CHAPITRE V
HISTOllîl-: DE LA COMMUNAUTÉ JUIVE SOIS LES PAPES
Première période suite)
Bienveillance des papes cm ers les juifs. — Charles I ". sénateur de Home, ordonne qu'on respecte leurs libertés. — Benjamin de ïudela. — État florissant de la littérature rabbinique à Rome vers cette époque. — Nathan b. Jechiel. — Emmanuel b. Salomon. — Premiers symptômes de défiance.— La présentation du Pentateuquc au temps de Boniface VIII. — Jean XXII. — Légende relative à ce pape. — La peste noire. — Persécutions qu'elle suscite contre les juifs. — Haine étrange des juifs contre Cola di Rien/o. — Leur acharnement sur son cada> re. — Mépris grandissant des chrétiens. — Prestation de l'hommage au temps de Grégoire XII. — Routé de Martin V à l'égard des juifs. — Leur situation à Rome à cette époque.
Quelle que fût la dévotion des juifs pour les papes, eeux-ci ne demeuraient pas en reste avec eux. C'était le temps où Alexandre III prenait un juif pour trésorier (1); où Innocent III déclarait « qu'à l'exemple de
(I) Perreau, Éducation et culture des Israélites en Italie au moyen
âge, 188o, p. 19.
132 LE SAINT-SIEGE ET Mis JUIFS
ses prédécesseurs Calixte , Eugène, Alexandre et Clément, il voulait être le bouclier protecteur des juifs suppliants », et défendait qu'on les baptisât de force I : où Honorius III les prenait ouvertement sons sa garde -2 ■.
où Grégoire IX s'opposait, quoique en vain, à ce qu'on les persécutât en France et en Allemagne, et défendait, en Italie, de les blesser ou de les mettre à mort sans jugement, de les troubler à coups de bâtons ou de pierres pendant la célébration de leurs fêtes, de déterrer leurs morts, sous prétexte de s'assurer un gage de payement (3); où Nicolas IV enlin, qui cependant fut loin de se montrer toujours favorable aux juifs, apprenant qu'on les avait molestés à Rome, écrivait à son vicaire pour lui ordonner de veiller attentivement à ce que leurs biens et leur synagogue fussent respectés (-il. Innocent IV lui-même se montra, en général, fort bienveillant pour ses sujets de race juive, encore
I Raynaldls, itmaies Ecclesiastici, llfl'.i, LIV. l'.ien plus, il oblige l'abbé du monastère de Sainte-Marie de Leicester à nourrir un juif tombé dans la misère. Raynaldcs, 1205, LVII.
2) Bulle « Skutjudseis non débet . 7 novembre 1217; mais il défend sévèrement aux juifs d'occuper des fonctions publiques; bulle a Ad nostram noveritis audientiam », 29 avril 1221. Cf. Raynaldos, 1217, LXWIV et 1220, Xl.YHI.
(3) Basnage, liv. IX. îiiG; toujours avec certaines restrictions. voyez bulle « Suffieere débiterai perfidia Judaeorwnt ». o mars 123:!, dont le préambule indique assez l'esprit. Cf. Raynaldcs, 1233, LXVIII. L235, XX.
» Théines, t. I. 315.
LA COMMUNAUTE sois LES PAPES. — r PÉRIODE 133
qu'il eût le premier interdit d'une façon absolue la lecture du Talmud, défense hien des Ibis renouvelée par la suite et aussi souvent violée, car le Talmud fut pour les juifs, durant tout le moyen âge, ce qu'Aristotc élail aux philosophes scolastiques (1).
Les maîtres temporels de Rome ne le cédaient en rien aux souverains pontifes. Charles I", roideNaples et sénateur de Home, recommandait à son représentant, Bernardo de Balzo, de remettre les juifs en possession de toutes les libertés « dont ils jouissaient antérieurement et que leur concèdent les statuts de la ville » (2).
