‹ Le Saint-Siège et les Juifs: le ghetto à RomeChapitre 29 sur 67 · CONSÉQUENCES DE LA BULLE DE PAUL IV · texte numérisé non relu

CONSÉQUENCES DE LA BULLE DE PAUL IV

Application rigoureuse de la bulle de Paul IV. — Vengeance posthume des juifs. — Concessions faites aux marchands juifs. — Clémence de Pie IV. — Son règne dure peu. — Pie V lui succède et s'inspire des maximes de Paul IV. — Rigueurs envers les marchands. — Le pape lui-même en reconnaît l'excessiveté. — Expulsion des Juifs habitants les États de l'Église, ceux de Rome et d'Ancùne exceptés. — Obligation renouvelée de porter le bonnet d'infamie. — Terribles accusations dont les juifs sont l'objet— Répit durant le pontificat de Sixte-Quint. — Clément VIIL — Les juifs chassés de nouveau des États de l'Église, mais bientôt rappelés. — Animosité des chrétiens. — Les courses. — Aggravations progressives qu'on apporte à cette obligation. — Montaigne assiste à ce spectacle; .son opinion. — Abattement et démoralisation des juifs.

Si les juifs crurent a une de ces vaines menaces dont les papes précédents étaient coutumiers, leur illusion fut courte. Paul IV n^était pas de ceux qu'un obstacle arrête, qu'un scrupule de pitié retient; là où ses prédécesseurs avaient reculé ou s'étaient laissé fléchir, lui n'hésita pas. Le mur d'enceinte du ghetto s'éleva en un clin d'œil, en un mois; on traqua par les rues les juifs qui ne portaient pas le bonnet d'infamie; on les dépouilla sans merci de leurs biens; forcés de les ven-

LE SAINT-StèCE. 12

(Ire dans le dC'Iai île deux mois, ils n'en tirèrent paj la cinquième partie de leur valeur (1;. Un juif s'était permis do dire en public que les Romains n'approuvaient pas le pape, et qu'au fond, il ne s'agissait dans toute cette alTaire que d'une spéculation de terrains; il fut battu de verges, mis au carcan f2 . La communauU tout entière était au pilori; plus de relations avec lej chrétiens, plus d'affaires en commun; une vie d'isolament, de perpétuelles alarmes et d'opprobre.

Cela dura peu heureusement, mais le souvenir de û annéesde terrcurne s'eiïaça jamais; nous en trouverons encore la trace bien longtemps après dans les suppliques juives. Quand le pape mourut en 1559, ce fut dans 1 juiverie, une explosion de joie et de férocité; le peuplé aussi détestait ce pontife dont la politique liautalne avait amené les Impériaux jusque sous les murs de la ville. Les deux grands opprimés du moyen âge unirent i moment leur haine, et la statue du pape, renvers traînée dans la houe, fut coiffée ignominieusement j unjuif du t)onnet jaune.

Mais le peuple s'indigna tout le premier de cet o^ trage, et son auteur paya de sa tète la satisfactioî d'avoir vengé les siens (3).

(Il Bando Hoprii yli llehni. Ordonnance contirmalive et eiplio ti\e de la bulle de Paul IV. Voyez Basnace, jiv. IX, 867. (■2) De Reumom, t. III, 532.

(3) Bibl. Val. Coà. Urbinate, 1736.

U COMMlTsAlTK SoUS l-KS PAPES. — 2" PÉRIODE (79 Dans sa hâte de rt'diger sa bulle, Paul IV n'en avait pu prCvoir toutes les conséquences; il dut en sacrifier quelques parlies et, chose bizarre, se montrer conciliant sur un point sur lequel l'Église, ailleurs qu'à Rome, a toujours réclamé le plus de sévérité.

Il avait voulu, on l'a dit, reléguer les juifs dans les plus b^8 métiers, dans des métiers où l'on ne gagnait rien. Mais en politique, on doit sedéCer des règles abstraites et absolues et toujours tenir compte du possible ; or, le pape se heurtait là a une impossibilité. On pouvait bien en théorie et lorsqu'il s'agissait d'autres pays dilTéreromentorganisés, décréter que lesjuifs n'exerceraient aucun commerce, ne feraient plus d'agio et se contenteraient du seul métier de regrattier ; mais à Rome, comment appliquer celte décision sans condamner ît mourir de faim les quatre ou cinq mille juifs qui y habitaient et ne vivaient que de leur travail quotidien? Paul IV le comprit, et lui, si rigide sur l'application de sa bulle, il autorisa presque aussitôt son vicaire à en atténuer la rigueur, en ce qui concernait cette question, par un édit explicatif (1).

