PRÉLIMINAIRES 1)1". J.A BULLE DE PAUL IV
La huile de Paul IV « Ciun nimis absurdum » domine et résume celle période. — Balle d'Eugène IV, non suivie d'effet. — Humanité de Nicolas V. — Rôle desjuifsau moyen âge au point de vue de la circulation monétaire. — Calixte III veut se montrer sévère mais n'en a pas le loisir. — Introduction du carnaval à Rome. — Les juifs sont appelés .1 ^ jouer un rôle. — Les courses. — La cérémonie de l'oblation du Penlateu- <|ue devient moins humiliante. — Charles VIII à Rome. — La situation des juifs s'aggrave. — Magnificence des j ni fa au sacre de Léon X. — Clémence de Paul III.
Le fait qui domine et résume cette deuxième période, c'est la publication de la bulle « Cum nimis absurdum » de Paul IV. Les événements qui précèdent semblent la préparer, les événements qui suivent en découlent : elle lut durant de longues années la charte du peuple juif, si l'on peut donner ce nom à un instrument d'oppression. Les bulles des papes antérieurs à Paul IV la font pressentir, la contiennent en puissance; elles sont assurément tout aussi rigoureuses, il leur manqua seulement d'être appliquées. Les bulles des successeurs de
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Paul IV la rappellent, l'invoquent, s'en autorisent a chaque ligne. C'est le pivot de l'histoire du ghetto pendant toute cette période.
On a dit par suite de quelles raisons multiples la bulle d'Eugène IV, d'apparence si menaçante, resta lettre morte (1) . Mais c'était déjà beaucoup qu'elle eût été promulguée. Toutceque Paul IV devait exécuter, Eugène IV l'avait rêvé, plus même; c'était un dangereux précédent et bien tentant. •
Son successeur, Nicolas V, était un tout autre homme; point méchant, si ce n'est quand il avait peur; et les juifs ne lui faisaient point peur.
Ils lui faisaient pitié plutôt. Au moyen âge et même plus tard, les Israélites ont été, involontairement mais très efficacement, un puissant agent de circulation monétaire, de pays à pays, quand on les exilait ; de manant à seigneur et de seigneur à manant, quand les nobles et le peuple les pillaient tour à tour. Ils eussent souhaité thésauriser sans doute, mettre de coté les profits qu'ils percevaient du riche comme du pauvre ; les chrétiens ne le permettaient guère et l'argent qui, sans eux, serait demeuré peut-être immobilisé entre certaines mains, grâce à eux et malgré eux, circulait activement. Les juifs
( 1 ) Voyez p. 38. Ce n'est pas tout; on racontait que le fameux prédicateur Giovanni di Capistrano offrit à ce pape une flotte afin de transporter au loin tous les juifs Romains et que sa proposition fut repoussée. (Bibl. Vat. Cod. Vat. 7711.)
jouaient le rôle d'intermédiaires et d'entrepositaires.
Or, au temps de Nicolas V, survint une de ces poussées populaires vers l'argent des juifs si fréquentes au moyen âge; la misère était grande à Home, l'argent fort rare. On eut recours aux juifs. Non pas qu'on prît brusquement leurs biens, mais on rappelait d'anciens procès depuis longtemps oubliés, on réveillait d'antiques chicanes, de vieilles dettes, et les juifs avaient de bonnes raisons pour ne pas*aimer les procès. On ne leur laissait plus rien. Ils allèrent supplier le pape d'interdire cette dangereuse résurrection du passé qui leur coûtait gros. Nicolas V se laissa toucher et leur accorda que les actions intentées contre eux se prescriraient au bout d'une année, les actions criminelles exceptées (1).
Par malheur pour les juifs, à ce pape débonnaire succéda un prélat qui entendait tout autrement les devoirs de l'Eglise envers les circoncis; comme Paul IV devait le faire, mais avec moins de détermination, Calixte III entreprit d'écraser le judaïsme; Borgia était Espagnol et, en Espagne, on haïssait profondément, irrémédiablement les juifs. Un an après son avènement, il renouvelait la terrible bulle d'Eugène IV (2) ; mais les juifs avaient alors un bon protecteur, le Turc. Calixte III, et après lui Pie II et Paul II, tout occupés de leurs projets île croisade, négligèrent beaucoup les juifs. Méprendre
1 1 » Juillet 1452. (Bibl. Vat. Cod. Ottob. 2506.) (2) Bulle « Si ad rcprimendos », 28 mai i486.
