‹ Le saint travail des mains (volume 2)Chapitre 108 sur 308 · LIVRE SECOND. CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND. CHAPITRE VIII

un vase plein d'une certaine liqueur, et qui tâchait d'en verser dans la bouche à tous les religieux qui priaient. Tous ceux qui en goûtaient étaient à l'instant surpris du sommeil. Ce démon s'approche de lui et lui présente de sa liqueur ; mais il le rejette brusquement. Cet obstiné le presse ; mais il se retire et se défend avec constance. Enfin, dans l'effort qu'il fit pour s'affranchir de ce danger, il tomba à la renverse, ce qui réveilla ceux qui dormaient. Le Gardien lui ayant demandé la cause de sa chute, il raconta naïvement toute l'histoire, afin de maintenir ses frères dans un état si parfait, que l'esprit malin ne leur pût nuire.

Un autre jour, il eut une vision presque semblable à celle de saint Macaire. Il vit 'ce prince de malice, qui, sous la figure d'un Éthiopien, courait parmi les Religieux. Aussitôt qu'il avait touché les yeux de quelqu'un, celui-là s'endormait. Il ouvrait la bouche des autres, et les forçait de bâiller; il mettait la main sur les épaules de certains, et les faisait asseoir. Ce saint Frère déclara franchement sa vision à tous, pour les rendre plus prudents et plus vigilants. Jugez de là que souvent, sous prétexte de nécessité, nous nous flattons, et que notre lassitude et notre engourdissement ne sont point des faiblesses du corps, mais des lâchetés de l'esprit et des illusions de l'enfer.

Il est néanmoins vrai que quelquefois la nature, à qui l'on ne paie pas le tribut ordinaire et nécessaire, accable le corps par le sommeil. C'est à la prudence de voir pour lors ce que la raison et les forces nous permettent. Les plus fervents font de généreux efforts pour soutenir leur esprit, qui se sent accablé par cette pesante masse de terre. Saint Félix de Cantalice, frère lai capucin, se retirait dans sa cellule au son de Y Ave Maria; et après s'y être reposé quelque temps, environ les deux heures de la nuit, il s'en allait à l'église, et y demeurait jusqu'à Matines. Il retournait alors en sa cellule, et y priait Dieu. Que si le sommeil l'accablait, ou pour avoir beaucoup travaillé, ou T. I. ,o

pour avoir peu dormi, il prenait une rude discipline, ou bien il sortait et s'en allait promener au jardin ; et on l'y entendait quelquefois qui criait : Mon Dieu, mon Sauveur, ne voye^-vous pas que je dors? Matines étant finies, il retournait à l'église, où il demeurait jusqu'à l'Ave Maria du jour, et entendait la première Messe, où pour l'ordinaire il communiait. Puis, ayant fait son action de grâces, il s'en allait à la quête toute la journée.

Imitons les Saints dans leurs ferveurs, et Dieu nous fortifiera. Mais ne faisons rien d'extraordinaire sans le congé et sans la direction de nos Supérieurs, si nous ne voulons nous mettre en danger de grandes illusions et de plusieurs chutes périlleuses.

III. L'aridité, qui est une sécheresse de l'entendement ou de la volonté, est le second mal qui traverse la méditation.

1. L'aridité de l'entendement est une disette des pensées qui portent avec ferveur à la pratique, quelquefois l'àme n'ayant de pensées qu'avec peine et travail, d'autres fois ne les ayant que froides, que stériles et que purement spéculatives. L'aridité de la volonté est une froideur et une langueur qui empêche les élans de l'âme, et ne lui donne que fort peu de saintes affections, et encore si faibles et si languissantes, qu'elles ne remplissent point le cœur d'un bouillant désir de s'exercer par des vertus héroïques. Vous pouvez expliquer la misère d'une âme languissante par la comparaison d'un champ où l'on a jeté beaucoup de bonne semence, sans que néanmoins elle germe et qu'elle produise la verdure qui récrée le laboureur, et qui lui fait espérer une heureuse récolte.

2. Cette aridité peut procéder de deux causes, qui sont, ou l'excessive froideur et la sécheresse de la terre, ou bien le manque des plaisirs du ciel.

Notre tiédeur dans le service de Dieu est l'origine la plus ordinaire et la plus dangereuse de nos aridités. Si nous sommes froids toute la journée, vides de bonnes pensées

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