Cette façon d'amender, sous couleur de l'expliquer, une ordonuance reconnue trop sévère, donnait une

m Le telle de la bulle ^tait cependant parfaitement cliir: JiirfH ifuoqiu pr^fati *ola arle stramu-i.t' tfn ceneiaHa! (ut vulgo dicUitr) ùOHtenti, aliqyiam wercti/uritm framenli wlhvnlfi. nul nliariim rtnaii tutti AuffuitM nectt$ariarum fiterru a.

grande élasticité aux ordonaaoces duSaîot-Siôge et lui permettait d'être aussi rigide dans la forme que politique dans le fond. Les papes en firent souvent usage. Les juifs se trouvèrent ainsi autorisés à exercer un certain nombre d'industries, assez intimes, il est vrai, mais qui entre leurs mains ne laissaient pas que d'être lucratives (1). Le tribunal de la Rota ratifia peu après cette interprétation (2). Il se montra même assez sévère pour le pape. A Paul IV, d'humeur altière et impérieuse, succéda un liomme doux, facile, presque tolérant. Pie IV était de la famille des Medici, et à Florence, on s'accoramodait très bien de la présence des juifs. Avec lui, tes terribles accusations dont le pape précédent s'était fait l'écho et le vengeur, deviennent « des sophismes, des calomnies inventées par la jalousie » (3). Et, défait, Pie IV proclame une amnistie générale pour les crimes passés, pour les infractions, qui avaient été nombreuses, aux ordonnances de son prédécesseur; il décrète que désormais les actions intentées contre les juifs se prescriront au bout d'une année ; qu'en voyage, il leur sera permis de porter le capuchon noir, comme les chrétiens; il les autorise, en outrcf-à louer, à posséder, a exploiter, môme en communauté avec des chrétiens,

(1) BtcuxLo, Ile Jure pcrsonnarum , liv. Il, cap, ilvii.

(2) « Hebreos poste exercere omnem et quamcumque artem et extratum, demplis comestibus et /tbrffii, est-il dit danscet arrêt. Dec. 194, t. m, n" 9.

(i) Préambule de la bulle « Dutium n felicis }-eçor4aHmis >.

■U COMMUNAUTE SOUS LES l'AI-ES. - 2- PÉHIOUE 181 (les champs el des maisons dans Rome et liors de Rome, jusqu'à concurrence de quinze cents écus d'or. Pour le commercet il leui* accorde des facilib^s que, même à l'âge d'or, on leur refusait. Il ratifie l'interprétation adoptée par le tribunal de la Rota et permet aux juifs, non seulement d'exercer un grand nombre de métiers et même de vendre des denrées, mais aussi, chose tout à fait exceptionnelle, de posséder des boutiques en dehors de l'enceinte du ghetto, pourvu toutefois qu'elles ea fussent « aussi près que possible » (i).

Ce n'était pas là, disait le bon pape, déroger àla bulle (le Paul l\', qui se borne à défendre aux juifs d'habUrr hors du ghetto , car ils y rentreront le soir. Aux jours de fête seulement, il n'était pas permis aux juifs de paraître dans leurs boutiques. Cette interdiction était, au reste, générale et fort sage; aucunjuifne devait sortir alors du ghetto; la populace, dans son saint enthousiasme, n'ei^t pas demandé mieux que d'en faire des martyrs. N'avaiton pas été obligé de supprimer les mystères qui se célébraient au Colisée, pour éviter que la foule ne se niât ensuite, selon son habitude, sur la juiverie?

Les marchands israélitess'empressèrent de profiter de l'autorisation accordée et s'installèrent un peu partout, dans les rues les plus commerçantes et les plus fré-

quentées, sur la place Colonna et S. Marco, dans I

Bulle " Ttudum »

Corso ( I ) . Ils interprétaient, eux aussi, on le voit, l'expression u aussi près que possible n.

