CHAPITRE IX
HISTOIRE DE LA COMMUNAUTÉ JUIVE SOUS LES PAPES
Première période
L'histoire de la communauté juive de Rome est le critérium des disposi' tions du Saint-Si^e envers la race tout entière. — Ses vicissitudes nombreuses. — Embarras des papes au sujet du traitement à réserver aox juifs. — Variations dans leur conduite. — Première période, TÉglise est partout triomphante; elle se montre clémente. — Deuxième période, l'Église est menacée; elle devient impérieuse et oppressive à l'égard des juifs. — Troisième période, le calme renaît; l'Église n'est plus si vivement attaquée, elle revient, quoique lentement, à la modération. — Pre* mière période, saint Grégoire le Grand. — Les juifs traités en étrangers, non en parias. — Prestation de l'hommage aux empereurs, aux papes, aux anti|)apes. — Prudente impartialité des juifs à cet égard. — Leor fidélité persistante envers le Saint-Siège.
Sans être un martyrologe, l'histoire de la petite communauté juive des bords du Tibre est l'histoire de ses alarmes et de ses amertumes.
De vie politique distincte, elle n'en eut point. Perdue au sein de Tagglomération romaine» dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, sa destinée fut toujours celle de la cité qui lui servait d'asile. Mais cette histoire, ainsi dégagée de tout ce qui pourrait l'obscur-
U COMHUK^IUTË SOUS LES PAPES. — l" PÉRIODE 131
cir. n'en est i|ue plus curieuse et plus instructive : elle ist le miroir lidèle, le critérium certain des dispositions du Saint-Siège envers ta race tout entière.
Voisins du sommet il'oii partuJenl \es Toudres et les indulgences de l'Église, les Israélites romains en ressentirent toujours le plein etTet; et tandis ({u'ailIcursTac- UoD des évoques, des conciles provinciaux, des souverains se substituait plus ou moins a celle des papes, en ilt^naturait le caractère, à Rome, lesjuifs se trouvaient soumis, sans intermédiaire, sans contre-poids, à la volonté toute-puissante, j'allaisdireà l'arbitraire du Saint- Si^^. L'Égliseétait libre de façonner leur sort à sa guise ; sa sévérité ou sa longanimité pouvaient se donner libre carrière.
Toutefois, il Taut se souvenir qu'un souverain temporel doit se plier à certaines nécessités terrestres qu'ignore le souverain spirituel, et qu'en politique, la sagesse consiste surtout îi avoir le tact des choses possibles. Or, à Rome, à c6té du pontife, il y avait le prince qui devait ménager ses intérêts temporels; aussi viton plus d'une fois les papes atténuer eux-mêmes dans leurs États ce que leurs bulles pouvaient avoir de trop absolu, de trop idéal, d'inapplicable; ils les amendaient, ils les inlerpréiaienl , tandis qu'ailleurs, chose singulière, on les appliquait textuellement, sans liésitttitHi comme sans pitié (!i. L'Kglisc se monU'a sou- Vojrn «urtuut diaplUe mu.
vent plus exigeante dans le texte que dans le fond, en lliéorie qu'en pratique, pour les autres que pour elle. Mais cotte réserve faite, et il n'est pas diSicile d'eu tenir compte, on peut avancer que les vicissitudes de la juîverie romaine traduisent fort exactement, à chaque époque. les sentiments de TËglise à l'égard de tous les juifs, et c'est pour cela surtout que l'histoire en est intéressante.
Ces vicissitudes sont nombreuses. La question juive a agité le moyen âge; elle ne laisse point notre époque indilTcrente. On l'a tranchée mais non résolue. Nos pères étaient très perplexes, j'entends ceux qui ne devaient l'ien aux banquiers juifs et qui réfléchissaient à l'occasion ; ils ne savaient trop quel traitement réserver à ces héritiers d'une tradition vénérée et d'un nom détesté. Les papes s'en tiraient par un sophisme : « Legem probo sed improbo (lenlem >>, disaient-ils en recevant, le jour de leur couronnement, l'hommage des délégués de la communauté; mais le lendemain, les diflicultés renaissaient. Comment sévir contre les représentants de l'antique loi, sans porter atteinte à cette loi même et sans violer surtout quelque peu la nouvelle? Chaque élu apportait, en montant sur le trône de saint Pierre, ses vues personnelles ou traditionnelles sur la question, et il en résulta que les juifs romains vécurent durant de longs siècles dans une étrange alternance de joies sans lendemain et de désespoirs d'un jour.
