LIVRE SECOND. CHAPITRE VIII
et embarrassés dans le tracas des offices extérieurs, nous venons glacés à l'oraison, et nous y demeurons morfondus, sans que les objets que la mémoire présente à l'entendement et à la volonté nous puissent échauffer ni fertiliser.
Les raisins qui sont cueillis en temps froid et pluvieux, ne s'échauffent dans la cuve qu'avec peine et dans un plus long temps qu'à l'ordinaire. Soyons fervents et chaleureux dans nos actions, et nous serons bouillants dans nos contemplations ; l'ardeur de l'action vient de la chaleur de l'oraison, et l'ardente oraison a pour son principe les flammes de l'action. Si toute notre conversation se passe en des nouvelles inutiles et en des bagatelles, sans nous entretenir des grandeurs de Dieu et des choses divines, jugeriez-vous raisonnable que Dieu nous vînt entretenir en tout temps et en tout lieu comme il nous plaira?
Si votre conversation est sainte avec les hommes, assurez-vous que Dieu prendra plaisir à vos entretiens dans vos méditations. Aussitôt que le bienheureux frère Félix se présentait à son oratoire ou à l'église pour prier, Dieu entrait dans son cœur et le remplissait de pensées et d'affections très ferventes ; mais aussi durant tout le jour, le Saint ne parlait que de Dieu et de ce qui concernait son service.
La seconde cause des aridités qui arrivent en la vie spirituelle, et particulièrement dans l'oraison, c'est une bonté paternelle de Dieu envers ses enfants les plus chéris. Il s'en retire quelquefois à dessein, pour les aidera acquérir une très parfaite humilité, et à voir plus clairement que toutes les grâces et les douceurs qu'ils expérimentent ne viennent nullement de leur préparation ni de leur vertu, mais de sa pure charité et libéralité.
Dieu se comporte aussi de la sorte avec les plus fervents, afin qu'ils fassent plus d'état de ses dons, qu'ils les conservent dans une plus soigneuse réserve, qu'ils les fassent fructifier avec plus de chaleur, et que dans cette variété ils en reçoivent une joie plus sensible. Le printemps n'aurait
pas tant de charmes sur nos sens, si l'horreur de l'hiverné l'avait précédé. Le jour et sa lumière ne nous donneraient pas si doucement dans les yeux et dans le cœur, si l'obscurité de la nuit ne nous avait apporté de la tristesse.
Les Saints les plus élevés ont expérimenté cette diversité dans l'abondance et dans la stérilité des pensées et des affections célestes. Le Prophète royal, qui faisait quelquefois deux fontaines de ses yeux, criait d'autres fois : Mon âme est devant vous, mon Dieu, ainsi qu'une terre aride qui n'est arrosée d'aucune eau. Saint Bernard formait de temps en temps les mêmes plaintes, et assurait que quelquefois il se trouvait dans une telle sécheresse et une telle aridité, qu'il ne sentait nul désir, ni de la prière, ni de la lecture, et que son cœur lui paraissait dans un fâcheux endurcissement.
3. Je trouve deux moyens principaux pour nous délivrer de l'aridité et stérilité de l'âme.
Le premier est l'oraison. Les muets qui demandent l'aumône, touchent plus le cœur et ouvrent plus facilement la main des passants que ne feraient de beaux discours. Ne perdez jamais courage dans la sécheresse. Si votre bouche ne se peut ouvrir, montrez à Dieu votre cœur altéré, qui meurt de soif et demande une goutte des eaux qui coulent des sources de la vie éternelle.
Au temps du prophète Elie, il n'avait point plu au royaume d'Israël pendant l'espace de trois ans et demi. Les torrents, les ruisseaux et les rivières mêmes étaient à sec. Il ne se trouvait plus d'herbes pour les hommes ni pour les animaux, et la faim était extrême dans tout le pays. Enfin, le peuple et le roi Achab reconnurent la main vengeresse de Dieu, qui punissait leur idolâtrie. Ils renversent l'autel de l'idole Baal, en tuent tous les prêtres, et crient Miséricorde. Élie se met en prière, et en peu de temps il obtient une pluie si soudaine et si abondante, qu'ils furent tous trempés avant de pouvoir se mettre à couvert dans la ville. Tout le pays fut rempli d'herbes et de fruits,