LIVRE SECOND. CHAPITRE X
Dieu sait bien que s'il tombait malade ou infirme, il ne pourrait pas secourir l'âme dans ses fonctions les plus spirituelles et les plus nécessaires. Saint Séverin, saint Victorin, saint Raymond, saint Siméon Stylite, et les plus austères se sont un peu relâchés de leurs jeûnes et de leurs rigueurs aux jours des fêtes les plus solennelles. Saint Ignace, notre fondateur, l'année qu'il fut à l'hôpital de Manrésa, jeûnait tous les jours de la semaine au pain et à l'eau, couchait sur la dure, faisait sept heures d'oraison à genoux ; mais le jour du saint dimanche, il buvait un peu de vin.
Prenez garde toutefois que cette petite récréation du corps ne se prenne qu'à dessein de fortifier l'âme et de la réjouir, pour que vous vous portiez avec plus d'allégresse et plus de ferveur au service de Dieu dans vos offices laborieux, et dans toutes les actions de vertu.
II. C'est une excellente prudence, et une louable dévotion aux frères convers, de mettre si bon ordre à leurs affaires les veilles des fêtes et des dimanches, qu'ils ne soient point distraits par l'embarras de leurs offices en ces jours consacrés à Dieu. Faute de cette prévoyance, un acheteur, un dépensier, un laboureur, un sacristain se trouvera embrouillé de mille choses que le démon lui fera paraître nécessaires, et qui en effet le seront quelquefois. Les séculiers qui verront cet empressement et ce désordre, en seront scandalisés et portés à faire moins d'état des fêtes et à les violer plus facilement.
Sainte Colette, réformatrice de l'Ordre de Sainte- Claire, défendait l'achat des viandes même nécessaires pour les frères et les sœurs de sa Religion, les jours de fêtes et de dimanches. Elle permettait bien que l'on y fît la quête pour avoir l'aumône, mais elle n'en permettait point le transport. Elle n'y permit aussi jamais le charroi des matériaux pour les bâtiments. Elle fit abolir, par son soin et par sa ferveur, plusieurs foires qui étaient établies les jours de fêtes, et elle les fit transférer en d'autres
jours. Quand elle arrivait dans une ville ou dans un village quelque jour de fête, elle s'y arrêtait, et ne continuait son voyage que le lendemain. Certains riches marchands ayant résolu de lui donner par aumône tout le gain qu'ils feraient les dimanches et les fêtes, elle n'en voulut pas plus recevoir que s'il se fut agi d'une chose injustement acquise.
Ce n'est pas assez qu'un frère convers soit exact dans l'observation du saint dimanche et des fêtes des Saints. Il les doit faire observer aux serviteurs, aux censiers, et aux autres sur qui il a quelque puissance. A ce sujet, il sera très utile qu'il cherche diverses punitions qui sont arrivées à ceux qui ont profané ces jours sacrés. J'en rapporterai ici quelques-unes pour vous soulager.
En l'ancienne loi, Dieu commanda à Moïse de faire lapider un malheureux qui avait coupé du bois le jour du Sabbat.
^Egidius rapporte qu'une femme, travaillant le dimanche, sentit que sa main se desséchait, mais qu'enfin elle fut guérie par saint Humbert.
Un villageois, s'étant voulu servir d'une hache un jour de fête, sentit aussitôt sa main desséchée avec les nerfs. Il fut guéri en invoquant saint Sulpice, archevêque de Bourges.
Un malavisé travailla le jour de saint Sébastien dans un lieu où l'on en célébrait la fête. Il fut tourmenté durant trois jours, ses pieds se recourbant contre ses cuisses, et sa bouche se tordant d'une manière affreuse. Enfin le Saint eut pitié de lui, après une grande contrition et beaucoup de larmes.
Vers l'an 1649, un laboureur de Thierville, petit village tout proche de Verdun, en Lorraine, alla charger des gerbes un dimanche, sans se soucier de ce qu'on avait prêché que ce travail était défendu. A la deuxième ou à la troisième gerbe qu'il levait sur son char, il mourut soudainement, au grand effroi de tout le pays. Je demeurais pour lors à Verdun, et pour m'assurer d'une punition si exem-