Benjamin de Tudela, qui n'avait pas accoutumé de voir de tels spectacles, ne laisse pas d'en marquer quelque étonnement (3). « Les juifs, dit-il, sont honorés à Home, libres de tout impôt; le pape (Alexandre 111) prend parmi eux ses ministres (4) ; plusieurs sont des hommes fort savants, entre autres R. Daniel et R. Jechiel, ce dernier homme jeune et cependant plein d'expérience et de sagesse ». Le docte rabbin énumère ensuite avec complaisance les noms des écrivains, des poètes, des jurisconsultes qui faisaient alors des écoles juives de Rome un des centres intellectuels de l'Italie : \\. Menachem, d'Espagnol devenu Romain, et que le
il Huile <■ Impia Judseorum », 9 mai 1214. Cf. Raynaldus, Iâ47, LXXXVIII et J 253, XXXIV.
(2) Rome, 6 avril 1270. Vitai.i, p. 103.
(3) Il dut visiter Rome entre il o9 et I 167.
[Y Sans doute les intendants de ses linances.
porte Èsra avait célébré en vers, H. Joab, \\. Jechiel el bitii d'autres.
Il \ eut, en ellet, à Rome, vers cette époque, un épanouissement de littérature juive fort remarquable; des familles entières de doctes rabbins, de longues suites de savants se transmettaient pieusement le dépot des traditions rabbiniques; la famille des Pietosi ou Mansi, entre autres, dont l'ancêtre Jechiel était un jurisconsulte fort écouté, en est un exemple remarquable. Ses trois lils, Daniel, Abraham et Nathan, passaient pour les premiers rabbins de leur temps; ses neveux, Benjamin, Mosé, Zidkjah, Jekutiel, étaient de savants écrivains, mais Nathan les domine tous. En un temps où les langues étaient à l'étal embryonnaire, où, faute de livres et de relations, il était si difficile de pouvoir étudier les idiomes étrangers, il eut le génie de la lexicographie et de la linguistique; c'est lui qui publia ce livre, merveilleux pour l'époque et qui eut un grand retentissement, He-àrukh, sorte de dictionnaire étymologique et comparé de toutes les expressions contenues dans l'un et l'autre Talmud. Son maître fut H. Mosé, de Narbonne. Il mourut six ans après la publication de son livre, en Ilot; 1). Jechiel b. Abraham, trésorier et conseiller du pape Alexandre III, dont parle Benjamin de Tudela, était son neveu (6), et Joab, fils de Salomon, son petit-neveu (7).
1" PKMlUhK
FAMILLE DES PIETOSI OU MANSI
Joab.
Abraham.
JéohieL
■;• avant 1098.
ahri in
(médecin l.
Benj
iinin
Nathan (1 1.
f-iioe. ;
Ilnben (î)
.lii'liii'I.
f 1 1 SO.
Daniel (3).
avant i i"i .
Benjamin. Salomc (3) f 113 Joab (
Benjani
il. Zidkia.
in.
1 1 liosé, Jéohiel(6).
A briili.iin .
Benjamin (8i.
Daniel.
•;■ iieo.
1 1 /.iilkia(lO). .lekntiel.
Jecbiel (9).
Jehndah.
Menaclifiu 1 11 1
Jehndah,
Abraham.
.Il Kl II.
Abraham (12).
l'hila ouPola(13).
Balomon.
Benjamin.
(i) Nathan.
(2) Daniel, le frère de Nathan, raconta en vers la destinée d'Antioche; chaque strophe a neuf vers, chaque vers quatre mots.
(3) Benjamin b. Abraham, neveu de Nathan, médecin et littérateur, composa un recueil de livres liturgiques, des vers mnémotechniques, un calendrier, non moins de quinze ouvrages différents.
(4) Zidkiaou Zidquijah b. Abraham, son frère, est l'auteur duSbibolè ha-lequet, sorte de compendium et d'explication des lois juives, des coutumes, des prières de chaque jour (publie à Venise en 1536) et peut-être de quelques autres ouvrages de commentaires.
(5) Mosé b. Abraham, auquel on doit une poésie religieuse sur l'exil et une imprécation contre un souverain qui avait défendu la lecture du Talmud, était également neveu de Nathan.
