‹ Le Saint-Siège et les Juifs: le ghetto à RomeChapitre 35 sur 67 · LES FINANCES DU GHETTO LES CHARGES. DÉPENSES EXTRAORDINAIRES · texte numérisé non relu

LES FINANCES DU GHETTO LES CHARGES. DÉPENSES EXTRAORDINAIRES

Premières exigences du Saint-Siège. — Le ghetto contracte des dettes. — Agrégation du ghetto au mont-de-piété. — Subsides nombreux exigés par Urbain VIII. — Le ghetto doit fournir les lits militaires. — Nouveaux emprunts. — Situation active et passive de la communauté à diverses époques. — Elle déplient de plus en plus critique. — Le déficit permanent.

Aux dépenses fixes que nous venons d'examiner, sorte de tribut annuel que la communauté payait au Saint-Siège, et qui déjà l'écrasaient, disait-elle, il faut ajouter la charge résultant^ tant des dépenses extraordinaires que des intérêts dus, soit à des particuliers, soit aux monts-de-piété pour les sommes empruntées, car les juifs empruntaient souvent^ et pour cause, aux chrétiens.

Dans ses moments de pénurie ^ en effet, et ils étaient fréquents, la Cour romaine ne manquait jamais de faire appel à la bourse des banquiers juifs et ses exigences étaient fort élevées. Bien qu'anormales en principe, leur périodicité permet d'aflîrmer, d'à-

nrùs le dire même des déleaseurs du Saint-Sirge, qu'elles alleignaient eu moyenne cent cinquante mille écus par piïriode trentenaire. Ce sont elles qui furent cause que le ghetto s'endetta (I).

Ce fut de tout temps la coutume des mailres de Rome d'avoir recours <i la générosité des bantjuiers juifs dans les instants do presse; lorsque l'empereur Henri VH vint se faire sacrer au Latran (t312), il ordonna aux Romains do paieries dt-penses faites pour son couronnement, et, comme ceux-ci s'y refusaient, ce fut aux juifs qu'on s'adressa. Martin V et Calîxte 111 suivirent cet exemple, ils les obligèrent à faire les frais des préparatifs de leurs expéditions guerrières contre les Turcs (2) ; les juifs acceptèrent sans doute avec joie : tandis qu'on guerroierait contre l'islamisme, on oublierait sitrement le judaïsme.

Alexandre VI n'eut garde de négliger une source aussi fructueuse de revenus. Toutefois, il fit de l'argent des juifs le meilleur usage, l'employant à doter Rome d'une magnifique université (3). Les juifs payaient toujours; Rome leur était hospitalière, en somme; on ne leur demandait qu'une partie de leurs biens; ailleurs on s'emparait du tout {i).

(l)llveroStalo.

(S) Annales ord. piitri. tnih. di|>lom. 1.

(3) GREOdFovJLS. t. Vil, i80. Ti)i.v[ioscui, t, VII, n:i.

(4] 11 n'y a pas si longtemps que les gouverneurs de Rome, en us

Ils payaient, mais fort habilement, faisant payer les chrétiens pour eux. Sous le prétexte fort plausible que le ghetto était pauvre, sans ressources disponibles, ils allaient chaque fois qu'on venait leur emprunter quelque argent, en demander aussitôt aux chrétiens. On les savait bons payeurs, on leur prêtait volontiers, pas trop cher. Eux prêtaient, à TËtat fort cher, aux particuliers encore plus*

Mais l'État y trouvait son compte : pas d'entraves à ses dépenses; on pouvait exiger du juif ce qu'on eût été obligé de solliciter du chrétien. Les juifs devinrent ainsi débiteurs et créanciers des chrétiens. Créanciers fort huniblesy débiteurs fort arrogants. Si on les menaçait, ils mena(*aient à leur tour de faire faillite et d'entrainer dans leur chute les banques privées et les monts-de-piété (l);et l'on recula toujours, en effet, devant cette extrémité.

La première fois que le ghetto contracta une dette, ce fut sous le pontificat de Clément Vil (2). Depuis des siècles, on n'avait vu pape si besoigneux, ni ville si misérable; le trafic des chapeaux de cardinaux ne suffisait plus pour combler les vides faits au trésor pontifical par la guerre contre les Impériaux, et les citoyens rode besoin, faisaient encore appel aux banquiers juifs. [GiornaleUgusticoy an. XV, p. 2«4.)