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Constantinople valait certes mieux que conquérir la juiverie.
Ce fut Jurant cette ère d'apaisement, sans que personne y prit garde, que commença une des plus cruelles persécutions dont la juiverie romaine ait eu à souffrir. Je veux vous parler de la participation des juifs aux divertissements du carnaval.
Il est certain que Paul II, qui introduisit ;i Home le carnaval, ne prévit nullement les conséquences d'un acte en apparence fort inoffensif et dont l'amour du plaisir semblait être le seul mobile.
Paul II était Vénitien, de famille patricienne, forl amoureux de luxe et de somptuosités, grand seigneur peut-être plus que grand prélat, mais surtout habile dans cet art de manier les hommes et d'enjôler la fortune où excellaient ses compatriotes. Il voulut divertir ou plutôt distraire les Romains, par calcul plus encore que par goût. Témoin, du temps d'Eugène IV et de Nicolas V, des derniers spasmes de l'esprit municipal, de cette singulière et malencontreuse conjuration du chevalier Porcari et, jugeant avec raison que la plèbe des grandes villes aime toujours mieux le divertissement que le bien-être, la licence que la liberté, il résolut de repaître ses sujets d'amusements. Cola di Rienzo avait jadis fort habilement exploité ce penchant, et ses fastueux cortèges, traversant sans cesse la ville au son des cornes et des tambourins lui avaient valu,
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auprès de ses naïfs contemporains, plus de respect et de renommée que ses plus généreuses conceptions politiques.
.Mais Paul II, homme délicat et de bonne compagnie, ne pouvait se plaire aux jeux brutaux et aux spectacles sanglants qu'affectionnaient les Romains du moyen âge, à ces tournois furieux, à ces combats de taureaux, à ces luttes grossières du Testaccio qui ne se passaient jamais sans mort d'homme (1). Il fit de son mieux pour introduire dans sa capitale ces fêtes à la fois rallinées et joyeuses, fastueuses et de bon goût, où la bouffonnerie n'excluait pas l'esprit, ni la folie la décence, et dont ses compatriotes avaient donné l'exemple mais gardaient le secret. Il créa le carnaval tel qu'il a existé durant trois siècles à Rome.
Cependant les spectacles grossiers ont sur les foules un invincible attrait; on les en détourne avec peine, elles y reviennent avec délices. Paul II ne put imposer exclusivement les divertissements délicats qu'il voulait introduire, il dut faire quelques concessions aux vieilles coutumes. Au reste, ce qu'il en laissa subsister ne lui déplaisait pas trop, on a quelques raisons de le croire.
( >r, parmi ces amusements d'un genre moins raffiné
I Sur un lourd chariot, qu'on laissait rouler du haut de la colline, on attachait des porcs que des jouteurs, placés de distance en distance, s'efforçaient d'arracher au passage, au risque d'être écrasés par I' - roues, ce qui arrivait souvent.
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(|u'unc longue tradition avait rendus inviolables, B'en trouvait un auquel les Romains prenaient un plaisir tout particulier, les courses. Depuis des années, il ne se passait pas de fêtes sans qu'on fit courir en liberté, dans la rue du Corso (1 ), des ânes, des buffles et même des chevaux amenés à grands frais des cotes barbaresques, d'où le nom de Barberi qu'on leur donnait; souvent aussi des hommes couraient, soit qu'ils fussent venus volontairement disputer l'anneau d'or ou la pièce d'étoile, le pallio, que le sénateur offrait au plus agile, soit qu'un traité avec une ville vassale l'obligeât à envoyer chaque année un certain nombre de jouteurs. Des enfants, des vieillards entraient parfois dans la lice. Donc, l'année même qui suivit son avènement, le pape « voulant faire les choses grandement », dit le chroniqueur (2), vint s'installer, à l'époque du carnaval, au palais S. Marco (palais de Venise) qu'il faisait alors construire et qui se trouvait situé sur le Corso, et organisa, entre autres spectacles splendides, des courses telles qu'on n'en avait jamais vu auparavant de semblables : le premier jour, le lundi avant le carnaval, on fit courir des jeunes gens; le mardi, des juifs; le mercredi, des vieillards sexagénaires; le jeudi et le vendredi étaient consacrés au recueillement; le samedi, il y eut des combats
(1) C'est même de là que lui vint son nom. Autrefois, cette voie portait le nom de ViaLata.
