LIVRE SECOND. CHAPITRE XIII
vaincre par la honte et par une crainte excessive. Cette lâcheté ôte la paix intérieure et toute la douceur de la dévotion ; et celui qui s'en rend coupable est Finalement forcé par les remords de sa conscience après beaucoup de résistance, d'ouvrir avec plus de fâcherie tous les replis du cœur les plus cachés. Une bonne âme n'a nul repos dans la vue du danger d'une perte éternelle.
Ne vous y fiez pas, il pourrait arriver qu'à la longue une honte criminelle prendrait un si puissant ascendant sur votre esprit qu'elle vous fermerait la bouche toute votre vie, ainsi que nous l'assurent plusieurs Histoires, qui font gémir les chaires des églises et trembler les plus hardis. Vous les savez, et il n'est pas besoin d'en noircir ce papier.
Je vous dirai seulement avec Césaire, qu'un frère convers, tel que vous êtes, fut en grand péril de se damner. Il était de l'Ordre de Cîteaux, qui était pour lors dans la ferveur. Il se confessait et communiait souvent, et faisait tant d'actions vertueuses qu'il était tenu pour un Saint. Mais il celait un péché notable sur son cœur. Il le porta jusqu'à l'article de la mort ; et si Dieu ne lui eût fait une grâce extraordinaire pour dégorger ce yenin, il était damné pour jamais.
Quand le démon a une fois fermé la bouche, et fait commettre deux sacrilèges, l'un à la Communion et l'autre à la Confession, il serre beaucoup plus le cœur, et rend comme impossible l'aveu du mal auquel il faut par nécessité ajouter les sacrilèges. Résolvez-vous donc à vous vaincre du premier coup. Vous y aurez moins de peine et d'inquiétude ; et au passage de la mort, vous vous trouverez dans une pleine et entière tranquillité d'esprit.
Un Évêque de l'Ordre de Prémontré fut plus sage que ce moine. Ce saint Evêque s'était tellement confessé durant sa vie, qu'il ne trouva plus rien qu'il dût confesser à la mort, et il dit avec joie et assurance qu'il fallait être fou pour différer sa confession à ce temps-là.
Le danger de celer quelque péché honteux est plus grand pour les filles et les femmes; mais elles doivent considérer, premièrement, que tout ce qu'elles cacheront à un homme qui, sous peine de damnation, n'en peut jamais parler, sera découvert au jour du jugement à tous les hommes et à tous les Anges; secondement, que dans le péché qu'elles cachent, il y a plus de fragilité que de malice, et que, par conséquent, il est très excusable ; enfin, qu'il est bien plus tôt fait de dire : J'ai eu cinq ou six pensées déshonnêtes, je doute si je ne me suis point arrêté à deux ou trois de propos délibéré, que de se tant embarrasser dans des paroles obscures et déguisées.
Les plus grands Saints ont été très grièvement tentés. Ce n'est donc pas une chose honteuse d'avoir été attaqué ; mais nous avons été vaincus. Ne le soyons pas encore dans cette occasion, où nous pouvons facilement regagner une victoire plus glorieuse. Ne vaut-il pas mieux nous relever incontinent, que de languir plusieurs jours sous les pieds d'un ennemi cruel et orgueilleux?
Une haine, une jalousie invétérée, une détraction, un orgueil, une obstination contre le commandement de la Supérieure, une envie, un désir de vengeance, un mépris de l'oraison, et pareils vices sont bien souvent plus griefs devant Dieu, que tout ce qui vous fait peur, et qui vous jette dans un silence qui met en danger toute votre éternité. Il est vrai néanmoins qu'avec l'avis d'un confesseur qui vous connaît bien, et non pas autrement, il est très utile et très nécessaire de ne point remuer ces cloaques, quand on est moralement certain de n'y avoir point donné de consentement. La raison en est tout évidente. Le meilleur remède à cette maladie est l'oubli. Tant d'examens et tant de confessions de ces chimères, frappent trop l'imagination et renouvellent la tentation. N'examinez que très peu tous ces fantômes : vous voyez dans un clin d'ceil ce qui en est, et si vous ne le voyez pas, un mois entier ne vous y donnera point un plus grand jour. Plus vous vous