(f) Cet argument revient très souvent dans les suppliques juives. Vovez fk 11 vero Stato », g VIll.

(2) Voir les mûmes sources que celles indiiiuées plus haut, p. 232.

21t( LE SAINT-SIÈGE ET LES JllFS

mains avaient tous été ruinés iors du sac de la ville, ou affectaient de l'être { 1 ) ; on s'en fut chercher les banquiers duglielto. Eux aussi étaient pauvres, dirent-ils, sans ressources; on les pressa; ils surent se faire prêter de l'argent. Dangereux, précédeot : la communauté s'engageait sur la voie glissante des emprunts et apprenait au pape la force de son crédit.

En un demi-siècle, les clioses marclièrent vite. Déjà sous le pontilicat si rigoureux de Clément VIII, la dette du ghetto envers les chrétiens atteignait dix-huit mille écus dont ceux-ci avaient graud'peine à toucher les inu^-rèts. C'est alors que ce pape, ému des supplications des juifs et peut-être plus encore de celles des chrétiens, autorisa la communauté il s'agréger au mont-de-piété, dont le P. Giovanni Calvo, général des frères mineurs de l'ordre rie Saint-François, venait de doter Rome quelque cinquante ans auparavant (1539) (2), C'était, de la part des juifs, une manœu-

(1) Gbecohovics, t. Vin, 645.

(2) Borne fut une des dernières tiUcs en Italie b. posséder une institution de ce genre ; le pape en avait la liaule direclioD par rimermédiaire d'un cardinal-directeur; il était maître, par exemple, de niodinerle taux des avances au détriment des actionnaires. Au cornraeocenient, on prêtaitgratis pour dit-huit mais, au bout desquels le gagi' était vendu au profil du débiteur. Durant tout le seizitme siècle, la siluation du mont-de- piété fut très chancelante en raisun de la misère générale, mais ensuite, avec le retour des temps meilleurs, les donations et les dépAls afiluërent el, dit l'auteur du a %'ero Stalù», a l'atome devint mont ». On dut porter a 2 puis ^4 pour cent, l'intërÈt des sommes prêtées; néanmoins le prËt demeura gratuit

vre fort habile. Fondé par certaines personnes riches et charitables pour faire pièce aux usuriers lombards « cahorsinsy florentins, voire même juifs, qui pressuraient le menu peuple, le mont-de-piété prêtait à fort petits intérêts; les juifs en profitèrent pour se faire ouvrir sur-le-champ deux cent dix comptes de cent écus avec le montant desquels ils se libérèrent des dettes qu'ils avaient contractées, et qui s'élevaient, on l'a vu, à dix-huit mille écus, tandis que le reste, soit trois mille écus, servait à payer à la Chambre Apostolique cette faveur.

Ainsi, grâce à leur savoir-faire, les banquiers du ghetto avaient trouvé moyen de tourner à leur profit une institution dirigée presque exclusivement contre eux; il semble même que, non seulement ils en usèrent, mais qu'ils en abusèrent quelque peu (1).

Le règne d'Urbain VIII fut particulièrement malheureux pour les juifs.

Jules III avait créé, on s'en souvient des pensions, des primes en faveur des néophytes de marque; Urbain VIII

suivit son exemple à l'égard de plusieurs convertis, entre autres de Masserano, dont le cas fut l'origine d'interminables discussions et de controverses ardentes. On

quand il s'agissait de sommes inférieures à trente écus. Plus tard, on fonda une bani^ue dépendante du mont-de-piété et qui était autorisée à recevoir les sommes sous séquestre. ;Mohoni.)

(1) Consultez Tordonnance du cardinal Aldobrandini, du 20 août I60o. (Bibliothèque Casanatense. )

■2iW 1.E SAIiST-SlEGK ET LES JUIFS

lui avait accordé douze cents 6cus par an, car il avait eu le bon esprit de publier un livre virulent et fort probant, pensait le pape, sur les erreurs de ses coreligionnaires (1). Les néophytes aiment toujours extrêmement à se procurer n'importe comment des imitateurs, on en verra plus loin maint exemple (2). Mais, après réflexion, le pape trouva que c'était trop, môme pour un néophyte aussi militant; il ne diminua pas la pension, mais en accorda la moitié à TlnslitutioD des catéchumènes, puis, il permit à la communauté, sur ses prières, de se libréer envers elle par le versement immédiat d'une somme de cinq mille écus (3).