Une telle générosité, surtout après le règne de Paul IV, j était un acte (i'audace; le pape qui sut se montrer tolérant à ce point, alors qu'autour de lui on l'était si peu, méritait mieux que les sévérités de l*liistoire.

Malheureusement ce règne ne tut qu'un interrègDd. Trois ans après la publication de cette bulle, Pie IVj mourait et Pie V montait sur le trL)ne pontifical, Carac-j tère inflexible, grand ennemi de l'iiércsie qu'il avaÎM combattue naguère en qualité de chel'de l'inquisition. l'Église l'a canonisé à cause de son indomptable éner- ~ gie et de son zèle à la défendre contre ses adversaires. Entre ses mains, le sort des juifs n'était pas douteux. Il s'empressa de reprendre la tradition de Paul IV, dont d les rigueurs furent peut-être dépassées dans la bullal impérieuse « liomanus ponlifea:. ■<• publiée trois mois'l seulement après son avènement (2). L'année suivantal parut la bulle a Cum nos tiuptr » (3) qui aggravait ea-J core la situation des juifs, les obligeant ù vendre sur*! le-champ toutes les propriétés achetées sous le pape"" précédent; et la sanction était dure, c'était la confiscation totale au profit de l'hospice des catbécumènes. Ues émissaires parcoururent même le pays et fouillèrent!

(1) Bibl. Vat. Cod.Vat. 8034.

{i) Le 19 avril I36(i. Pie Vavait 6lé élu le 7 janvier.

(3) Le m janvier )5(J7.

} LA COilMLNAITE SOI.'S l.l-.S

■ 2' l'KniODE 183

Rome pour s'assurer que les juifs n'avaient pas eu recours, pour éluder la loi, ù ces ventes fictives dont, parait-il, ils n'ignoraient pas la pratique.

Pie V n'était pas homme à accepter les tempéraments coDsentispar son prédécesseur touchant le commerce des Juifs, a Nonobstant les privilèges et les concessions qui leur ont été octroyés parles papes précédents, dit-il, etnotamment par Pie IV, les juifs devront dorénavant se conformer strictement à la bulle de Paul IV uotil interdit toute nouvelle interfirèlalion de cette bulle (i). Mais les lois destinées à empêcher un commerce illicite n'aboutissent le plus souvent qu'à aiignienler lo bénéfice de ceux qui osent les violer. Les juifs, relégués dans l'usure, n'ayant presque que ce gagne-pain, n'en devinrent que plus exigeants, étant plus exposùs. L'usure lleurit de plus belle.

Aussi bien, la papauté n'entendait pas réprimer, elle voulait supprimer. Le taux des avances réclamé par les banquiers du ghetto n'était guère supérieur à celui qu'exigeaient les chrétiens qui se mêlaient de cette industrie. Mais la papauté savait bien (|ue le débiteur devient vite un obligé, l'obligé un subordonné; elle voulait à tout prix écarter ce péril. En tuant l'usure des juifs, elle tuait le prêt, et c'était bien là son but. Cependant Pie V sentit qu'il ne fallait pas pous-

ser les choses à l'extrême et que sa bulle avait, aussi, besoin d'interprétation; un mois après sa prc mulgatioD, le âU mai, le vicaire de Rome, ayaDi pris l'avis du souverain pontife , publiait sur Id même matière, une ordonnance explicative ou plutôtJ comme d'habitude , palliative.

Le tribunal de la Hota, toujours enclin à la bien*^ veillance envers les juifs, intervint encore, et, à l'ahri ' de sa décision, les juifs purent étaler leurs marchandises dans toutes les rues, hormis celles où passaïeat. communément les processions, a Cette sage mesurej fait observer le rédacteur du Vatican, fut prise surtout dans l'intérêt des chrétiens, car on ne saurait obliger décemment des gens de qualité à pénétrer dans un lieu aussi infect que le ghetto, lorsqu'ils onb aflaire aux marchandsjuifspour acheter des objets mobiliers (1). » Cela était d'autant plus vrai que les « geaal de qualité » avaient souvent recours au\ marchand juifs pour autre chose que pour se fournir de meublai et de vêlements (2).

Le 26 février 1569, éclatait la nouvelle que tous lei juifs allaient être chassés des États de l'Ëglise à Pex-] ception de ceux de Rome et d'Aucune, « car pou

[1} BibI, Vat. Co<]. Vat. 8C34.

