LIVRE SECOND. CHAPITRE VIII I4I
qu'ils rencontraient. Il n'entendit pas non plus les voix lamentables de ses concitoyens que l'on massacrait. Il ne comprit rien au discours d'un soldat qui s'était jeté furieux dans sa chambre, et qui pour cette raison lui passa son épée à travers le corps.
Carnéade, africain renommé entre les philosophes de l'antiquité, aimait tant la spéculation des choses naturelles qu'il n'en pouvait retirer sa pensée. A table même il demeurait souvent sans manger, et comme ravi hors de lui. Sa femme était alors obligée de lui mettre le morceau dans la bouche, et de le réveiller de ce sommeil extatique.
Saint Thomas, l'ange des écoles de théologie, dînant à la table de saint Louis, roi de France, demeura extasié dans les pensées de cette science sacrée où il avait posé son coeur et ses affections.
Le cœur est le premier mobile qui fait remuer tous les cieux et tous les astres du petit monde. Quand l'amour précède, les connaissances vont d'une vitesse prodigieuse. Pour cette cause, l'esprit des Saints est fixe en Dieu durant l'oraison, parce qu'ils aiment avec tendresse cette bonté infinie ; et l'esprit des imparfaits est sans consistance dans ce saint exercice, parce que leur amour est dissipé dans les occupations extérieures, que le démon leur représente au temps de leur prière et de leur recueillement. Dieu a permis quelquefois que cela parût sensiblement en saint Macaire et en d'autres saints Personnages.
L'abbé Irénée racontait qu'un vieillard qui demeurait dans un monastère, vit le démon avec des paniers, des racloirs, des râteaux et de semblables instruments qu'il portait. Le vieillard lui demanda dans quel dessein il se chargeait ainsi : Je prépare, dit le démon, de la distraction aux frères, afin que, distraits par la pensée de leurs ouvrages, ils soient plus négligents dans leurs prières.
Cet esprit maudit est un brouillon. Lorsque le travail requiert nos soins, il nous en détourne, il nous en retire par des frayeurs de maladie, il nous sollicite de perdre le
temps à nous amuser et à rompre le silence ; et lorsque la prière exige toute notre attention, il nous transporte l'esprit dans les travaux, et nous forme mille desseins chimériques, qui troublent notre imagination et empêchent Tardeur de notre volonté. Réglons nos soucis et nos désirs, et nos méditations se feront dans un plus fructueux et plus constant recueillement.
La troisième cause de nos distractions dans l'oraison mentale procède de notre entendement, qui n'est pas accoutumé à réfléchir, et ne peut pénétrer les mystères qui lui sont proposés.
L'un des meilleurs remèdes est d'instruire et de féconder son esprit par la lecture spirituelle, suivant la méthode que nous expliquerons en son lieu. Parlez toujours de choses saintes et divines dans votre conversation, et vous aurez sans cesse une abondance de pensées célestes qui vous tiendront en repos dans votre oratoire. L'exercice fréquent de la méditation, fortifié de la grâce de Dieu, vous armera tous les jours de plus en plus. Toutefois le moyen le meilleur, le plus facile et le plus certain d'être attentif dans l'oraison, c'est d'aller à Dieu avec amour et avec une filiale et une sainte simplicité, comme un enfant va à son père, sans rechercher des pensées et des conceptions élevées.
Telle fut la façon d'agir de saint Félix de Cantalice, capucin, qui, par une innocente simplicité, parvint à un très haut degré de contemplation. Frère François de Pistoie fut surpris d'une sainte curiosité de connaître la méthode que ce Serviteur de Dieu suivait dans sa méditation. Il se cacha un soir dans l'église où celui-ci se retirait durant la nuit. Le Saint, ne se doutant pas de la présence de quelqu'un, se mit debout tout au milieu, et étendant ses bras en croix, il s'écria : Seigneur, je vous recommande ce peuple, je vous recommande nos bienfaiteurs. Miséricorde, miséricorde, mon Sauveur! Après ce peu de paroles, il commença à fondre en larmes, environ pendant un quart