(6) Jechiel, familier du pape Alexandre III.
(7) Joab, contemporain de Benjamin de Tudela.
(8) Benjamin b. Abraham, qui vivait vers le milieu du treizième siècle, écrivit un poème didactique (publié à Prague en 1598) et des poésies religieuses.
t9) Jechiel b. Jekutiel b. Benjamin, médecin et écrivain, auteur
In peu plus tard, \ivait également à Home, Giuda [Jehudah l>. Mosé, plus connu sous le nom1 de Giuda Homano, qui publia nombre de traductions, de commentaires, d'abrégés, mais peu d'oeuvres personnelles, si Ton en excepte quelques pages de philosophie scolastique. Esprit vulgarisateur puissant, mais non créateur, il mérita très justement à ce titre l'admiration de ses contemporains, et tout particulièrement du grand poète juif Emmanuel b. Salomon, son cousin, qui le célébra dans ses vers.
Familier de Can Grande délia Scala dont la cour bril-
tle l'élégie sur la destruction de la synagogue par un incendie On lui doit un ouvrage intitulé : Se/fer Tanjn et qui est le résumé du Shibolè-ha-leket composé par son oncle (imprime aMantoue en 1554 . et untraité des coutumes et des régies morales dont les écoles juives Home étaient dépositaires. (Crémone 1556.
10 Zidkia b. Benjamin, auteur de quelques poésies inédites.
11 M.'nachem b. Jehudah est peut-être le contemporain de li. lii njamin de Tudela: il écrivit un certain nombre d'ouvrages liturgiques. Son fils Jehudah est aussi l'auteur de traites liturgiques et de prières.
A cette longue liste, sur laquelle on s'est arrêté surtout atin de montrer l'activité littéraire des familles rabbiniques de cette époque, il convient d'ajouter les noms de :
Benjamin b. Jehudah, contemporain du poète Emmanuel: M H 1 1. Jekutiel, auteur d'un rituel et de quelques poésies dogmatiques; Joab. b. Nathan, qui composa des prières pour la fête de la Pique. B. Berliner; Neirauer; de Rossij Mobtaba; Rapaport, BtQQraphk de fi. S'ithnn: GnBtxtGesctachte der Juden; Jung, LUeraturgeschiekte; Wolf, BibUotheca judctka; de Gubkrhatis, Matériaux pour les étude» orientales). Je dois à M. Sacerdote, le jeune et érudit rabbinist. romain, de précieux renseignements sur la littérature juive à Borne.
LA COMMUNAUTÉ SOUS LES PAPES. lM PÉRIODE 13"
lante attirait alors (1311) tout ce que l'Italie comptai! d'hommes illustres, ami du Dante qu'il se plaît à nommer « l'homme le plus savant de son siècle » et qifil chercha même à imiter dans un poème (I) inspiré visiblement de la Divine Comédie, Emmanuel ou Manuel lo Giudeo osa le premier, abandonnant le genre un peu lourd et les poésies liturgiques ou didactiques de ses prédécesseurs, aborder la poésie légère , parler jeunesse, amour, bonheur et, même avant Pétrarque, inventer le sonnet.
Vers cette même époque, fleurissait à Rome une femme poète, de la famille des Mansi, Pola ou Phila (12), fille du rabbin Abraham il Vecchio (13), qui a laissé des traductions d'ouvrages de piété, d'une langue forte et élégante.
Ainsi, indépendante, prospère, féconde en écrivains et en poètes, la communauté juive des bords du Tibre semblait en voie de devenir une des gloires de Rome renaissante. C'était l'âge d'or.