(2) Ed1793 ud édit, revenant sur cette quostion, obligeait les JuiU à ne vendre que dans l'intérieur du glietlo (il. Archivio di Slato)m Pendant deux cents ans, on avait interprilé, on le voit, en sens biSI divers, la bulle de Paul IV.

I,A COMMUNAITK SOrS l,ES PAPES. — 2' PERIODE 18^ I ceux-ci, disait le décret de liannissement, le pape peut Jes surveiller de plus près et leur présence facilite grandement les relations commerciales avec le Levant (I) ». Quelques expulsions partielles précédèrent, ce semble, cette mesure générale; ainsi les juifs de Ravenne avaient dà abandonner leur patrie dès l'année précédente ainsi que ceux de Palestrine (â). On ne leur ac- ; corda pour s'exiler qu'un di'iai de trois mois, puis, on les poursuivit partout impitoyablement; leurs synagogues, leurs écoles furent détruites: leurs cimetières môrae vendus et bouleversés (3).

Ceux qui restèrent h Rome furent soumis à une discipline sévère; insensililemcnt, les juifs s'étaient affrancliis de l'obligation de porter le Iwnnel jaune, non pas ouvertement, ils ne l'auraient osé, mais, suivant leur coutume, en tournant les prescriptions de la bulle : le jaune se fonça, devint oran&ie, puis ocre, puis finalement rouge (•!) ; au surplus, les statuts de la ville semblaient leur donner raison : « Les juifs, disaient-ils, porteront par-dessus leurs vêtements un manteau de couleur rouge (rubei coloris) , excepté les médecins

(I) Bulle a Ihbrxonim yent ■. Lu momeDl chassés d'Anc&ne , les juifs (lureol y âtro rappelés en liAie, car une catastrophe contmerei&le y était imrainrnle.

(3) Hieronymi Rubfi Ravmttatum flûlomrum libri XI, p, TU, et Storia di fii/«(rrH(t scritla da L. Cecconi, 1756, p. .ta.

(3) Vojez la bulle « Christitma pielas ■ tie Siile V, § S.

(*) A Ravenne, la couleur imposée étaill'ocrc. HiEno.wuts Rihei's, tec. cil.

habitant Kome et pourvus d'une autorisation b (l'i. Pie V n'en rétablit pas moins formellement le bonnet jaune (2); mais les juifs ne se le tinrent pas pour dit et revinrent promptement à la couleur rouge, à ce point qu'on les prenait dans la rue, s'écriait douloureusement Gigli au siècle suivant, pour autant de cardinaux (3). d Cette résistance se comprend. On verra plus loin à quels dangers le cliapcau jaune exposait les juifs.

C'était alors le moment où la haine des Romains contre eux. avait atteint son paroxysme; on les accusait communément, dans le peuple comme chez les grands et même à lacourpontitieale, de commettre les plus noirs forfaits, de s'introduire clandestinement dans les demeures les plus lionnèles pour y semer le vice et la débauche, de se faire ouvertement les intermédiaires de marchés honteux, d'exercer le métier de receleur, de s'adonner à des pratiques cabalistiques, de faire des envoûtements, de soutirer l'argent du pauvre, de ruiner le riche, d'être partout, en un mot, les agents de

(I) Liï. Il, art. cxcvii.

(a) haWetRotnattusl'onUfex!', IHavril l'i(ie,§3:El,adomrtemdrea colortm bireli submovendam hiKaÙatiunem, declarannts dictum eotoran esse, qui vulgo giaido dicttur».

(3) En )7(K), les juifs, profilant de la vacance du Saint-Siège, tenlèrent île s'affranchir complGlement de cette sujétion, mais le conclave publia aussitôt un edtt sévère (30 octobre} pour les ramener à l'obijissance ei depuis ils se conrormËrcnt docilement aui pr»criptions de l'Ëglisc. (Bibl. Casanatense.)

IfNAlJTÈ SOLS LES PA1>ES. — 2- PERIlItlE 187 SataD (i), El saint Chartes Borromée, si compatissant <l''ordiDaire envers les malheureux, mais aveuglé cette fois par UQ zèle trop ardent, approuvait ces accusations. les encourageait et invitait les princes fie la chrétienté ù suivre l'exemple donné par Rome!

