LIVRE SECOND. CHAPITRE VIII l
dans sa méditation du matin. L'auteur de sa Vie en parle de cette sorte : Un jour, comme il s'agenouillait le matin pour faire son oraison, il se sentit surpris tout à coup d'une infirmité extraordinaire, qui s'empara de son corps et de son àme. Il était tellement accablé de tourments, de langueur et d'une angoisse mortelle, qu'il ne savait de quel côté se tourner ; il fut réduit à tel point qu'il lui semblait souvent que la mort l'emporterait incontinent. Mais Dieu le réservait à de plus longues souffrances. Toutes ces traverses et ces perplexités ne lui ôtaient point des mains les armes de l'oraison ; il combattait vaillamment jusqu'au bout pour ne pas donner la victoire aux ennemis de Dieu. Écoutons ce qu'il en dit lui-même, sous le nom d'une tierce personne. Voici ses propres termes :
« La méditation de cette personne n'était qu'une croix et un tourment continuels. Elle n'était point maîtresse d'ellemême ; durant ce temps-là, le seul désir de souffrir lui restait, et elle roidissait les bras dans le travail, qui croissait à proportion de sa constance et de ses efforts. Le combat était si rude qu'elle tombait comme dans l'agonie de la mort.
« Son corps n'ayant pas des forces suffisantes pour résister à la rigueur de cette infirmité, il se couvrait d'une sueur mortelle qui n'épargnait aucun de ses membres. Le cœur se remplissait d'une tristesse si pénétrante, que cette personne était forcée de se jeter par terre sur le pavé de sa chambre, de s'y étendre tout de son long, et d'y continuer sa méditation, dans l'attitude d'un mort, le mieux qu'elle pouvait. »
Cette infirmité ou, pour mieux parler, cette tentation durait seulement au temps de la méditation du matin. Quand la cloche en sonnait le commencement, elle servait de tocsin à l'ennemi pour commencer la charge, et quand elle en sonnait la fin, toutes les douleurs, tant intérieures qu'extérieures, cessaient au même instant. Ce Religieux affligé voyait très clairement que toutes ces batailles pro-
cédaient du démon, par la permission de Dieu ; vu même que, si le temps de la méditation se changeait, la tentation changeait aussi son heure, et s'y attachait. Elle durait une heure si précisément, qu'elle venait et s'évanouissait au son de la cloche. La paix et la joie demeuraient dans son âme durant le jour, et Notre-Seigneur traitait familièrement avec lui, et lui communiquait ses douceurs comme si rien ne fût arrivé.
Cette tentation dura dix ans entiers, sans manquer un seul jour, et jamais ce Serviteur de Dieu n'omit une seule fois son oraison. Belle et notable instruction pour ceux qui sont affligés par des désolations et par des aridités.
V. Ces exemples des Saints nous obligent de tirer deux conclusions. La première est de ne point tenir tout pour perdu, à la vue et au sentiment des dégoûts en l'oraison ; mais d'attendre la visite de Dieu, dans une filiale confiance et dans une constante patience. La seconde est de ne jamais omettre ni raccourcir nos oraisons, bien que nous les fassions sans goût et sans contentement.
Mais en quelle posture de corps attendrons-nous la visite du Ciel? Il sera quelquefois utile de prier debout, comme saint Siméon Stylite, et comme saint Martin, qui ne s'assit jamais à l'église. Si néanmoins vous sentez plus de dévotion étant assis, vous pouvez prendre cette liberté, ainsi que nous le voyons se pratiquer dans nos sanctuaires, durant les mystères les plus augustes. Elie, cet homme de feu et de ferveur, était assis lorsqu'il priait pour obtenir la pluie, de laquelle dépendait la vie des dix tribus d'Israël qui obéissaient au roi Achab,etDieu entérina incontinent sa requête.
Il est utile quelquefois de joindre les mains, de les lever vers le ciel à l'imitation de Moïse, et d'étendre les bras en croix à l'imitation de saint Grégoire Thaumaturge. Ce saint Évêque était retiré au sommet d'une montagne avec son diacre ; il aperçut les persécuteurs qui le cherchaient pour le faire mourir. Au lieu de se mettre