11 dura peu. Aux papes bienveillants succédèrent les papes défiants qui inaugurèrent cette série de mesures vexatoires, destinées sans doute, dans la pensée de leurs auteurs , à ramener les juifs dans le giron de l'Église,
(I ) Intitulé « Mehhabberoth. » Dans sa \isite aux Enfers et au Paradis, c'est le prophète Daniel qui le conduit, et dans ce prophète il faut reconnaître le Dante. A la mort du poète, Emmanuel lui consacra un sonnet en langue italienne. Voyez Geiger, Carducci, Studi letterari; Leonello Modona, Yessillo israelitico.
mais dont le plus clair résultat fut d'aigrir les haines de part et d'autre et d'amener, en les préparant, les terribles persécutions qui suivirent. Clément IV, <irégoire \, Nicolas IV avaient eu une vision qui troubla, égara presque leur raison : ils crurent s'apercevoir que peu à peu le judaïsme allait résorber la vraie foi. Leurs menaces sont un cri de douleur (I). Martin IV, Honorius IV les suivirent dans cette voie. Les juifs voyaient se resserrer graduellement autour d'eux ce réseau de prescriptions qui devaient leur fermer l'accès de toutes les carrières libérales, d'un grand nombre d'industries, les ségréger du reste des hommes et leur laisser, pour unique mais inépuisable ressource, le commerce et l'agio.
Les conciles provinciaux triomphaient; ils avaient toujours préconisé la rigueur, les procédés d'intimidation. Le Saint-Siège, qui jusqu'alors avait eu la sagesse d'écouter, sans y trop croire, leurs doléances, commençait à se sentir ébranlé; il n'avait plus la noble impassibilité d'autrefois, car son autorité n'était plus, comme autrefois, universellement respectée. Le monde s'agitait, quelques hérésies pointaient çà et là.
Le dernier pape que les juifs saluèrent de leurs acclamations avant l'exil du Saint-Siège à Avignon fut Boniface VIII (1295); groupés près de la tour Ser-
(I) Bulles « Turbato corde », 26 juillet \n>~. 1er mars 127V, ^septembre 1288. Cf. Raynaldis 1165, XXXI, 1281, XVIII, 128G, XXVII, 1289, XXIX.
pictro (1), ayant à leur tète le rabbin qui portait révéremment le livre de la Loi, ils sollicitèrent humblement sa clémence quand il passa. Boniface VIII n'eut pour eux que de dures paroles : « Jadis nation chérie de Dieu et maintenant son ennemie, qui espères en un avenir incertain et Termes les yeux aux lumières de la foi, qui te tiens à l'écart quand les peuples accourent, le Christ a versé son sang pour toi et tu ne veux pas reconnaître en lui ton Rédempteur! » Et il s'éloigna (2). Cependant, l'incertitude de son pouvoir, les tribulations dont il fut victime ne lui permirent pas de témoigner autrement aux juifs son aversion .
Cette oblation du Pentateuque n'était pas nouvelle; déjà au temps d'Eugène III (1145) les juifs, en témoignage d'obédience et d'absolue soumission, avaient présenté à la bénédiction du pape ce qu'ils avaient de plus sacré, leur livre saint. Le pape, reconnaissant de cette nouvelle marque de respect, permit qu'à la cérémonie de son couronnement on lut devant
il) La tour de Serpietro ou Stefano di Pietro était située dans le quartier du Parione, en face du palais Cromazio, non loin, par conséquent, du lieu qu'habitaient les juifs. (Cancellieri , p. 13; Ordo XII de Cencio Camerario, dans Mus. Italie. , p. \HH; Cf. Mirabilia, p. 2G, ligne I.) Plus tard, cette tour prit le nom de« Torre de C.ampo » à cause de son voisinage du C.ampo di Fiore.
(2) Cars. Giacomo Stefanesciii , diacre de S. Giorgio in Velabro (Muralori, R. 1. Scrip., t. III, 653.)
lui l'Évangile en hébreu tandis qu'auparavant on ne le lisait qu'en grec et en latin ( 1). Même cérémonial lors du sacre d'Alexandre III (élu en 1159, sacré en 1 1 ('»:{) (2). Ouand Grégoire X, élu hors de Home, lit son entrée solennelle dans la ville, les juifs portèrent à sa rencontre en grand appareil, jusqu'au Mont Mario, le livre de la Loi (3).