Bientôt, cependant, tout changea de Tacc; un pape à l'âme généreuse, occupait la chaire de saint Pierre; Sixto-UuÎDt aussitôt élu répudiait la politique violente fJe son prédécesseur pour en revenir à la sage et paternelle tolérance de Pie IV, dont il évoque, au reste, la mémoire a chaque pas comme s'il sentait le besoin de s'excuser, de couvrir sa générosité d'un exemple. Les juifs redeviennent des hommes. I.e pape leur concôde le droit d'habiter dans toutes les villes, quoique dans des ghettos, de commercer à leur guise, de s'associer avec dos chrétiens; il leur donne l'assurance qu'on n'exigera rien d'eux qui soit contraire à leur loi, i|u'on ne leur ïmposeraaucune taxe extraordinaire; il termine en décrétant la remise de toutes les dettes non encore réclamées.

La loi qui avait régi les juifs sous le précédent pontîQcat étant implicitement reconnue injuste ou, tout au moins, excessive, une amnistie générale s'ensuivait et le pape la proclame (â). Un peu plus tard, il permit aux

(I] Lisez, entre autres, les coDsidérants de la bulle • Uelirrorum (2) Bulle B ChrisU'ttm piHas ■•, 22 octobre liiSC,

188 LE SATNT-STEGE ET LES JUIFS

banquiers israélites de se prévaloir tie toutes les ordoQnances publiées jadis en leur faveur et successivement abolies (1). Tontes les industries leur sont ouvertes, tous les commerces, permis.

C'était uoe anomalie, une déviation dans la politique pontificale qui était alors à la rigueur (on se trouvait au plus fort des guerres de religion) ; aussi le successeur de Sixte-Quint (2) s'empressa-t-il de reprendre la tradition du moment, et les juifs durent derechef courber la tète.

Élu le 30 janvier 1392 alors que les ennemis du Saint-Siège semblaient sur le point de l'emporter partout, qu'un roi huguenot s'asseyait sur le trône de France, qu'avec Elisabeth le protestantisme prenait définitivement possession de l'Angleterre, et que ritaliej et Rome même ne jouissaient que d'une paix, mal as-^ surée, Clément VllI crut que, pour sauver l'Ég il fallait anéantir ses ennemis. Il commença par lesl juifs qui étaient plus à portée.

Un mois après son élection, il leur défendait de vendre autre chose que du vieux (3) ; puis, un an plus

(Il Molu proprio du4janvier <o80.

{î] Il y eut, il est vrai, quelques papes éphéoières, entre Siit«-I Quint et Clément VID (du 13 septembre 1390 au 30 décembre Uftlj- Urbain VU, Grégoire XIV, Innocent l\ se succédèrent sur le trAn^V mais ce rut presque un interrègne tant leurs pontificats dtu peu.

(3) Bulle Cum swpe aceidere », 28 février i !i92.

i COMMUNALTÉ SOUS LES l'APES. - S" PERIODE 180 tard , il fiilminait contre eux une liulle plus générale et très dure qui renouvelle et confirme la bulle de Paul IV et, de plus, enjoint aux juifs de quitter au plus tiU les Ifetats du Saint-Siège, liormis les trois cités de refuge Viabituelles : Home, Anc<)ne, Avignon. Cependant, «omme ses prédécesseurs, Clément VIII s'aperrut bien ^ile qu'il avait été trop loin; le port d'Ancùne avait été mis en interdit par tous les marcliands juifs des échelles du Levant; les autres ports étaient menacés; Rome ne pouvait plus s'approvisionner; le commerce était anéanti. Franchement, honnêtement, sans chercher à colorer d'un vain prétexte sa conversion, le pape rappelle en toute hùte les juifs a à cause des avantages que leur présence peut procurer au point de vue du commerce» (le 2juillet 1593) (1). Et ce fut la dernière tentative d'expulsion.

