LIVRE SECOND. CHAPITRE VIII I 5 I
saires pour l'entretien des maisons. Cette douceur sans dégoût et sans amertume les attacherait trop longtemps à leurs oratoires et à la retraite, ce qui serait une dangereuse illusion. Ils sont entrés en Religion pour vaquer aux exercices du corps, pendant que les autres sont employés à l'étude, au chœur, à la contemplation, aux prédications, aux catéchismes, aux exhortations et aux autres fonctions spirituelles.
3. Je ne vous assignerai à présent que deux remèdes contre la désolation, mais ils sont très excellents.
Le premier est la prière à la bienheureuse Vierge iYlarie. Saint Bernard nous l'apprend en ces termes : « Combien de fois, mes très chers frères, suis-je contraint de prier la Mère de miséricorde, qu'il lui plaise (en suite de mes larmes et de mes plaintes) d'avertir son Fils très charitable que le vin et la douceur de la dévotion vous manquent. Je vous engage ma parole, et obligez-moi d'y prendre confiance, que si vous l'invoquez avec ferveur, elle ne vous délaissera jamais dans vos besoins. Elle est non seulement miséricordieuse, mais la Mère de la miséricorde même. Si elle eut compassion de ces pauvres gens de Cana en Galilée qui manquaient de vin le jour de leurs noces, à combien plus forte raison nos prières dans nos désolations lui toucheront-elles le cœur? Les noces de notre âme avec Dieu, par la consécration de nos vœux, lui sont sans comparaison plus agréables que celles-là qui sont fondées sur la chair et sur le sang. L'Epoux céleste, qui est plus blanc et plus pur que les lis, est sorti de ses chastes entrailles, et lui a imprimé un très haut sentiment de la virginité. Si d'une part nous soupirons après la consolation de l'esprit, par l'aide de la grâce de Dieu, et de l'autre nous nous servons des désolations qui entrecoupent nos joies, nul succès, quelque heureux et avantageux qu'il soit dans la vertu, ne nous élèvera trop le cœur, et la désolation même nous avancera de jour en jour dans la plus haute perfection. » Voilà l'excellent avis de saint Bernard. (S. Bern. serm. du ier dimanche après l'Epiphanie.)
l52 LE SAINT TRAVAIL DES MAINS
Le second moyen pour rappeler la consolation sensible sans faire aucune violence à notre imagination, c'est une sainte conformité à la volonté de Dieu dans une affliction si pénible. Cette conformité se peut fortifier par la vue des douleurs et de l'abandon des âmes les plus privilégiées.
Le Roi des hommes et des Anges, et le Dieu de toute consolation, s'est livré lui-même à une tristesse si accablante qu'elle était capable de lui ôter la vie. Il a pris d'une libre volonté des appréhensions si vives de sa Passion et de sa mort qu'elles lui ont tiré le sang des veines, depuis les pieds jusqu'à la tête. Il s'est néanmoins offert de cœur, dans une pleine et une entière résignation et dans une totale soumission aux décrets de son Père.
Sainte Marie-Madeleine de Pazzi, le bienheureux Henri Suso, et plusieurs autres, ont souffert plus d'anxiétés et plus d'agonies dans leurs actions et dans leurs oraisons que vous n'en souffrirez jamais ; et néanmoins leur patience et leur longanimité a obtenu de très glorieuses palmes, dans une paix d'esprit admirable au milieu de la tempête.
Voudriez-vous jouir des fleurs et des couronnes du paradis, sans avoir passé par les épines de cette vallée de larmes? Penseriez-vous être ravi au ciel sur le char de feu et de lumière du prophète Elie, au milieu des ardeurs séraphiques de la contemplation, sans vous être jetés quelquefois par terre, et avoir crié avec lui : C'est assez, Seigneur, c'est assez; je ne su*s point, d'une plus haute vertu que ces grands personnages qui m'ont précédé et qui sont morts. Délivrez de sa prison mon âme, qui ne fait que languir dans de continuelles angoisses qui l'accablent.
Les frères convers ont ressenti les pointes de ces douleurs. Saint Alphonse Rodriguez, très vertueux coadjuteur temporel de notre Compagnie, était souvent si comblé de divines consolations qu'il n'en pouvait supporter l'excès, et qu'il priait Dieu de les diminuer ; il fut néanmoins pendant longtemps et très sensiblement affligé de désolations