LA COMMINM TK SOLS LES fAPLS. — I- l'ERlorH': lïl
Cetlo diversité touteruis est plus aji[)arcnte(|iiun:-cllo. Ce qu'il v a de remarquable et de 1res puissant dans la politique du Saint-Siège, c'est l'unité; étant très peu terrestre, elle est très peu variable. Les hommes ambitionnent mille choses; l'Église n'en désire qu'une, toujours la même ; le mode diCFère parfois, non le mobile. Tous les papes qui se sont succédé sur le trône de saint Pierre ont poursuivi un mémo rêve â l'égard de la race Israélite, seulement ils l'ont poursuivi de diverses manières.
Et la dtiTérence des leiiip:^ oxplique la variation des mojens. Tant <jue la papaulè fut tiiouipliante, tant qu'elle rencontra par le monde, non des adversaires à vaincre, mais des liumines ii convaincre, elle put se montrer débonnaire; elle voulut gagner et non sul)jugoer les juifs ; la bonté sied aux puissants et l'Église se grandissait en ménageant ses ennemis; puis les juifs ne semblaient guère à craindre. Mais quand les papes virent leur œuvre attaquée de toutes parts, menacée, pres(]ue compromise, ils pensèrent que toute contradiction était un péril, ils cessèrent d'opposer leur modération ù la fureur populaire chaque jour avivée, et se plurent peut-être aussi ii faire sentir d'autant plus impérieusement leur autorité qu'elle était plus contestée. La réformation assura le triomphe de l'inquisition. Paul IV publia ia bulle qui séparait tes juifs du reste des hommes, dans le même temps que les doctrines de Luther soûle-
tu LE SAINT-SIÈHE ET LES JUIFS
valent l'Allemagne, que Calvin agitait la France et qu'eal Italie les lettrés portaient ;i la papauté des coups ] plus discrets et nou moins sûrs. Par un singulier caprice du sort, les victoires des ennemis du Saint-Siège coûtèrent surtout des larmes à ceu^ qui le haïssaient le plus.
Après que le calme se fut peu à peu rétabli dans les J esprits et que les progrès de l'hétérodoxie semblèrent! un moment enrayés, les souverains pontifes se moclrè- 1 rent aussitôt moins sévères, par penchant sans doute, | mais ausgi par politique. On commentait alors à com-a prendre un peu partout ijue les juifs étaient dei hommes. La communauté put respirer. L'Eglise se coq-4 tenta désormais de chercher à persuader les juifs {1),! Ce n'était plus assurément l'îige d'or d'autrefois; teal âges d'or ne se ressuscitent guère, mais c'était le calma 1 relatif après la tempête et avant la tranquillité du j port (21.
La première période s'étend de la chute de l'empire I romain ii l'avènement d'Eugène IV.
Les derniers empereurs avaient poursuivi les juifs de \
(1) Par quels moyeDS, on le verra dans le chapitre inlilulé : crutement des cati^cbumcnes ».
a) Assurcmcnt, il n'y a rien d'absolu dans ces (rois périodes;! on vit des papes tros durs remplaL'er immédiatement sur le trâii« pontifical des papes très doux : Eu^rène IV succède à Martin V, CIW roent VIII à Sixte-Quinl. Hais ces anomalies n'emp&chaient pas la politique du Saint-Siège de suivre son cours iraperlurbableraent, el toutl r en Irait bien lût dans l'ordre.
I.,\ COMWIINAUTK SOUS LES l'APES. - I" l'KKtOIIE 12:; leur haine de néophytes; les premiers papes de qui l'autorité fut reconnue à Rome les couvrirent de leur protection indulgente. C'étaient, il est vrai, des saints. Saint lirégoire le Grand défendit qu'on les obligeât à abjurer leur fui, qu'on les privAl du droit de posséder des biens immeubles, de cultiver la terre, qu'on leur prît leurs synagogues il). « C'est par la douceur, disait-il, par la bonté, les exhortations, qu'il faut amener les infidèles dans le giron de l'Église n, et lai-mème donnait l'exemple, les traitant à Itoine avec la plus grande mansuétude. Ce fut en vain que les conciles provinciaux de Tolède, de Reims, de Meaux, soutenus des évéque?, s'elForcèrent par de fougueux décrets de pousser l'illustre pontife et ses successeurs en dehors (le la voie qu'ils s'étaient tracée (2). Ils n'en persistèrent pas moins à traiter Ic^ juifs comme des brebis égarées du troupeau et non comme des brebis galeuses. II arrivait bien cependant quelquefois qu'à Rome mt^mc, comme ailleurs, on s'en prenait aux juifs des colèi'es célestes : ainsi, quand, au sortir des alTres de Tan mil. en lOâO, un tremblement de terre jeta la ter-
I II S. Grégoire le Grand : * Prirdiclog vero ihbrao* gravitn v<t a/FHgi' cottlm orrfiitfm ralioHâ prohibemua ■. Epîst. lib. I, indict. l.\, tpist. I. Voyez aussi Epbit. liti. VIII, indjrt. 1, episl. uv; au sujet des ^na^ûgues : l^pisl. lib. IX, indict. U, episl. vi. vtEpist. lîb. XIII, tadict. VI, episl. \ii.