Les juifs n'en étaient pas moins fort sévèrement traités à Rome, et leur situation était rendne plus dure encore par l'animosité des chrétiens. Annibale Ruccelai, gouverneur de Rome, est obligé d'annoncer, en 1593, que quiconque frappera un juif, lui jettera des pierres ou lui arrachera ses vêtements, sera [luni de trois coups de corde et d'une amende de deux cents écus. L'année suivante, Domenîco Foschi, évéque de

(t)Dullc<i dec't et ohÛHTnta a, 2j KïHer IS'J3; presque en mi^me lemps paraissait la bulle " Cum Iletn-H'orum malilm ■ qui dérendait luijuib la lecture du Talmud.

ino LE SAINT-SlECE ET LES JUIFS

Tivoli, doil confirmer cet édil; puis encore, en 1603, Ferrante Taveroa; en 1603. Benedetto Ala; en 1620, Berlingerio Gessi; on 1630, Girolamo Grimaldi; les peinesdeviennentdepUisen plus graves: aux hommes, la bastonnade; aux Temmes, Pexil; aux enfants, la prison et le fouet, « car il faut, disent les édits, mettre un terme aux plaisanteries grossières et aux scandaleuses vexations dont les juifs sont victimes ».

Cela n'empèuliait pas cependant le pouvoir papatfl de maintenir religieusement une des plus dures sujé-^ lions que les juifs eussent à supporter et une des plus aptes à tes exposer aux outrages de la foule, les courses ; c'est qu'en effet le peuple y prenait chaque jour davantage un plus vif et plus malin plaisir. Pouvoir, dans celte ville où l'autorité avait la singulière prétention d'être seule à molester ces parias, se gausser d'eux librement, voire même les houspiller quelque peu, quelle rare fortunel Dans les moments d'alarme, on avait parfois supprimé presque toutes les courses, celle des juifs, jamais (11.

Peu à peu, on s'était appliqué à rendre la course ' ridicule, grotesque. La piste primitive était déjà fort longue (de l'arc S. Lorenzo in Lucina à S. Marco, huit cents mètres environ); on l'allongea, à la requête d'Alexandre VI, qui habitait le château Saint-Ange et

ll| En U«7 et en 1470, par exemple.

LK rmnwsAUTfù sous les papes. - r i'Ehiode ici désirait que l'arrivée eiH lieu sous ses fenêtres. Puis, im organisateur des fôtes s'avisa perlidement de Taire prendre un copieux repas aux juifs justeavanl le départ. Ne serait-il pas bien plus plaisant de les voir, allourdis et trébuchants, s'essoufiler à courir? Pour ajouter à l'intérêt de la course l'atlrait du ridicule, on avait obligé lescompétiteursà se revêtir d'un manteau bizarre, d'étofîe blanche, couvert d'oripeaux, décoré de lauriers (1); on imagina de raccourcir te manteau, pour les clirétiens autant que le permettait la décence ; pour les juirs, un peu |)lus. De part et d'autre des protestalioDS s'élevi-renl, mais les chrétiens seuls eurent gain de cause; on les dispensa dès lors conipiètemont de la course (âl. Les \mk durent continuer à lutter, prcstpie nus (3), pour le pallîo (c'était alori? une pièce d'étoire, en drap rouge de Venise, valant trente-six écus) {i) , au milieu des lazzis et des brocards d'une foule de plus en plus haineuse. Que si l'appiH d'unu si faible récompense n'excitait pas sulTisamment l'ardeur des concurrents, les assistants la ranimaient à coups de pierre ou de bùton, tandis que des soldats il cheval galoppant derrière eux, les poussaient rudement (5).

li; Vgyez la poésie de Jo. de' PeaDJsdont il aétédéjàqueslion, p. \'ài. lît l.e programme du carnaval de liiili est le dernier ou llgureni les counes d'enfants et île vieillard?.

(3) Sprcnger dit <(u'ils eouraietit tout nus. (I) ÀTchivio di Slain, [>aul IV.

