LIVRE SECOND. CHAPITRE VII I
Tait sans mouvement et sans aucun sentiment. De quel docteur ou prédicateur avez-vous lu une si excellente union à son Dieu et des transports si prodigieux ?
Une fois il vit dans un ravissement l'excellente beauté de son âme, et des merveilles si ravissantes qu'elles surpassaient toutes les paroles et toutes les pensées des hommes qui les eussent voulu expliquer. Aussi les conserva-t-il dans un humble silence, et s'écria : Que celui-là est heureux, qui peut conserver dans son cœur les secrets que Dieu lui communique !
Le B. Jacques l'Allemand, convers de l'Ordre de Saint- Dominique, dans la chaleur de son oraison fut un jour ravi en extase, et son corps tomba par terre comme mort. Un religieux, le trouvant dans cette posture, jeta un grand cri, croyant qu'une mort soudaine l'avait enlevé. Il court au Supérieur et à plusieurs autres. Chacun vole droit à sa chambre, on le lève de terre, on le remue, on le frotte avec des linges chauds, on lui jette de l'eau froide au visage, et on fait tout ce que la charité et le désir de maintenir en vie un frère si vertueux peuvent inventer. Enfin il se réveilla comme d'un profond sommeil, et voyant tous les Religieux autour de lui, il leur dit en soupirant : Dieu vous pardonne. Vous m'avez privé d'une très grande et très sainte douceur. Interrogé par le Supérieur sur ce qui lui causait ce contentement, il répondit : J'étais dans un lieu très agréable, où j'ai vu avec un indicible plaisir quantité de fleurs d'une ravissante beauté, et où j'ai senti de très suaves odeurs. J'y ai entendu des concerts de musique très harmonieux, et j'ai connu qu'il n'y manquait rien de ce qui pouvait remplir l'âme de joie.
Frère François de Macerata, capucin, fut souvent vu environné de rayons très brillants lorsqu'il était en oraison. On l'a vu quelquefois parlant à la bienheureuse Vierge, et ayant la tête enveloppée d'un globe de feu luisant comme un soleil.
Gérekin, frère convers du monastère d'Alvastre, de
l'Ordre de Cîteaux, étant ravi en extase, entendit que sainte Brigitte était amie de Dieu, et qu'elle fréquentait son monastère pour en cueillir des rieurs de sainteté, d'où elle tirerait des médicaments qui serviraient à plusieurs, même aux provinces d'outre-mer.
Il vit dans un autre ravissement cette Sainte, élevée audessus de terre, avec un fleuve qui sortait de sa bouche. On lui dit alors : Cette femme qui vient du bout du monde, versera la sagesse à plusieurs nations, et elle te dira le jour de ta mort.
Frère François de l'Enfant- Jésus, carme déchaussé, était fort souvent ravi en extase dans ses contemplations ; et Dom Jean de Ribera, patriarche de Valence, auquel il communiquait avec candeur et simplicité les grâces qu'il recevait, prêchant à ses obsèques, dit, entre autres choses, que ce vertueux frère avait vu dès cette vie l'Essence divine. Je crois que ce fut de la même manière que saint Alphonse Rodriguez la vit, comme je vais l'expliquer.
Saint Alphonse Rodriguez, coadjuteur temporel de notre Compagnie, eut des extases et des ravissements fréquents. Il pria Dieu avec instance de le mener par une voie plus humble et moins spécieuse ; mais sa demande ne fut point exaucée. Plus il fuyait par modestie et par humilité ces visites extraordinaires, plus Notre-Seigneur lui en communiquait, par un amour très tendre qu'il lui portait.
Ses Supérieurs, dans la crainte qu'il ne se glissât de l'illusion dans sa conduite, lui ordonnèrent de rédiger par écrit tout ce qui se passerait en son âme. Il le fit avec exactitude et fidélité. Voici comme il en parle, ainsi que s'il eût raconté les actions et les affections d'un autre :
« Il arrivait à cette personne, qu'à peine ayant commencé d'élever son cœur à Dieu, elle le trouvait auprès de lui, et était tout embrasée de son amour. Quelquefois entre elle et Dieu il y avait des communications dans une telle promptitude, que l'imagination n'y agissait en aucune ma-