‹ Le Saint-Siège et les juifsChapitre 22 sur 72 · CONSTITUTION DE LA COMMUNAUTÉ JUIVE · texte numérisé non relu

CONSTITUTION DE LA COMMUNAUTÉ JUIVE

Constitution de la communauté juive au temps de I ù éron. — La communauté reste inébranlable au milieu de l'effondrement de l'ancien monde. — Elle est considérée comme formant dans Home une commune a part. — Nombreuses communautés qui M trouvant dans la même situation. — Autorité du rabbin. — Prépondérance de la synagogue de Rome -»r celles des antres Tilles d'Italie. — Les fattori ». — Leur rôle. — L>- conseil des anciens. — Son origine. — Haute surveillant exercée -ur le ghetto par les autorités romaines.

La colonie juive formait dans Rome une commune à part, un État minuscule mais distinct dans l'État. Il en avait toujours été ainsi. Obéissant à cet esprit de solidarité et d'exclusivisme qui a été longtemps la caractéristique et aussi la force de la nation israélite (1), les premiers juifs débarqués à Rome se groupèrent, comme on l'a vu, dans un même quartier; déjà, au temps de Cicéron, ils constituaient une communauté

(Il Tacite dit fort bien : « Et quia apud rjMOf fuies obstinata, mitericordia m promptu, sed advenu» ■mues alios hostile odium ». (Hist., V. 5.)

CONSTITUTION l>K LA COMM1 NAUTÉ 73

unie, compacte , presque redoutable (I); ils possédaient

une synagogue, des écoles dans lesquelles se perpétuait le souvenir de la patrie et surtout le respect de la tradition; un tribunal particulier, le Beth-Dim, où des juges nommés par eux tranchaient leurs différends selon la loi mosaïque; et tel fut le respect des empereurs pour ce tribunal qu'ils donnèrent à ses décisions force de loi (2). Quoique citoyens romains et soumis, par conséquent, aux lois romaines, ils gardaient un grand attachement et une grande vénération pour leurs institutions nationales, ce dont Juvénal, qui connaissait peu et méprisait tout ce qui n'était point romain, se scandalisait fort (3) -La colonie juive des bords du Tibre rappelait le quartier nègre à Oran ou la ville chinoise à San Francisco.

La chute de l'empire romain, l'effondrement de l'ancien monde, n'ébranlèrent pas la communauté juive qui resta, au milieu des barbares et dans la Rome papale, aussi unie, aussi compacte, aussi fidèle à ses traditions que par le passé! De même qu'à chaque modification profonde de la société répond une conception religieuse, une théogonie nouvelles, un dogme immua-

(1) Cicêkon, ProFlacco, XXVIII. « Scis quanta sit imams, quanta concordia, quantum valeat in concionilus ».

(2) Voyez Bkdarripe, p. 6.

(3) Sat. XIV, v. 101 etseq.

Romanas autem soliti contemnere leges, Judaïcum ediscuiit et servant ac metuunt jus.

74 LE SAIN l -SIEGE ET LES JUIFS

l)le rend immuable la constitution sociale. Si les petites juiveries éparses dans le monde et surtout m Italie, sont demeurées intactes parmi tant de bouleversements, c'est qu'on y adorait l'Éternel selon le rite invariable attribué à Moïse et à David, et que les mêmes lois y étaient observées que Salomon, au nom du Très-Haut, avait dictées à son peuple seize siècles auparavant. La ténacité des Israélites gît dans leur religion.

L'édit de Paul IV, qui enfermait les juifs dans le ghetto, ne lit qu'accentuer cet état de choses et donner plus de cohésion encore, si c'était possible, à la communauté juive (1); isolée du reste des Romains, elle eut, plus encore qu'auparavant, sa vie propre, son régime intérieur, ses tribunaux (2), ses chefs, ses finances (3). La muraille qui l'enserrait n'était pas seulement une barrière matérielle, c'était aussi une barrière morale; elle séparait deux mondes. Les soldats pontificaux faisaient bien parfois des descentes dans le ghetto pour s'emparer d'un catéchumène hésitant, saisir des livres qu'on croyait prudent de soustraire à la curiosité des fidèles , ou bien pour châtier quelque contempteur des lois, mais ils y péné-

(1) Voyez chapitre xn.