(S) Ibid. Epist. tib. I, cpisl. .ilyd; lib. IX. cpisl. vi. Cf. Biïn^nninf, p. 13, Bl.elc.
|-i6 Ll' SAINT-SIÈGE ET LES JlIFS
reur dansuue partie de l'Italie, le pape Benott VIII, eoi homme de son temps, n'hésita pas à olfrir immédiatement au ciel, comme sacrifice propitiatoire, un certaia* nombre de circoncis. N'était-ce pas, au reste, continuer les traditions bibliques? Au temps de Théodoric également, on l'a vu, la populace affamée avait assouvi sa coU're en brûlant la synagogue des juifs qui n'en pouvaient mais; ailleurs, il est vrai, on eût brûlé les juifs (I). De tels faits, je me hâte de le dire, étaient rares. Le peuple romain n'avait pas encore appris à exécrer le nom juif; ses poètes, ses écrivains et peut-être aussi ceux, dont c'était le moins le ministère, allaient le lui enseigner {"i). Trop peu nombreux pour inspirer la I crainte, trop misérables pour provoquer la jalousie, trop méprisés pour exciter la pitié, on laissait les juifs végéter dans leur quartier, tranquilles et presque ignorés (3). C'étaient, aux yeux des Komains, des étran-*
(1) VlTALI.p. tl.
(2) Déjft au cinquième siècle, llutiliu
avait écrit ces vers plei:
Atque utinsDi numquam iud.i'a aubacl Pumpeil bellis imperioquc Titi.
Latius excisa pestis contagia serpuni, Victoresque suos natio vjcta premil.
[Il,
. 383 et Beq.)
(^) Le silence de tous les chroniqueurs à leur endruit est sigaifl- i calir. Ils ne partent dea juirs que de loin en loin, pour narrer leun atroces méfaits, lestribulatîons que leur iniligent les princes, les migrations qui en FÉsultcnU
H COMMINAUTK SOIS !.KS PAI'ES. — I" l'ElUODE (27 pers peul-étre suspects, mais non encore des parias. Voici d'ailleurs un faitqui caractérise bien cette situation, c'est que la comniunauti! Israélite, de même que les communautés étrangères, rendait hommage, en corps, aux souverains de Kome, dans certaines circonstances solennelles. Au temps desOttons, par exemple, lorsque l'empereur montait au Capitole, les juifs mêlaient joyeusement leurs acclamalions à celles des Grecs et des Romains (I). Henri V rerul leurs hommages chaque fois qu'il vint a Kome (ti). Plus lard, quand Henri VII alla se faire couronner au Latran, il trouva sur son passage les rabbins de la communauté qui lui présentaient le Pentaleuque en signe de soumission (3;. De même, au couronnement des papes, on voyait toujours, au premier rang, parmi la foule des députations réunies pour congratuler le nouvel élu, les représentants de la juivcrie. Jadis même, ils venaient saluer le souverain pontife chaque année, à la fftede Pâques (4|.
\jes juifs acclamaient, on le voit, le plus impartialement du monde tous ceux qui se présentaient à Kome ponr y ceindre ta couronne ou la tiare. Dans dcsque-
<h i^tiraphia Aureit- Roinii' dît: o Dominnlor, liebraice. gicre r.l latine fautta acclamaatibtt», Ca^itolîum aureumcimtcetulat», l^onsultci GRBKmuvii's t. lt.403.
ti) pKTHts Uuco.iis, lib. II, cap x\xvn. Chron. CsMiiicnsU.
(3) Gesta Balduini, Bauhus, c. iiv.
14} Qrdo .\l du chanoine Benedetto, rituel iini remonte, d'aprè» Caiioellteri, à la première moitié du dotuième siècle.
relies où les Homains euK-mènies hésitaient sur le parti à embrasser et en changeaient à l'occasion, pouvait-c raisonna blenieot leur demander de démêler où étaient^ bon droit et la légitimité?
