LIVRE SECOND. CHAPITRE XIV
procher avec une singulière pureté de conscience ; car Dieu rejette les pécheurs obstinés et impudents qui ne craignent point ses yeux et sa main en commettant un sacrilège. Les avaricieux, les impudiques et plusieurs autres pécheurs ont éprouvé sa colère, lorsqu'ils sont venus à l'autel sans la robe nuptiale de la grâce sanctifiante.
Anne Manrique, religieux de l'Ordre de Cîteaux, rapporte qu'un frère convers du même Ordre avait caché environ un écu, et se l'était approprié. Aussitôt qu'il eut reçu l'Eucharistie le jour de Pâques, il sentit comme un charbon ardent qui le brûlait si fort dans son estomac, qu'il fut contraint de sortir de l'église. Étant à peine arrivé dans sa chambre, le cœur lui bondit avec une telle violence, qu'il fut contraint de vomir dans le feu le corps de Notre-Seigneur, n'ayant pas eu le temps de prendre aucun vase pour s'en servir. Il appelle incontinent son Abbé, lui confesse son avarice, et lui déclare ce funeste accident. L'Abbé tout effrayé assemble le Chapitre, raconte le fait en sanglotant, et pour satisfaire à une si notable irrévérence, enjoint une pénitence à tous ses Religieux. Ce frère convers, en punition, tomba grièvement malade, et sa maladie fut de longue durée.
L'impureté déplaît encore plus à l'Agneau sans tache que ne fait l'avarice, et il en donne des marques plus sensibles dans le Saint Sacrement. La bienheureuse Jutte vit une fois que les démons conduisaient à la communion une femme peu chaste, comme on y conduirait une épousée. Les uns la menaient la tenant sous les bras, et les autres portaient avec cérémonie la queue de ses habits. Le prêtre mit comme à l'ordinaire l'Hostie sur les lèvres de cette malheureuse ; mais le Sauveur, lui tournant le dos, s'envola au ciel. Cette misérable allait à la fontaine de sainteté avec des yeux égarés, qu'elle arrêtait souvent sur un homme à qui elle désirait plaire ; mais les démons en firent leur jouet et leur risée.
Tous les autres péchés chassent ce Seigneur et ses grâces
de nous. Saint Macaire Alexandrin contemplait un jour tous ses Religieux, qui tendaient la main, selon l'ancienne coutume, pour y recevoir l'Eucharistie. Il s'aperçut que de petits Éthiopiens mettaient des charbons dans les mains de quelques-uns, et que Notre-Seigneur s'en retournait à l'autel ; mais il vit avec joie qu'aussitôt que les autres tendaient la main, les démons se retiraient avec effroi et avec impétuosité, et que les saints Anges prenaient la main du prêtre, et leur donnaient le corps de notre Rédempteur.
Quelquefois Dieu montre son indignation par des signes visibles au pécheur même, et lui donne une telle frayeur, qu'il n'ose recevoir son Juge irrité. Saint Cyprien assure qu'une femme ouvrant un coffre où elle avait resserré le Saint Sacrement, selon la coutume de la primitive Église, il en sortit un feu qui l'étonna si fort qu'elle n'eut pas la hardiesse de communier, sentant sa conscience chargée d'un crime.
Tout ceci nous force de conclure avec l'apôtre saint Paul et avec saint Euthyme, qu'il ne faut jamais approcher ni sa main ni sa bouche de cette viande divine, sans une préparation convenable. Saint Euthyme, abbé d'une sainteté. très illustre, vit souvent plusieurs Anges qui lui servaient la Messe, et qui maniaient l'Eucharistie lorsqu'il la donnait à ses Religieux. Il en voyait quelques-uns qui en recevaient de la lumière, et d'autres qui en étaient obscurcis et mouraient, pour s'être approchés de ces terribles mystères en mauvais état. Sur quoi il leur inculquait souvent la sentence de l'Apôtre : Que chacun s'examine avec soiti et avec diligence, et puis qu'il prenne de ce pain et de ce calice divin, dans la croyance que celui qui en mange et en boit indignement, mange et boit sa condamnation, parce qu'il est assez téméraire pour ne faire aucun discernement du corps de son Sauveur d'avec les viandes profanes.
III. Ayons donc grand soin de nous bien préparer à recevoir notre Roi, qui nous enrichira, et nous illuminera par des splendeurs très particulières, si nous le logeons