IV. 2° La première audience de Grégoire XVI. — V. 3° La conversation avec le secrétaire d'Etat. — VI. 4° La conversation avec le cardinal Acton. — VIL 5° La deuxième audience du pape. — VIII. Vienne. Nicolas, Metternich et la princesse Mélanie. Un deuxième acte manqué.
L'impératrice Alexandra Féodorovna, dont la santé était compromise, dut, sur l'ordre des médecins, quitter laRussie et chercher à l'étranger un ciel plus clément. On se décida pour la Sicile. La tsarine partie de Russie le 17/29 août arriva le 14 octobre à Milan, avec sa fille, la grande-duchesse Olga ; l'empereur les y rejoignit. Tous les trois s'embarquèrent à Gênes, et le 23, ils étaient à Palerme. L'impératrice s'installa dans la campagne de la princesse Boutera, au Borgo d'Olivuzza, tout embaumé par le parfum des orangers. A l'occasion de ce voyage forcé en Italie, la question d'une visite à Rome, d'une entrevue avec le pape, des bons rapports à rétablir avec lui se présenta, s'imposa même à l'esprit de Nicolas. Nesseirode l'accompagnait. Bouténev vint à Palerme saluer son maître. L'empereur les chargea d'étudier l'affaire ; ils n'eurent pas de peine à en saisir l'importance (1).
(1) Almanach de Gotha, 1847, chronique, 633, 636, 637 ; Nesseirode au comte M. S. Vorontsov, Pbg., 9/21 août lSi5,Arkhw. Vorontsov, XL, 308 ; A. Th. VON Grimm, Alexandra Feodorovnai II, c. vi, 206-247, A. N. Popov, Snochénia..., 1.
Le 29 octobre/10 novembre, Nesseh'ode présenta au tsar un rapport où il lui exposait les difficultés de l'entreprise, et les moyens d'en venir à bout. L'obstacle, c'étaient les personnes, et plus encore la nature des questions à discuter. Il y avait Grégoire XVI ; il y avait aussi son secrétaire d'État, Lambruschini. Au premier, le chancelier rendait bonne justice : « Le pape, disait-il, est animé des eentiments les plus bienveillants, et personnellement il est bien disposé envers Votre Majesté ; mais c'est un vieillard candide, bien que non dépourvu de bon 3en8. » La bonhomie, les manières simples et cordiales du Saint-Père lui valaient la nuance de mépris qui marque une appréciation d'ailleurs favorable ; elle n'étonne pas de la part d'un homme trop habitué à traiter avec de pompeuses nullités, gens de cour ou diplomates de salon. Sur ce vénérable Pontife, les paroles de l'empereur, marquées au coin de la franchise, agiraient profondément ; elles ne manqueraient pas de le convaincre que le monarque orthodoxe, dans son intérêt pour l'Eglise cathohque, en souhaitait la paix et la prospérité. Mais aux côtés du pape, il y avait Lambruschini : « C'est le chef du parti dominant dans le Sacré Collège, notait Nesselrode ; son zèle fanatiq\ie l'entraîne si loin et depuis si longtemps, qu'il n'y a pas à espérer de le gagner par de seules assurances, si précises qu'elles soient. » Lambruschini était plutôt défiant et pessimiste ; c'était son caractère et l'effet des leçons d'une longue expérience. 11 se tenait en garde contre le gouvernement impérial ; comment s'en étonner? Il en avait éprouvé tant de mauvais procédés, et il avait tant de preuves de son action persécutrice ! Le chancelier russe lui faisait un grief de ces dispositions défavorables, sans se douter peut-être que le cardinal avait pour cela les meilleures raisons, et que sur certains points, il savait mieux que lui-même ce que les bureaux de Pétersbourg tramaient contre l'Eglise.
Pour dissiper ces accusations, imposer silence à la presse hostile et se concilier les bonnes grâces du pape, le ministre conseillait à son maître de donner à ce dernier les meilleures assurances, mais en termes généraux, sur
les intentions de son gouvernement. Loin de souhaiter la destruction de l'Église catholique et de vouloir contraindre des millions de sujets à changer leur foi, on ne voulait qu'améliorer leur sort, relever la dignité de son clergé, restaurer sa hiérarchie. Mais qu'on se gardât bien de rien préciseï et de sortir des expressions générales ; sinon, on courait le riscjue de s'engager trop avant, et d'ailleurs le pape n'avait pas encore formulé ses plaintes. Prévoyant le cas où les deux ministres aui aient à poursuivre la négociation, Nesselrode proposait de la limiter au programme suivant : 1° On passerait l'éponge sur toutes les contestations mutuelles qui avaient suivi l'insurrection polonaise de 1831 ; 2° On regarderait comme un fait accompli la réunion des uniates à l'Église orthodoxe et la confiscation des biens ecclésiastiques : là-dessus il n'y aurait plus à revenii ; 3° On admettrait que l'Église latine dans l'empire devait être gouvernée d'après ses règles et ses décrets canoniques. Le chancelier tenait beaucoup au dernier point, pour deux raisons : il pensait éluder ainsi la question de la libre communication du clergé latin avec le Saint- Siège, si souvent léclamée par Rome, et régler à l'amiable le mode de nomination des évêques (1).
Nesselrode attachait à cette question une importance souveraine, en raison de sa nature même, et aussi à cause des difficultés inextricables où elle l'embarrassait depuis longtemps. Les décisions du lieutenant-général Paskiévitch dans le royaume, du ministre de l'Intérieur Pérovski dans l'empire, c'était le ministère des Alî'aires étrangères qui devait les porter à Rome et y batailler pour les faire aboutir, et qui souffrait le plus des conflits redoutables et continuels dont elles étaient la source. Aussi le chancelier consigna-t-il ses réflexions dans un mémoire à part. Il y adresse à son maître une leçon de théologie qui, pour venir d'un profane, ne manque pas de justesse. « L'épiscopat, disait-il, est l'effet d'une émanation directe du Christ, transmise sans interruption par les Apôtres et
(1) Nesselrode à Nicolas, 29 ocLobro/ll novembre 1845, Popov^ Snochénic,,,^ 1-4.
leurs successeurs légitimes. On ne peut y parvenir que par l'autorité suprême de l'Église. » De ce principe, il concluait très correctement que « par la nature même des choses, l'intervention du pouvoir civil devait se borner à la proposition des candidats ; le chef de l'Église avait seul le droit de leur donner V institution canonique, c'est-à-dire de leur conférer les pouvoirs attachés par Jésus-Christ à la dignité épiscopale.
Il faut que le pouvoir civil, affirmait-il, confesse son impuissance en pareil cas, et reconnaisse franchement ce principe, hors lequel il ne peut y avoir que du trouble dans les consciences et des schismes dans l'Église... Le principe se conserve immuable dans toutes les Églises primitives, et si nous voulons agir loyalement et d'accord avec nos propres conceptions, il nous faut admettre aussi ce principe dans nos rapports avec l'Église latine. Par conséquent, pour faire un évêque, il ne suffit pas que le pouvoir civil le désigne, il y faut de toute nécessité la confirmation du pape, l'institution canonique. 11 entre dans les vues de Sa Majesté l'empereur de soutenir dans son empire l'Église latine et même de la rehausser. Ce but peut-il être atteint, si cette Église demeure sans évêques, alors que seuls les évêques ont le droit de remplir les obligations... sans lesquelles aucune Église ne saurait subsister?
Si Nesselrode insistait avec tant de force, c'est qu'il voulait rompre avec une tradition déjà vieille à la cour de Russie, et inaugurée jadis par Catherine II. En fait de nominations épiscopales, l'arbitraire y était servi tour à tour par la violence et la ruse. Un système aussi fâcheux était cher aux bureaucrates membres du département des confessions étrangères, et surtout à leur chef, le ministre de l'Intérieur, Pérovski. On était là en complet désaccord avec le chancelier, et celui-ci n'en fait pas mystère. « Ce département est convaincu, déclare-t-il à Nicolas, qu'il est tout à fait indifférent à notre gouvernement de voir l'Église catholique gouvernée par des évêques, ou de laisser les évêchés vacants ; convaincu aussi que nous pouvons nous passer de l'approbation du pape et arranger comme bon nous semble les affaires de l'Église catholique dans l'Empire. » Nesselrode condamne avec énergie une con-
ception aussi fausse : « Soutenir des principes pareils, déclare-t-il, et en même temps essayer de s'entendre avec le Saint-Siège, c'est vouloir deux choses incompatibles, poursuivre deux buts contradictoires. Néanmoins je considère comme un devoir de conscience de représenter à Votre Majesté qu'il est indispensable de sortir de la position fausse où nous mettent, vis-à-vis de l'Europe catholique, nos rapports équivoques avec Rome. » Ce dernier trait portait juste. Jusqu'alors on avait prodigué sur le papier les affirmations de sincérité, de franchise, de loyauté envers l'Église catholique et son chef; mais à ces mots ne correspondait presque aucune réalité. Aucun expédient n'avait pu suppléer à cette indigence et remédier à la situation. L'heure seraiblait venue d'en finir avec une politique de dissimulation et de double jeu (1).
Tandis que le tsar et son chancelier préparaient à Palerme le voyage de Rome, une princesse de la famille impériale s'employait à Vienne pour en assurer le succès. La grande-duchesse Hélène Pavlovna, femme du grandduc Michel, le frère de Nicolas, était Allemande et nièce du roi de Wurtemberg. Sa grâce extraordinaire, et plus encore sa vive intelligence, son esprit large et indépendant, son caractère ferme et noble en faisaient « une femme distinguée à tous les égards », et « toute ardeur pour le bien ». L'empereur l'estimait et l'aimait beaucoup ; il appréciait l'étendue de ses connaissances : « C'est, disait-il, le savant de notre famille. » Il lui adressait volontiers les visiteurs de marque venus de l'étranger et admis à paraître à la cour. Vers la fin du mois d'octobre 1845, elle se trouva de passage A Vienne, et le langage qu'elle y tint donna tout lieu de croire au nonce qu'elle avait des instructions, Mgr Altieri ne s'y trouvait plus ; naguère élevé au cardi-
(1) Popov, Snochénia..., 4-7.
nalat, il venait d'être remplacé par le nonce de Munich, le Corse Viale Prelà, un des agents les plus éminents de la politique romaine au dix-neuvième siècle. Metternich disait de lui qu'il voudrait avoir à son service un diplomate de pareil talent. Tel est l'observateur perspicace qui renseigna Rome sur la mission de la grande-duchesse à la cour de Vienne (1).
On était persuadé là-bas que c'était le projet de mariage de la princesse Olga avec l'archiduc Etienne qui l'avait amenée. Là-dessus les commérages allaient leur train. En réalité, ce n'était à ses yeux qu'une chose sans importance, un épisode de roman. La grande affaire, pour elle, était la politique religieuse de l'empereur, c{u'il s'agissait de changer. En s'obstinant dans la voie où il marchait, l'autocrate compromettait ses intérêts et ceux de son empire. Il lui fallait s'arrêter sur cette pente fatale et arriver à s'entendre avec le Saint-Siège. Dans ce but, la Russie désirait la médiation de l'Autriche, et la grande-duchesse le donna clairement à entendre à Metternich. Le chancelier déclina l'offre ; elle le flattait sans doute, mais il en saisit sans peine les difficultés. « C'eût été, disait-il, mettre le doigt entre deux roues serrées l'une contre l'autre et tournant en sens inverse : le doigt n'arrêterait rien et serait même emporté (2). »
La grande-duchesse vit aussi le nonce. Dans une audience qu'elle lui accorda, le 31 octobre, elle lui parla avec grande franchise. L'empereur irait à Rome, et elle espérait beaucoup de ce voyage pour un rapprochement entre le Saint-Père et lui. « C'est là, disait-elle, une affaire de la plus haute importance, mais il faut avant tout bien faire connaître à l'empereur en quoi consiste l'autorité ecclésiastique dans l'Église catholique, et puis faciliter l'arrangenient dans la mesure du possible. « A l'entendre,
(1) Sur la grande-duchesse Hélène, v. entre autres : Aus der Peterburger Gesellschaft, § II, 31-50 ; A. Th. Kom, Otcherki..., 447-494. Sur Mgr Viale Prelà, Metternich, Mémoires, VII, 161 ; G. Goyau, V Allemagne religieuse: le Galholicisme, III, 235, n. 1.
(2) Viale Prelà à Lambruschini, 31 octobre 1845 (n» 91), AE, Eussia, VIII, 22-23 et lettre autographe no 102, 9 novembre, commentant le n^ 91, ibid., 24-25.
le tsar n'avait péché que par ignorance ; mais cette ignorance était de la pire espèce, remarquait justement Metternich, car elle reposait sur un système d'erreur, qui avait rendu jusqu'alors le souverain inaccessible à la vérité. « Le Saint-Siège, répondit le nonce, est pour ainsi dire assis sur le principe catholique ; il est toujours disposé à donner la main à qui veut véritablement vivre avec lui en bonne harmonie ; mais naturellement sur les principes, il ne peut pas céder, car ils ne lui appartiennent pas comme un bien dont il puisse disposer. » « L'empereur, dit alors la princesse, est le chef de sa religion ; il lui faut donc des garanties que l'Église dominante n'aura pas à souffrir du voisinage de l'Église catholique. » La réplique du nonce fut que l'Église se bornait à demander d'exister selon sa nature et les conditions de son existence : « La Russie, observa-t-il fort justement, n'est pas le seul pays où des populations catholiques obéissent à des souverains d'une autre religion. Ces souverai-ns n'attaquent point l'existence de l'Église catholique ; pourquoi n'en serait-il pas de même pour les catholiques sous la domination russe? Le Saint-Siège vit en bonne harmonie avec tous les souverains de l'Europe, avec ceux c{ui ne sont pas catholiques, comme avec ceux qui le sont. Qu'on demande à l'Angleterre, à la Hollande, à la Prusse et aux autres gouvernements d'Allemagne s'ils ne sont pas satisfaits des relations qu'ils entretiennent avec le Saint-Siège; tous répondront que si. Par conséquent, s'il n'en est pas de même avec la Russie, tout le monde verra que ce n'est pas sur le Saint-Siège, mais sur d'autres, qu'il faut en rejeter la faute. )> La grande-duchesse reconnut que c'était vrai ; mais elle se mit à parler de « l'élément politique qui se faisait sentir en Pologne ». « Eh bien ! repartit le nonce, si l'empereur a la voJ/)nté efficace de paralyser l'élément politique en Pologne, qu'il fasse que la Pologne soit véritablement catholique ; qu'il laisse l'Église exercer son influence salutaire sur les catholiques ; plus ils seront fidèles à leur religion, plus ils seront des sujets dévoués. » 11 rappela les déclarations du Saint-Siège, à propos des affaires mêmes de Pologne, sur l'obéissance due aux souverains,
et leur opposa la conduite du gouvernement russe travaillant de ses propres mains à affaiblir le principe monarchique. « Votre Altesse Impériale, ajouta-t-il, sait bien quelle est l'opinion publique en Allemagne, et Elle devra le reconnaître, la façon dont le gouvernement russe traite les affaires religieuses lui a aliéné la masse de la nation allemande. » La princesse s'en déclara convaincue, ajoutant qu'une réconciliation avec le Saint-Siège intéressait tout le monde. L'empereur, disait-elle, n'avait pas de mauvaises intentions ; mais il ne se faisait aucune idée de l'autorité de l'Eglise catholique. Il ne devait passer à Rome que quatre ou cinq jours et il n'aurait pas le temps de s'occuper à fond de cette question ; il fallait donc que tout fût arrangé avant son arrivée et qu'il n'eût rien d'autre à faire qu'à sanctionner l'accord açec un baiser de paix. Devant ces conclusions pratiques, Mgr Viale Prelà se tint sur la réserve, alléguant l'ignorance où il était des intentions du monarque (1).