Quand Calixle II se présenta aux portes de ville, après la fuite de l'empereur Henri V (I1I9)J les juifs, avec les autres écoles élravghes et lajeunesi romaine, se portèrent à sa rencontre pour lui souhaiter" la bienvenue, avec le mùme enthousiasme qu'ils avaient fait paraître quelque temps auparavant, lors de l'entrée victorieuse de l'empereur et de l'antipape. Leur écle< tisme allait même plus loin : plutôt que de ne pa4 montrer leur fidélité au Saint-Siège, ils rendirent soo) vent hommage en même temps et avec autant de sin cérité sans doute, à l'antrpapeà Home et au pape légi lime dans le lieu de sa retraite. Calixtell et Grégoire VlUrfl Innocent llet Anaclet (il 30] reçurent presque simulta4 nément l'hommage des juifs. Peut-être cette dernière démarche cachait-elle une certaine ironie, car, dans Anaclet, les juifs voyaient presque un des leurs monter sur le trône pontiûcal :son aïeul, l'usurier juif Leone, avaj abjuré, il n'y avait pas bien longtemps, pour pouvoj mieux profiter des faveurs de Léon IX et de Grégoire Vil et l'on reprochait même au pape d'avoir conservé dai ses traits le type trop exact de sa race (1).
{1 \a légende a-découvert un aulre pape juif venu d'Allemagne, cummo la pa|>es«e Jc&Dne, et dont les aventures ne sont pas moins
I.A CilMMi NAITK SOIS LES r'Al'ES. - l'* I-EIUUKE tl9 Ces manirestalioDs étaient alors sincères, probablement spontanées, et les vingt so(ir/f que les juifs recevaient en cette occasion des mains ilu camerlingue, n'étaient pas assurément le seul mobile de leur allégresse (1). Les souverains pontifes ne se montraientils pas alors leurs meilleurs protecteurs? Puis, en ces temps troublés et malheureux, on attendait toujours de grandes cboscs de chaque nouvel élu; les Homains n'imaginaient, avec une constance que rien ne lassait, qu'ils allaient voir enfin se réaliser ce rêve tant caressé de paix et de domination universelles dont leur imagination fut liantée durant tout le moyen ùge, et la satisfaction, pour courte que devait en élre la durée, était générale.
«■b-nnanics. f.\c\v au Irùoe de saint fierre . le diable aidant f&itf douiF, il y donna t'ciemplc d'une vie pieuse et unîquemeat consacrée aux intérêts do TËglise. Il sorail peut-^lre mort en odeur dt^ Kainietc, tcirsqn'un liaoard msleucontreLii fit découvrir sa véritaldr orijpne. Le pape aimait passionnément les «checs, c'éUit son seul d«U!9ement, et il y était d'une habileté merveilleuse. De très loin on icnail se mesurer avec lui: un jour, arriva tout exprès d'Allemagne un vieux juif qui passait pour D'avoir pas d'égal à ce jeu. Un l'invite au palais et la partie s'engage; pour la première fois, li^ joueur sans rival trouve un adversaire digne de lui; sur le point il ùlre vaincu, il lente un coup dont lui seul possède le secret; son liartcnaire le déjoue. A ce Irait, le vicui juif reconnaît wi *ang et, {ircnant le papi; dans ses bras, il l'appelle son (ils. Le papo ga^ina la pinie et perdit la tiare. (Nitau, p. Si.)
{UHaWum, Mus. Italie, I. Il, 188, 196. Cf. Ca-ji-eimehi, p. 13, Il ni vrai qu'en retour, U-sjuifs devnient ulfrir uu Sainl-Sii-gc une li- TTC de poivre et deut de cliandelle.
LF »aiin-utci. U
Les juifs y prenaient leur part, comme les autres citoyens romains (i). La prestation de Thommage était, au début, un témoignage de joie et nullement cette scène d'humiliations et de mortifications qu'elle «levint par la suite.
Loin de se dérober à ce devoir, on eût dit que les juifs en recherchaient l'accomplissement. Jamais pape ne fut moins sûr du lendemain que Célestin II, cet éphémère protégé des Frangipani qui régna à peine cinq mois et dut, pour aller ceindre la tiare, traverser furtivement les rues de la ville, au milieu de l'émeute; cependant les juifs accoururent sur son passage pour le saluer (lliS). Un peu plus tard, dans des circonstances presque semblables, Grégoire IX reçut par deux fois (2) l'hommage de la communauté (3). Les juifs étaient, plus que les chrétiens, des fidèles.
(i) (( Judœi quoque non deerant iantae Ixtitix », dit un chroniqueur qui marque bien l'esprit dans lequel les juifs prenaient part aux réjouissances. (Cancelliebi, p. 14.)
(2) Au moment de son intronisation et lors de son retour d^exil (1227-1238).
• 3) « Grxcorum et Hebrxorum caterva non modica Christi Vicario suis Itnguis et ritibus, taudis munia persolvebant ». (Cancellieri, p. 17.) Voyez aussi, Gard, de Aragonia, Muratori,li. i. Scrip^., t. III,