Après la mort de Masserano, les juifs pensèrent être déchargés de la pension qu'ils lui payaient; point; en vertu de l'adage : a /s fecit cui prodesl n.on les accusa de s'être défaits du pensionnaire pour éteindre la pension; et elle fut convertie en une rente perpétuelle en faveur des catéchumènes. Toutefois, après bien des négociations, le pape consentit à en décharger complètement la communauté (4). Cet exemple, qui n'est pas le seul, montre que le Saint-Siège ne négligeait pas les occasions qui s'offraient de tirer prolit du crédit dont jouissaient alors les juifs, et qu'eux, par

(1) Bref d'I'rbaia YIH en date ilu (7 août 1(120. (3) Aux chapitres xix et x\.

(3) Bref du 10 juin f63t.

(4) Becueil * Ait lUustrisUmu ^ Ani: . ^2 el docnmenis tîrts du R. Archifio di Slalo.

contre, ne manquaient pas de persévérance pour éluder les charges nouvelles qu'on voulait leur imposer.

Outre la pension de Masserano, Urbain VIII imposa à la communauté un subside de six mille écus en 1627 et un autre de trois mille écus en 1632. A quelques années de la, la famine régnait à Rome, il fallait que les greniers municipaux fussent toujours pleins; s'ils avaient été vides, on en aurait accusé les juifs; ils payèrent donc de nouveau pour éviter de plus grands malheurs.

Un peu plus tard, nouvelle demande de trois mille écus. Puis, la peste arriva aux portes de la ville et force fut de prendre des précautions fort coûteuses; on réclama au ghetto trois mille écus. Ce n'était rien encore. La fin du règne fut orageuse. Le pape était sans cesse en guerre; suivant un antique usage, la communauté juive devait fournir en location aux troupes pontificales la literie nécessaire (1); elle y gagnait quelquefois. En cette occasion (guerre de 1641), il lui en coûta, disait-on au quartier juif, cent cinquante mille écus; on dut transporter les lits à Pérouse, à Viterbe, à Aquapendente, les réparer, les remplacer; le Saint Siège ne rendit que des loques, et quant au prix de location, on l'attendit des années au ghetto (2).

(1) Le prix de location était de 4 giuli (environ un franc trente par mois). ^Spkengeh, Romii jVt/ota, p. l(u.)

(2) Instrument de location de 2.500 lils entre la Chamhrc Aposto-

I,K SAINT-SIÈGE ET LES JUIt'S

était i

I plus fort de la ;

L (inut''e suivante, contre le duc de )*artne, la séditioa grondait dans Rome, et le pape était fort empêché de se procurer du numéraire; les juifs fournirent trente*sept mille écus (]ui furent payés aiix. l)anquiers du pape, les Fai'setti de Pavie, en deux pajenienls (lo septembre 1643 et 30 mai lOii) (1).

Quand ce n'était pas pour ses soldats que l'autorité pontificale réclamait des lits, c'était pourles pèlerins qui nenianquaient jamais à Rome; lors du jubilé de 1600, par exemple, on avait ordonné aux juifs d'apporter tous leurs lits disponibles. Il ne s'en trouva point, d'après eux. Comme on insistait, ils allèrent en acheter et dépensèrent trois cent dix-sept écus, dont on ne le» remboursa jamais (2).

Maintenant, ces doléances, dont les suppliques abondent, étaient-elles toujours absolument sincè-

lique et riniversil^ juive (Stscptenibre Iit4i;; au bout d'un certain temps, la Chambre Apostolique demanda à transiger, trouvant te prix de location trop élevé et linit par ne rien vouloir payer. (Dùclaralion liu -J3 (éstier ISoii.)

(1) Recueil n AU' Itlustrisfima >', doc. '63. Bibl. Val.Cod. Vat. 24B3.