Avant de quitter Vienne, la grande-duchesse Hélène eut encore, le 3 novembre, une longue conférence avec Metternich, toujours sur le sujet qui lui tenait tant à cœur : la réconciliation de son beau-frère avec le Saint-Siège, Elle exprima la crainte que Rome, de son côté, ne se rendît pas un compte exact de la situation en Russie et ne la poussât trop au noir. Son interlocuteur la rassura, et lui dit que le pape était bien renseigné. Il était tout naturel que dans ces pays les enfants se fussent tournés vers leur père pour l'informer des maux dont eux-mêmes et l'Église étaient accablés. « Quand bien même on aurait exagéré dans quelque faits, ajouta-t-il, il en est un qui domine tous les autres et que tout le monde connaît, c'est l'existence de la persécution. » Il fallait bien en convenir, La princesse se demandait avec inquiétude ce qui se passerait à Rome et comment tournerait la démarche que l'empereur se proposait d'y tenter. Elle voulut savoir la pensée de Metternich sur ce sujet, et lui demanda de lui faire comme une histoire de précision de ce qui arriverait. Le chance-
(1) Viale Prelà à Lambruschini, 31 octobre 1845 (n» 92), ihid., 26-17.
lier se défendit de jouer au prophète ; mais ce désir le flattait trop pour qu'il n'essayât pas d'y complaire ; et, comme s'il lisait dans les décrets divins, il imagina la conversation que tiendraient le pape et le tsar, l'un protestant de ses bonnes intentions, l'autre en appelant aux actes ; le premier renouvelant les accusations de 1842, le second les repoussant comme absolument contraires à la vérité. « Dans ce cas, concluait-il, entre l'un qui affirme et l'autre qui nie, pas d'entente possible ! » L'hypothèse n'était pas chimérique, et la princesse le sentait. Le pape devrait alors, disait-elle, choisir trois ou quatre faits plus capables de faire impression sur l'empereur, et de s'en tenir là : «C'est, assurait-elle, le seul moyen de lui arracher l'engagement de remédier aux maux qu'on lui signalerait sur ces trois ou quatre points. « Par malheur, la persécution ne se limitait pas à quelques faits, et Metternich le fit très justement observer ; c'est toute une législation hostile qu'elle inspirait et qu'il fallait réformer. Aussi le problème se ramenait-il à ceci : l'empereur avait-il, oui ou non, l'intention de révoquer les lois dirigées contre l'Église? Rome entendait poser ainsi la question, et le jugement de Metternich ne put que la confirmer dans cette sage résolution (1).
La grande-duchesse reparla aussi du projet de mariage de sa nièce. L'empereur, croyait-elle, on le croyait aussi à Vienne, y tenait extrêmement ; et plus encore la tsarine et surtout sa fille. Il fallait donc tenir les deux questions étroitement unies, et la cour d'Autriche devait persister dans son attitude : pas d'accord avec Rome, pas de mariage. La princesse s'empressa même d'écrire dans ce sens à Palerme. A la tsarine, elle disait que l'affaire était entièrement dans les mains de l'empereur, espérant bien qu'elle ferait son possible pour influencer son mari. Au tsar, elle fit comprendre qu'il ne devait pas se flatter d'obtenir un Habsbourg pour sa fille, s'il n'arrivait pas à s'entendre avec le Saint-Siège. Par malheur, ces calculs reposaient sur une supposition fausse, et Nicolas ne tarda pas à dissiper les illusions. Les rapports de Bouténev, revenu à
(1) Viale Prelà à Lambruschini, 4 novembre 1845 {n° 98), ibid., 30-31.
Rome, lui firent voir qu'au Vatican on s'attendait à le voir aborder l'afîaire du mariage. « Il est indispensable de détruire cette persuasion, prévint aussitôt Nesselrode. L'empereur ne confond jamais les intérêts particuliers de sa famille avec les intérêts de l'empire ; jamais il ne sacrifie les obligations du souverain aux afîections du père. La seule supposition qu'il peut soulever une pareille question le trouble profondément et lui cause du mécontentement. »
D'ailleurs à la date de cette déclaration si nette, au 24 novembre, un nouveau prétendant allait poindre à l'horizon des habitants de l'Olivuzza ; peut-être même s'était-il déjà déclaré. Le prince royal de Wurtemberg demanda la main d'Olga. Nesselrode disait plus tard que ce mariage était évidemment l'œuvre de la Providence, « car les hommes n'y pensaient guère, observait-il, lorsque la première proposition nous est tombée comme une bombe à Palerme ». Vienne crut que l'empereur, en faisant mine de renoncer à l'archiduc, jouait la comédie ; mais c'était sérieux, et l'on se garda bien de laisser échapper le parti que la Providence envoyait si fort à propos. En décembre, le prince de Wurtemberg se présenta à Palerme, et le 1®^/13 juillet suivant le mariage fut célébré. « Nous ne nous attendions absolument à rien de pareil, mandait déjà en février Nicolas à son confident Paskiévitch, et nous voulons voir là-dedans la bénédiction de Dieu (1). ))
(1) V. la dépêche de la note précéd. Nesselrode à Meyendorff, Rome, 17 janvier 1846, Archives Nesselrode, VIIL 283-284 ; Varsovie, 9 février, ibid., 285- 286; Nicolas à Paskiévitch, 7/18 février 1846, Bousski Arkhw,i9'l0, I, 506.
Depuis que ces lignes ont été écrites, j'ai pu prendre connaissance du quatrième volume de l'ouvrage de M. Schiemann, avec le regret de n'avoir pu l'utiliser à temps pour mon propre travail. Il donne en appendice la correspondance de Nicolas I" avec sa femme, pendant son voyage en Italie. Il en résulte que, lorsqu'il se rendait à Rome et de là à Vienne, l'empereur n'avait pas encore perdu tout espoir de voir s'arranger l'affaire du mariage avec l'archiduc Etienne. II faut donc atténuer dans ce sens ce que je dis ci-dessus et plus loin p. 462.
La venue du tsar, d'abord probable, puis certaine, devait naturellement, comme toute affaire importante, préoccuper le Saint-Siège. Aussitôt, les chiacchiere allèrent leur train, pour la plus grande joie des informateurs de tout rang, toujours si friands de nouvelles. Lutzow faisait entendre à Vienne la note pessimiste, jusqu'à troubler la bonne princesse Mélanie, femme de Metternich. « D'après les nouvelles qui arrivent journellement de Rome, notait-elle, il paraît que l'arrivée prochaine de l'empereur Nicolas inquiète le pape. Il se demande si le Czar veut l'insulter... » Bouténev, malgré son vif désir, n'avait obtenu aucun message conciliant à porter à son maître pour l'engager à venii*. Rome voulait montrer qu'elle était la partie persécutée. « Le Saint-Père a raison..., observait la princesse, toutefois je voudrais un peu de condescendance. » Son alarme eût été plus grande, si elle avait connu certains racontars qui donnaient de l'attitude du pape une véritable caricature, aussi déplaisante qu'invraisemblable. On y représentait le vieux pontife inquiet jusqu'à en être malade, errant en peine dans son palais et répétant : « Que me veut-il? Vient-il outrager ma vieillesse? » D'autres, au contraire, affirmaient que le pape désirait ardemment la visite impériale et attendait les meilleurs fruits d'une franche explication avec Nicol&s. Mais le secrétaire d'État, à les en croire, pensait bien autrement ; il avait fait envoyer à Palerme un prélat de sa confiance, Mgr Santucci, sous le prétext-e d'y complimenter les souverains, mais avec la mission secrète de faii'e entendre au tsar que le temps était mal choisi pour sa venue à Rome. Le pape et le cardinal auraient échangé à ce sujet de vives explications ; Lambruschini aurait fini par triompher, mais Grégoire XVI aurait déclaré sa volonté formelle d'en agir à sa guise, en dépit des avis du secrétaire d'Etat. Il y avait aussi la question de Tinter-
prête. Le Saint-Père parlait difficilement le français, et l'empereur parlait encore moins l'italien. Qui aurait l'honneur de les assister? Serait-ce le cardinal Mezzofanti, cet homme merveilleux qui parlait presque toutes les langues de la terre? Serait-ce Bernetti, délégué jadis au sacre de Nicolas? Serait-ce Lambruschini? Ses ennemis le soupçonnaient d'ambitionner jalousement ce rôle, qui semblait lui revenir de droit. Il n'en prévint pas moins Bouténev qu'il le déclinait, et qu'il prierait le Saint-Père de le confier à un autre ; et il tint parole (1).
Pendant ces préliminaires, une affaire surgit qui, sans détourner le tsar de son projet de voyage, ne laissa pas de lui être extrêmement désagréable. En septembre 1845, le bruit se répandit qu'une religieuse basilienne, venue du fond de la Lithuanie, était arrivée à Paris après une étrange série d'aventures. La « mère » Macrine Mieczyslawska racontait qu'elle était supérieure du couvent du Mont de la Trinité, à Minsk. Depuis 1837, elle et ses compagnes avaient subi une effroyable persécution, à rendre jaloux un proconsul de Dioclétien ou le chef d'une tribu d'anthropophages. Par ordre de Siémaszko, on les avait tenues prisonnières à Witebsk, à Spas, à Miadzioly, dans des couvents de nonnes orthodoxes. Elles y avaient enduré toutes sortes de privations et les pires traitements : bastonnade au moins tous les vendredis, pendant des mois, au point d'avoir la chair mise en lambeaux ; noyades répétées dans un lac glacé ; yeux arrachés, têtes fendues à coups de bûche ou à coups de hache, et le reste. L'archevêque orthodoxe, en sa qualité d'apostat, jouait dans cette tragédie le rôle du plus odieux persécuteur, frappant luimême ses victimes, leur faisant sauter les dents à coups de poing et les blessant à coup de hache. Au bout de sept ans de pareils tourments, survient une fête extraordinaire dans le monastère qui leur sert de geôle. Popes et nonnes se livrent à une orgie générale ; tout le monde est plongé
(1) Metternich, Mémoires, VII, 84; Pelczar, Pio Nono ed il suo pontificato, I, 254. Oustinov à Nesselrode, lettre et note, Rome, 2/14 novembre 1845, Popov, Snochénia..., 8-9 ; v. ihid., 10-12, extraits de dépêches de Bouténev.
pendant trois jours dans une ivresse complète. Macrine et trois de ses compagnes en profitent pour s'échapper. Après mille dangers, la supérieure arrive seule à Posen et trouve un refuge chez les Filles de la Charité. C'est là que l'aumônier, Albin Thinel, probablement sur l'ordre de l'archevêché, recueille par écrit sa première déposition. Elle ne tarda pas à se rendre à Paris, d'où un prêtre polonais, l'abbé Alexandre Jelowicki, la conduisit à Rome. Elle y parvint aux premiers jours de novembre (1).
Cette histoire paraît très suspecte. On y constate une accumulation d'invraisemblances, un manque total de preuves. Pas un seul témoin n'a jamais paru pour confirmer les récits de Macrine ; on l'a crue sur parole. « En face de Mieczyslawska, déclarait an panégyriste, tout doute s'évanouit ; la martyre est là, portant sur sa personne sainte les traces ineffaçables des traitements auxquels on l'a soumise. » Comment mettre en doute ses récits, alors que les marques des fers et d' autres cicatrices qu'elle montrait étaient là pour les attester? Par malheur, ces cicatrices ne racontaient pas qui les avait faites, ni où, ni pourquoi. Mais on n'y regarda pas de si près. Les journaux s'emparèrent de l'événement. Toute la presse, tant libérale que catholique, s'échauffa en faveur de Macrine, s'apitoya sur ses malheurs et partit en guerre contre ses bourreaux, sans ménager l'empereur lui-même. La victime citait un oukase où Nicolas, de sa propre main, aurait donné carte blanche à Siémaszko et déclaré tenir « toutes ses entreprises pour saintes, saintes, trois fois saintes ». On s'occupa de l'affaire jusque dans le Parlement anglais. Un membre de la Chambre des lords posa une question au ministre Aberdeen au sujet de cette
(1) Sur Macrine Mieczyslawska, on pourrait compiler une abondante bibliographie. Voir, p. ex., Ami de la religion, table du t. CXXVII (dernier de 1845), 4 références; et du t. CXXVIII (1er je 1846), 10 références. Louis Veuillot, « Les Religieuses de Minsk », dans Mélanges, III (1845-1847), 203-230 ; Henry de Riancey, « Les Religieuses basiliennes de Pologne et la diplomatie russe », Correspondant, XIV, 419-456 ; « Récit de Makrena Mieczyslawska... », Correspondant, XVII, 193-233. Relatio Juliae Macrinae Mieczyslawska Superiorissse Conventus Monialium Ordinis S. Basilii Montis S. Trinitatis in Minsk, AE, Russia, IX, 2 copies, 103-104 et 117-118.
affaire. Plus tard les réfutations arrivèrent. La comtesse de Nesselrode écrivait à son mari : (c Bouténief a reçu à propos de l'histoire de la religieuse une réfutation que je croirais convaincante, si j'avais confiance dans Protassof, mais j'avoue que je doute fort que tout ce qu'on a- rapporté soit de pure invention, et puis que d'autres histoires viaies on pourrait citer, à défaut de celle-ci! Ce monsieur ne se blanchit nullement à mes yeux... » Si une Russe, une orthodoxe tenait ce langage, il ne faut pas s'étonner que les catholiques, gagnés dans leur ensemble à la cause de la Pologne injustement asservie et souffrant pour sa religion, se soient enthousiasmés pour la basilienne de Minsk. Le méritait-elle? Il ne le semble pas. Une enquête approfondie, faite dans le pays et aux endroits que son prétendu martyre aurait illustrés, pénétrerait probablement ce mystère (1).
Quant à Nicolas, cette histoire le rendit furieux ; il en parle avec indignation à son confident Paskiévitch : a La nouvelle canaillerie inventée par les Polonais au sujet des religieuses, lui écrit-il le 25 octobre/7 novembre, a produit à Rome l'effet qu'ils désiraient ; la femme qu'ils ont accoutrée dans ce rôle est là-bas, et on la soumet à une enquête en forme. Nous n'échapperons jamais à de semblables sorties, car aujourd'hui on ne se bat quaçec le mensonge. » Un mois plus tard, le 23 novembre/5 décembre, il reprend, en parlant de Rome : « A ce qu'il semble, ils ont euxmêmes honte de ce que l'enquête sur la religieuse a mis au jour, et on ne se fie pas du tout à cette canaille de Jelowicki, qui l'a menée et montrée partout comme une martyre. Quelles canailles ! » Bouténev avait prévenu en effet son maître qu'on procédait en grand secret à l'examen du « martyre ». Il tenait cette information de l'ambassadeur autrichien, Lûtzow, et celui-ci l'avait également instruit des soupçons et de la défiance que cet examen faisait naître. Nous aurons l'occasion de le voir, la réserve du Saint-Siège en cette affaire fut plus grande que le tsar et
(1) Martyre de sœur Irena-Macrina Mieczyslawska..., 4® édit., 50. Comtesse de Nesselrode à son mari, Rome. 9 et 16 février 1846, Archives NesselrodEj VIII, 288-290. 291-292.
son représentant ne le supposaient, et on n'eut qu'à se féliciter d'avoir gardé une attitude aussi sage (1),
L'empereur de Russie était attendu à Rome pour le 12 décembre. Le 13 seulement au matin, un samedi, l'illustre voyageur, gardant l'incognito sous le nom de général Romanov, fit son entrée dans la Ville éternelle (2). Il devait y rester cinq jours, pendant lesquels les beaux-arts et les souvenirs de l'antiquité, ainsi que la politique, lui laissèrent peu de loisirs. Avant sa venue, le cardinal Lambruschini, préoccupé de la réception à faire au tsar et du programme à organiser, avait pressenti Bouténev à ce sujet. Le ministre avait ses intructions ; il déclara que son maître, gardant strictement l'incognito, déclinait partout les honneurs officiels, et logerait à la légation. La consigne fut respectée. Il y eut bien une garde d'honneur au palais Giustiniani : un camérier de cape et d'épée, un bussolante et un archéologue furent chargés d'accompagner l'empereur ; mais il n'y eut point de fêtes, point de réception du corps diplomatique ni de la noblesse, point d'illumination de la coupole ni du château Saint-Ange. A la Confession de Saint-Pierre, le monarque se prosterna pour prier et baiser la terre. Le dimanche 14, il monta vers midi au sommet de la coupole où, par ordre ô,u majordome, une collation lui avait été préparée. Il accepta quelques rafraîchissements, et porta un toast au Souverain Pontife en ces termes : « A la santé du Pape ! Que Dieu conserve ce vénérable vieillard et lui concède tout ce qu'il désire ! » Sur la toiture intérieure de la lanterne, il traça avec du blanc de céruse ces mots : « Ici a été Nicolas, et il a prié
(1) Nicolas à Paskiévitch, Palerme, 27 octobre /7 novembre, 23 novembre/ 5 décembre 1845, Rousski Arkhw, 1910, I, 504, 505. Bouténev à Nesselrode, 10/22 novembre 1845, Popov, Snochénia..., 12-13.
