LA PRAGMATIQUE
Origine des règlements somptuaires. — Penchant des jaifs à la dépente. — Le conseil des soixante, par crainte des exigences des chrétiens, décide lu création d'une Pragmatique. — Rigueur de ce règlement. — Les banquets. — La cérémonie des Gançailles. — Cadeaux «les liâmes limités a quelques vêtements. — Le mariage. — Festins que l'on donnait
à celle occasion. — Le bain de l'épousée. — Défense aux juifs d'aller en carrosse. — La circoncision. — Fêles qui l'accompagnaient. — La Pragmatique les supprime. — Simplicité imposée aux femmes dans leurs vètements. — Les hommes ne doivent porter que des habits ayant déjà servi. — Impuissance des lois somptuaires. — Subtilités des juifs pour éluder la Pragmatique. — Sa sévérité excessive. — L'excommunication.
Le principal usage que firent les juifs de Ja liberté qui leur était laissée fut de s'imposer une dure servitude.
Non contents d'obéir aux édits somptuaires si rigoureux pourtant des sénateurs, des conservateurs et des papes (1), ils se soumirent volontairement à une réglementation bien plus dure encore. Tel était en Italie l'amour de la liberté que, pour sauvegarder l'in-
(1) Bulles « Quoniam nos plurics », Pie V, 23 juin l.'>67; et « Cum in unaquaque», Sixte V, 2:t décembre 1586.
dépendance de tous, on sacrifiait volontiers l'indépendance de chacun. Afin de n'être point assujettie, Venise s'accommodait d'une tyrannie plus cruelle que le joug des plus cruels tyrans; et l'histoire des Républiques centrales, Florence, Orvieto, Sienne, Arezzo, si attachées pourtant ù leurs libertés, fournit maint exemple de cette anomalie apparente. La communauté juive céda à ce penchant, qui était peut-être un instinct. Aussi bien, sa situation lui en faisait un devoir. La jaousie des chrétiens n'était que trop prompte à s'éveiller, le fisc que trop enclin à se montrer exigeant, et puis, il faut bien le dire, si invraisemblable que cela puisse nous paraître, la jeunesse du ghetto montrait une inclination dangereuse à dissiper en folles prodigalités le patrimoine lentement amassé par ses aïeux.
Ces juifs, entassés dans l'infect ghetto, sans cesse menacés d'une nouvelle maltôte ou sous le coup d'un arrêt du vicaire leur imposant quelque obligation fâcheuse, on se les figure mal se livrant cependant à de bruyants et copieux festins, se couvrant de vêtements somptueux, faisant à l'envi étalage de luxe et de générosité. 11 en était ainsi pourtant, et les choses en vinrent à ce point que le conseil des soixante jugea prudent de réagir. S'étant assemblé le 4 avril 1001, il décida que « pour mettre un frein à l'extravagance des pompes et des dépenses qui détournent la jeunesse des bonnes mœurs, de la crainte de Dieu et de l'amour de
LA PRAGMATIQ1 E 85
Injustice, et cjui rendent si diflicile le recouvrement ries taxes, redevances et subsides imposés quotidiennement à la communauté », il fallait défendre par une loi l'abus du luxe; à cet effet, une commission de sepl membres fut instituée avec mission de rédiger des règlements somptuaires. Le rabbin et les trois fattori faisaient partie de la commission ; on leur adjoignit trois députés nommés exprès. Il se trouva que leurs travaux ne durèrent pas longtemps. Peut-être rencontra-t-on, dans une législation antérieure, des matériaux tout prêts; en moins d'un mois, la commission présenta à l'approbation du conseil des soixante une loi somptuaire d'une étonnante minutie et rigoureuse à souhait (12 mai 1661) (1); elle fut aussitôt mise en vigueur. C'est la Pragmatique (2).
Comme toute réaction, celle-ci dépassa, ce semble, quelque peu la mesure; on bannit non pas seulement le luxe, mais la plus petite apparence de luxe; toutes
(i) La loi de 1661 est la première que nous connaissions; ce n'est peut-être pas la plus ancienne. Les juifs d'Avignon, de Metz et de Strasbourg avaient aussi adopté des règlements somptuaires que nous comparerons, chemin faisant, avec ceux des juifs de Rome. Voir l'étude de M. le rabbin Abraham Cohen : « Règlements somptuaires de la communauté juive de Metz », et les travaux si intéressants de M. Isidore Loeb sur les juifs d'Avignon et de Strasbourg (Versailles).
