LIVRE SECOND. CHAPITRE XV 2y
de récollection que s'il eût été tout seul dans sa cellule ou dans l'église. Saint François de Sales, évêque de Genève, s'est rendu admirable dans cette dévotion. Il vaquait avec tant d'assiduité au salut des âmes, qu'il convertit soixantedouze mille hérétiques et un très grand nombre de catholiques. Il mettait néanmoins tous les jours une heure à réciter son chapelet. Un jour il fut occupé de telle sorte qu'il ne put trouver aucun temps pour satisfaire à sa dévotion. La nuit était fort avancée, et il était tout rompu de travail et accablé de sommeil. Il voulut cependant payer son tribut ordinaire à la Mère de Dieu. Son secrétaire le priait d'attendre jusqu'au lendemain, et de ne pas se mettre en danger de maladie. Mais le Saint lui répondit : Mon cher ami, il ne faut jamais différer au lendemain ce que l'on peut faire le jour même.
« J'ai connu un jésuite, dit Paul de Barry, qui, étant devenu aveugle, récita plus de trente-deux mille fois son chapelet en trois ans. Il en disait pour l'ordinaire trente tous les jours. Il mourut à Avignon, vers l'an 1628. » Je vous laisse à penser si la Vierge l'assista dans ce passage périlleux, puisque, pendant les trois dernières années de sa vie, il avait réclamé son secours autant de fois qu'il avait dit d'Ave Maria, c'est-à-dire plus de seize cent mille fois.
Si nous manquons à ce devoir sous le vain prétexte de nos occupations, les païens eux-mêmes nous accuseront au jour du jugement, eux qui ont trouvé, dans un tracas incomparablement plus grand, le loisir d'honorer leurs idoles pendant un temps plus long que celui qui nous est nécessaire pour réciter notre chapelet. Je ne vous mettrai pour le moment devant les yeux, qu'un roi, mais un des plus grands qui aient paru dans le monde.
Echebar, roi du Mogor, était si adonné au culte du Soleil, qu'il lui faisait oraison quatre fois le jour; à savoir, le matin quand il se levait, à midi, à son coucher et à minuit. Chaque fois il disait à sa louange mille quarante noms honorables, en reconnaissant et en admirant son ex- T 1. ,s
cellence. Il comptait ces éloges avec de petites boules semblables à celles de nos chapelets, mais au lieu d'être simplement de bois c'étaient de belles pierres précieuses.
Quelle excuse apporterons-nous, si nous sommes négligents à dire notre rosaire en l'honneur de la Reine des cieux et de la terre, vu qu'un roi si riche, si puissant, si occupé, prie avec tant d'affection une créature ? On a compté quelquefois à la cour de ce prince vingt rois qui avaient droit de porter couronne, et dont les États ne le cédaient pas en grandeur à ceux du roi de Calicut. Ils avaient été subjugués, ou s'étaient rendus ses tributaires, dans la crainte des armes d'un si vaillant monarque. Outre ceux-ci, il y en avait d'autres qui se tenaient ordinairement dans leurs royaumes, et qui, pour s'exempter du service auquel étaient astreints ceux qui suivaient la cour, payaient un plus gros tribut. Ce prince nourrissait en ses écuries cent mille éléphants tout prêts à marcher. On estimait qu'il en pouvait mettre en campagne cinquante mille bien armés. Ses Etats avaient six cents lieues de longueur, et quatre cents.de largeur, sans compter le royaume de Caximir et quelques autres. Il donnait tous les jours deux fois audience en public à toute sorte de personnes.
Que répondrons-nous au jour du jugement à ce roi païen, qui, au milieu de tant d'occupations, de princes, de rois, trouvait bien le moyen trois fois le jour, et une fois la nuit, de réciter son chapelet à sa mode? Comment oserons-nous dire que, dans un office d'acheteur, de cuisinier, de portier, de jardinier, dans une Maison religieuse, nous n'avons pas eu le loisir de dire deux ou trois fois le nôtre? Ce roi est mort en notre siècle, l'an i6o5, et par conséquent il n'y a pas encore cinquante ans. Ne perdons point de temps mal à propos, et nous en trouverons toujours raisonnablement pour Dieu.
IV. J'espère que toutes ces raisons sont un puissant motif pour vous faire résoudre à dire souvent et dévotement