(2) Sur la visite de Nicolas F'' à Grégoire XVI, v. E. Schmourlo, La visita dello Zar Nicolo I al Papa Gregorio XVI (1845), où est publié, entre autres, un extrait du Diario des cérémoniaires pontificaux. A. N. Popov, Snochénia..., 17-24; Ami de la religion, 27 décembre 1845 (n» 4160), CXXVII, 747-748; Féod.Iv. Jordan, «Zapiski»,i?o»ssA'.iS/a?-.,LXXI (1891), 540-544 ;L. Veuillot, « Le Czar Nicolas à Rome », Mélanges, III (1845-1847), 231-250; Anonyme, « Entrevue du pape Grégoire XYI et de l'empereur Nicolas », Correspondant, XIII (1846), 1-9; Lisicki, Le Marquis Wielopolski, I, 229-230; Flir, Briefe aus Rom^ 44-45 (lettre du 15 avril 1856).
pour sa mère la Russie. » Les artistes russes ne furent pas oubliés ; l'empereur visita leurs ateliers et se pïut à leur faire de gracieuses commandes. La réception fut en somme pleine de tact, de prévenance et d'égards discrets. Dans la réserve observée, certains s'appliquèrent à chercher et à mettre en relief une tristesse et une sévérité voulues, l'intention de donner une leçon à l'autocrate persécuteur. C'eût été préluder d'une façon peu logique à des négociations qu'on voulait amorcer et dont on souhaitait le succès. S'il y eut d'ailleurs l'intention de donner une leçon, elle demeura bien enveloppée, car elle ne fut pas comprise : le tsar et son entourage, si chatouilleux en fait d'étiquette, se déclarèrent hautement satisfaits, et Bouténev écrivit : « Sa Majesté Impériale a été reçue avec tous les témoignages d'égards et de déférence qui étaient compatibles avec l'incognito qu'Elle a voulu garder (1). » Mais ce n'est là que le décor et la mise en scène. Tout l'intérêt se concentre sur les entrevues du Souverain Pontife avec l'empereur et les paroles qu'ils échangèrent. On en a donné plusieurs versions, et le récit que le cardinal Wiseman a fait de la première audience est resté célèbre :
Un Anglais qui se trouvait, raconte-t-il, dans une partie du palais que le visiteur traversa au retour de son entrevue, décrivit l'apparence altérée du monarque. Nicolas, en entrant, avait déployé la contenance assurée et l'aspect royal habituels à sa personne, offrant au spectateur les nobles traits d'une statue,, une taille majestueuse et un port martial. Il était libre et à son aise, prodiguant du regard et du geste des salutations gracieuses et bienveillantes. En traversant la longue suite des antichambres, il était réellement cet aigle impérial, brillant et plein de feu, « aux plumes unies et au regard perçant », dans toute la puissance d'ailes que le vol n'avait jamais fatiguées, dans toute la force d'un bec et de serres auxquels jamais proie n'avait résisté. Il retourna la tête découverte et les cheveux en désordre, l'œil hagard et le
(1) Viale à Lambruschini, 28 décembre 1845, AE, Russia, VIII, 165-166, analyse la lettre de Bouténev à Vorontsov-Dachkov, 9/21 décembre, et reproduit en français, en soulignant les mots cités. V. cette lettre, traduite en russe, dans A. N. Popov, Snochénia..., 18.
teint pâle, comme si, pendant une heure, il avait souffert tous les maux d'une fièvre prolongée. Il marchait d'un pas précipité, la tête baissée, sans rien voir, sans saluer personne. Il n'attendit pas que sa voiture vînt se placer au bas du perron, mais il s'élança dans la cour extérieure et se fit éloigner au plus vite de ce théâtre d'une défaite évidente. C'était l'aigle arraché de son aire fixée sur le sommet des rochers, a de son nid placé parmi les étoiles » ; ses plumes étaient froissées et son œil éteint par une puissance méprisée jusqu'alors (1).
Un autre témoin, Mgr de Curtins, aumônier de la garde suisse, confirmait en 1856 au Père Paul Pierling la substance de ce fait. Selon le cardinal de Reisach, l'empereur avait quitté, le front baigné de sueur, l'appartement du pape. Qu'on ait relevé sur son visage des signes de lassitude, c'est fort possible ; on ne voyageait pas alors de Naples à Rome en wagon-lit ; toute la nuit, il avait couru la poste, et les souverains sont sujets à la fatigue comme de simples mortels. Du trouble et de l'émotion seraient encore explicables : le tsar s'attendait peut-être à trouver un bon vieillard tel qu'on le lui avait dépeint, débonnaire et insignifiant, et il se voyait tout à coup devant le pontife en qui la douceur et la simplicité n'effaçaient pas la majesté, et qui, loin d'être intimidé par son formidable visiteur, s'apprêtait à lui parler avec une cordiale franchise. Mais Nicolas n'était pas homme à se laisser déconcerter aisément et il eut, au besoin, tout le loisir de reprendre une parfaite possession de lui-même. Ce fut calme et serein qu'à l'issue de l'audience il présenta à Grégoire XVI les principaux personnages de sa suite. Son attitude et ses gestes n'eurent rien d'un Théodose foudroyé par la sévérité de saint Ambroise, ni d'un Henri IV simulant le repentir aux portes de Canossa. De la part du pape, il n'y eut ni éclat, ni scènes violentes, ni paroles amères : elles n'étaient pas dans sa manière et ne convenaient ni au temps ni à la situation.
Qu'il en ait été ainsi, nous en avons pour garant un témoin dont l'autorité jie sera pas contestée, un autre
(1) WiSEMAN, Recollections..., 324-325; trad. Goemaere, 481-482.
cardinal anglais, Charles Acton. Wiseman lui-même en a esquissé la biog-raphie et le portrait attachant. Il était né en 1803 à Naples d'une famille anglaise, très connue pour les liaisons qu'elle avait dans cette ville. Une éducation fort soignée, commencée en Angleterre et terminée à Rome, une science remarquable du droit, l'expérience de la diplomatie lui firent parcourir en peu d'années une brillante carrière, moins accessible d'ordinaire aux prélats étrangers. On lui réserva souvent les missions particulièrement délicates, réclamant le tact et la discrétion, comme la droiture et une parfaite fidélité. Il serait aisé d'en donner la preuve. Dans les questions juridiques, son avis était d'un grand poids, et ses exposés clairs et décisifs plaisaient à Grégoire XVI ; il disait qu' « il ne fallait jamais lire deux fois une chose qui venait du cardinal ». A un prélat si remarquable, entre tant de dons, il manquait la santé : élevé à la pourpre en 1842, il mourut quelques années plus tard, à l'âge de quarante-cinq ans. C'est lui que le pape choisit comme interprète dans les deux entrevues qu'il eut avec Nicolas.
Jamais, constate Wiseman, le cardinal n'a laissé transpirer un mot de ce qui fut dit en cette circonstance mémorable, si ce n'est que, quand il eut traduit la première phrase du pape, l'empereur se tournant vers lui de la manière la plus respectueuse et la plus polie, lui dit : « Il me serait agréable, si Votre Eminence voulait aussi me servir d'interprète. » Immédiatement après cette conférence..., le cardinal Acton en écrivit, à la demande du pape, un rapport minutieux ; mais il ne permit jamais à personne de le voir (1).
En réalité, il en rédigea trois : deux sont consacrés aux entrevues <^u tsar avec Grégoire XVI et le troisième à l'audience que Nicolas voulut accorder au cardinal. Les originaux existent encore soigneusement conservés ; leur écriture, élégante et menue, décèle la nationalité de l'auteur. Ces précieux documents, mis à notre disposition par une faveur insigne, nous serviront de guide.
(1) Wiseman, RecollecHons..., 299-302; trad. Goemaere, 444-449.
A peine arrivé, l'empereur fit annoncer sa présence au Vatican et demander une audience (1). Le Saint-Père répondit qu'il le recevrait à onze heures et demie. A l'heure dite, il se présenta au palais, où on l'accueillit avec le cérémonial d'usage pour les souverains. Escorté des principaux dignitaires de la cour pontificale et d'un piquet d'honneur de la garde suisse, il traversa avec sa suite les antichambres, et le pape s'avança au-devant de lui jusque dans Vanticamera nohile. Le tsar, s'inclinant profondément à deux reprises, baisa avec respect la main du Saint-Père ; mais celui-ci lui donna une affectueuse accolade, qui lui fut rendue avec un égal empressement (2) ; puis, s'informant gracieusement de sa santé et de son voyage, il l'introduisit dans son cabinet et le fit asseoir, en compagnie du cardinal Acton et du ministre Bouténev. Les premiers mots de Grégoire XVI, pleins de cordialité, furent pour le tsarévitch qui, pendant son séjour, l'avait, disait-il, visité cinq fois et avait conquis la sympathie de toute la population. L'empereur fut touché de ce souvenir délicat. Il assura qu'il avait très bien compris toutes les paroles du Saint-Père, grâce à sa prononciation si claire et si distincte, et surtout parce qu'elles partaient de son cœur.- Ils se mirent alors à parler
(1) « Relazione délia Udienza data dal S. Padre a S. M. l'Imperatore delle Russia nella mattina dei 13 dicembre 1845 » (Autogr. d'Acton), Ai?, Russia, VIII, 78-87.
(2) Acton ne parle pas de cette accolade du début, ni de celle de la fin. De Ligne la mentionne dans son Dinrio: <■< Statim inclinatus Pontificis nianum deosculatus est et immédiate ori osculum dédit Pontificis, et uterque in\acem hinc inde amplexati sunt. » Schmourlo, La visita..., 15. Lambruschini à Viale Prelà, 13 décembre 1845, AE, Russia, VIII, 158-159. « ...Al primo incontro del S. Padre con l'Imperatore, rpjcsti gli fece due incliini profond! e gli baciô rispettosamente la mano. A taie atto d'ossequio il S. Padre corrispose con un afîettuoso abbraccio che S. M. gli rese mostrando uguale cordialità. E qucsti atti reciproci furono ripetuti nel congedarsi, alla presenza di tutta la nobile Corte Pontifieia. »
de ce qu'ils savaient l'uii et l'autre en fait de français et d'italien. Le pape, à ce propos, complimenta Bouténev sur ses progrès dans cette dernière langue, et en profita pour faire avec amabilité l'éloge du ministre devant son maître. Celui-ci s'en montra charmé : « J'ai eu à cœur, dit-il, de choisir une personne digne de ma confiance et qui parle avec loyauté et sincérité. — Je sais, observa le pape, que Votre Majesté aime un langage loyal et sincère, aussi je lui demande à lui parler ouvertement et en m'adressant à son cœur. — C'est tout ce que je désire! » répliqua le tsar.
Alors Grégoire XVI, d'un ton pénétré et à la fois doux et digne, déclara qu'il regardait comme un trait très particulier de la Divine Providence la venue de l'empereur en personne, afin de se rencontrer avec lui : « En ce moment, lui dit-il, toute l'Europe a les yeux tournés vers nous deux réunis dans ce lieu. » Qu'attendait-elle, sinon le soulagement des angoisses que le pape éprouvait au sujet des catholiques établis dans l'empire du tsar? Grégoire XVI rappela les lettres échangées avec lui, où il invoquait ses sentiments de justice et d'équité, les brefs aux évêques polonais et les encycliques à l'épiscopat du monde entier, où il avait prêché l'obéissance due à l'autorité souveraine et le devoir de rendre à César ce qui est à César. Le monarque répliqua qu'il savait combien le pape avait à cœur la maxime : rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu : « S'il y a du mal en ce genre, ajouta-t-il, il ne client pas de Rome. — Dans les choses de religion, observa le Saint-Père, il faut aussi que les souverains rendent à Dieu ce qui est à Dieu. • — Nous sommes parfaitement d'accord », reprit Nicolas. « Mais il convient, continua le pape, qu'après avoir enseigné aux sujets à rendre à César ce qui appartient à César, je rappelle à César ce qui appartient à Dieu. » L'empereur sembla baisser la tête, puis il saisit la main du pontife, répétant la parole évangélique et assurant que c'était bien là leur principe à tous les deux. Et comme le pape observait qu'en chose de religion, les souverains doivent respecter et protéger la religion, il répliqua* aussitôt que
dans ses .États il était Vexécuteur des lois du Saint-Père et qu'il en exigeait le respect de tous ses sujets catholiques.
Ce mot de lois, Grégoire XVI semblait le guetter, car à peine fut-il prononcé qu'il sortit des généralités et précisa l'objet de ses réclamations : « Mais je dois, déclara-t-il, à ma douleur et avec angoisse, dire qu'il y a des lois, dans l'empire de Votre Majesté, qui sont anticanoniques et qui entravent les catholiques dans l'exercice de leur religion. » Le tsar le pria de vouloir bien les lui signaler, afin d'y porter remède. Sans entrer dans les détails, le Saint-Père ajouta qu'il y en avait où on avait dépassé les limites d'une simple protection ; puis, prenant en main un mémoire tout prêt, il dit qu'il y avait là quelque chose qu'il priait Sa Majesté de lire : « Je le remets non pas dans vos mains, mais dans votre cœur. » Nicolas prit avec respect le mémoire et le baisa, en assurant qu'il le lirait et y répondrait. Il se montra plein du désir de donner satisfaction au Saint- Père : s'il y avait de telles lois, il pouvait en être sûr, on les modifierait. Mais presque aussitôt il reprit : « Tout ce qui sera en mon pouvoir. Votre Sainteté pourra le compter comme fait. » Et il ajouta : « Il faut savoir qu'il y a chez nous des lois tellement liées à nos institutions que je n'ai pas la possibilité de les changer, et ri y en a d'autres qui sont essentiellement connexes avec la religion dominante en Russie, et dont la conscience de l'empereur ne lui permet pas de s'écarter. » Le pape lui montra alors la différence des lois de l'empire d'avec les lois de l'Ëghse. Dans n'importe quelle législation, toutes les lois se défont par l'autorité qui les fait. Dans l'empire, l'empereur fait les lois, et l'empereur lui-même peut les changer. Dans l'Église, il n'en est pas ainsi. Il est des lois qui appartiennent à l'essence même de la constitution divine de l'Église, et celles-là sont intangibles ; il en est d'autres que les conciles ont établies et que les Saints Pères ont inculquées, et de celîes-ci le pape est responsable. L'autocrate accueillit ces explications avec respect. Sa Sainteté, observa-t-il, l'avait devancé en lui parlant d'affaires aussi vite ; il comptait, à vrai dire, l'en entre-
tenir dans une seconde audience ; mais Lien qu'il ne fût pas prêt à lui en parler^ ce matin même, si le Saint-Père le lui permettait, il lui dirait quelque chose sur l'état de la religion catholique dans son empire. Le pape acquiesça à ce désir.