(2) Pragmatica da osservarsi dalli Ebrei di Roma. (Neila stamperia délia nverenda Caméra apostolica, 1661.) Puis, on lit : Die 28 maij 1661, affiœum fuit in scolis (sic) solitis Hebreorum Urbisper me Franciscum Messolum Mandat.
rémonies qui servaient d'occasion ou de prétexte
aux réjouissances furent soigneusement réglées, et malheur à qui eut osé mettre à son habit une broderie trop haute d'une ligne ou dépasser en ses libéralités la limite imposée par les soixante.
Les banquets à table ouverte, accompagnés de danse, de musique et de chant, étaient un des divertissements favoris des habitants du ghetto (1); ils sont désormais interdits, excepté en trois occasions : le premier soir que le fiancé se rend dans la demeure de sa fiancée, durant la semaine des noces et la veille de la cérémonie de la circoncision (2). Encore y a-t-il à cette tolérance bien des restrictions : les banquets seront peu nombreux, on n'y pourra inviter que le père, la mère, les frères et les sœurs des fiancés ou des nouveaux mariés; pour tout régal, on ne leur offrira qu'un bouilli, un rôti, un gâteau, quelques salaisons et du fruit (3) ; la Pragmatique ajoute, non sans une pointe
i Voir Bdxtorf. Chap. xu.
(2) Les enterrements juifs se passaient fort simplement, à rencontre de ce que pratiquaient les Italiens. Voir Léoh de Modère, p. ITT.
(3) Il était défendu à la maîtresse de maison d'aller faire ses invitations elle-même; elle devait avoir recours à l'intermédiaire de femmes salariées, sorte de semonneurs dont c'était le métier. Quand on voulait inviter des chrétiens, il fallait l'autorisation expresse du propriétaire de la maison où le festin devait avoir lieu. A Metz, cette coutume bizarre existait aussi; on appelait les personnes chargées de ce soin « chamass »; elles devaient faire viser la liste des invités par les deux syndics.
On peut consulter, pour se faire une idée du luxe inouï que dé-
LA PRAGMATIQI E s,
de malice, que les conviés ne devront rien emporter dans leurs poches, au su ou à l'insu des maîtres de la maison. On pourra danser, mais à la condition, fort peu plaisante, que les hommes ne danseront qu'avec les hommes et les femmes avec les femmes (I); les musiciens devront être juifs et on ne leur donnera jamais, sous quelque prétexte que ce soit, plus de cinq giuli (1 fr. 50 environ) (2). Les comédies étaient défendues. La cérémonie des liançailles était entourée d'un grand apparat. Tous les parents des fiancés étant assemblés, on indiquait officiellement le jour fixé pour la cérémonie du mariage et on lisait l'instrument par lequel le jeune homme s'engageait à constituer une dot à sa fiancée, car c'était à lui qu'incombait chez les juifs ce devoir (3). Parfois même il donnait par avance
ployaient par contre les Italiens dans leurs banquets, C.yxtu, Histoire des Italiens, chap. cxxm;F.-T. Perrens, Histoire de Florence. t. III, p. 3o0 et suiv. ; et notre étude sur Cola de Rienzo, chap. xi.
(1) Les hommes ne devaient point danser avec des femmes,« pas même pour apprendre la danse», dit une Pragmatique postérieure : ce qui prouve que les juifs cherchaient, par mille subterfuges, à éluder la loi.
(2) A Metz, les règlements étaient plus sévères : on ne pouvait avoir plus de trois musiciens, et il ne fallait jamais faire de musique le soir.
(3) Basnage dit (liv. VI. chap. \\n : « Au lieu que dans le droit ordinaire, c'est la fille qui porte la dot au mari, on pratique le contraire chez les juifs. La femme ne laisse pas de porter à son mari ses habits, ses meubles et tout ce qui lui appartient avec le droit à la succession de ses parents. C'est là le don mobile, et le don qu'on
une partie «le la somme. Le fiancé touchait la main de sa fiancée (1), puis on brisait, en signe de réjouissance et d'abondance, des vases de terre qu'avaient apportés es amis du jeune homme; on répandait du vin et on échangeait force cadeaux (2).
« Il y a des pays, dit en outre le sieur de Simonville i Richard Simon, Père de l'Oratoire) (3), où l'accordé donne une bague à l'accordée, mais cela ne se pratique
fait à son épouse, ne se payant qu'après la mort, peut-être regardé comme un douaire dont la veuve a la propriété ».
