LIVRE SECOND. CHAPITRE XII
Le soleil et le feu illuminent et chauffent davantage ce qui est plus proche d'eux, et Notre-Seigneur est d'un cœur si noble qu'il n'admet nul service sans récompense.
Cette connaissance est un vif aiguillon pour les cames d'élite de servir autant de Messes qu'elles peuvent; et je trouve aussi qu'à mesure que les frères convers employés aux offices extérieurs des monastères, se sont élevés à une plus haute perfection, ils ont aussi montré plus d'empressement et fait plus d'efforts pour servir le plus de Messes possible, et ont exercé ce saint ministère avec une allégresse et une activité plus sensibles. Contemplons-en deux ou trois.
La piété et la dévotion de frère François de l' Enfant- Jésus, convers en l'Ordre des Carmes, mérite la mémoire et la vénération de toute la postérité. 11 se levait chaque jour à minuit pour assister à Matines. Il y demeurait debout, afin d'épro'uver plus de souffrance. Après Matines, il se renfermait dans l'oratoire des novices, pour y vaquer à la contemplation jusqu'à trois heures. La nécessité du repos en faisant retirer les autres, sa ferveur l'y retenait d'ordinaire jusqu'à quatre heures. Enfin, par la contrainte de l'obéissance et par une absolue nécessité du sommeil, il se renfermait dans sa petite cellule jusqu'à cinq heures. Il se levait alors avec la Communauté et faisait son oraison, en la compagnie de tous les Religieux, jusqu'à six heures.
Depuis six heures jusqu'à onze heures environ, il s'occupait au service des prêtres à l'autel. Cet exercice lui était d'une très grande douceur et consolation, tant à cause de la méditation des mystères que notre Sauveur y opère que de la Communion spirituelle qu'il réitérait à chaque Messe.
Si, après avoir servi quatre ou cinq Messes, il était appelé à d'autres occupations, c'était pour lui un extrême déplaisir, il s'en arrachait comme de son centre, avec une sensible violence, bien que d'ailleurs il fût très soumis à l'obéissance. Dans ces rencontres, il se plaignait de ce qu'il n'avait pas encore bien déjeuné et recueilli la manne que le Ciel lui présentait.
Sa récréation et son très parfait contentement était de servir dix ou douze Messes, et si quelque jour se passait qu'il n'en servît point, il restait triste et mécontent. Les plus longues Messes étaient celles qu'il trouvait plus selon son cœur, et il les servait plus volontiers, disant qu'il y prenait son repas dans un plus grand loisir et avec plus de joie. Jamais ni leur longueur ni leur multitude ne lui causa aucun ennui. Il assurait qu'il ne sentait nulle lassitude, et qu'il n'en craignait aucune dans l'emploi de ce divin Office. Souvent on l'y voyait comme extasié et ravi en Dieu, principalement lorsque le prêtre communiait.
Aussi le Sauveur des âmes se communiquait à lui dans cet adorable mystère en des manières admirables, et lui révélait des secrets très particuliers. Une fois, il l'avertit qu'un misérable désespéré allait se pendre. François courut près de ce malheureux et lui sauva la vie.
Cette dévotion prit sa naissance dans la prédication d'un Religieux, qui assura que ceux qui assistent le prêtre durant le saint Sacrifice, font la fonction des Anges et méritent beaucoup devant Dieu. Depuis ce temps-là, il eut une grande joie dans ce divin ministère, et s'y occupa avec une merveilleuse constance.
Jacques Ruis, coadjuteur temporel de la Compagnie de Jésus, fut insigne en sa dévotion envers le Saint Sacrement. Il le visitait plusieurs fois chaque jour, et servait ou assistait à toutes les Messes que son office lui permettait d'ouïr. De sorte qu'il ne s'en disait aucune au grand autel qu'il ne l'entendît, ou entièrement, ou en partie. Deux choses favorisaient sa piété : l'une, que le chœur de l'église de notre collège de Majorque, où il vivait, était près de sa cuisine; l'autre, qu'il se levait si matin, et se mettait au travail avec une activité si prodigieuse, que le plus fort du nécessaire pour la cuisine était en état avant le son de la cloche pour l'oraison.
Cette tendresse et cette force d'amour envers son Ré-