Alors commença le procès du clergé catholique, et surtout du clergé polonais. L'empereur le fit sans ménagements, sans pitié et aussi sans justice, aveuglé qu'il était par sa haine et ses préjugés. Ce sujet lui tenait tellement à cœur que pendant son court séjour à Rome, il y revint au moins jusqu'à trois fois. Tout le mal, affirmait-il, était dans le clergé, livré à l'indiscipline, à l'oisiveté et à la débauche, un ramassis de gens pour qui le sacerdoce était un métier, non une vocation. — Comment pouvait -il en être autrement, remarqua le pape, si le clergé était soustrait à l'autorité de ses supérieurs ecclésiastiques légitimes? — Entrant dans les détails, Nicolas rangeait les catholiques de ses Etats en trois classes : ceux de la Russie proprement dite, ceux des provinces de Lithuanie et des autres reconquises depuis longtemps par la Russie, et enfin ceux de la Pologne. Aux premiers, il réservait les éloges ; ils avaient toujours bien mérité du gouvernement par leur discipline et leur soumission. Depuis fort longtemps, il y avait là une très bonne organisation, réglée par le Saint-Siège lui-même, qui avait accordé des privilèges spéciaux au métropolitain de Mohilev. Sous le métropolitain Siestrzencewicz, tout allait à la perfection, et de même plus tard jusqu'en 1813 il y avait toujours eu beaucoup d'ordre et une parfaite harmonie. Par contre, en Lithuanie, avec un clergé mélangé d'indigènes et de Polonais, les choses n'avaient pas marché et ne marchaient pas encore aussi bien. Mais en Pologne, elles allaient très mal à tout point de vue, moral et religieux : « La religion elle-même y sert de masque pour cacher la rébellion. »
Quel remède fallait-il apporter au mal? Le tsar ne manqua pas de le donner à entendre. Son frère Alexandre, — il lui en coûtait, disait-il, de devoir critiquer ses actes, — avait commis une grande erreur en ne profitant pas des concessions du Saint-Siège, lorsqu'il avait institué Mohi-
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lev métropole de toutes les provinces russes présentes et à i^enir. Les Polonais, au contraire, l'avaient circonvenu avant de le trahir et de ruiner leur patrie, et il avait laissé détacher des catholiques russes ceux de Lithuanie. Le tsar avait peut-être en vue le bref Onerosa, du 15 avril 1783. En érigeant l'archevêché de Mohilev, Pie VI investissait le nouveau métropolitain de la juridiction ordinaire sur tous les catholiques de l'empire et des autres États soumis à la domination de l'impératrice de Russie. Concession inouïe, si elle eût été absolue ; mais deux clauses en limitaient la portée : elle était expressément déclarée révocable, au cas de l'érection de nouveaux diocèses ou d'une nouvelle disposition du Saint-Siège. Une discussion canonique avec Nicolas n'était guère de mise ; aussi Grégoire XVI se contenta de noter que les concessions dont il parlait au nom de Mohilev n'avaient jamais été réalisées. Précisément, répliqua le tsar, c'est qu'Alexandre n'avait pas pris cette question à cœur : « Aujourd'hui encore, ajouta-t-il, elles seraient aptes à rétablir les choses de la religion, en concentrant la direction des afïaii^es ecclésiastiques entre les mains du métropolite de Mohilev. » Il revint plusieurs fois sur ce sujet. On le voit, il pensait toujours à son projet de tout soumettre à un seul rouage administratif, au Collège ecclésiastique, auquel l'archevêque servait uniquement de façade. — Dans un territoire aussi vaste, il était bien difficile, observa le pape, d'exécuter une semblable entreprise, et le tsar répliqua qu'il appartenait au Saint-Père de juger si elle était possible. Dans ses réponses, le pape s'attacha à souligner la cause des désordres reprochés au clergé : c'était l'action insuffisante et l'effacement de l'autorité légitime. Partout où lui-même avait pu intervenir, l'ordre avait reparu, et il tira un exemple de sa propre famille religieuse. Les Camaldules avaient un monastère à Cracovie et un autre à Varsovie. Quelque irrégularité s'y était glissée ; on envoya à Cracovie un visiteur, le procureur général de l'ordre. Il y accomplit si bien sa mission, et les moines furent tellement enchantés, qu'ils voulurent le garder pour eux. « Cracovie, dit l'empereur, ne me regarde pas. »
On aurait fait de même pour Varsovie, et avec autant de profit, reprit le pape, mais jamais visiteur envoyé par les supérieurs de l'ordre n'a pu y pénétrer. La réplique fut qu'il était très malaisé à un étranger de se rendre suffisamment compte des mœurs et des usages de ces pays. Le tsar appuya sur cette extrême difficulté, observe Acton, dans le désir manifeste d'en persuader à jamais le Saint- Père et le Saint-Siège. Grégoire XVI insista encore et montra que dans d'autres pays et jusqu'en Amérique, il avait pu réorganiser l'Eglise et réprimer les abus. Aux États-Unis, les catholiques étaient parfaitement libres d'exercer leur religion : en étaient-ils moins fidèles aux lois et aux institutions civiles? Le président des États- Unis lui-même avait fait leur éloge, et soumettait au jugement du pape les difficultés religieuses où quelque loi se trouvait en cause : ainsi, par exemple, pour la question du serment, pour celle de l'assistance des membres du Sénat aux prières récitées avant l'ouverture de la session. Chose étrange ! On a fait de ce pape un véritable épouvantail dressé en face de toutes les libertés ; il n'a point accordé de quartier aux thèses libérales, ni épargné les théoriciens de l'Église séparée de l'État. Et voilà que pour confondre le tsar orthodoxe qui asservit l'Église catholique sous couleur de la protéger, il lui montre avec complaisance cette Église pleine de sève, sur une terre libre, sans appuis, mais sans entraves. C'est en raccourci toute la politique de Rome. Sur le principe, elle ne transige pas, la vérité n'est pas un phare à éclipses, et le dogme de l'État indifférent à toute religion est et restera toujours une erreur. Mais le vénérable pontife savait que l'Église a pour elle les divines promesses ; qu'elle est le blé qui lève sans qu'aucune autre semence puisse l'étouffer ; que si c'est pour elle un mal de n'être pas, dans l'état social, à la place officielle où Dieu l'a voulue, c'en est un autie, et pire, de végéter sans honne-ur sous des chaînes dorées. Nicolas lui vantait le trop fameux Siestrzencewicz. Son cœur dut se serrer en comparant l'œuvre magnifique qu'il connaissait si bien, d'un John Carroll, du premier évêque des Etats- Unis et premier archevêque de Baltimore, à la longue et
vide carrière du premier évêque de Russie et premier archevêque de Mohilev, de ce prélat courtisan, comblé de pensions, qui trônait, vêtu de pourpre et chamarré de décorations, à la place prévue par le protocole aux cérémonies ofïicielles. C'est peut-être cette pensée qui l'amenait à l'aire observer au tsar qu'il était parfaitement au courant des affaires de Russie, vu que depuis 1815, comme consulteur, puis comme cardinal et préfet de la Propagande, il avait étudié ou traité toutes les affaires ecclésiastiques concernant la Russie.
Après le procès du clergé en bloc vint celui des évêques. Revenant sur les abus des prêtres, l'empereur déclara au pape que les évêques avaient pleine autorité pour les contenir dans leur devoir : tout ce qu'ils prescrivaient s'exécutait. S'ils ne remédiaient pas toujours aux désordres, c'était faute de bon exemple plutôt que manque d'autorité. Il lui en coûtait tant pour trouver des candidats à l'épiscopat ! où les prendre et qui choisir? souvent il ne le savait pas : tous étaient suspects, les uns pour leur conduite morale, les autres pour leurs opinions politiques. Il rappela le propos de l'empereur François à Mûnchengratz : « J'ai, disait-il, le plus grand mal à trouver des évêques pour la Galicie. » Celui qui parlait ainsi était un souverain catholique ; il pouvait en prendre ailleurs dans son empire, en Bohême, en Hongrie ; « mais moi, ajoutait Nicolas, je n'ai que des Polonais, et sur ceux-là je ne peux pas compter beaucoup. » Les deux indésirables, Kotowski et Rawa sans doute, récemment proposés par lui et rejetés par le pape, lui revinrent en mémoire et il fit son mea culpa : J'ai fait une grande faute, Peccavi, Domine! Mais cet enfant prodigue invoqua aussitôt les causes atténuantes : l'idée qu'il fallait vite pourvoir aux sièges vacants le tenait si fort, qu'il avait cru ces deux individus dignes de confiance. Grégoire XVI à ce sujet revint longuement sur les explications tant de fois ressassées dans les lettres et les notes pontificales. Les princes catholiques voyaient parfois leurs candidats rejetés, et ils en prenaient leur parti : témoin l'empereur d'Autriche, la reine de Portugal, \.' grand-duc de Toscane, Louis-Philippe... « Celui-
là, interrompit le tsar, est un roi de réi>olution! » Le pape lui raconta l'histoire du premier candidat nommé par le roi des Français. Il ne cita pas le nom, mais il s'agissait en réalité de l'abbé Guillon, professeur d'éloquence sacrée à la Sorbonne, homme de talent et conscient de ses mérites, d'ailleurs réels. On venait de le nommer évêque de Beauvais, quand survint la dernière maladie de l'abbé Grégoire : il se permit d'administrer le viatique et r extrême-onction à l'ancien évêque conventionnel, sans exiger de lui une rétractation de ses erreurs et de sa conduite, comme le demandaient la théologie et les prescriptions formelles de l'archevêque de Paris. L'institution canonique lui fut impitoyablement refusée, et il dut se consoler plus tard avec le titre d'évêque du Maroc (1). « Il faut tant de qualités pour faire un bon évêque, conclut le pape, que les souverains ne peuvent pas toujoui^ les connaître toutes. » Le tsar en convint ; il se préoccupait avant tout de leur moralité et de leur soumission aux lois. Làdessus, le Saint-Père lui donna l'assurance que jamais il ne donnerait l'institution canonique à des personnes suspectes dans l'ordre politique ; mais les moyens d'information lui manquaient en Russie. Aussitôt Nicolas, oubliant ce qu'il venait de dire, répliqua qu'on pouvait s'en fier à lui et à ses précautions pour ne point proposer au Saint- Siège de sujets indignes.
Grégoire XVI se plaignait encore des séminaires : les évêques n'y étaient pas libres. L'empereur mit en avant le grand désordre où étaient tombés ces établissements : il ne voulait pas entrer dans les détails, dit-il, pour ne pas manquer aux convenances. Mais l'avenir s'annonçait meilleur ; il avait rouvert dans chacpie diocèse un séminaire et augmenté les subsides de ceux de Russie, Quant à ceux de Pologne, les fonds manquaient. L'objet principal de son espoir ou de ses complaisances, c'était l'Académie ecclésiastique, transférée par ses soins de Vilna à Pétersbourg. Quarante jeunes gens y recevaient une excellente
(1) La presse s'occupa en 1831 du cas de l'abbé Guillon : VAmi de la religion, 10, 17, 29 septembre 1831 (n»» 1839, 1842, 1847), LXIX, 278^ 325- 326, 406.
formation. Le tsar rappela qu'il avait prié le Souverain Pontife de bénir cet établissement et de lui envoyer son portrait, mais qu'il n'avait pas encore reçu de réponse. Alors, se faisant caressant, il prit la main du Saint-Père : « Vous me donnerez, lui demanda-t-il, une bénédiction pour ce Collège? » Le pape répliqua qu'il en avait eu entre les mains certains règlements, et que bien des points appelaient des observations. Il y eut alors une confusion. Grégoire XVI voulait parler des séminaires : Acton comprit qu'il s'agissait de l'Académie et le fit croire à Nicolas, à qui il répétait les paroles du pape. Or, en réalité, on ne connaissait à Rome que le règlement des séminaires, et non encore celui de l'Académie. L'empereur demanda donc au Saint-Père si ces règlements lui étaient arrivés par la voie officielle ; dans le cas contraire, il ne fallait pas se fier à des copies inexactes. Il répéta sa question : comment les avait-il reçus? La réponse évasive du pape fut qu'il y avait longtemps qu'ils lui étaient parvenus ; il y avait beaucoup à redire : les séculiers se mêlaient de la discipline et de l'administration ; les autorités laïques prenaient part aux examens ; l'autorité épiscopale semblait mise de côté. Nicolas fit observer qu'il y avait un recteur excellent, un chanoine possédant la confiance des évêques ; l'établissement était soumis à la surveillance du métropolite de Mohilev. Il insista derechef sur sa demande de la bénédiction et du portrait. — Impossible, répliqua le pape, d'approuver un établissement qui n'était pas pontifical, fondé à la place de celui de Vilna qui, lui, avait été érigé avec le concours de l'autorité pontificale. — Mais, poursuivit le tsar, je n'ai fait que changer le local de cet établissement ; c'est maintenant un des plus beaux édifices de Pétersbourg. — Il n'a pas l'institution canonique, répondit le pape. — L'empereur fit mine de ne pas comprendre, et demanda ce que ces mots signifiaient. — Il fallait, lui expliqua-t-on, une bulle afin de légitimer le transfert et l'érection de l'Académie. — C'est ce que je désire, dit-il. — Avant tout, remarqua le pape, il faut bien connaître le règlement et l'enseignement. « Mais à quelle condition me l'accorderez-vous? » « Vedremo, çedremo,
nous verrons », dit le pape, en évitant de s'engager. L'empereur sembla désirer qu'au moins on n'eût pas lieu de croire à une désapprobation du Saint-Père, car l'Académie en souffrirait. Il promit de faire envoyer le règlement authentique par la voie officielle, afin de le soumettre à l'examen du Souverain Pontife.
La conversation rebondit plusieurs fois sur les mêmes sujets. On parla de la libre communication avec Rome, de la Pologne et de l'émigration polonaise. Le tsar dénonça ses menées révolutionnaires, dont Paris était le foyer, et le prince Czartoryski un des principaux chefs : « Le mal, dit-il à ce propos, ne vient pas de Rome, mais parfois il y entre. » Le pape remarqua que le délégué des insurgés avait été éconduit de Rome, et l'empereur convint qu'il en était informé. De son côté il rappela les exploits de Ronge et de Czerski, les deux apôtres de l'Église « catholique-allemande » ; sous couleur de religion, ils faisaient de l'agitation politique, et se vanta de leur tenir rigoureusement fermée la porte de ses États. Grégoire XVI se contenta de lui répéter le mot qu'il avait dit au ministre de Prusse : « Il ne faut pas confondre la liberté de conscience avec la liberté de ne pas avoir de conscience. »
Enfin le monarque se leva, et dit qu'il reviendrait faire une seconde visite au Saint-Père. La porte s'ouvrit, et il demanda de présenter les membres de sa suite. On les fit entrer, et l'empereur les présenta un à un. Puis il prit congé, et le Souverain Pontife le reconduisit jusqu'au seuil de Yanticamera nobile, où Nicolas lui baisa de nouveau la main et ils s'embrassèrent.
Telle fut la première entrevue ; elle avait duré une heure dix-huit minutes. On s'était attendu sans doute au Vatican à un essai d'intimidation ; on avait peut-être évoqué le sombre souvenir de la tragédie de Fontainebleau. L'attitude du tsar fut tout autre ; l'autocrate si fier et si emporté se fit aimable, caressant, insinuant, séduisant à l'extrême, comme il savait l'être. Là était recueil. Le pape octogénaire triompha de la séduction, comme il l'eût fait de la menace. Plus tard il affirma simplement : « Je lui ai dit tout ce que le Saint-Esprit m'a
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inspiré (1). » Il avait formulé par écrit ses doléances ; il en avait fait le commentaire, sans acrimonie, mais non sans clarté ni sans force, avec chaleur et cordialité : il avait parlé en pape.
A peine sorti du Vatican, l'empereur fit prévenir par Bouténev le secrétaire d'État qu'il le verrait avec grand plaisir ce soir-même, à sept heures, au palais Giustiniani (2). Exact au rendez- vous, le cardinal fut introduit par le ministre auprès du souverain. Une réputation d'animosité défiante et intransigeante l'y précédait : ni Nesselrode ni la légation ne l'avaient ménagé dans leurs rapports. L'accueil fut pourtant fort gracieux : « Je suis heureux, lui dit l'empereur au premier abord, de pouvoir connaître de mes yeux un personnage aussi distingué ; d'autant plus que, je le sais, M. le Cardinal a une prévention peu favorable à mon endroit. » Le prélat répondit que, puisque Sa Majesté lui avait fait l'honneur de lui accorder cette audience, il se voyait forcé de le prier tout d'abord de vouloir bien lui expliquer ce que signifiaient ces paroles. « Je veux dire, reprit l'empereur, que M. le Cardinal me croit l'ennemi de ses catholiques. — Je suis bien loin de croire, répliqua Lambruschini, que Votre Majesté soit l'ennemi de qui que ce soit ; mais avec le respect dû à la personne et aux intentions de l'empereur, je crois que le système des lois russes est hostile au catholicisme. Je ne parle pas des faits, je parle des lois. » Pendant ce temps, l'empereur faisait asseoir le cardinal, lui donnant la place d'honneur. Il lui dit qu'il était désireux
(1) WisEMAN, Recollections, 324; trad. Goemaere, 481.
(2) Sur l'audience à Lambruschini : Lambruschini à Viale Prelà, 19 décembre 1845, AE, Russia,\llï, 160-161 et suiv. « Relazione di una conferenza fra S. M. rimperatore délie Russia e il Cardinal Scgrctario di Stato. » Une copie ajoute : « Ch' ebbe luogo la sera del 13 dicembre 1845. » La minute est de Mgr Corboli Russi, avec des corrections du cardinal. Minute : AE, Biissiu, Boîte 151. Copie : AE, Russia, VIII, cahier de 21 pages inséré après le ^98,
de causer à ce sujet avec lui, dont il connaissait de réputation les nobles qualités d'esprit et de cœur. Lambruschini sentit le besoin de lui faire sa profession de foi. II le pria de lui permettre de se définir lui-même : « Je n'ai, lui dit-il, aucune jDrétention à passer pour un homme d'État ; mais Votre Majesté peut en être sûre, elle trouvera en moi un homme de vérité, qui n'a d'autre désir que de connaître la vérité et qui sent le besoin de la dire à qui que ce soit, même à l'empereur. Et je ne connais point d'autre livre politique que l'Évangile. Ainsi, comme je dois croire, vu la haute idée que j'ai de Votre Majesté, qu'Elle aime pardessus tout la vérité, j'espère qu'Elle accueillera avec bienveillance ce qui me sera permis de lui dire, » L'empereur lui assura qu'il ne se trompait pas sur ses sentiments, et fit bon visage à un langage si net et si franc.
Aussitôt il parla de sa visite du matin au Vatican, et demanda au secrétaire d'État s'il en savait les détails. Sur sa réponse négative, le tsar dit que le pape lui avait remis un mémoire, et qu'il l'avait déjà lu : « Sur bien des points. Sa Sainteté a raison ; c'est vrai. Mais il en est d'autres sur lesquels Sa Sainteté se trompe. » Le prélat demanda lesquels. « Celui des séminaires, répondit l'empereur. C'est la faute des évêques, s'ils ne veulent pas. Moi, je ne désire rien plus que de les voir diriger librement leurs séminaires. » « Donc, reprit le cardinal, c'est l'intention de Votre Majesté que les évêques règlent, organisent librement la discipline et l'enseignement des séminaires, selon ce que leur prescrit le Concile de Trente. C'est leur devoir, un devoir sacré. » « Oui, oui, répéta l'empereur, et c'est leur faute s'ils ne le remplissent pas. » « Alors, dit Lambruschini, si c'était un des ministres de Votre Majesté qui me disait cela, fen prendrais noie; mais comme j'ai la fortune de l'entendre de la bouche même de Votre Majesté, il ne me reste qu'à lui offrir l'hommage de mes plus vifs remercîments. » « Oui, redit l'empereur, je désire qu'en cela les évêques soient libres ; c'est leur faute s'ils n'usent pas de la liberté qu'ils ont. » Il n'avait pas tout à fait tort. Aucune loi n'imposait encore le règlement des séminaires ; on l'avait seulement proposé aux évêques et aux adminis-
trateiirs des diocèses. Quelques-uns seulement n'avaient pas voulu l'accepter, et ils ne s'en trouvaient pas plus mal : on les laissait tranquilles. Mais la plupart s'étaient empressés de l'appliquer. Leur timidité pusillanime encourageait aux pires mesures alors que, même sous Nicolas, un non possumus respectueux, mais ferme, en des questions purement religieuses, aurait porté ses fruits. Puisqu'il en était ainsi, conclut le cardinal, le pape pourrait leur adresser une lettre, où il leur rappellerait sur ce point les obligations du Concile de Trente.
