LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE PREMIER
man : car ce château ne pouvant être défendu, il leur fut commandé d'y demeurer et d'y mourir pour la défense de la religion, ce qu'ils firent tous d'un grand cœur. Cette obéissance ayant retardé ces Ottomans quelques jours, le viceroi de Sicile eut le loisir de secourir toute l'île, qui autrement était perdue sans ressource. Dieu fait toujours prospérer l'obéissance, quand on la fait dans le dessein d'avancer sa gloire.
2. Le second degré de l'obéissance s'étend jusqu'à la volonté, qui est la moelle du sacrifice et la graisse de la victime. Sans cette affection de la volonté, toute l'obéissance n'est qu'une pure hypocrisie.
C'est la première raison qui nous doit élever à ce degré. Écoutons notre Père saint Ignace, en l'Epître sur l'obéissance. Je désire, dit-il, que vous imprimiez en vos âmes, comme une chose très certaine, que le premier degré d'obéissance (qui consiste en l'exécution des choses commandées et enjointes) est bien bas, qu'il ne mérite point le nom d'obéissance, et n'atteint pas à la perfection de cette vertu, s'il ne vient au second, qui est d'échanger notre volonté avec celle du Supérieur ; de sorte que non seulement nous exécutions ce qu'il commande, mais encore que nous lui soyons entièrement conformes d'affection, n'ayant avec lui qu'une même volonté. Ainsi parle saint Ignace, qui ajoute peu après que c'est un abus et un aveuglement d'esprit obscurci par l'amour de soi-même, de penser que l'obéissance se garde lorsque l'inférieur s'efforce d'attirer la volonté du Supérieur à la sienne. Et saint Bernard assure qu'en cette conjoncture, il n'obéit pas au prélat, mais que c'est plutôt le prélat qui lui obéit.
La seconde raison qui doit nous pousser à conformer notre volonté à celle du Supérieur, c'est que Dieu rebute tous les sacrifices qui sont offerts par la propre volonté. Il l'assure aux Juifs, dans Isaïe, où il dit qu'il n'a point jeté l'œil sur leurs jeûnes et sur leurs humiliations, parce qu'ils les faisaient selon leur fantaisie et leur propre volonté.
La troisième raison est qu'une œuvre faite suivant la volonté du Supérieur et avec une sincère conformité de la nôtre à la sienne, est d'un double mérite. Saint Gilles, frère laïque de l'Ordre de Saint-François, disait ordinairement qu'une bonne œuvre faite par la direction et par le commandement du Gardien, a plus de mérite devant Dieu que deux que l'on ferait par sa propre inclination et sa propre détermination. Ce fut le motif pour lequel il ne voulut jamais être affranchi de la sujétion à ses Supérieurs, quoiqu'ils lui offrissent une pleine et entière liberté.
La quatrième raison qui nous oblige à unir notre volonté à celle de notre Abbé et de nos Prieurs, c'est qu'il est impossible de périr dans cette union, et que sans elle notre salut est en danger. Saint Bernard est mon garant. Il priait ses Religieux qu'ils se gardassent avec soin de leur propre volonté, comme d'une vipère très méchante et très venimeuse qui seule pouvait les perdre. Il les assurait que celui qui ôterait la propre volonté, ôterait l'enfer.
La cinquième raison qui doit pousser le frère convers à joindre sa volonté à celle de son Supérieur, est l'exemple de ceux qui ont excellé en sainteté. Frère François du Jardin, coadjuteur temporel de notre Compagnie, avait si fortà cœur ce principe, qu'en cinquante ans qu'il vécut en Religion, il ne montra jamais aucune répugnance pour ce qui lui fut ordonné.
Anne de Saint-Barthélémy, qui a été longtemps sœur converse, et compagne de sainte Thérèse, avait demandé à Dieu, comme une grâce singulière, qu'elle ne fît jamais sa propre volonté. File fut si parfaitement exaucée, que depuis ce temps-là elle ne se souvenait pas de l'avoir faite une seule fois. Elle disait souvent qu'elle ne trouvait point de meilleure dévotion que l'obéissance, et qu'elle expérimentait que plus elle s'humiliait dans l'obéissance, plus Jésus-Christ croissait en son âme.
Le démon en trouble plusieurs sous prétexte de dévo-