(5) D. SavABsi, La f'orle e lu Socidà romatia.

in LE SAINT-SlftRE ET LES JUIFS

Lorsqu'il faisait mauvais temps, la joie des Romaioi était à son comble. « Lundi passé, dit en i o83 un chro niqueur, les juifs ont été favorisésti'un venl, d'une plu. et d'un froid dignes de ce peuple perfide, et quand i arrivèrent au but, ils étaient ignominieusement salel et couverts de boue de la tête aux pieds » . De nouveau J en 1649, les juifs furent forcés de courir au milieu d'un violente averse, à l'extrême satisfaction du public (1). Seulement le plaisir durait peu. On s'appliquait, par mille moyens, à le prolonger. Tantôt le départ avait été mal donné et les juges déclaraient qu'il fallait courid de nouveau le lendemain; or, comme il arrivait inrv riablement que le vainqueur de la veille remportait ed core le patUo, il en faut conclure que les juges s'é taiont montrés ou un peu bien scrupuleux ou un peu trop complaisants. Certaines fois, on s'apercevait, après la course, bien entendu, qu'il n'y avait pas eu assez de concurrents et que tout était à recommencer (huit juifs au moins devaient prendre part à Ift, course) (2).

Lors de son séjour à Rome, en 1580, Montaigne as*' sista à ce lamentable spectacle; il n'en est pas le moins du monde révolté; le divertissement lui parait bien un peu maigre, mais point du tout mcsséant, et i n'est pas un des traits les moins curieux de cette <

(I) A. Ad):«olui, p. 0.

i3)Ibid.,p. 130.

l COMMlNAlTt: SOL'S LES P.VI'ES. — 2' ['KHIOIIE m

rieuse relation de voyage, trop oubliée aujourd'hui, que la sereine indiffi^rence du grand moraliste en Tace lie ces mesquines tracasseries qu'inventait l'esprit éli'oit «le quelques zélateurs et qu'exploitait trop avidement une populace brutale et désordonni^e.

a Le (luaresme-prenant qui selitii Home cel'anmîe là, fut plus licentieus, par la permission du pape, qu'il ii'avoit est(5 plusieurs années auparavant : nous trouvions pourtant que ce n'cstoit pas i^r and 'chose. Le long du cours, qui est une longue rue de Rome, qui a son nom pour cela, on faict cnurir à l'envi, tantost quRttre ou cinq enfans, tantost des juifs, tantost des vieillards tout nuds, d'un bout de rue à autre. Vous n'y aves nul [désir que de les voir passer devant l'cndrel ou vous Hes. Autant en Ibnt-ils des chevaus, surquoi il y a des petit enfans qui les chassent a coups de fouet, et des Anes et des Ituellls poussés à-tout des ôguillons par des jaas de cheval. A toutes les courses, il y a un pris proposé, qu'ils appellent, el palo : (ce sont) des pièces de velours ou de drap. Les jantils homes, en certein endrel de la rue ou les dames ont plus de veue, courent sur des lieaus chevaus la quintaine, et y ont bonne grAce : car il n'est rien que cette noblesse saihe si communément bien faire que les exercices do clieval. L'eschafTaut que M. de Montaigne fit faire leur cousta trois escus. Il estoit aussi assis en un très-beau endret de la rue. Ces jours-la toutes les belles jantifaines de Home s'y virent à loisir :

LE SAINT-SIÈGE ET LES JUlCS

car ea Italie elles ne se masqueat pas comme en Fraod et se monstrent tout a descoiivert » ( 4 | .

Et cela dura tout un siècle, plus même, ju qu'en 1668!

Pendant ce siècle, le silence se fait autour des jui romains; après Clément VIII, les bulles des papes d# parlent plus d'eux que de loin en loin, incidemmeat; seuls, les vicaires s'occupent parfois lie leur sort; n'est pas qu'on les oubliât, qu'on laissilt tomber en à suétude les lois qui les régissaient, comme au bon temp du pape Eugène FV; c'est, tout au contraire, que la politique du Saint-Siège à leur égard avait trouvé pour ud temps son orientation, était devenue Qxe, inflexible. ' que, résignation ou désespoir, on ne cherchait plus a ghetto à secouer, à éluder un joug quêtons croyaient! jamais établi. La communauté végète mîsérablemeni tiraillée sans répit par des besoins d'argent, haletant! Elle n'a plus ni poètes, ni savants, ni rabbins, ptÉ même de renégats fameux.

Certes les juifs ne furent jamais martyrisés à Rom les papes ne le voulaient pas, le peuple n'y tenait pai mais ils eurent parfois, il te faut avouer, de durs i luenls à traverser. Ces années de douleur, de servitra et d'accablement laisseront sur les hilves habitants é ghetto leur trace ineffaçable.

(I) JouniuMu Voyai/e de Michel de MoHtatgw, 17T4, p. UC.

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