L'empereur, au lieu de répondre, recommença avec plus d'amertume que le matin ses doléances sur les vices du clergé polonais. Sans s'émouvoir, le cardinal observa que tels sont les séminaires, tel doit être aussi le clergé. D'ailleurs l'opinion émise par le souverain répondait-elle à la vérité? Sans offenser l'empereur, il était permis d'en douter ; car il ne pouvait les connaître que par les rapports qu'on lui en faisait, et de nos jours le clergé a tant d'ennemis et si peu sincères ! Mais le tsar insista, parla même d'un chanoine qu'il avait dû faire mettre en prison, pour l'exemple : « Un certain abbé Ozarowski. — Comment ! l'abbé Ozarowski? fit Lambruschini. Et pour quelle faute? — Il avart une correspondance illicite avec Rome. Les lois l'interdisent, et il a encouru le châtiment. » L'exemple était doublement mal choisi. Le cardinal s'empressa de le lui démontrer : « Quant à la personne de l'abbé Ozarowski, déclara-t-il, je puis affirmer à Votre Majesté que je ne le connais pas du tout personnellement ; que je n'ai jamais reçu de lettre de lui, ni jamais eu avec lui d'autre relation. D'ailleurs je sais qu'il a été élevé au Séminaire romain, et qu'il a laissé dans le clergé de Rome et chez les plus éminents personnages un si bon renom de ses mœurs et de sa doctrine, que tous le rappellent comme un saint. Et je me suis parfois étonné, je l'avoue, que Votre Majesté ne l'ait jamais recommandé pour un évêché. » Ce vibrant éloge était mérité de tout point. Le comte Victor Ozarowski appartenait au diocèse de Loutsk et avait été régent du séminaire. Ce prêtre très fervent entra plus tard dans la congrégation de la Mission, où il continua
son fructueux apostolat. Sur un feuillet où Pie IX avait écrit de sa main une liste de candidats possibles pour les évêch&s de Pologne, le pape notait : « Excellent serait le prêtre Ozarowski, mais le gouvernement ne le présentera jamais. » Il avait commis le crime de communiquer avec Rome, précisément au sujet des séminaires, par l'entremise de la comtesse Ledôchowska, la mère d'un jeune étudiant du Collège des Nobles, qui devint plus tard archevêque de Posen, cardinal et préfet de la Propagande. Il ne s'occupait point de politique ; son mémoire s'attachait uniquement à montrer comment le règlement qu'on voulait imposer aux séminaires contrevenait au Concile de Trente. Tel était le prétendu coupable, et tel était son crime (1).
L'empereur ne fut pas peu surpris de la haute idée que Lambruschini semblait avoir de ce pauvre chanoine : « Mais, reprit-il, il a envoyé à Rome certains rapports. — - Peut-être sur des affaires concernant la religion, répliqua le cardinal ; mais alors je ne peux me dispenser de faire remarquer à Votre Majesté qu'il ne peut être défendu aux fidèles de communiquer avec le pape en matière de religion. — Ni moi non plus, reprit le tsar, je ne veux pas l'empêcher ; mais à condition de faire passer les communications par l'organe de la Légation que je maintiens à Rome à cette fin. » La discussion se prolongea sur ce point, mais en vain : Lambruschini eut beau tourner et retourner ses arguments, il lui fut impossible de faire admettre à son interlocuteur que, proclamer la liberté de communiquer avec Rome et soumettre ces communications au contrôle forcé du gouvernement, c'était vouloir deux choses contradictoires et inconciliables. « Certainement, dit le tsar, je l'ai déjà dit au pape et maintenant je vous le répète à Vous, Éminence, s'il y a des lois réellement contraires au catholicisme, dont je veux être le protecteur, je suis prêt à les révoquer ; et même qu'on les tienne déjà pour révoquées. Mais après cela je ne peux pas changer
(1) Sur l'emprisonnement du chanoine Ozarowski, v. Stcherbatov, Paskévitsch, V, 236. Note autographe de Pie IX, AE, Russia, XIII, 497.
ce qui est intimement lié à tout le système du gouvernement russe. » Assurément ce n'était pas ce qu'on lui demandait. Le Saint-Siège ne voulait pas bouleverser l'ordre civil ou politique de l'empire ; il s'agissait uniquement d'accorder aux catholiques la liberté de professer leur religion, d'avoir de bons prêtres en nombre suffisant et d'obéir dans l'ordre religieux aux lois de l'Église. Le cardinal le dit au tsar avec sa franchise ordinaire, mais il se heurtait à un parti pris : jamais Nicolas n'admettrait chez lui des rapports directs avec le pape.
Sans se donner la peine de répliquer à ces bonnes raisons, il se lança dans un sujet plus facile : « Outre cela, dit-il, il faut observer que les journalistes ont débité des choses qui sont tout à fait fausses. Par exemple, aujourd'hui même je lis dans les journaux français qu'une loi émanée de moi ordonne que dans chaque église catholique il y ait un autel pour le culte dominant. On croit donc que je suis fou? Jamais je n'ai pensé chose semblable! » Lambruschini n'avait lui-même aucune tendresse pour les journalistes. Les journaux, répliqua-t-il, n'étaient pas de son goût. Ce n'était pas chez eux que le Saint-Siège allait puiser ses informations ; il savait trop bien le peu de cas qu'il fallait en faire.
Après les journalistes, les Polonais : « Sous le couvert de la religion, dit l'empereur, ils cherchent toujours à intriguer et à dénigrer mon gouvernement pour servir leurs desseins de révolution... Je sais que tous, à Rome, vous êtes très éloignés de cet esprit ; mais les Polonais se renment partout. Et ici, à Rome, vous avez un prêtre polonais qui a les pires intentions contre nous... un certain abbé Jelowicki... bon serviteur du prince Czartoryski. C'est lui qui a monté toute cette intrigue de l'abbesse de Minsk ! » Le cardinal répliqua qu'il ignorait s'il y avait là-dessous une intrigue, et laquelle. S'il y en avait une, le Saint-Siège n'y avait trempé en rien. Pour la religieuse de Minsk, oq s'était contenté de faire ce que la charité chrétienne demandait, en lui procurant un asile où elle pût vivre tranquille : elle n'y pouvait même pas parler, car personne n'y savait sa langue. « Je sais du
reste, reprit l'empereur, qu'on a fait une enquête et qu'on a recueilli 8e^ dépositions. » « Par le commandement de qui? » demanda le cardinal. « Je le sais », répéta le tsar. « Je l'ignore, répliqua Lambruschini, et certainement je peux affirmer à Votre Majesté qu'à ma connaissance aucune instruction, aucun ordre à ce sujet n'a été donné. »
Que s'était -il donc passé? En réalité, le père Maximilien Ryllo, jésuite et recteur du Collège de la Propagande, l'abbé Jelowicki, recteur de l'église Saint-Claude, et un élève de la Propagande, Aloys Leitner, avaient fait une enquête. Le Correspondant du 25 janvier 1846 la publia sous ce titre : « Récit de Makrena Mieczyslawska, abbesse des religieuses de Minsk, ou histoire d'une persécution de sept ans soufferte pour la foi par elle et ses religieuses, écrite sous sa dictée et d'après les ordres de N. T. S.-Père le P. Grégoire XVI... » Ces derniers mots constituaient une lourde méprise : à la première nouvelle qu'il en eut, le Saint-Siège les fit démentir. Dans une note écrite de sa main pour le secrétaire d'État, Grégoire XVI faisait cette observation : « Il peut très bien se faire que le pape, comme on lui faisait de vive voix le récit rapide et embrouillé des aventures nombreuses, longues et compliquées de cette religieuse, ait dit qu'on lui en fît par écrit une courte relation, qui resterait secrète, et pour son information particulière ; et qu'ensuite les rédacteurs se soient crus autorisés à y mettre des formes et une publicité qui n'étaient certainement pas dans l'intention du pape. » Une lettre adressée de Rome, le 12 févi-ier 1846, à F Ami delà Religion dégagea nettement la responsabilité du Saint-Siège, et le Correspondant, en la reproduisant, remarquait justement que son langage semblait « déceler une source presque officielle ». Elle reproduisait, avec quelques changements et suppressions, une phrase libellée par Grégoire XVI luimême : « Non seulement le pape, avait-il écrit, n'a donné aucun ordre de faire subir un interrogatoire officiel à la religieuse Basilienne sur les épreuves subies par elle et ses sœurs, mais tout s'était fait à son insu et sans en avoir aucune intelligence, ni directe ni indirecte. Il n'a pas
même yix la relation qu'on en a rédigée, et il n'^en connaît ni la forme, ni le contenu. » Bien mieux, il n'avait pas attendu deux fois pour faire connaître son sentiment aux auteurs de l'enquête. Pendant qu'elle se poursuivait, le père Ryllo dit à quelqu'un qu'il avait pour cela les ordres du pape. Grégoire XYI le sut et en fat fort mécontent. Lorsque le religieux parut au Vatican, en compagnie d'autres prêtres polonais, pour présenter sa relation au Saint-Père, celui-ci le reçut à part, le blâma de son imprudence et refusa de prendre l'écrit. Le père Ryllo alla l'offrir ensuite au secrétaire d'État, l'informant que le pape n'avait pas jugé prudent de le recevoir, au moment où l'empereur allait venir à Rome. Le cardinal lui répondit aimablement qu'il le remerciait, mais si le Saint-Père, ajoutait-il, avait cru devoir se comporter de la sorte, l'attitude de Sa Sainteté devenait la règle à laquelle il devait nécessairement conformer la sienne.
Dans cette affaire, on le voit, le Saint-Siège intervint seulement pour désavouer une affirmation inexacte, qui le mettait indûment en cause. Le pape n'ordonna ni enquête, ni publication ; il ne reçut à la suite de cet examen aucun rapport ; il ne l'avait pas sur son bureau pendant son entrevue avec Nicolas ; il se garda bien de lui parler de la mère Macrine. Plus tard, on observa la même réserve. Bouténev voulut mettre en quelque sorte ses réfutations sous le patronage de Rome : elle refusa et s'en tint à une stricte neutralité. Il insista dans un mémoire confidentiel pour qu'on punît l'abbé Jelowicki : elle refusa encore. Ce prêtre ne tarda pas, il est vrai, à se rendre à Paris sur l'ordre de son supérieur, le père Kajsiewicz ; des considérations de prudence ne furent pas étrangères à ce voyage. Mais ce déplacement ne fut pas imposé, et n'offrit en rien le caractère d'une sanction (1).
(1) Sur Macrine, v. supra, 420. Correspondant, XIII (1846), 193-233 ; reproduit en brochure, avec même titre, sauf les mots : « Et d'après les ordres, etc. » Le démenti de Rome, Ami de la religion, 21 février 1846 (n" 4184), CXXVIII, 445-446, et Correspondant, XIII (1846), 733-734. Deux notes autogr. de Grégoire XVI : « Per il Segrio di Stato », « Memoria per il card. Segrio di Stato », AE, Eussia, IX, 128, 129. Le P. Maximilien Ryllo, religieux très méritant, fut un missionnaire infatigable, en Syrie, à Malte, en Sicile, au Soudan.
Les déclarations si nettes de Lambruschini sur l'enquête réduisirent l'empereur au silence. Il se rabattit sur les évêques, gémissant de la difficulté qu'il éprouvait à en trouver. Le cardinal lui réplic|ua sentencieusement : Les bons séminaires font le bon clergé, et du bon clergé on tire les bons évêques ; il n'y a pas d'autre remède. Aussitôt il fallut reparler de l'Académie. Décidément l'empereur voulait à tout prix pour elle le portrait du pape et sa bénédiction. — Canoniquement elle n'est pas légitime, ripostait le cardinal. — Mais une bénédiction ne pourrait-elle tout guérir? — 11 faudrait d'aboi d connaître le règlement de l'Académie et son organisation. Les directeurs et les professeurs sont-ils tous catholiques? — « Tous catholicjues, affirma le tsar. Quant au règlement, le Saint- Père m'a dit qu'il le connaissait : je ne sais pas d'où il l'a eu. » — « Je ne saurais le dire. Mais si le Saint-Père a dit qu'il l'a eu, on n'en peut douter. » — « Eh bien ! je le lui enverrai, moi, officiellement : en attendant, je vous prie, faites en sorte que cette bénédiction s'obtienne. » Le cardinal ne se laissa point toucher, car les raisons qui empêchaient le pape de l'accorder lui défendaient à lui-même de la solliciter. Mais l'empereur prit plus tard une assez singulière revanche. En 1856, Mgr Chigi, envoyé par Pie IX en Russie pour représenter le Souverain Pontife au couronnement d'Alexandre II, visita à Pétersbourg l'Académie ecclésiastique. Dans la salle d'honneur trônait un buste en marbre de Grégoire XVI, avec une inscription en langue russe. Le prélat en fut d'autant plus surpris, qu'il savait l'histoire du refus, et il demanda comment ce portrait se trouvait là. On lui répondit qu'après la mort de Grégoire XVI, l'empereur Nicolas l'y avait fait mettre, disant que le pape avait voulu faire ce cadeau à l'Académie : la mort ne lui en avait pas laissé le temps ; et le tsar avait voulu lui-
II mourut à Khartoum, pro- vicaire apostolique de l'Afrique centrale, en 1848. A ses derniers moments, il légua son crucifix à la mère Macrine. L'abbé Alexandre Jelowicki fut lui aussi un excellent prêtre. Il paraît certain qu'ils 86 sont trompés ; mais ils se trouvent en nombreuse et honorable compagnie, Montalembert, Henry de Riancey, Louis Veuillot, et tant d'autres. V. Czer- MiNSKi, O. Maksymilian Ryllo, II, 209-212.
même très volontiers accomplir cette volonté du défunt (1).
Hanté par l'idée fixe des vices du clergé catholique, Nicolas s'était contenu devant le pape, mais avec le cardinal il fut plus hardi, et il l'entreprit sur la question du célibat. L'abolir, c'était le seul remède. Lambruschini. dont on sait la vie fervente et austère, lui répondit vertement : « Impossible. Je ne parle pas des usages tolérés dans les Églises d'Orient, mais l'Église latine s'est toujours montrée très attachée à cette loi : elle est fondée sur le conseil de Jésus-Christ, sur la pratique des Apôtres dès qu'ils eurent reçu la mission divine, sur l'exemple de tous les Pères de l'Église, sur les prescriptions des Conciles et des Pontifes les plus anciens. Il est vrai, du reste, que les ennemis du célibat ecclésiastique incriminent toujours les mœurs de ceux que cette loi oblige. Mais je suis évêque, et je peux l'affirmer à Votre Majesté, bien que je sois sévère pour la correction des mœurs, dans mon diocèse de Sabine, depuis des années d'épiscopat, je n'ai eu à punir qu'un seul prêtre, qui avait eu le malheur de commettre une faute ; il est enfermé dans un couvent pour y faire pénitence. — Mais le pape, demanda le tsar, ne pourrait-il pas abolir cette loi? — Non, répliqua le cardinal, il ne le pourrait pas. — J'entends, reprit le tsar, il faudrait pour cela un concile. — Ni un concile ne le ferait. Ce serait une horreur pour l'Église. » L'empereur n'insista pas davantage, bien que Lambruschini lui parût exagérer. Il le donna à entendre au cardinal Acton, avec qui il revint sur le miême sujet, d'ailleurs sans plus de succès.
