LES FINANCES DU GHETTO LES CHARGES. — DÉPENSES ORDINAIRES
Les juifs ne payent aucun tribul au temps de Benjamin de Tudela. Imposition de la dime. — impôt des jeux. — Son accroissement rapide. Les autres communautés des États de l'Église obligées de participer au payement de coite taxe. — Dissentiments qui s'ensuivent. — Nouvelles impositions sous les pontificats de Paul lll et de Jules III. — Balle
clémente de Sixte-Quint. — Tableau des charges de la co nauté à
diverses époques.
Quand il visita Rome, au douzième siècle, Benjamin de Tudela apprit de ses coreligionnaires, non sans surprise, qu'ils ne payaient de tribut à personne. Peutêtre les juifs romains se vantaient-ils un peu dans le naïf désir d'étonner l'illustre voyageur, car, quelque soixante ans auparavant, Innocent III avait l'ait décréter par le quatrième concile de Latran, qui sur tant de points régla la condition des juifs, qu'ils seraient tous astreints à payer aux évèques la dime de leurs biens. Un peu plus tard (1234J, Grégoire IX demandait au concile d'Arles la confirmation de cette décision. Quelle apparence qu'à Rome même les papes, tou-
jours à court d'argent, aient négligé une source aussi fructueuse de revenus, d'autant plus que dans une ville aussi pauvre et aussi misérable que l'était alors la capitale du monde chrétien, où une moitié delà population passait son temps à dépouiller l'autre, le seul élément de richesse un peu stable était la colonie israélite.
Dès les temps les plus lointains, elle se livrait au commerce, et il devait être assez lucratif; c'était presque un monopole; quand le Saint-Siège voulut fournir des armes et des vivres au condottiere Giovanni Acuto, ce fut à une marchande juive qu'on eut recours (1). Les banquiers juifs disposaient déjà de certains capitaux. N'était-il pas tout à fait dans les mœurs du temps qu'on s'adressât aux juifs, quand il fallait de l'argent, au peuple pour ses plaisirs, à l'Église pour ses besoins?
Quoi qu'il en soit, s'il est vrai qu'il y eut un moment où les juifs furent à Home exempts d'impôts, cet heureux temps dura peu sans doute et assurément ne revint jamais.
C'était, dès 131:2, une vieille coutume que les juifs devaient payer une redevance à l'occasion des jeux Agonaux et du Testaccio (2). Ils donnaient eux-mêmes à
(1) Temple Leader et M.vucotti, Giovani Acuto, \>. 59.
(2) « Imprimis statuimus >i ordinamits </»"'/ UliX florcni on. <juos debeni habert ei reoipere consules mercatorum a judeis, de facto ludi Testatie, <t ludi Agonis, veniant perpétua wi manus Camerarii tnercatanzie I rbii ». Statuti doi Mercanti di Homa, p. ~\.
cette institution une origine aussi étrange qu'im raisem< blal)le. « Au temps des Romains, racontent leurs suppli* ques, lors des réjouissances populaires, lesjuifs servaient de bêtes de somme aux. coureurs, et c'est pour se racheter de cette ignominie que l'impôt des jeux fut consenti par eux » (l). La taxe était, au début, fort modique : dix ilorins; elle ne tarda point à s'accroître. Au quinzième siècle, elle s'élevait à onze cent trente florins de quarante-sept solidi, les trente florins étant uniquement réclamés, paraît-il, en compensation et en expiation des trente pièces d'argent reçues jadis par Juda de Kérioth (2). Il est vrai qu'en revanche, on accordait à la juiverie le libre exercice de son culte et que le puissant empereur d'Allemagne avait daigné garantir lui-même le contrat (3).
Les consuls des jeux étaient chargés de veiller à l'encaissement de cette somme, ce qui leur donnait un certain droit de surveillance et d'ingérence au ghetto, dont ils ne se faisaient pas faute d'user et d'abuser à l'occasion (i). Les statuts de la ville précisent l'emploi de
(1) Recueil s A1V Illustrissima », doc. 55,56. Rien dans les textes anciens ne justifie cette explication.
(2) Les solidi ou denarii provisini étaient une monnaie d'argent qui représenta à L'origine la vingtième partie du florin d'or, mais dont la valeur relative diminua ensuite rapidement à cause de l'avilissement de l'argent au quatorzième et au quinzième siècle.
(3) Bibl. Vat. Cod. Vat. Lat. 670-2. L'acte ne dit pas malheureusement lequel.
(4) Recueil « AW Illustrissima », n° 19.
