LIV.RE SECOND. CHAPITRE XIII
son salut. Il les pleurait néanmoins très amèrement, et la moindre faute vénielle lui perçait l'âme de douleur.
Le second moyen de se préserver de ce mal qui consiste à penser que nous n'avons que des péchés véniels, est d'en appréhender la grièveté, qui est si grande qu'elle excède toutes les peines qui sont ou qui se peuvent imaginer dans le monde.
Quoi donc ! ne pleureriez-vous pas tout le temps de votre vie, si vous aviez été assez malheureux que d'avoir réduit en cendres les villes de toute l'Europe, d'avoir tué tous les hommes de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique? Sans doute ces funestes objets, et les images d'actions si tragiques, ne vous laisseraient pas un seul moment de joie ni de repos. Il est toutefois hors de doute que si tous ces incendies et tous ces meurtres se pouvaient faire sans offenser Dieu, ils seraient un moindre mal qu'un seul péché véniel, parce que l'offense qui se fait contre une Majesté infinie est d'un autre ordre que tout ce qui se fait contre les créatures, qui ont des limites et des bornes, et qui en comparaison du Créateur sont comme si elles n'étaient pas.
C'est la raison pour laquelle sainte Catherine de Sienne disait, et disait sagement et saintement, que pour empêcher la damnation de tous les hommes et de tous les Anges, et même l'anéantissement de tout le monde, elle ne commettrait pas le moindre péché véniel.
Pleurez donc, pleurez de toute l'étendue de votre âme, puisque vous êtes très certain que chaque jour vous tombez en des fautes vénielles.
Que si, malgré tous vos efforts et toutes vos considérations, vous sentez que votre cœur est de marbre, et qu'il est insensible à la douleur, pleurez ce fâcheux endurcissement, qui est le plus grand et le plus dangereux de tous vos maux.
C'est le moyen dont se servit saint Bernard pour convertir un pécheur obstiné dans ses crimes. Un Gentilhomme, T. I. l5
de la ville de Reims, était malade mortellement, et ne pouvait avoir une douleur assez forte pour se résoudre à quitter la fange où il était engagé. Le prêtre qui lui portait la sainte Eucharistie pour viatique, n'en pouvant tirer aucun propos d'amendement, l'abandonne comme une âme damnée, et reporte ce gage de salut. Saint Bernard, à la rencontre du prêtre qui retournait à sa paroisse, apprit ce qui se passait. Il le prie de retourner vers le malade avec le corps de Notre-Seigneur. Le Saint demande à cet obstiné, s'il n'est pas fâché de ne pouvoir former un ferme propos de se débarrasser de l'obstacle qui le prive de la réception de son Sauveur et de l'entrée du Paradis. Celui-ci, alors, éclate en soupirs, et assure qu'il en est très fâché. Saint Bernard lui fit donner l'Eucharistie, et Notre-Seigneur, entrant dans sa bouche, lui changea tellement le cœur, qu'il eut en abomination la méchante créature qui avait possédé ses affections jusqu'à ce moment. Il la quitta absolument, et rendit heureusement son âme entre les mains de son Créateur.
III. Si vous ne ressentez pas une contrition parfaite, tâchez au moins d'en avoir une imparfaite, que nous appelons attrition. L'attrition est une douleur d'avoir offensé Dieu, à cause que le péché mortel nous prive de la grâce de Dieu en ce monde et des biens de la gloire en l'autre, et même nous rend tellement odieux à cette .Majesté infinie, qu'elle a résolu de nous laisser brûler éternellement dans les feux de l'enfer, si nous nous en trouvons souillés à la mort.
Le péché véniel n'est pas si pernicieux, parce qu'il ne prive point de la grâce de Notre-Seigneur, mais il nous dispose à cette perte si dangereuse et si malheureuse, et il y dispose si insensiblement, que son venin devient très souvent mortel avant que l'on y prenne garde.
L'attrition seule ne suffit pas sans le sacrement de Pénitence ; mais si vous la joignez au sang de Jésus-Christ dans le sacrement, elle effacera tous les péchés, et ornera l'âme de la erâce sanctifiante et de tous les dons et des