La discussion sur le célibat n'avait aucune portée pratique et ne présentait aucun danger. Mais il n'en était pas de même des prérogatives exorbitantes que le Saint-Siège aurait accordées au siège de Mohilev, et que l'empereur Alexandre aurait négligées. L'empereur en reparla, disant que Mohilev devait être l'unique métropole de toutes les Églises catholiques de Russie, et étendre sa juridiction aussi loin que s'étendait le sceptre des tsars. Le cardinal
(1) Relation de Mgr Chigi au cardinal Antonelli, 3 novembre 1856, parte 3 (notizie), AE. Russia, XIII, 219-233.
n'avait pas entendu parler de cette concession et, vn la pratique du Saint-Siège, il la trouvait invraisemblable. Mais l'empereur iusista, en appela aux archives romaines, et affirma qu'il était opportun de lui donner maintenant son plein elïet : c'était le moyen d'établir plus d'unité parmi les Églises de ses États et de fortifier la discipline. La conversation prenait un caractère inquiétant. Le cardinal se hâta de la détourner : la liberté de communiquer avec Rome, voilà, dit-il, le meilleur moyen de restaurer la discipline. Le tsar répéta aussitôt qu'il ne voulait pas y mettre d'obstacle ; mais nily a une loi, déclara-t-il de nouveau, — et elle ne peut pas être changée, — que les communications doivent passer par la légation qui réside à Romie. Ceci, du reste, n'empêche pas la liberté, car le comte de Bouténev, par exemple, est incapable d'ouvrir une lettre ». « Pour la probité du comte de Bouténev, répondit Lambruschini, j'en ai la meilleure opinion, comme aussi des ministres de Votre Majesté en général, et des intentions de l'Empereur. Toujours est-il vrai qu'il reste à la coium uni cation un seul moyen : donc elle n'est pas libre. Et il faut accorder quelque chose à l'imagination des hommes, lorsque les conununications qui regardent les affaires intimes de la conscience doivent forcément, afin de parvenir au ministère de la Légation, passer par les mains des fonctionnaires subalternes. » L'empereur, prenant alors la main du cardinal, le remercia vivement d'avoir bonne opinion de lui et de ses ministres, et le pria d'accorder aussi cette estime à ses fonctionnaires d'un rang inférieur, car il mettait, dit-il, à les choisir, la plus grande vigilance. Le prélat n'en disconvint pas ; mais dans un empire aussi vaste, comment le souverain pourrait-il connaître assez tous ses employés pour en répondre, alors que c'était impossible même dans un petit État? Plus ils étaient loin du centre, moins ils se gênaient. Entre autres exemples d'arbitraire, Lambruschini cita l'expulsion violente des missionnaires de Géorgie. L'empereur nia, ergota, puis finit par dire que l'affaire n'était pas terminée et qu'il demanderait de plus amples informations. Le cardinal Acton devait le presser aussi sur
cette question avec vigueur. « Avec la voie que j'ai établie, lui déclarait l'empereur, on peut compter sur la sécurité du secret. » « Mais, Sire, répliqua Acton, le roi de Prusse avait lui aussi cru pouvoir faire de même. Il avait imposé à ses sujets catholiques de correspondre avec Rome par la voie ministérielle. Et qu'est-jl arrivé? Il est arrivé que les lettres et les papiers ont été ouverts et lus, et qu'on venait à connaître les cas de conscience exposés au Saint-Siège. » Le tsar se récria avec chaleur : « Mais c'est une infamie ! » « Bien, reprit le cardinal, le roi de Prusse n'avait certainement pas, lui non plus, l'intention qu'on découvrît les secrets ; il s'est pourtant fait que les catholiques n'ont pas pu se fier à la voie de transmission imposée par le gouvernement. » Mais l'empereur affirma qu'on pouvait compter sur lui : jamais semblable abus, à l'entendre, n'arriverait chez lui.
Avec Lambruschini, il revint encore sur la nomination des évéques, et se plaignit qu'on faisait une opposition systématique à ses candidats. On écartait aussi parfois, il l'admettait, ceux des autres souverains, même catholiques ; mais envers lui, on témoignait d'une défiance particulière. Le cardinal protesta, et représenta qu'il ne fallait pas interpréter ainsi les informations que le Saint- Siège faisait prendre sur les personnes qu'il présentait. Le tsar observa qu'on pouvait demander ces renseignements aux évêques. Ce serait sans doute un moyen, se contenta de répondre Lambruschini ; mais le mieux serait d'avoir à Pétersbourg un représentant du Saint-Siège. Aussitôt le tsar se récria : c'est chose impossible en Russie, inconciliable avec le système russe ; il lui était impossible à lui-même d'y consentir. — Mais Rome admettait bien un représentant du tsar : pourquoi ne pas accorder la réciprocité? Le cardinal eut beau insister et argumenter, l'empereur se montra « absolument irréductible ». Ce fut le dernier mot d'une conférence qui durait depuis près d'une heure et demie. Le tsar et le secrétaire d'État ne se revirent point. Dans leur entretien, il y eut de la politesse, des amabilités, des compliments, mais point de cordialité. La franchise parfois un peu bourrue du cardinal froissa-
t-elle l'autocrate? On peut se le demander. Plus tard, parlant de Lambruschini, il lui reprochait de vouloir être plus catholique que le pape.
Le cardinal Acton semble, au contraire, avoir conquis l'empereur par sa bonne grâce. Il n'était de sa part l'objet d'aucune prévention, et il sut lui faire entendre avec force quelques bonnes vérités. Le pape ordonna au cardinal de demander au tsar une audience (1). Elle eut lieu le soir du 7 décembre à sept heures. Quand Acton se présenta au palais Giustiniani, l'empereur s'entretenait avec le cardinal Mezzofanti : il avait voulu voir et entendre ce prodigieux linguiste. Au bout de quelques instants, Bouténev l'introduisit et Nicolas le reçut fort aimablement, en lui disant : « Vous avez eu beaucoup de gêne, l'autre jour », faisant allusion à l'audience du Saint-Père. Le cardinal s'en défendit, d'autant plus que l'empereur, assurat-il, avait compris en grande partie et sans besoin d'interprète les paroles du pape, et que le pape, de son côté, avait saisi sans son aide beaucoup de ce qu'avait dit l'empereur. Nicolas fit asseoir son visiteur en face de lui, et se mit à parler, bientôt d'un ton passablement animé, et sans donner d'abord à Acton le temps de placer un mot. Il dit qu'il voyait l'intervention de la Providence dans le fait d'être venu à Rome, d'avoir pu causer avec le pape en personne, et de s'être ouvert avec lui. Il avait pu ainsi faire connaître ses intentions et empêcher d'interpréter en mauvaise part sa façon d'agir que certains s'appliquaient à travestir. Se disculper ou s'excuser, il le croyait audessous de sa dignité ; mais il aimait que l'on comprît bien quelles étaient ses intentions. Hors de Rome et à
(1) « Relazione délia Udienza particolare data da S. M. l'Imperatore délie Russie al Cardinale Acton nella sera dei 16 dicembre 1845 » (Autogr. d'Acton), AE, Russia, VIII, cahier de 14 feuillets, non compris les feuillets blancs, inséré après le fo 98. Copie, ibid., 99-114.
Rome même, il y avait bien des choses que l'on ne savait pas ; on ignorait les faits et les usages des pays lointains. Il était enchanté d'avoir fait la connaissance du pape : « Maintenant que le Saint-Père et moi nous nous somnnes vus, nous sommes connus et nous sommes parlé, continua-t-il, j'aurais à cœur une chose, ce serait de pouvoir, à l'occasion, correspondre directement avec le Saint-Père lui-même, et non pas toujours par les voies officielles. Cela préviendrait beaucoup d'interprétations mauvaises, et me mettrait en mesure de dire au pape les choses comme elles sont. Voulez-vous vous charger, vous, de demander au pape s'il voudra m'accordef cette grâce? » Acton évita une discussion là-dessus, et se contenta de répondre qu'il transmettrait la désir de l'empereur au Saint-Père. Puis Nicolas déclara au cardinal que c'était pour lo pape qu'il travaillait, pour venir en aide à l'Eglise catholique dans ses États, et la tirer, disait-il, de l'état de dégradation où elle y était réduite. Pour la troisième fois, il donna, plus longuement que jamais, libre cours à ses attaques contre le clergé, faisant seulement quelques exceptions, notamment en faveur des Frères Prêcheurs : « Il me fit, dit Acton, l'éloge des Dominicains, tant au point de vue moral qu'au point de vue politique. Il s'en montra très content ; il aurait plaisir, me dit-il, qu'on fît savoir au Supérieur Général des Dominicains que, sauf très peu d'exceptions, il n'avait qu'à se louer de ces religieux. » A toutes ses accusations, le cardinal lui répliqua, non sans tristesse : « Que Votre Majesté le sache, partout où l'autorité suprême de l'Eglise est libre, le clergé est exemplaire et les choses vont bien. » Il était trop facile d'apporter des faits, et il n'y manqua point. « Voyez ce qui se passe en Allemagne, dit alors le tsar, en faisant allusion aux scandales de Ronge et de Czerski. Des choses semblables, je ne les permettrai jamais dans mes États. » « Votre Majesté me cite l'Allemagne, riposta Acton. Qu'Elle sache que s'il y a du désordre, c'est précisément parce que depuis cent ans il n'y a pas un coin de l'Allemagne où, même de la part de certains princes catholiques, on n'ait mis des obstacles au libre exercice de l'autorité suprême
du Chef de l'Eglise. » « C'est vrai, reprit l'empereur, et Rome ne doit pas se fier aux princes catholiques. On ne doit se fiîer ni à Vienne ni à Munich. Il y a en Allemagne, continua-t-il, d'un côté un parti antireligieux qui tend à l'athéisme, et de l'autre un parti fanatique c{ui fait plus de mal que de bien. » « Sire, insista le cardinal, là où est libre l'autorité du pape, vous verrez la discipline florissante et le clergé exemplaire... Voyez un peu le clergé catholique en Amérique, en Angleterre, en Ecosse, en Irlande. Là, le Pape est tout à fait libre. Il n'y a aucun obstacle, en matières spirituelles, entre lui et le clergé, et celui-ci a le respect de tous, il est exemplaire et tout entier à ses devoirs. »
Ce plaidoyer sembla faire impression sur le tsar ; mais il se lança presque aussitôt contre le célibat des prêtres, dont il voulait rendre responsable le concile de Trente. Acton le tira charitablement de son erreur, et le poussa si bien, cju'il dut en revenir à célébrer ses propres louanges : « Je travaille pour l'Eglise », dit-il ; et dans une vision d'avenir confiante, il ajouta : « Mon œuvre sera continuée par mon fils et par mon petit-fils. — J'espère, observa Aeton, que Votre Majesté pourra vivre encore longtemps. — Cela dépend de la volonté de Dieu... Puis viendra le jour où on me sera reconnaissant de ce que jje fais pour l'Église catholique et pour le pape. — Mais en ce qui touche l'Eglise, remarqua le cardinal, il faut agir avec le Pape, et d'accord avec le Pape. » L'empereur reprit : « Mais voyez donc mon Académie théologique de Pétersbourg, comme elle va bien ! C'est là-dessus que je compte pour l'avenir. Je la tiens comme un couvent. J'y ai mis la clôture, en dérogeant sur ce point aux lois de Russie. — Mais le Saint-Père, dit Acton, a entendu dire qu'il y a un professeur luthérien dans cette Académie. — Entendu dire ! répliqua l'empereur avec vivacité. Voilà comment on fait toujours. On prête l'oreille à ce qui se dit, mais il ne faut croire que ce qui vient par les voies officielles. — Mais, Majesté, répartit le cardinal, Pétersbourg est une grande capitale. On y voit aller et venir des étrangers de toutes les parties du monde. Est -il possible que l'on ne
remarque pas certaines choses? N'y en a-t-il pas d'assez notoires pour que les étrangers puissent les observer et les rapporter, une fois hors de Russie? L'Académie ecclésiastique de Pétersbourg^ est un établissement vaste et majestueux, connu de tous ; rien de plus facile qu'elle ait attiré l'attention, qu'on en voie et connaisse les professeurs. — Il pourrait se faire, accorda l'emper-eur, qu'il y ait un luthérien pour enseigner les langues, mais non pas les sciences sacrées. Est-ce qu'il est défendu, peut-être, d'apprendre les langues d'un maître luthérien? — Non, répondit Acton ; mais dans un Séminaire, un protestant en rapports avec des jeunes gens pourrait parfois faire des insinuations qui ne peuvent pas laisser l'esprit des supérieurs en repos. — Je ne le sais pas, répliqua le tsar, s'il y a un professeur luthérien de langue ou de quelque autre matière toute profane. — Et même à propos de l'enseignement théologique, poursuivit le cardinal, il faudrait que le Saint-Père fût parfaitement tranquille. Il peut y avoir des auteurs plus ou moins sains. Supposons, par exemple, qu'on suivît Hermès? » Nicolas répondit en riant : « Non, jamais dans mes États. Ma censure est plus sévère que celle que vous avez, vous autres. — Bien, reprit Acton, mais Votre Majesté vient de me citer l'exemple de l'Allemagne, où les affaires catholiques ne sont pas au point qu'il faudrait : qu'Elle le sache, tout le désordre qui s'y trouve et que déplore à présent Votre Majesté n'est que l'efïet d'un enseignement théologique malsain, qu'on a donné sous la garantie et avec l'ingérence des différents gouvernements. » Le prélat n'avait pas tort d'accuser les thèses fébroniennes et joséphistes, si longtemps maîtresses dans les chaires catholiques d'Allemagne et d'Autriche. On avait constaté leurs fruits de mort ; et la mesure du discrédit où elles tombèrent enfin est aussi la mesure de l'éclat et de la prospérité que l'Église catholique devait retrouver aux bords du Rhin et du Danube. A propos des évêques, l'empereur se plaignit encore de n'en trouver qu'à grand'peine. Le cardinal lui proposa une solution que personne, jusqu'alors, ne lui avait indiquée : « Si Votre Majesté, lui dit-il, ne trouve pas de sujets
indigènes dignes d'être présentés, pourquoi n'en demandet-elle pas à l'étranger? — Peut-être serai-je obligé d'en venir-là, répondit le tsar. Mais la difficulté de la langue? de connaître nos usages? de connaître aussi les défauts et les vices de la population afin d'y porter remède? — Et comment a-t-on fait pour l'Amérique? répliqua Acton. Aux États-Unis il y a une Église très florissante. Jusqu'ici ce sont des évêques de toutes les nations de l'Europe qui l'ont formée : Français, Italiens, Anglais, Irlandais, etc. Ils ont appris la langue ; ils se sont mis au courant des circonstances et des besoins locaux ; ils ont formé un clergé exemplaire. Dans les autres parties du monde, on envoie des évêques de divers pays ; peu à peu ils apprennent la langue et les mœurs des différents peuples. »
Au fond, l'empereur eût été médiocrement flatté qu'on traitât la Russie en pays de mission : « Je ne dis pas, observa-t-il, qu'il n'y ait point de bons, même de très bons ecclésiastiques dans mon empire. Mais, ajouta-t-il, j'ai une grâce à demander au Saint-Père. » Je tremblai, raconte Acton, ne sachant ce qu'il allait dire. « Il s'agit des évêques de Pologne. J'aurais parfois besoin de les voir et de les consulter à Pétersbourg. Il est très avantageux qu'ils y viennent, car ainsi nous nous communiquons mutuellement nos idées. Mais ils ont une difficulté : ils disent que le Pape les excommunie, s'ils restent loin de leur diocèse. Pourrais-je demander au pape, vu les besoins de l'Église dans mes États, une dispense là-dessus? )) Il ne parla pas de la vraie raison : s'il voulait avoir à Pétersbourg les évêques de Pologne, c'était pour les introduire au Collège ecclésiastique et subordonner à celuici les diocèses du royaume comme ceux de l'empire. Le cardinal déclara aussitôt ce qui était possible : aux trois mois concédés par le droit aux évêques, le pape ajouterait, tout au plus, trois autres mois, car l'évêque a le devoir de résider dans son diocèse et d'en visiter chaque paroisse en personne. Le tsar se montra satisfait et dit : « Je n'ai pas besoin de plus de six mois. »
La situation de l'Église catholique en Russie et les abus dont elle souffrait provoquèrent de nouvelles observa-
lions, de nouvelles plaintes. 11 avait dû agir parfois, parce qu'il n'y avait d'autre remède que celui de son autorité. « Je serai peut-être forcé, dit-il encore, d'en venir à quelque autre démarche. Je veux espérer que le Saint- Père me rendra justice. » « Paroles mystérieuses et alarmantes ! )) note le cardinal. Qu'avait-il encore en vue? Peut-être songeait-il aux Grecs-unis de Chelm, à qui était réservé tôt ou tard le sort de ceux de Russie Blanche et de Lithuanie. Acton lui signala de nouveau où était le vrai remède : laisser l'Eglise appliquer ses propres l'ois : « Mais, Sire, lui dit-il, tout est prévu et réglé dans les canons de l'Église. Que Votre Majesté se fasse montrer les canons du Concile de Trente et les autres, et Elle verra que l'Église a pourvu à tout. » Il en revint aussi à sa formule : agir avec le pape et d'accord avec le pape. Le tsar, en réponse, se montra très rassurant : « Je veux, déclarat-il, que l'autorité du pape soit respectée et obéie dans mes États. » Mais il avait à vaincre l'insubordination des Polonais, toujours prêts à dénaturer les intentions de leur souverain et à les dénigrer : Les Polonais ont éle<^>é un grand vacarme contre moi! allusion transparente à l'affaire de la mère Macrine. Par contre, ils n'obéissaient guère mieux au pape : « Mais voyez les Polonais ! Que d'abus chez eux, surtout pour les mariages et les divorces ! Quand je parle, ils disent qu'ils doivent écouter le pape. Quand le pape parle, ils ne veulent pas lui obéir. » Le cardinal rappela les anciennes protestations du Saint- Siège et les constitutions si sages de Benoît XIV : « J'aurai soin de les faire exécuter », promit le tsar. Le pape et lui, disait-il, avaient le même but, la même intention. Il retournerait au Vatican faire ses adieux au Saint-Père ; il lui porterait une réponse à son mémoire. Sans doute, il lui faudrait un examen plus détaillé ; mais tout ce qui dépendait de lui, or pouvait le compter comme déjà fait. Ce fut avec de telles assurances, accompagnées de paroles aimables, qu'il congédia le prélat : il allait visiter les musées du Vatican, illuminés aux flambeaux, et l'heure était déjà passée. Cette longue conversation lui laissa un bon souvenir du cardinal, de ses manières pleines de
charme et de son caractère élevé. Il le déclara à Vienne à la princesse Metternich : « J'ai une haute idée du Cardinal Acton. »
Le 17 décembre, vers onze heures du matin, Nicolas, comme il l'avait annoncé, reparut au Vatican, afin de prendre congé du Souverain Pontife (1). Il y trouva la même réception, le même cérémonial qu'à son arrivée. Le pape l'accueillit aTi seuil de Vanticameru nohile, s'enferma avec lui dans son cabinet, en compagnie du cardinal Acton et de Bouténev, et le fit asseoir à sa gauche sous le baldaquin. Ce nouvel entretien eut, ce semble, quelque chose de moins tendu, de plus abandonné que le premier. Aux compliments de l'empereur, à ses remerciements de tout ce qu'on avait fait pour lui, à la satisfaction qu'il exprimait d'avoir vu Rome et ses précieux souvenirs, le vénérable Pontife répondit en s'exeusant de n'avoir su faire plus et mieux, et en lui disant son admiration de le trouver si actif, si assidu à s'occuper d'afïaires graves en dépit de la fatigue et d'inévitabl-es distractions. « Quand on a des devoirs, repartit le prince, il faut les remplir. » Le pape lui-même ne donnait -il pas l'exemple d'une activité plus grande, tout en s'accordant beaucoup moins de repos? Les fatigues du corps n'épuisaient pas comme celles de l'esprit. Celles-ci, observa le pape, ne devaient certainement pas manquer au souverain d'un empire qui égalait presque le quart de l'hémisphèie. Cette remarque flatta visiblement F autocrate. Il reprit avec une obligeante courtoisie que le Saint-Père avait, lai aussi, de grandes fatigues et de grands soucis. « Oui », réplique le pape ; il n'y avait pas à comparer l-e gouvernement de ses Etats et celui de son vaste empire ; mais le gouvernement de l'Église universelle, répandue dans
,(1|) « Relazione délia Secojida ed Ultima Udienza data dalla Santità di N. S. à S. M. rimperatore délie Russie nella mattina dei 17 dicembre 1845 » (autogr. d'Acton), AE, Riissia, VIII, 115-124.