La Pragmatique ne contient aucune restriction relative au montant de la dot, c'est qu'en effet les lois romaines réglaient cette question : il était défendu de donner en dot plus de quatre mille ducats et cinq cents carlins (dix carlins valaient un ducat!. Voir la bulle « Quouiam non pluries », de Pie V. Cette bulle fut provoquée par l'exorbitance des dots en Italie. Déjà Dante trouvait les dots excessives; Benvcnutod'Imoladitque de son tempsles dots étaient de 1.500 à 2.000 florins. Le trousseau de Claire Sforza, qui se maria en 1488, fut d'une richesse inouïe : dans la seule broderie d'une manche, on comptait quarante onces de perles; elle reçut également quantité de perles dont quelques-unes de douze etmême de vingt-cinq carats, des rubis, des émeraudes, etc. (Cantu, t. VII, 21.)
Paul V publia égalemenùmc bulle : « Exponinobis nuper fecistis », 7 août 1610, relative aux dots des jeunes filles juives; elle confirme les règlements de la communauté, règlements qui ne nous ont pas été transmis.
( 1) C'est la cérémonie que la Pragmatique désigne sous le nom de : « toccata délia mano ».
(2 Buxtouf, p. 025.
(3) Cérémonies et coustumes des juifs, traduit de l'italien de Léon de Modéne,rabin (sic) de Venise, par le sieur de Simonville. La Haye, 1682. Cet ouvrage avait paru aussi à Paris, l'année précédente.
LA PRAGMATIQ1 E 89
pas ordinairement en Italie (I). Ils durent en promesse six mois ou un an, et quelquefois deux. Pendant ce temps-là, le promis visite sa maîtresse et passe le temps avec elle, mais sans en abuser ». Notons qu'à Rome on jugea pins prudent de lui défendre d'habiter la même maison.
Le temps des fiançailles, qu'on appelait à Morne « Chignan », était, au point de vue de l'économie, une époque bien difficile à traverser; aussi la Pragmatique se montre-t-elle prodigue en prescriptions relatives aux dépenses que peuvent faire le fiancé et la fiancée. Celleci n'offrira à son futur époux que deux mouchoirs d'un écu chacun (2), deux chemises valant en tout neuf écus (3), enfin le thaled. Ce llialed ou ialles, sorte de voile blanc carré à quatre pans, plus ou moins grand selon les circonstances, garni de houppes aux coins, et dont on se couvraitdans les cérémonies religieuses, était un objet de grande importance (4); en mourant, le juif
(1) On donnait souvent à la place, une pièce de monnaie. (Basnage, liv. VI, 490.)
(2) Et encore, si la dot est supérieure à mille écus.
(3) Une de cinq écus pour le fiancé, l'autre de quatre pour un de ses amis.
(4) Léon de Modène dit (chap. v, I repartie) : « Chaque habit qu'ils portent doit avoirquatre panset à chacun uncordon pendanten forme de houppe qu'ils nomment « zizit » . « Qu'ils se fassent, dit la Loi, des « cordons aux pans de leurs habits ». Présentement il n'y a presque plus de lieux où les hommes portent de ces habits à quatre pans. Ils se contentent seulement de porter sous leurs habits un morceau d'étoffe carré, avec ses quatre cordons. Dans le temps des prières qui
90 LE SAIN r-SIÈGE ET LES JUIFS
changeait de nom, mais gardait souvent son thaled (1). Parfois encore, le père le transmettait à son fils, comme un bijou de famille. On faisait à Home, à en juger parce que dit la Pragmatique, des folies pour posséder un beau thaled; il arrivait môme que, chose singulière afin qu'il lût plus riche, le fiancé fournissait à la liancée une partie de la somme nécessaire à l'acquisition du présent qu'elle devait lui offrir. Sans défendre cette pratique, la Pragmatique déclare qu'on ne devra jamais consacrer au thaled plus de un pour cent de la dot. Quant au jeune homme, il ne lui est guère permis de faire montre de générosité : il doit borner ses présents a une paire de pantoufles; il est vrai qu'il peut les choisir en cuir ou en velours et les faire garnir de passementeries, plus, une paire de bas et une paire de jarretières, en ruban ou bien en taffetas, et ornées, mais discrètement, de dentelles d'or; à la rigueur, on l'autorise à ajouter une paire d'escar-
so font aux synagogues, ils se couvrent également d'un voile de laine carré qui a ces houppes aux coins. Ils nomment ce voile « thaled ». — « Il y en a qui mettent ce voile sur la tète, d'autres le tournent autour du cou ». Cf. Basna<;k, liv. VI, 378.)
Il y avait un petit thaled appelé « ïalles Katon » et un autre plus LTaml appelé « Talles Cadol », pour les prières. (Boïtorf, p. 161.) Il ajoute cette remarque assez curieuse : « Comme le thaled était composé d'autant de fils qu'il y a de préceptes dans toute la Loi, c'està-dire soixante-treize, en le portant on se conforme à tous ces préceptes. (Page 164.)
(1) On en recouvrait le visage du cadavre. (Léon di: Modem., p. 178.)