Les juifs eurent à souffrir de l'absence des papes ; leur situation devint assez grave pour que la légende suivante ne rencontrât pas trop d'incrédules. Jean XXII, racontent les historiens hébraïques, était d'un caractère doux et équitable, et poussait môme la tolérance jusqu'à admettre que la circoncision équivalait au baptême, mais il avait une sœur fort perverse qui ne songeait qu'à l'irriter contre la race israélite. Des évèques, circonvenus par elle, vinrent affirmer que la croix avait été insultée, dans une procession , par des juifs; le pape, trop crédule, entra dans une violente colère et signa sur-lechamp un édit par lequel il les chassait tous des terres de l'Église. Grande fut la désolation à Rome, où il y avait alors beaucoup de juifs riches; ils supplièrent le roi de Jérusalem, Robert (sans doute Robert, dit le Sage, roi de Naples et de Jérusalem et sénateur de Rome) d'intervenir en leur faveur; des ambassadeurs, chargés depré-
(I) Cancelliemi, p. 10.
î) lîUIOMIS llti.'i, \||.
MoRom, t. XXI, 30.
LA COMMUNAUTE sois LES PAPES. I" PERIODE w
scnts magnifiques, partirent pourNapIes et pour \\i gnon. La sœur du pape reçut pour sa part cent mille llorins, elle futllécliie;et Jean XXII, qui n'en demandai! pas mieux, rapporta a son instigation son cruel édit [i). Ce conte, cette légende n'a évidemment qu'âne réalité toute subjective; née dans l'imagination de quelque chroniqueur hanté de craintes trop réelles et de terreurs chimériques, acceptée longtemps comme vraie, elle n'en dépeint que mieux peut-être l'état d'esprit des juifs de ce temps, leur défiance envers les grands, même les moins hostiles (Jean XXII, ils le reconnaissaient, ne leur était point défavorable), leur foi naissante dans le pouvoir de l'argent, auquel l'événement ne devait pas donner tort. C'est que Ja légende, voile doré dont les peuples aiment à envelopper leur passé, nous dépeint parfois mieux une époque ou une physionomie qu'un fait précis, certain, dont un autre fait négligé peut diminuer l'importance, altérer le caractère, car elle est la résultante d'un grand nombre de faits, l'expression naïve et sincère des idées de toute une génération. L'âme des peuples s'y reflète fidèlement. Si elle déforme parfois la réalité, elle lui laisse la couleur et la vie, et nous révèle de mystérieuses profondeurs qu'ignore l'histoire documentaire. Les gracieux récits de la Grèce héroïque ne nous en apprennent-ils pas
l Basnage, liv. IX, 552.
i \i LE s M.N I '-SIEGE ET LES JUIFS
beaucoup plus sur ses obscures origines que la date et le lieu exacts de tel ou tel combat de ses peuplades? La légende est moins véridique, mais souvent plus instructive que le document, auquel on accorde peut-être aujourd'hui une place trop exclusive dans les recherches historiques.
Comme l'opinion, dont elle est l'écho lointain , elle est toute vérité ou toute erreur, et l'on ne peut pas ne pas compter avec elle.
Jean XXII, sans avoir celte indifférence dogmatique par trop absolue que lui prêtent les historiens juifs, fut, sans contredit, un pape fort clément. S'il lit brûler le Talmud, ce fut sans doute afin d'éviter aux. juifs d'être brûlés pour l'avoir lu; il prit leur défense auprès des souverains et osa le premier leur interdire de dépouiller de leurs biens ceux qui se convertissaient (1). Clément Y] voulut l'imiter; mais un horrible fléau désolait alors l'Europe, la peste noire qui, chaque jour, faisait périr des centaines, des milliers de chrétien-.
La faute n'en pouvait être qu'aux juifs; on le leur lit bien voir. Il est rare qu'une crise, qu'une calamité s'abatte sur l'Europe sans que la race Israélite ait été mise en cause. Les juifs ont eu grand tort certainement d'inventer l'allégorie du bouc émissaire. Ils eurent à
(I)Ray.n aldus, 1320, XXIII: bulle « GumsUabsurdum », 19 juin 1320.
