LIVRE SECOND. CHAPITRE VIII
d'heure ; puis, s'étant apaisé, il se tint ferme sur ses piedsdeux ou trois heures sans mouvement, comme s'il eût été mort. Si bien qu'effrayé du spectacle qu'il avait sous les yeux, ce bon frère s'approcha de Félix pour savoir si quelque sentiment lui restait, et il le trouva entièrement ravi en Dieu, et totalement insensible.
Si l'oraison intellectuelle surpasse le vol de votre esprit et ne vous réussit point à souhait, jetez-vous dans l'oraison affective, exerçant par la volonté plusieurs actes de vertu, et faisant diverses demandes pour vous et pour les autres, suivant ce que nous avons dit ci-dessus au chapitre sixième.
La quatrième cause des distractions dans l'oraison, est la légèreté et l'inconstance de l'imagination. Elle est si volage en quelques-uns, qu'elle n'a pas plus de fermeté et de stabilité qu'une girouette sur les toits. Elle est comme le vifargent, qui remue sans cesse et ne peut se tenir dans une même place ; elle est semblable à une pie, qui n'a d'autre désir que de babiller et de sautiller de branche en branche ; elle forme plus de fantômes qu'une nuée agitée çà et là par les vents, et qui change toujours de figure. Ce qui est le plus fâcheux et le plus dangereux, c'est qu'elle représente parfois des objets ténébreux et abominables lors même que l'âme fait les plus violents efforts pour se retirer de la terre.
Cette vérité fut représentée à saint Macaire d'Alexandrie. Il aperçut une fois le démon, qui le pressait d'aller à l'église où les Religieux s'assemblaient pour faire oraison. Va, dit le Saint, va, misérable ennemi des hommes et de la prière, retire-toi de moi. — Quoi donc ! Macaire, répond le démon, ignores-tu encore quil ne se fait ni assemblée ni oraison où nous ne nous trouvions ? Viens-y hardiment, et je te montrerai des merveilles. Cet Homme de Dieu, ayant chassé le tentateur, se sentit fortement inspiré du Seigneur de se transporter où il était appelé. A peine avait-il mis le pied dans l'église qu'il vit une myriade de petits
Éthiopiens noirs, qui couraient partout, et qui semblaient voler d'un lieu à un autre : ils fermaient les yeux à un moine, et il dormait aussitôt ; ils mettaient le doigt dans la bouche d'un autre, et celui-ci bâillait incontinent ; ils prenaient devant d'autres des figures de femmes, et leur en imprimaient fortement les charmes et les attraits ; ils apparaissaient aux autres comme des ouvriers qui bâtissaient et portaient des fardeaux, ou étaient occupés en quelque autre exercice extérieur. Ils étaient si hardis et si impudents que de se mettre sur le cou et les épaules de plusieurs, qui n'étaient pas attentifs à l'oraison.
Saint Macaire, ayant vu ce triste spectacle, jeta un profond soupir, et fondant en larmes, s'écria : Ah ! Seigneur, regarde^ vos serviteurs et ne vous taise^pas ; terrasse^ et dissipe^ vos ennemis par la vue de votre face éclatante : car notre âme est toute remplie d'illusions. Il fit venir ensuite tous ses Religieux, qui lui avouèrent avec franchise qu'ils avaient roulé en leur esprit tout ce qui lui était apparu au dehors ; il les consola et les fortifia pour les combats à venir, et leur montra que nous devons considérer que si nous ne sommes sur nos gardes, nos oraisons seront le jouet et la risée des démons, et ne nous apporteront aucune utilité ni aucun contentement.
La cinquième cause des distractions vient du corps, qui est abattu de travail, ou de maladie, ou de sommeil, et qui ne peut vaquer à l'oraison dans une attention et dans une vigilance religieuse.
La patience, l'humilité et la résignation à la volonté de Dieu en sont les remèdes, qui rendront à bonne mesure ce que nous ne gagnerons point par l'oraison et par la contemplation.
Remarquez néanmoins que souvent ces incommodités du corps ne sont qu'imaginaires, et qu'elles se peuvent mépriser par la ferveur de l'esprit. Frère Gervais de Rimini, capucin, priait presque toute la nuit, ne dormant que deux heures. Lïne fois, il vit le démon qui tenait en sa main