(2) Infessura dans Muratori, I\. I. Script., t. lit-, 1 1 iO.
de taureaux.; le lundi suivant, des courses «le but- Iles; le mardi des courses d'ânes. Jadis il n'y avait que trois courses !
Les juifs, comme on le voit, avaient pris part aux courses; ils ligurent au programme entre les enfants et les vieillards; et c'est sans doute la première fois qu'ils entraient en scène dans ces sortes de spectacles. Autrefois, on se contentait de leur faire payer les violons.
Avaient-ils réclamé ou subi cette participation aux jeux? On ne saurait le dire, mais ce qui est sur, c'est qu'elle n'eut, dans le principe, rien de déshonorant, de cruel. On ne pouvait, cela est naturel, laisser les juifs concourir avec des chrétiens, les vaincre; ils devaient donc lutter à part. Mais leur course n'était qu'un numéro du programme, au même titre que la course des sexagénaires et, plus tard, des estropiés (i). Ils s'acquittaient du reste de leur rôle avec beaucoup d'entrain et s'elTonaient d'y faire bonne figure (2). Ce ne fut que plus tard que la course des juifs devint, à leurs dé-
1 Kn 1033 on lit courir des bossus et des gens contrefaits, tout nus, ce dont la populace s'égaya prodigieusement. Annonce du carnaval de l'année suivante.)
2 Voir la pièce de vers que consacre à une de ces courses le pi «été médecin De' Pennis, de Florence, et dans laquelle il décrit le riche costume que portaient, à cette occasion, les coureurs juifs publié récemment en entier par A. Adkmoexo, Florence 1880;. Les documents contenus dans le recueil « AU'IUustrisaima », relativement aux courses X confirment cette manière de voir.
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pens, \eclou de la fête et la plus dure, la plus reùtoire, la plus humiliante des sujétions.
Au commencement du règne de Calixte III, un fail
inouï s'était passé qui eut pour les juifs les plus heureuses conséquences : quand ils présentèrent, suivant l'antique usage, au souverain pontife, sur la place Monte Giordano, le livre de la Loi magnifiquement décoré, un exemplaire splendide, le peuple voulut s'en emparer, rompit le saint cortège, malmena les cardinaux; peu s'en fallut que le pape et les rabbins ne fussent massacrés (1)! Calixte III en tremblait encore plusieurs jours après. Depuis lors, on autorisa les représentants de la communauté à faire leur révérence en un endroit plus sur, à la porte du château Saint-Ange, sous la protection des soldats pontificaux. Ils furent plus heureux encore au sacre de Pie III ( I 503 J . Malade d'une plaie à la jambe, presque moribond, le pontife les accueillit dans une salle de son palais et les accueillit fort bien (2); un mois après cependant, il mourait et tout était à recommencer; mais la députation ne reçut pas moins bon accueil, sans doute, de son successeur, Jules II, car elle avait pour orateur le célèbre rabbin Samuel, fort docte médecin, le propre médecin du pape. Pourtant la situation des juifs s'aggravait insensiblement. Il y avait eu une sorte d'agitation contre eux au
(1) Pastob, Histoire des papes, t. II, 313.
(2) Cancellieri, p. 55.
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temps de Sixte IV; le prétexte en fut la canonisation du petit Simonin, un martyr de la haine des juifs, disaiton (1 172) (1). On en massacm^eJ^u^^ujnSjOnéteisnit ainsi quelques dettes, puis tout rentra dans Tordre. Peu après, Charles VjH traversa Rome ; il se croyait sans doute encore en France et commença par faire dresser un gibet au milieu du quartier des juifs, puis il songea à s'expliquer avec eux et les trouva fort dociles (2). (Quelques maisons juives furent pillées.