Voyez aussi la bulle plus générale et 1res sévère « Ex parte retint ». 13 août 1317, et le chapitre intitulé : La maison des Catéchumènes.
LA COMMUNAUTÉ SOUS LES PAPES. l" PÉRIODE lit
subir d'affreuses persécutions dans presque toute la chrétienté et jusque dans les rues d'Avignon, sous les yeux du pape qui lit des efforts héroïques mais vains pour les protéger. Comme il aimait le luxe, vivait en gentilhomme, dépensait beaucoup, on alla même jusqu'à l'accuser d'avoir trafiqué de sa bienveillance (1). L'argument était déjà bien vieux, bien usé, mais il est resté bon.
A Rome, où la misère fut horrible, les juifs eurent particulièrement à souffrir. Les papes avaient depuis longtemps abandonné leur capitale devenue trop turbulente, et les barons foulaient les Romains sans scrupule et sans merci; ajoutez à cela une disette affreuse, le prix du pain augmentant du double en trois mois (2), les campagnes ravagées, le commerce arrêté. Même s'ils n'avaient pas été quelque peu persécutés, les juifs auraient eu à subir, ainsi que le menu peuple, plus peutêtre, car personne n'avait pitié d'eux, de longues et attroces souffrances; et, comme les humbles s'en prennent toujours aux grands des maux qu'ils endurent, on s'explique ainsi la haine aussi furieuse qu'injustifiée dont ils poursuivirent le puissant tribun Cola di Rienzo.
Quand la plèbe romaine, dans un moment d'égarement, massacra son tribun, on les vit, en effet, s'em-
(1) Raynaldds, 1348, XXXIII; Basnage, liv. IX, 5S3.
(2) Chronique de Bologne, dans Muratori, /{. I. Script., t. XVIII,
parer de son cadavre, à l'instigation des Colonna ses ennemis, et le traîner en un lieu écarté, au champ d'Austa [i . «Là, continue son biographe, ils le placèrent sur un grand bûcher fait de chardons, et, entretenant à qui mieux mieuv les flammes, se mirent à danser tout autour une ronde frénétique avec des cris de joie et des clameurs féroces: puis, lorsque le cadavre fut consumé, ils en jetèrent au vent les cendres » (1354 (2 .
Étrange conduite pourtant de la part d'hommes à qui le tribun n'avait fait que du bien : du temps de sa grandeur, il s'était occupé de punir un assassin qui a\ait tué, pour les voler, un usurier juif de Pérouse et sa femme et dont nul jusqu'alors n'avait eu souci de châtier le crime (3 ; il s'était toujours montré compatissant et humain envers les faibles; mais la haine réciproque des juifs et des chrétiens s'exaspérait chaque jour et toute occasion de se venger semblait bonne.
Il faut voir avec quel insolent mépris le chroniqueur parle du juif assassiné et de sa juive ; avec quelle insis-
I Austa, pour Augusta. Dans ce champ s'élevait un mausolée. attribué à Auguste selon l'habitude du peuple qui aime à concentrer t"ii< ses souvenirs sur un seul nom. Les Colonna s'en étaient fait une forteresse que les Romains détruisirent en 1167. iVmxam, liv. V. chap. i.) Ce champ était situé dan- le voisinage de la porte Flaminia MirabiMa, p. 30, ligne \ .
j Lu Vita ili Cola di Rienzo, da incerto autore, Florence I8543 liv. Il, chap. \\i.
3 l.< Y-t'i. liv. I. chap. xxi.
LA COMMUNAUTÉ sois LES PAPES. I" PÉRIODE 143
tance liaineuse on accuse les circoncis de tuer des enfants pour les offrir en holocauste , de percer des hosties pour en faire couler du sang, d'insulter aux autels, de blasphémer Dieu et les saints! Clément VI dut interdire, sous peine d'excommunication, d'ajouter foi à ces calomnies (1).