LE saint-siixe. là
cet impôt; ils se montrent môme particulièrement minutieux sur ce point : « Les achats d'étoffes brodées (pour le cheval du sénateur et pour ses chanceliers), disent-ils, seront payés directement par les consuls aux marchands)), et ils ajoutent, peut-être avec une pointe de malice, « car la gloire du peuple romain exige que ces sommes soient employées à rehausser l'éclat des fêtes, et ne servent pas à autre chose (1). »
Tous les juifs étaient également astreints à payer leur quote-part de l'impôt (2) ; mais il n'est rien de tel qu'un principe hautement proclamé d'égalité pour abriter les inégalités. Bon nombre de juifs échappaient, sous des prétextes divers, à cette taxe, notamment les médecins assez habiles pour entrer dans les bonnes grâces des souverains pontifes, et l'on a vu que leur nombre fut grand. Bonifiace IX et Innocent VII, entre autres, exonérèrent presque dans le mémo temps leurs médecins qui étaient Israélites (3).
Cet impôt des jeux était alors, à ce qu'il semble, le seul qu'on exigeât de la communauté; il n'en constituait pas moins une chargediflicile, parfois impossible pour elle à supporter. Les juifs romains l'affirmaient du moins. Ils demandèrent à s'en décharger en partie sur les autres communautés soumises au Saint-Siège. Cet
(1) Liv. III, art. i.wv.
(2) Ibtd., liv. III, art. iaxxix.
(3)Maium, Arckiatri, t. Il, C2; Theineh, Codex diplotnaticus, t. III,
LES DÉPENSES ORDINAIRES D1 GHE l TO
excellent pape, si plein de compassion pour eux, Martin V, se laissa toucher par leurs supplications et consentit à ce que toutes les juiveries situées dans les États
de l'Eglise fussent obligées de participer au payement de cette taxe. Lui mort, celles-ci se refusèrent à en supporter plus longtemps le poids ;i la place de la seule juiverie de Home. On négocia; enlin, en 1 143, la communauté, à bout de ressources, s'humilia; les temps étaient très durs, Eugène IV venait, de fulminer sa terrible bulle, on réclamait rigoureusement un impôt nouveau, ou plutôt renouvelé des anciens jours, la dîme. Moïse, fils d'Isaac, partit pour aller implorer, au nom de ses coreligionnaires romains, la charité des autres communautés (1).
11 semble toutefois qu'on ne tarda pas à avoir quelque regret au ghetto de cette démarche, car on mit la plus extrême répugnance à livrer par la suite aux officiers papalins la pièce qui nous en a conservé le souvenir (2).
Dans cet acte, on se disait ruiné, dans l'impossibilité
(1) Ce quêteur devint plus tard, ainsi qu'on l'a vu, médecin du pape Pie II.
(2) Postérieurement à ces événements, les juiveries des Étata de l'Église furent de nouveau contraintes à participer au payement de cette taxe. De là des difficultés sans nombre, surtout au moment des expulsions générales. En K>8I, par exemple, la communauté d'Aucune refusa absolument sa contribution. Il y eut un commencement de procès qui se termina par un compromis entre les juiveries, conclu sous les auspices de la Chambre Apostolique (1 ^ juillet lo8l). La question cependant resta longtemps un sujet douloureux de discordes entre les communautés. (Recueil « AU' Illustrissimav.)
228 LE nain i -SIÈGE ET LES JUIFS
de faire face aux charges écrasantes imposées par le pape; et cependant, par suite d'une illusion d'optique assez facile à comprendre, il parut plus tard aux juifs qu'à cette époque bénie ils n'avaient point de charges, qu'ils ignoraient le fisc romain. Le temps des grandes exigences du Saint-Siège n'était pas encore arrivé!
Au temps de Paul 111 et de Jules III, les choses se gâtaient déjà; d'autres taxes furent créées et l'irritante question de la participation de toutes les communautés au payement des impositions de l'une d'elles se trouva de nouveau posée. Voici à quel propos :
Comme la maison des néophytes 1 1 était fort à court d'argent, Jules III s'avisa d'un expédient que l'on dut qualifier de machiavélique dans le ghetto : il décréta qu'à l'avenir elle serait entretenue aux frais des juifs (31 août looi) (2). « C'était justice, disait le pape; ceux qui renoncent au judaïsme sont pauvres pour la plupart, la communauté les avait à sa charge; il ne faut pas que leur conversion soit pour elle une source de profit ». En conséquence, toutes les juiveries situées sur le territoire de l'Église, tant en Italie que dans le Comtat Yenaissin, durent verser chaque année, à la Toussaint, entre les mains du cardinal protecteur, en bonnes espèces sonnantes, dix ducats par synagogue ou lieu de culte qu'elles possédaient. On leur
(1) Voyez chapitres xix et xx.
(■1 Bulle « Vastoris u U rni > iees ».