(-2) Pour deux cents couvertures et quatre-vingt- dit paillasses. On se flattait en haut lieu qu'après le jubilé, les juifs en feraient présent aux hôpitaux. (Diario dcH' JubileodeU'annolBOO, scritto da un fratello dclT Archiconl'ralernilâ délia santlssima Trinili. Cod. Vat. Lat. 68ÏS.) Dans ce même document, on lit : « Afin de se procurer des couvertures blanche» pour une telle multitude, on dut envoyer messire Gio. faolo, avec ses sbires, dans le gheUo, et il en rapporta quatre-vingts».

LES I^KI■E^SES EXTRAOnDINAinES ItU GHETTd 2St res? Cest ce qu'il serait diOicile d'affirmer. Il est certain que cette (buroiture était parfois une source de revenus pour la communauté; dous la voyons, à plusieurs reprises, dans des moments de détresse, la réclamer acrimonieusement comme un droit (1). Dans un document ayant la date de 1702, elle porte à son actif quatorze cents écus par an pour le bénéfice provenant de cette fourniture (â).

Après le pontificat d'Urbain VIII, si coûteux pour les juifs, la conimimaiité se trouve singulièrement obérée. Innocent X l'autorisa à se faire avancer c:ent aoixante mille écus par le mont-de-piélé, à 4 '/■ po"'" cent, mais, en retour, il oxii^ea le payement immédiat d'une somme de seize mille écus due à la Cliambrc Apostolique, plus une subvention de treize mille quatre cents écus. La communauté se vit réduite à engager tous ses revenus et même le Jus gazagà (3). L'année de la peste de Lombardie, autre imposition de douze mille écus, afin, disait-on, que le pape pût prendre, à l'égard du ghetto, les mesures de protection nécessaires; lors de la nouvelle épidémie de 1656, qui celte fois envahît les États de l'Kglise tout entiers et sévit à Rome durant six. mois, il fallut fournir des lits aux

[1) Kecueil ■■ Mi' lUustrissima v, doc. 31.

] (2) R. Archivio di Slato, Arehivio Ciimeeali:. Voyei plus loin p. iji.

1^ profit est estime à huit ceDts cens seulement.

(3) Bref d'Innocent .\, 7 septembre !Ui7.

j:.ï LE SAINT-SIÈGE ET LES JUIFS

hôpitaux cliri-tiens, qui cependant tenaient leurs portes closes aux juifs, nourrir et secourir un grand nombre (Je malheureux et de malades; la dépense s'éleva à quarante mille écus, au bas mot (1).

La situation du ghetto devenait de plus eu plus dilTlcile. Un moment, on se flatta que le pape Âlexaudre Vil allait y porter remède; il réduisit de -i'!,» i pour cent le taux de l'intérêt que les juifs payaient au mont-de- piété sur ses avances. C'était un allégement annuel de huit cent trente écus dont les actionnaires du mont-de-piété, les Montisti, faisaient seuls les frais. Mais l'illusion des juifs dura peu, car le pape fit inscrire au débit de la communauté deux cent sept et demi comptes nouveaux de cent écus, qui représentaient exactement, en intérêts, les huit cent trente écus de dégrèvement accordés, et dont la Chambre Apostolique s'adjugea le montant intégral, pour compenser, disait-on. certaines vieillesdettes (âj. Bien plus, comme le pape pensait entrer en guerre avec le roi de France, le gliettu se vit réclamer une grande quantité de lits.

Dans les suppliques que les juifs répandirent alors en profusion à Konie, ils allirmaient, comme il a été dît. que les subsides extraordinaires que la papauté exigeait d'eux, s'élevaient en moyenne à cent cinquante mille

(!) tl vm Stato, elc.

(ai Bref d'Alexandre Vil en daic «lu 10 septembre H>3G; Kecueil tAtr Ittustrissima n, n° 81.

LES DEPENSES EXTRAORDINAIRES DU GHETTO 2:»;i

écus par période de trente ans; les chiffres cités cidessus semblent confirmer cette assertion, et d'ailleurs les réfutations des chrétiens sont entourées d'assez de réticences pour laisser croire qu'elle n'est pas trop éloignée de la vérité.

En 16i7, le ghetto devait, tant au mont-de-piété qu'à des particuliers, 167.076 écus; cette dette augmenta rapidement pour les raisons qu'on a vues. Voici quelle était, en 1668, la situation passive de la communauté :

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