Le premier pape auquel les juifs rendirent hommage, lors de son exaltation, après le retour du Saint-Siège à Home, fut Innocent VII. Il prit le Pentateuque des mains du rabbin, prosterné sur son passage, et le lui rendit par-dessus son épaule gauche, « sans le confirmer ni l'infirmer » (2). L'année suivante, ils acclamaient Grégoire XII (1405). On n'était pas bien sûr qu'il fût pape; lui-même en doutait, puisqu'il abandonna le pouvoir suprême presque aussitôt; la pompeuse cérémonie de l'intronisation fut faite à la hâte, comme à la dérobée; cependant les juifs y prirent leur part accoutumée et vinrent, au pont Saint-Ange, implorer la protection de ce pape d'un jour. Le livre saint était, cette fois, magni-
(1) Les chroniques du temps sont pleines de récits épouvantables à ce sujet. L'histoire du crime commis à Trente et rapportée dans Muratori dl. ï. Script., t. XX, 946), est un modèle du genre; Raynaldus est tout aussi fertile en accusations analogues. C'est vers cette époque, probablement, qu'a pris naissance la légende relative au meurtre abominable du petit Simonin que Sixte IV canonisa plus tard. On enplaçail la perpétration vers 1270. ( Basnagb, liv. IX, 852.)
(2) Chronique de Adam Usk, publiée par Edward Maunde Thompson. Londres 1870.
i ;.. LE SAINT-SIEGE ET LES IUIFS
liquement relié et recouvert d'un voile d'étoffe précieuse. Le pape le trouva si beau qu'il le réclama, et depuis, à chaque couronnement, la communauté dut faire don au nouvel élu d'un exemplaire du Pentateuque de plus en plus richement orne 1 .
Pour tenir la balance égale, la communauté envoyait, presque dans le même temps, une députation rendre hommage à Pise à l'antipape Alexandre V (1409). Enfin, l'élection de .Martin V par le concile de Constance (1 ilTi mit un terme au schisme et à la perplexité des juifs; ils purent l'acclamer, sans arrière-pensée, lorsqu'il lit, après bien des délais, son entrée solennelle à Rome, le 28 septembre 1420. Aussi bien, Martin Y fut pour eux le meilleur des papes; il persévéra dans la voie que lui avait ouverte Urbain Y wJ . Non seulement il protégea les juifs très efficacement contre la rapacité des chrétiens, la sévérité des souverain>, le zèle immodéré des prédicateurs, mais, à Home, il les déchargea de certaines taxes, leur rendit leurs antiques franchises, leur permit de commercer ouvertement, d'intéresser les chrétiens dans leurs affaires, de professer dans les écoles (3); qui plus est, il défendit,
I La bibliothèque du Vatican en p'^sède plusieurs superbes exemplaires, datant des deux derniers siècles. Voyez au chapitre suivant le tumulte populaire dont un exemplair'- trop riche fut la cause.
j Bulle SieaH Juébris non débet », 7 juin I36S. (3) Bulle o Qvamquam Juda i , la Février l *29, citée dans le re-
LA COMMUNAUTE sois LES PAPES. \'r PÉRIODE 1 47
preuve d'une tolérance alors peu commune, qu'on les baptisât de force.
Ainsi, à l'époque OÙ nous sommes arrivés, la situation des juifs à Home était encore, en somme, fort tolérable. Le temps n'était plus assurément où on les distinguait à peine d'avec les chrétiens, mais, habitant au milieu de la population romaine, libres de trafiquer à leur guise, d'exercer la médecine et certaines professions libérales, payant peu d'impôts et pas de subsides extraordinaires, méprisés, haïs du peuple, mais rarement molestés des grands, ils vivaient tranquilles et se souciant fort peu de toutes les bulles et de toutes les lois, grosses de menaces, que les conciles, les papes et les sénateurs avaient suspendues sur leurs tètes, comme autant d'épées de Damoclès.
cueil « AU' lllustrlssima ». (If. Raynalm s 1419, II. Il y a bien une réserve àiaire au sujetde la bulle « Sedes Apostolica », 3 juin 1 425, qui oblige les juifs à porter un signe distinctif, mais la physionomie «lu règne n'en est pas sensiblement altérée.