le monde entier, lui était un immense fardeau. A ces mots, proférés avec un accent plein de gravité, le tsar fit un signe respectueux d'assentiment. Puis, faisant un retour sur lui-même, il observa d'un ton où perçait de l'émotion, que lui-même non plus n'aurait ceitainement pas pu supporter le fardeau de l'empire, s'il n'avait eu le soutien et la confiance qu'il mettait en Dieu, qui l'avait voulu à cette place : « Quand on a assumé, comme moi, sans s'y attendre, une si grande responsabilité, il faut un grand courage ef une grande confiance en Dieu. »
Après que les deux augustes interlocuteurs eurent exprimé ces nobles sentiments, le tsar parla du mémoire que Grégoire XVI lui avait remis précédemment. Il n'était pas, lui dit-il, en mesure d'y donner sur l'heure un« réponse adéquate ; il se réservait de le faire, une fois rentré à Pétersbourg. En attendant, il priait le pape d'agréer une première réponse conçue seulement en termes généraux. Puis prenant la note que lui présentait Bouténev, il en ôta l'enveloppe et la donna au Saint-Père, tout en disant : « Votre Sainteté m'a appris qu'il y avait dans mon État des lois en opposition avec les lois de l'Eglise catholique. — Oui, dit Grégoire XVI, il y a des lois qui s'opposent à l'exercice de la Religion catholique et qui sont en contradiction avec ses canons. — J'aurai besoin, reprit Nicolas, qu'on m'indique avec plus de précision et plus en détail chacune des lois contre lesquelles réclame Votre Sainteté, et qui sont en contravention avec les lois de l'Église catholique. » Le pape répondit qu'on le ferait. Alors le tsar répéta la promesse qu'il avait déjà formulée, tout ce qui lui serait possible pour satisfaire en ce point le Saint-Siège, il l'accomplirait. Le pontife fit bon visage à ces belles paroles ; mais il laissa bien entendre qu'il les prenait dans toute leur étendue et sans les restrictions que l'empereur y avait déjà mises : tout ce quil pouvait véritablement faire, coram Deo, car qui fait les lois peut aussi les changer et les abroger.
Ainsi qu'il en avait prévenu le cardinal Acton, Nicolas se mit alors à présenter ses requêtes : « J'ai besoin, dit-il, de demander une grâce à Votre Sainteté. Maintenant
que nous nous sommes vus, connus et entendus, je voudrais que Votre Sainteté me permît de correspondre personnellement avec Elle, quand j'en aurai besoin, et de prendre cette voie plutôt que la voie ministérielle, où souvent se produisent des équivoques et surviennent des malentendus. En ce moment nous parlons ici dedans avec la plus grande intimàté et comme en confession, sans que les personnes qui se trouvent dans la chambre à côté sachent ce que nous disons : de même je pourrais, en certaines choses, m' entendre personnellement et par lettres privées avec Votre Sainteté ! » Cette demande n'était pae sans danger. Qu'arriverait-il, si jamais il convenait au tsar de révéler ses propositions, tout en taisant les réponses qu'il aurait reçues? Grégoire XVI, averti, avait réfléchi et se tenait sur ses gardes. Aussi, répliqua-t-il, non sans rondeur et avec beaucoup de justesse : « Senta Vostra Maestà : Dans les affaires de religion qui regardent le pape comme Chef de l'Église, je suis responsable devant le monde entier. En ce genre je ne dois rien faire sans le soumettre d'abord à l'examen de mes conseillers et sans me mettre en mesure de manifestçr ma conduite à tous. Tout ce que fait le pape en matière de religion doit être publici juris. Par conséquent, en de telles matières. Votre Majesté comprend bien qu'il ne saurait y avoir de place pour une correspondance privée et personnelle. » Se tournant alors avec à-propos vers Bouténev, le pape continua : « Vous avez ici un représentant qui jouit de toute votre confiance, et que j'écoute toujours volontiers, car je sais combien il est loyal et équitable. Faites-moi donc parvenir vos désirs par son entremise : les affaires qu'il me rapportera, je les examinerai et je les ferai examiner par mes conseillers. » Et il redit encore la raison : « Parce que le pape, comme chef de la Religion, doit se conduire de telle façon que le monde entier puisse voir ce qu'il fait, car il en répond devant Dieu et devant toute l'Église. »
Bouténev, s'entendant louer en termes aussi obligeants, en fut tout confus, et pria modestement le Saint-Père d'observer que, s'il avait remarqué en lui de l'équité et de la loyauté, c'était qu'il parlait non seulement au nom,
mais aussi dans le sens et l'esprit de son auguste maître, en qui ces deux vertus brillaient d'un si vif éclat. L'empereur de son côté entendit avec plaisir les éloges décernés à son ministre et les approuva ; mais il fut quelque peu contrarié de voir que Grégoire XVI n'acceptait pas purement et simplement sa requête. Il insista, donna des explications : « Mais il y a tant de cas extraordinaires où il n'est ni bon, ni utile de faire tout savoir par les voies diplomatiques. Je pourrai prévenir Votre Sainteté et lui expliquer bien des choses en confidence, et savoir ainsi d'avance si Elle permettrait qu'on traitât de telle ou telle affaire par les voies ordinaires. » Le pape répondit au tsar de le faire renseigner d'abord par son ministre, et dit, en montrant Bouténev : « Nous nous arrangerons. » « Donc, reprit Nicolas, Votre Sainteté permet au moins que mon ministre lui fasse une communication verbale, avant d'en venir à une négociation officielle, et pour savoir si Votre Sainteté consent à ce qu'il se présente ensuite pour traiter en forme de telle ou telle affaire? » Le pape dit cjue oui, mais il expliqua que ces communications verbales n'aui aient lieu qu'à titre de préliminaires : rien n'y serait réglé, et les affaires mêmes devraient être soumises à la voie ordinaire. Pour mieux mettre en lumière cette importante réserve, il répéta à deux reprises que le pape ne ferait ni convention ni concession qui ne fût de nature à être rendue publique : « Dans les affaires de religion, déclara-t-il sans ambages, on ne peut pas conclure de pactes secrets, comme il arrive dans les conventions et les traités politiques. Les souverains temporels peuvent parfois décider beaucoup de choses sur-le-champ et, comme on dit, tambour battant, sul tamhurro; mais le pape doit prendre du temps et bien peser toutes choses devant Dieu avant d'agir. » L'empereur aurait voulu au moins une exception au sujet des évêques existants ou des candidats à proposer ; il aurait voulu pouvoir traiter lui-même en particulier avec le pape. « Oui, oui, répondit le Saint-Père, votre ministre me parlera au nom de Votre Majesté. » Ainsi fut déclinée cette première demande que Grégoire XVI estimait justement périlleuse.
Le tsar en vint alors à sa seconde requête, au sujet des évêques qu'il désirait appeler dans la capitale, et y retenir au delà des délais permis par la loi de la résidence. Le pape savait trop bien les inconvénients que ce séjour prolongé avait surtout pour l'épiscopat du royaume. Selon les prévisions du cardinal Acton, il répondit que pour des raisons graves et déterminées, il permettrait aux évêques de quitter leurs diocèses pendant quatre ou cinq mois, ou, tout au plus, six mois. « Mais Votre Sainteté, reprit l'empereur, me permet de garder les évêques, au besoin, jusqu'à six mois. » Le pape réfléchit un instant, puis dit qu'il leur accorderait cette permission, mais à deux conditions : ils ne dépasseraient pas les six mois, et, à lenr retour, ils gou<i^erneraient par eux-mêmes leur Eglise. Il répéta : « Ils doii^ent gou<^erner par eux-mêmes leurs diocèses, parce que le Saint-Esprit posuit Episcopos regere Ecclesiam Dei, et que, selon le mot de saint Bernard, celui qui gouverne son Église par l'intermédiaire des autres, perd le mérite et la récompense, car c'est aux vicaires que Dieu la donne. » Cette fois, Nicolas fut content ; il pria le Saint-Père de faire connaître cette concession aux évêques, et le pontife déclara qu'on leur écrirait.
S'abandonnant alors encore une fois à sa passion, le tsar recommença ses récriminations contre les catholiques polonais. Dans les provinces de l'empire, tout allait bien. Dans le royaume, tout allait mal. Plus que jamais, le tableau fut poussé au noir : immorahté, indiscipline, esprit de rébellion contre le souverain, d'insoumission à l'Église et au pape, par exemple dans la question du mariage. Le pontife répondit qu'il oirgexait sur ce point, s'il le fallait, les sages prescriptions de Benoît XIV; et le tsar l'assura qu'il pouvait compter sur lui pour faire respecter son autorité et observer ses volontés. « Mais quel remède puis- je apporter, répliqua le pape, quand on ne me laisse pas tous les moyens de connaître la situation? » 11 montra longuement le tort du gouvernement russe dans son injuste opposition à la libre communication des catholiques avec le Saint-Siège. Quel contraste avec tant d'autres pays qui ne professaient pas la religion de Rome 1
Là, le pape exerçait pleinement son autorité ; là, les évêques entendaient sa voix, les catholiques se montraient d'une fidélité exemplaire à leurs devoirs religieux et d'une irréprochable loyauté envers les lois et les institutions civiles. C'est ce qui se passait, par exemple en Angleterre, sous un gouvernement qui n'avait avec le Saint-Siège aucune relation diplomatique : le pouvoir civil ne s'y mêlait en rien de la religion et lui laissait pleine liberté ; il en résultait une entente parfaite entre les catholiques et le gouvernement : « De même, conclut Grégoire XVI, j'espère qu'il y aura une bonne entente entre les Catholiques Russes et le gouvernement de Votre Majesté. » L'empereur s'excusa d'avoir dû agir parfois contraint par des circonstances : des cas imprévus survenaient, réclamant des remèdes extraordinaires. Mais le pape fit observer que les lois de l'Eglise avaient tout prévu : il suffisait de marchei d'accord et en parfaite harmonie avec l'Église et son chef suprême. « Il faut à présent, termina-t-il, que tous les catholiques dans l'Empire de Votre Majesté sachent que V Empereur ç>eut leur paix et leur tranquillité. » Et l'empereur de répliquer : Ils nen devraient pas douter.
Ce fut le mot de la fin. Tout le reste se passa en compliments. L'empereur se leva, remercia le pape et lui recommanda l'impératrice et sa fille qui, elles aussi, devaient venir à Rome. Le Saint-Père, à cette occasion, reparla du tsarévitch, dont on avait gardé un si sympathique souvenir. Il espérait cjuc le tsar avait reçu des marques du respect que le peuple de Rome portait à sa personne. Nicolas lui assura qu'il n'avait eu qu'à se louer de tous, sans en excepter la population. La suite du prince fut admise à prendre congé du pape, qui bientôt reconduisit son illustre visiteur jusqu'au seuil de V anticamera nobile. Là, Nicolas lui baisa de nouveau respectueusement la main ; mais le Saint-Père, dans un élan d'effusion, l'embrassa. « Ce baiser de paix, dit le cardinal Acton, en finissant sa relation, nous l'espérons dans le Seigneur, aura attendri le cœur du monarque ; il le disposera à exaucer les vœux du Saint-Père pour le bien de la Rehgion Catho-
lique dans les immenses États soumis à sa domination, et pour que soient essuyées les larmes de ceux qui, pour la professer, endurent l'oppression, les injures et les vexations ! ))
Pendant que le tsar, parti le 17 décembre au soir, s'éloignait vers le Nord, par Florence et Venise, on faisait sans retard à Rome le bilan de la visite impéiiale. Bien avant qu'elle eût lieu, Mgr Viale Prelà, renseigné de bonne source, notait de Vienne les préventions fatales dont l'empereur était animé contre les catholiques, sa volonté despotique, sa conviction irrésistible d'être dans le vrai en religion comme en politique : voilà ce que cachaient ses manières extrêmement séduisantes et les belles paroles dont il aimait parfois à se montrer prodigue. Y avait-il à espérer? « Quant à moi, avait dit le nonce, je réponds non ; à moins que le Seigneur ne le renverse à terre, comme jadis saint Paul sur la route de Damas. » Maintenant, c'est le tour du secrétaire d'Etat de faire écho à ce pessimisme : « Si vous me demandez quelles espérances je conçois des résultats de ces deux entrevues, écrit-il en parlant des audiences de la première journée, je réponds franchement que Dieu peut tout faire ; mais à moi, il me manque la conviction que l'empereur puisse changer essentiellement le système adopté vis-à-vis des catholiques, bien que, ni le Saint- Père ni moi, nous n'ayons manqué de lui en démontrer de diverses manières la nécessité. » Les réponses semblaient vagues et « peu concluantes » : des affirmations, des promesses générales, entremêlées de si et de mais. On avait eu affaire à un personnage très entêté dans ses idées, très ancré dans ses préjugés. Le cardinal rappelait avec regret ses charges contre le clergé. C'était l'effet « de la haine qu'on lui avait peut-être soufflée contre l'ÉgHse Catholique », mais il semblait être « toujours prêt à admettre n'importe quelle absurdité » au détriment du clergé catholique, dont on voyait bien qu'il avait « une opinion fort désavantageuse ». En somme, l'avenir devait donner raison à l'expérience désabusée et méfiante du vieux cardinal. La presse lui attiibua cette parole : l'empereur a beaucoup nié ; il a peu promis ; il ne fera rien. Sans doute ce fut sa
pensée, mais il se défendit d'avoir tenu ce propos indiscret, qui ne convenait guère à sa situation et « ne cadrait pas du tout avec ses habitudes » (1).