(2) Il était interdit aux juifs par leurs lois de s'adresser jamais à la justice chrétienne. (Voir Joannes Buxtorf, Synagoga judatea.)

(3] Chap. xvi, xvn, xviii.

CONSTITUTION l>K LA COMMUN M i i: 7:;

traient comme en pays étranger, et, leur besogne faite, s'en allaient an plus vite. On méprisait trop les juifs pour s'occuper beaucoup de la façon dont ils vivaient entre eux; pourvu que les taxes fussent régulièrement payées et les ordonnances des papes respectées, le reste importait peu (I). Ce dédain fui leur sauvegarde.

Au reste, l'autonomie relative laissée à la communauté juive n'a rien qui doive surprendre; Rome fourmillait de communautés plus ou moins autonomes. Chaque corporation, chaque confraternité, chaque « école », et Dieu sait si le nombre en était grand (2), avait des règlements spéciaux, des privilèges, des immunités, une vie propre enfin , sous la direction d'un protecteur (3), auquel les membres de l'association devaient obéissance et de qui la juridiction, en ce qui les concernait, était exclusive de toute autre (i). Laconfra-

(1) Il en était ainsi dans plusieurs villes du midi de la France et notamment à Perpignan. (Revue des Études juins, \. XX, p. 33.)

(2) Il y avait à Rome, en 1C79, vingt hôpitaux, vingt-sept hospices pour les étrangers, dix-sept maisons de refuge pour les femmes et les jeunes fdles, quarante et un séminaires et collèges, quarante archiconfraternités, quarante-six confraternités, cinquante-six corporations; total : deux cent quarante-sept communautés. (Carlo Baktolomeo Piazza, Opère pie di Roma.) Cf. Annuario statistico di Roma, I88:i, vol. Il, qui donne le chiffre total de deux cent cinquante et une « Opère pt'e ».

(3) C'était, le plus souvent, un haut dignitaire de l'Église.

(4) La plupart de ces juridictions particulières, dont l'enchevêtrement était devenu inextricahle, furent abolies par la bulle d'Innocent XII « Ad radicitus submovendvm », 31 août 1092.

76 LE SAIN r-SIÉGE ET LES Jl IFS

ternit»1 des catéchumènes, dont on expliquera plus loin l'organisation, en est un exemple intéressant. Ces communautés constituaient comme des communes indépendantes au sein de la commune romaine.

La liberté dont ellesjouissaient était le résultat de cette puissance spirituelle et de cette impuissance temporelle, si grandes toutes deux, qui furent longtemps l'apanage et l'essence même de la papauté. Car c'était un milieu étrangement favorable à l'éclosion des privilèges que cette ville où l'autorité était si souvent contestée et chancelante, et où la multiplicité des lois, parfois contradictoires, qu'avaient léguées tant de régimes déchus, en rendaient l'application parfois fort incertaine. Pais, une fois créées, ces situations privilégiées se perpétuaient tout naturellement, grâce à la faiblesse du pouvoir, grâce aussi à ce respect de la tradition et de la chose établie qui était alors, en somme, presque la seule raison d'être de la ville éternelle. Ajoutez à cela qu'à coté de ces privilèges, nés, si on ose dire, spontanément, la bienveillance toute-puissante des papes se plaisait à en instituer d'autres, plus nombreux peut-être, en faveur des œuvres qui leur semblaient louables ou dont les promoteurs étaient bien en cour. Toute entreprise pieuse recevait, à son berceau, des immunités, des avantages, des exemptions, une certaine indépendance qui lui assurait une vie propre; et l'exception devenait ainsi la règle.

Page 1