LES DEPENSES ORDINAIRES Dl GHETTO 229
laissa seulement la liberté de répartir entre elles cette taxe, « afin, disait avec bonhomie la bulle, que les plus riches payent pour les plus pauvres » ; en réalité, pour rendre les communautés solidaires; et c'est ce qui advint à la communauté de Home quand celle d'Ancone refusa de payer (1).
Force fut de s'exécuter, bien que la charge fût lourde (2) .
L'année suivante (1555), Paul IV défendait aux juifs de posséder plus d'un lieu de culte par communauté; en leur malheur, les juifs pensèrent avoir trouvé un sujet de consolation : la taxe allait être diminuée en proportion des synagogues détruites. Point; on leur expliqua que le nombre des synagogues n'était, dans l'esprit du décret, qu'une based'évaluation de l'importance de chaque juiverie, et qu'ils auraient à payer la taxe comme devant (3). Bon ou mauvais, l'argument dut être accepté sans murmures, et Paul IV se montra inflexible sur son recouvrement.
Jules III avait introduit, enoutre, dans le but d'encourager les conversions, une habitude qui dut coûter aux juifs bien des larmes et pas mal d'argent : lorsqu'un des leurs abjurait, pour peu qu'il eût quelque influence, on
(1) Recueil « All'Illustrissima », doc. 35 et 38.
(2) Le nombre des synagogues était, au temps de Pie IV, de cent dix-sept. (Annal i di statistica, Série III, vol. IX, p. 20fi.)
(3) Bulle « Dudum postquam »,Paul IV, 23 mars 1556.
LE SAINT-SIÈGE ET LES .Il [FS
lui allouait, eu récompense de SOU apostasie, une pension que payait la communauté il); elle perdait un contribuable et retrouvait un pensionnaire. C'est ainsi qu'il créa aux dépens des juifs une pension annuelle de deux cents ducats en faveur de Jacobo Giraldino, un néophyte, avec mission de fouiller les bibliothèques de la ville pour y trouver de nouvelles armes contre ses anciens coreligionnaires; les juifs protestèrent et le pape, irrité, convertit la pension en une rente perpétuelle au profit des catéchumènes ce dont le nombre augmente sans cesse », disait-il (2).
Les impositions, on le voit, se multipliaient, s'enchevêtraient, s'accumulaient surtout.
Sous le pontificat de Pie IV, les juifs se trouvèrent terriblement en retard, les agents du fisc les poursuivaient sans trêve; ils demandèrent un accommodement et parvinrent à se libérer moyennant le versement immédiat d'une somme de quinze cents écus d'or (3).
31ais, vingt ans plus tard , la communauté aux abois était de nouveau dans la nécessité de demander grâce au pape; Grégoire XIII se montra fort accommodant; il consentit à diminuer de moitié l'impôt du ving-
(I) Voyez chap. xix.
j Bibliothèque Casanatense, éd. lii.
(3) Compromis intervenu le 8 janvier i 662 entre la communauté libre et la Chambre Apostolique.
tième (dîme) qui avait été fixé par Innocent VIII ( 1 1XH) à mille écus par an (I ).
Plus généreux encore, Sixte-Quint abolit complète* ment cet impôt ainsi que les autres taxes payées par le ghetto, et les remplaça par une capitation annuelle de douze giuli, soit un écu par tête, pour les juifs résidant à Home, et par un droit d'entrée de viu^l giuli pour ceux qui viendraient se fixer dans ses États 2 Seul, l'impôt du ïestaccio fut maintenu ; il servait à amuser le peuple, il était sacré.
Il est bon toutefois de faire remarquer que, même ainsi transformée, cette taxe, dont les habitants du quartier juif étaient tous solidaires alors qu'un quart à peu près se trouvaient hors d'état de la payer, constituait une charge assez lourde à supporter. Néanmoins, lors de ses édits d'expulsion, Clément VIII obligea les juifs romains à lui verser, à la place de leurs coreligionnaires exilés, le montant total de la taxe de dix écus par synagogue que lui payaient, auparavant, toutes lesjuiveries de ses États (1593) (3). II voulait bien chasser les juifs, mais prétendait ne pas se priver des ressources que leur présence procurait à l'Eglise. C'était une imposition nouvelle de deux mille cinq cents écus par an; la communauté était incapable d'y faire face, ou,
(1) Bref du 22 octobre 1582. (Archivio Vaticano, Reg. 692.)
(2) Bulle «Christiana Pietas », du 22 octobre 1386.
(3) Taxe en faveur de la maison des néopbytes.
tout au moins, sut le persuader au pape qui finit par se contenter de huit cents écus seulement (1). Clément VIII était sujet, on Ta vu, à ces accès de rigueur intermittente.
