LIVRE SECOND. CHAPITRE IX
On peut expliquer avec facilité cette doctrine par l'exemple d'un roi, qui est par essence sur le trône où il s'assied ; par présence, dans toute la chambre qu'il a devant les yeux; par puissance, dans tous les endroits de son royaume. Nous pouvons aussi animer notre courage et notre vertu par l'exemple des courtisans. En voyez-vous un assez impudent pour oser mal parler de son roi en sa présence et se moquer de lui à ses yeux? En trouvez-vous un assez lâche pour tourner le dos dans un combat s'il se sent fortifié du regard et de la voix de son prince ? Cette vue des souverains a porté les guerriers à des efforts surhumains; et pour un coup d'ceil ami ils ont versé tout le sang de leurs veines.
Dieu est à la droite de l'homme vertueux comme une épée pour attaquer ses ennemis; à sa gauche, comme un bouclier pour le défendre ; devant ses yeux, comme une lumière pour l'éclairer; derrière lui, comme un sage maître pour le conduire ; au-dessus, comme un parasol pour le couvrir ; au-dessous, comme une base pour le soutenir ; au dedans, comme l'âme pour le vivifier, le fortifier et le mouvoir.
Il est donc bien raisonnable que de notre part nous tâchions d'avoir une mutuelle union avec ce bien infini. Le Sauveur et l'Epoux de nos âmes nous commande de le mettre comme un sceau sur notre cœur et sur nos bras, afin que toutes nos affections et toutes nos actions soient marquées et imprimées de son nom et de sa mémoire. Qui aurait cette perfection serait déjà en paradis, dans une vue continuelle et dans une conversation très intime avec son Dieu.
Saint Dorothée donnait le même conseil à saint Dosithée, son disciple, pour le rendre parfait religieux dans son office de Marthe. Que Dieu, disait-il, ne vous échappe jamais de la pensée. Considère^ sans cesse que Dieu vous est présent et que vous êtes debout devant lui. Ce vertueux frère pratiqua cet avis avec un tel soin et une telle exacti-
tude, qu'en sa maladie même, quoique très douloureuse, il conserva ce souvenir jusqu'à la mort, et par cette continuelle attention à son Dieu, il fit un tel progrès dans la vertu en cinq ans, que d'un jeune gentilhomme et d'un soldat libertin, adonné.à plusieurs péchés et perdu par les délices du siècle, il devint un très saint et très parfait moine, et qu'après sa mort il fut vu dans le ciel parmi les saints Anachorètes.
Le bienheureux Henri Suso, de l'Ordre de Saint-Dominique, étant enivré de l'amour de la Sagesse, qui est notre Sauveur, se tenait sans cesse en sa présence, et désirait avec passion s'unir à elle, et souffrir tous les travaux et tous les tourments pour son amour. Une fois entre autres, il la vit sur une belle nuée, assise sur un trône d'ivoire, et plus reluisante que le soleil en plein midi. Elle lui demanda son cœur. Suso le lui donna très volontiers. Et de là vint qu'il ne pouvait plus penser qu'à elle, et qu'il s'y attachait comme l'enfant à la mamelle de sa mère.
Un autre jour, il vit son corps, à l'endroit du cœur, tout diaphane et transparent comme un cristal. Il y vit cette Sagesse éternelle, qui y demeurait d'une manière très aimable, et tenait son âme sur sa divine poitrine, tout extasiée et abîmée dans la contemplation de ses grandeurs.
Voulez-vous savoir si Dieu est dans votre cœur ? La bienheureuse Angèle de Foligno vous en donnera la marque infaillible. Lorsque nous ne pouvons penser à autre chose quà Dieu, d\t-e\\e, ni parler d'autre chose que de lui, c'est un signe quil habite en nous.
Nous sommes obligés par nos offices de penser à d'autres choses, même extérieures ; mais il n'y faut point perdre Dieu de vue, si l'on n'y veut perdre sa vertu et sa dévotion.
On peut s'exercer en cette actualité de la présence de Dieu, de diverses manières, qui tiendront l'âme dans la tendresse et dans le désir de servir son Bien-Aimé.
Premièrement, quelques-uns se servent d'images et de