VIIT
Après tout ce qu'on venait de faire à Rome, il n'y avait plus qu'à se tourner vers Vienne et à invoquer le secours du dieu de la diplomatie, de Metternich. L'empereur s'arrêterait sans doute dans la capitale autrichienne ; il verrait la famille impériale ; il conférerait avec le chanceliei. Serait-il question du mariage d'Olga? On le croyait encore possible ; cependant personne, à Rome, n'en avait soufflé mot. Restait la grande affaire des intérêts catholiques en Russie : le dernier rayoQ d'espoir sérieux au yeux de Lambruschini, c'était Metternich, dont il exaltait le tact, le savoir-faire, le zèle et le dévouement envers l'Église : « Dieu l'inspirera, disait-il au nonce à l'adresse du chancelier, et j'espère qu'il deviendra l'instrument du grand bien qu'il veut lui-même et qu'il a mission de faire au catholicisme dans ces malheureuses contrées. » A Rome, on n'avait presque pas touché les considérations politiques : le tsar aurait pris ombrage et aurait soupçonné, bien à tort, une manœuvre de ses sujets catholiques, déjà trop suspects. Ce chapitre était réservé au chancelier : à lui de développer à fond les conséquences désastreuses de la tyrannie dont les catholiques de Pologne et de Russie étaient accablés. Afin de lui faciliter la tâche, on l'avait tenu au courant de tout ce qui s'était passé, jusqu'aux moindres détails : relations des audiences, mémoires du Saint-Père, réponse de l'empereur, Metternich savait tout (2).
(1) Viale Prelà à Lambruschini, n° 90, 31 octobre 1845, AE. Riissia, VIII, 20-21. Lambruschini à Vialc Prelà, 19 décembre 1845, ibid., 160-161. Viale à Lambruschini, n° 169, 7 février 1846, ibid., 131-132. Lambruschini à Viale, 17 février, ibid., 131 A-B.
(2) Lambruschini à Viale Prelà, 19 décembre 1845.
Il faut rendre justice au chancelier : il eut à cœur de répondre à la confiance de Rome, et il s'y appliqua sans biaiser, avec un zèle et un dévouement incontestables. Son amour-propre était certainement flatté ; il se promettait de mener à bien une affaire qu'il proclamait très heureusement acheminée. Déjà les batteries de sa dialectique étaint prêtes, et il en avait pour ainsi dire fait la revue devant le nonce émerveillé. C'était, disait-il, la question la plus importante peut-être du moment présent, et il ajoutait, non sans emphase : « Le premier acte de ce drame si important a eu lieu à Rome entre le pape et l'empereur ; le second aura lieu à Vienne entre l'empereur et moi (1). »
Le 30 décembre, à huit heures du soir, l'empereur était à Vienne ; il devait y rester jusqu'au 2 janvier, où il reprit dans la matinée le chemin de la Russie (2). Il logea à l'ambassade. Son attitude fut réservée, morose, glaciale : le plus strict incognito ; pas de réceptions ; pas de pompes officielles, à peine une revue où le tsar défila devant l'empereur d'Autriche, à la tête du régiment de hussards dont il était le chef et dont il portait l'uniforme. En dehors de ses visites à la cour, il reçut trois personnes : le comte de Chambord, le jeune prince de Nassau et Metternich. « L'expression de ses traits, note la princesse Mélanie, est devenue plus dure encore, et la sévérité de son regard n'est nullement tempérée par l'expression de sa bouche. » Il ne se départit pas de cette rigidité. L'affaire du mariage l'avait mis de fort méchante humeur. Aux premiers mots qu'on lui en dit, il déclara que c'était fini, et qu'il ne voulait plus y penser. Ce n'était pas une feinte^ comme on s'obstinait à le croire. Là où il y avait préméditation, on affecta de ne voir que caprice, un coup de tête : il semble vraiment qu'il l'ait perdue ici, observait le nonce, et Met-
(1) Viale Prelà à Lambruschini, n^ 140, 26 décembre 1845, AE. Russia, VIII, 163-164 ; cf. n» 146, 27 décembre, ibid., 167-168 ; n" 145, 28 décembre, ibid., 60-61.
(2) Sur la visite de Nicolas à Vienne : Viale Prelà à Lambruschini, n° 148, 4 janvier 1846, AE, Russia, VIII, 62-67 ; nO 149, même jour, ibid., 68-71 ; trois annexes au n° 148, ibid., 45-55.
ternich prononçait : Il s'est conduit comme un enfant. Ce ne fut pas l'unique déception du chancelier. Soit crainte d'être blâmé, soit désir de ne pas se compromettre, le tsar garda pour lui ce qui s'était passé à Rome, et ne sortit de son extrême réserve qu'avec Mélanie de Metternich : elle fut la seule à entendre ses confidences. Le 31 décembre, après la revue, vers midi et demi, il se présenta chez elle. « Lorsque Clément entra, raconte la princesse, et qu'il vint à parler de la politique et du cabinet Tory, l'Empereur l'interrompit en disant : « Pas un mot de « politique ; je ne suis venu cjue pour causer avec votre « femme. » Il convint d'une entrevue pour le lendemain avec le chancelier qui, au bout de quelques instants, se retira (1). « Je viens vous voir, Vous, dit alors le tsar à la princesse, parce que vous êtes restée la même et que vous ne m'avez pas oublié. Vous n'avez pas changé pour moi. » En quelques mots pleins de vivacité, il exprima son amertume : « J'ai été frappé au cœur, et jamais je n'eusse cru que ceux sur lesquels je comptais puissent me frapper comme je l'ai été. Je compte sui^ vous seule, vous êtes restée vraie et droite. » Touchée de ces paroles si flatteuses, elle le remercia, essayant de le calmer adroitement et d'adoucir le dépit que lui causait l'échec du malencontreux projet de mariage. Il épancha alors sa bile sur la marche du monde : « Oui, Princesse, bien des choses de triste nature se sont passées depuis que nous ne nous sommes vus, et votre mari a raison de dire que le monde va mal ; on a fait de la mauvaise besogne partout... Le monde est bien malade, mais cous l'êtes aussi, croyez-moi. » Aussitôt la princesse lui parla de son mari, de ses innombrables soucis, de ses bonnes intentions et de son dévouement envers le tsar. Elle le pria de s'expliquer « franchement et ouvertement envers lui sur toutes les questions. » « Surtout,
(1) Sur cette conversation : Journal de la princesse Mélanie, Metternich, Mémoires, VII, 87. Viale Prelà à Lambruschini, « Colloquio delF Imperatore Colla Principessa di Metternich », annexe à dép. n° 148, AE, Russia, VÏII, 47-50 ; et surtout « Conversation de S. M. l'empereur de Russie avec la princesse Mélanie de Metternich, le 31 décembre 1845 » (en français), ibid., 56- 58. La princesse rédigea évidemment elle-même ce résumé. La copie est parfois défectueuse ; quelques fautes d'orthographe, quelques quiproquos
aiouta-t-elle, j'ose recommander à Votre Majesté la question principale, la question catholique. »
« J'espère, répliqua alors l'empereur, que vous n'ajoutez pas foi aux absurdes commérages que l'on a fait circuler sur ma tyrannie. Voyons, regardez-moi ; ai-je l'air d'un persécuteur? — - Certes non, répondit la princesse, mais il ne faut pas qu'en se trouvant loin de Vous, on puisse soupçonner qu'il y a du vrai dans les faits. — Allons, dites, reprit-il, vous m'avez cru persécuteur de votre religion?
— Personnellement, non, assura-t-elle. Votre Majesté ne peut pas agir déloyalement ! Mais Elle ne sait peut-être pas ce qui se passe chez ses sous-ordres, c{ui font souvent le mal que le Souverain ne connaît pas. — Ceci se passe chez vous comme chez moi, riposta le tsar ; c'est possible.
— Alors, la chose essentielle, conclut la princesse, est que Votre Majesté connaisse là-dessus la stricte vérité, et que les abus cessent. Il est donc bien facile de faire jour à la vérité! »
Pour mieux se justifier, Nicolas fit entendre à nouveau ses plaintes : « On a cherché à me faire paraître odieux de toutes les manières ; on a attaqué mes principes, ma morale, et maintenant on fait de moi un tyran pour la religion. Demandez donc à ceux qui me voient à Saint- Pétersbourg. Colloredo vous dira si je persécute les catholiques. Il y en a un à mon service auprès de ma personne, qu'on vous dise comment je les traite... Les calomnies percent ; mais ce que je fais, personne n'en parle. J'ai bâti des églises, j'ai érigé des séminaires. Je demande au pape depuis dix ans de bénir ces institutions qui sont pour le bien de mes catholiques ; il n'en a jamais rien fait. »
« Mais Votre Majesté a été à Rome, observa la princesse. Elle a vu le Pape. Sa vue seule doit Lui prouver que les pensées mondaines ne peuvent atteindre cet octogénaire, et que ce qu'il veut il doit le vouloir. »
« J'ai.trouvé le Pape ce qu'il doit être, répondit le tsar, respectable et vénérable, mais parfaitement ignorant sur nos questions religieuses. » Comme pour atténuer ce jugement parfaitement injuste, il reprit aussitôt : « Ce n'est pas lui, du reste, c'est ce qui l'entoure qui veut la confu-
slon et le manque d'entente entre nous. La comédie de cette prétendue religieuse, par exemple, l'avez-vous crue? Celui qui l'accompagne est un officier chassé qui, après, est entré dans les Ordres. On a sagement à Rome formé une enquête ; aujourd'hui ils ont honte de cette enquête, parce que la comédie est trop indigne. J'ai une haute idée du cardinal Acton. J'ai parlé à Lambruschini parce que je voulais parlé [r] au plus catholique que le pape. Ce sont ceux-là, ceux qui veulent être plus catholiques que le pape, qui font le mal aujourd'hui, et vous avez de cela ici. ))
La princesse s'excusa sur son ignorance des questions de droit ecclésiastique de ne pas entrer là-dessus en discussion avec l'autocrate. Elle ne voulait pas poser en théologien.- Mais elle le supplia de ne pas abandonner cette affaire av^nt de l'avoir complètement vidée : « Il faut, dit-elle, que Votre Majesté se trouve en paix avec notre Eglise. Il faut que ses sujets catholiques jouissent de tous leurs droits, de la liberté de conscience. Le malheur veut que les sujets catholiques de Votre Majesté se trouvent être des révolutionnaires ; et vous ne savez plus faire la part de ce qui appartient à la religion et de ce qui forme le côté de la révolution ; punissez la révolution, mais soutenez la religion. Les seuls bons sujets sont ceux qui sont franchement religieux. Si vous leur ôtez leur juste sujet de plaintes, vous devenez bien fort, car vous les affaiblissez en leur ôtant les seules armes véritables qu'ils ont. »
« Vous dites ce que me disait le pape, reprit l'empereur. Il me dit : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce « qui est à Dieu. » J'ai dit au pape : « Je vais plus loin. Je « dis : Rendez d'abord à Dieu ce qui est à Dieu, au pape « ce qui est au pape, et puis seulement à César ce qui est « à César. »
La princesse insista : « Votre Majesté doit toujours avoir devant les yeux une chose, c'est que le catholique sans Pape n'est plus un catholique ; donc, il faut que la suprématie du pape Catholique soit bien reconnue en Russie, il faut qu'il puisse protéger ses brebis, sans cela l'Eglise Catholique n'existe plus. — Mais croyez-vous, vous aussi, riposta Nicolas, que je veuille ôter au pape ses droits?
466 LE SAliNT-SIEGE ET LA RUSSIE
J'en serais bien fâché. Croyez-vous peut-être que je veuille établir un second pape? — Non, Votre Majesté, répliqua la princesse, je ne crois pas aux absurdités ; je crois toutes vos intentions bonnes, mais je voudrais pouvoir en voir tous les résultats heureux. » L'empereur reprit : « J'ai parlé au pape ; il m'a donné ses griefs, ses désirs. Je l'ai prié d'entendre la chose autant que possible [s]. Je lui ai remis mon papier. Ce que je puis faire, non seulement je le promets, mais je dis que c est fait; car c'est tout comme, mais il y aura des difficultés. » « Comme l'Empereur continuait à me dire des choses flatteuses et amicales, raconte la princesse, j'ai répondu : « Puisque « Votre Majesté me comble de tant de bontés, j'ose la « supplier de me donner sa parole d'honneur, que l'afïaire « catholique sera épuisée tellement (1), que personne en « Europe ne pourra plus la prendre pour l'ennemi de « notre Eglise. Je suis catholique a<^ant tout, et je ne pour- « rais supporter la pensée de voir Votre Majesté être « l'ennemie de ce qui fait ma vie. » Il m'a donné sa main en me disant : « Ma parole d'honneur, mes intentions sont « celles de mettre un[e] bon [ne] fin à toute cette affaire, « pourvu qu'on me soutienne. »
Le langage de la princesse Mélanie lui fait grand honneur. C'était, dit-on, et son journal le montre, une femme d'esprit. Elle révèle dans cette occasion un grand cœur, un caractère élevé, une foi sincère et ardente. L'autocrate ne s'attendait peut-être pas à s'entendre dire d'aussi bonnes vérités, d'un ton aussi ferme que délicat, mais il ne se départit pas avec elle de sa familière cordialité. Avec le chancelier, ce fut une autre attitude. Metternich, son allié, ne lui était pas sympathique : il était toujours le semeur de zizanie et à ses yeux « l'homme ennemi », « l'adversaire », comme il le nomme, selon l'expression biblique et liturgique : « Vous savez depuis longtemps, avait-il écrit à Orlov, mon opinion sur lui (2)... » Metternich accu-
(1) Copie : nettement pour tellement, ce qui ne donne presque aucun sens. Un peu plus loin : un hon fin, pour une bonne fin.
(2) Nicolas à Orlov, 3/15 mars 1839, dans Th. ScnrEMANN, Geschichte... Nikolaus I, III, 491-492 : « Vous avez parfaitement parlé au vrag soupostate, etc. »
sait volontiers Nicolas de finasser; Nicolas lui retournait le compliment avec usure. Le chancelier avait préparé en habile joueur sa partie d'échecs. Que son partenaire jouât cette pièce ou cette autre, qu'il fît telle ou telle réponse, lui, tenait toujours prête sa savante combinaison. Il avait tout prévu, tout, sauf ce qui arriva : sur la question religieuse, l'empereur ne répondit à peu près rien ; au lieu d'une discussion, ce fut une dissertation, et le grand diplomate en fit tous les frais. Il en avait naguère résumé le sujet en ces termes : « Ce dont il s'agit, c'est de savoir si l'empereur vivra ou ne vivra pas en paix avec quinze ou vingt millions de sujets, catholiques, protestants et juifs. )) Nicolas le laissa tranquillement développer ses considérations ; puis il se contenta de répondre qu'il espérait que le prince n'ajoutait pas foi à toutes ces bêtises qu'on avait répandues sur ses persécutions contre l'Eglise catholique. Le chancelier, quelque peu piqué, répliqua que Sa Majesté pouvait en être persuadée, lui, dans sa longue carrière n'avait jamais ajouté foi à des bêtises qui en fussent réellement. « Mais au sujet de la Russie, se bornait-il à dire, là où il y a de la fumée, il faut qu'il y ait du feu. Si dans une chambre il y a de la fumée, on pourra ouvrir la fenêtre pour lui donner une issue, mais cela ne suffit pas : il faut chercher où est le feu, afin de supprimer la cause de la fumée. » Il cita encore l'exemple de l'Autriche, allégua le malaise et le tracas que les lois de Joseph II y avaient introduits, et ses efforts personnels pour y porter remède. Quand il fut à bout d'arguments et de métaphores, il ajouta quelques mots sur le code russe, publié quelques mois plus tôt, et sur le sort qui y était fait à l'Église catholique : c'était son intention, dit-il, de rédiger par écrit ses réflexions là-dessus, et de les communiquer à Nesselrode, si Sa Majesté le trouvait opportun. L'empereur y consentit. Ce serait un papier de plus dans les oubliettes de sa chancellerie (1).
Telle fut la place que la question religieuse occupa dans
(1) Viale Prelà, « Conferenza dell' Imperatore Nicolao col Sig. Principe di Metternich, annexe à la dépêche n° 148, AE, Russia, VIII, 51-55. Cf. Dépêche à Lambruschini, n° 145, 28 décembre 1845, ihid., 60-61.
ce long tête-à-tête de trois heures, Metternich avait choisi de feindre l'ignorance. « La condition du confesseur, disaitil plaisamment au nonce, est meilleure que celle du pénitant ; il ne voulait pas se confesser à l'empereur, mais bien le confesser lui-même, » On causerait d'abord politique, puis peu à peu on amorcerait les confidences, et le tsar parlerait de ce qui s'était passé à Rome, Mais le pénitent resta muet, et Metternich fut joué. Le second acte, l'acte de Vienne, fut manqué. C'est à Rome même qu'on va le reprendre et, du moins en apparence, avec plus de succès.