En résumé, voici quel a été, durant les trois derniers siècles, le détail des exigences ordinaires, annuelles du fisc romain, autant du moins que permet de l'entrevoir la confusion, l'obscurité voulues, dont juifs et chrétiens se plaisaient à embrouiller ces questions. On examinera ensuite les exigences exceptionnelles, extraordinaires du Saint-Siège, celles-ci plus ordinaires peut-être que les autres, remarque l'auteur d'un des manuscrits du Vatican où nous avons puisé (2).
Impositions exigées de la communauté :
Au
En
En
En
fou.
Taxe en faveur de l'Institution
des catéchumènes 2.800
(i) Bref en date du 4 janvier 1604.
2 Bibl. Vat. Cod. Ottob. 2483. Les tableaux ci-dessous sont le résultat de la confrontation des textes suivants : pour le seizième siècle, Ilvero Stato et les suppliques auxquelles répond ce pamphlet; pour le dix-septième, le même ouvrage et un Ms. du R. Archivio di Statu, Archivio Camerale, intitulé Stato degli Ebrei di Roma, en date de 1702; pour le dix-huitième siècle, un Ms. provenant des mêmes archives et daté de 1745, le Recueil « AU' lllustrissù/m », le Stato attivo e passko deW Université degl' Ebrei dilioma, 1798, etc.
Au l'.n y.u
Report 2.500 1.246 1.24» 1.000
Taxe en faveur de L'Institution
des jeunes lilb's néophytes. » 300 300 300 Taxe pour l'entretien du port
de Fiumicino (1) :)00 (2) 300 300 »
Taxe des jeux (3) 531(2) 58-1 531,57 531,51
hachât de l'obligation de par
ticiper aux courses (4) » » 300 300
Taxe pour l'extinction du Quat
/////«(impôt des patentes)(5). 250 250 » »
A reporter 3.581 2.627 2.676,57 2.131,57
(1) Conformément à la bulle de l'ie V a Cum urbes et oppida ». Une première fois, en IS83, les juifs avaient eu à payer une contribution de 300 écus à l'architecte Fontana [tour la construction d'uneestacade au port de Fiumicino, situé à l'embouchure du Tibre, et pour l'approfondissement de lapasse. A partir de 1626, cette contribution devint annuelle. R. Archivio di Stato, Chirogrofi, série A.)
2 Ces deux impositions, à la diiférence des autres dont le montant devait être remis à la Chambre Apostolique, étaient dues au trésorier du Capitole.
(3) Recueil « AH' Illustrissima », doc. 38, 5b, b6. Il vero Statu, p. 22. Les statuts de la ville (liv. II, art. cxcix) défendent d'exiger une contribution plus élevée, soit à l'occasion de la fête du 1er août (Ferragosto}, soit môme pour rémunérer les consuls des jeux.
(4) Voir ci-dessus, p. 204.
(5) Sixte-Quint ayant décrété par la bulle « Humanarum rerum que l'impôt « des Arts », qui était un droit de patente dont le produit s'élevait à 4,0o6 écus, serait dorénavant réparti entre les différents quartiers selon leur activité commerciale, on fixa à 2o0 écus la quotité du ghetto, en raison des diverses industries qui s'y pratiquaient. Les marchands chrétiens payaient généralement six écus par an pour cet impôt. Statuti dei Mercanti di Roma, Guiseppe Gatti, p. 198.)
Au
En
En
icm.
écus.
Report 3.581
Traitements des répartiteurs
et collecteurs détaxes (1).. 80 180 200 370(2)
i lontribution annuelle désignée
sous le nom de « Subside
triennal » (ancien impôt du
vingtième) 500 500 500
Tiers du droit perça sur les
boucheries du ghetto par la
communauté, conforment' nt
à la bulle « Nuper cupientes »
de Jules II, confirmée en
marge par Clément VUI (3) . 700 » » »
Charge résultant de l'obligation imposée au ghetto de
nourrir les juifs retenus en
prison pour dettes par des
chrétiens. ( Ordonnances
d'1 rbain Vlll » 600 (4) 250 150
A reporter 4.861 3.907 3.626,57 2.651,57
(1) Il semble qu'ils mettaient parfois un peu trop de zèle à remplir leurs fonctions, si l'on en juge par les recommandations contenues dans les statuts de la ville li\. il. art. cxcvui : « Ils n'exigeront (les percepteurs) aucune somme des juifs s'ils n'en ont re<;u préalablement l'ordre du sénateur ou des juges compétents, à peine de ili\ tlorins d'amende ».
î Y compris, cette fois, les frais de bureau, le traitement du computiste ^80 écus , du collecteur, sorte d'huissier [60 écus), etc.
(3) Après lui, on laissa à la communauté l'entière disposition de cette somme.
(4) Le chiffre de 600 écus est peut-être enflé à dessein; les chrétiens le contestaient fort et relevaient, par exemple, ce fait qu'en 1667, on n'avait dû emprisonner pour dette que vingt-deux juifs dont
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