Les Israélites romains ne se lassaient pas pourtant de proclamer bien haut, à chaque occasion, leur inébranlable fidélité au Saint-Siège; lors du sacre de Léon X, par exemple, ils rivalisèrent avec les chrétiens d'enthousiasme etde magnificence. Une estrade fut dressée sur la route que devait suivre le cortège, toute décorée d'étoiles précieuses, de riches ornements; les rabbins, les fattori s'y tenaient, ayant à la main des cierges en cire blanche; quand le souverain pontife passa, ils lui offrirent avec respect un exemplaire de grand prix du Penta-
(I] Basnage, t. IX, 852.
(2) De Reumont, Therrier. Je n'ai pu trouver aucun renseignement sur le sort des juifs lors du terrible sac de Rome, en 1527; le Diario sul sacco di Roma, de Marcello Alberoni linédit), pourtant si tomplet et qui en décrit les horreurs quartier par quartier, ne fait pas mention du quartier Saint-Ange. Il est certain toutefois que les juifs eurent à en souffrir; dans un document publié par Jacques Bonaparte dans son récit de cet épisode, sorte de convention relative à la rançon d'un grand nombre de personnes réfugiées et bloquées dans une maison, figurent les noms de plusieurs juifs.
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teuquc; Léon X le regarda, prononça les paroles sacramentelles : « Confirmamus sed non eonsenlimus », et le laissa choir (11 mars 1513) (1). Pourtant, il ne se montra pas toujours si hautain ; un joueur de luth juif le charma un jour à ce point qu'il lui donna, séance tenante, un castel et le titre de comte (2).
Paul III se hâta de revenir aux vieilles traditions romaines; il confirma solennellement toutes les concessions, toutes les faveurs accordées par les papes antérieurs (3) ; à en croire le cardinal Sadoleto, il était bien mieux disposé envers lesjuifs qu'envers ses propres sujets; il leur accordait tout, titres, honneurs, privilèges, si bien que pour se pousser, pour faire sa cour, il fallait plaire aux juifs (4). A Carpentras, on voyait les choses
(1) Cancelliert, p. 71 . Les papes n'étaient pas toujours aussi laconiques; voici, d'après Piazza, p. 75o, la réponse qu'ils faisaientparfois aux juifs : » Noi veneriamo questa santa leggee la lodiamo, corne venuta da Dio Omnipotente, e data per mano di Mose a i vostri Maggiori; ma biasimiamo e condamiamo la vostra osservanza, e la vana vostra interpretazione di essa, perche quel Messio che voi indarno aspettate, la S. Fede Cattolica lo predica venuto, cioc il ÙNostro Signor Giesu Christo, il quale vive e régna col Pâtre, e con loSpirito Santo per tutti secoli ». C'est dans le même esprit que le pape priait pour les juifs le vendredi saint, mais sans fléchir le genou « par horreur de leur ancêtre détesté qui, en pareil jour, avait fléchi le genou devant le Christ pour le tourner en dérision ». [Cajetani, OrdoRomannsXIV, p. 308.)
(2) Leonù X vîtaanonyma, p. 591.
(3) Bref en date du 15 février 1543.
(4) .1. Sadoleto, évèque de Carpentras, Correspondance, part. III, 113, éd. 1704. Lettre au cardinal Farnèse. Il n'était pas toujours si
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en noir. N'est-ce pas ce même pape qui porta un coup si funeste au judaïsme, en protégeant, en encourageant, en organisant le catéchuménat (I)? Peut-être dir.it-on que détruire le judaïsme, c'était encore, à ses yeux, favoriser les juifs. Quoi qu'il en soit, cet heureux temps dura peu; le règne de Paul IV approchait. Jules III fut dur; sa compassion envers les catéchumènes lui inspira, comme on verra, des procédés singulièrement cruels envers ceux qui ne se laissaient pas convertir.
sévère. C'est lui qui intercéda en faveur des Vaudois, en ioil (Voltaire, Essai sur les mœurs, t. XVII, 317, éd. Beuchot); on l'accusa même de pactiser quelque peu avec les Reformés, et certains de ses ouvrages furent mis à L'index.
I Voyez le chapitre xx.