LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE PREMIER 33 I
tion, ou de quelque œuvre de charité, leur donnant des ardents désirs de la prière, ou d'aider le prochain, lorsque la Règle ou le Supérieur les oblige au travail des mains. Si cette inquiétude traverse quelquefois votre esprit, considérez avec attention :
i° Que l'obéissance est la meilleure dévotion que vous puissiez avoir, et que ceux qui ont eu les plus pures lumières du Ciel l'ont ainsi reconnu. Un frère laïque de l'Ordre de Saint-François se plaignit un jour à saint Gilles de ce que son Gardien l'envoyait à la quête pour mendier du pain, et ne lui donnait pas le temps de vaquer à l'oraison, qui est une œuvre beaucoup plus parfaite que celle de porter une besace sur ses épaules. Le Saint, éclairé de Dieu, lui dit : Ah! mon frère, vous ne save^ pas encore ce que c'est que prier Dieu. La véritable oraison, c'est l'obéissance à la voix du Supérieur.
2° Considérez que, comme le fruit est toujours plus précieux que la fleur, de même l'action vaut mieux que le désir. Dans l'oraison et dans les autres exercices spirituels, l'àme se remplit de bons désirs; mais par l'obéissance, elle les réduit en pratique et les fait fructifier. Cette pensée calma l'esprit de saint Louis de Gonzague,lorsqu'ayant reçu l'ordre d'étendre du linge au temps de sa lecture spirituelle, il sentit quelque pointe de douleur de se voir privé de ce doux lait du Paradis. Aussitôt qu'il s'aperçut de cette petite émotion, il leva les yeux et le cœur au ciel, et se dit à lui-même : Si je faisais ma lecture, que me dirait-elle ? Qu'il faut obéir. Obéissoîis donc, et de bon cœur. Ce raisonnement lui rendit la totale tranquillité de son âme.
3° Considérez que votre obéissance est le plus agréable service que vous puissiez rendre à Notre-Seigneur, par la soumission et par la consécration de la plus noble et de la plus précieuse partie que vous ayez, qui est votre volonté. Elle est la maîtresse et la reine, qui par sa liberté détermine et assujettit toutes les autres puissances et toutes les autres facultés à ses commandements. Il n'est rien de plus
chersà l'homme que de vivre libre et indépendant. Il fait donc à Dieu un sacrifice de prix, lorsqu'en la personne de ses lieutenants il soumet sa volonté et sa liberté. C'est ce que Dieu même a manifesté souvent à ses amis.
Saint Alphonse Rodriguez, coadjuteur de notre Compagnie, étant indisposé, son Recteur, dans la connaissance qu'il travaillerait au delà de ses forces, lui défendit de sortir de sa chambre. Il obéit sans réplique. A cette occasion, il se demanda si, un jour de fête survenant, il serait obligé d'assister à la Messe. Il pria Notre-Seigneur de lui donner quelque lumière sur ce doute. Ce Maître très charitable lui apparut aussitôt, et l'assura que, supposé l'ordre du Supérieur, l'obligation d'entendre la Messe cessait, et qu'en ce cas il ne devait conserver aucun doute. Il ajouta de plus, ce qui rentre bien dans notre sujet, qu'on ne lui pouvait faire un service plus agréable et qui lui donnât plus de contentement que de suivre le commandement de ses Supérieurs, qui, comme autant d'oracles, étaient les interprètes de sa volonté. Cette réponse le combla d'une très sensible consolation, et l'affermit dans sa résolution de dépendre absolument en toutes choses de la volonté de ceux que Dieu lui avait donnés pour lui déclarer ses ordonnances.
4° Votre obéissance édifiera plus le Supérieur, tout votre couvent, et les séculiers même, que ne feraient toutes vos contemplations et toutes vos austérités. Il est remarqué dans la Vie de notre Père saint Ignace, que le médecin lui ayant commandé dans une maladie de prendre un peu de poulet, le mercredi de la semaine sainte, il ne répliqua pas un seul mot et obéit. Cette soumission surprit tellement ce médecin, qu'il assura qu'elle l'avait plus touché et plus édifié que toutes ses austérités durant le carême. Des libertins, dit-il, qui passent tout le carême dans les excès et dans les débauches, ne consentiraient jamais à m'obéir aujourd'hui, si je leur prescrivais cela; et cet homme de Dieu qui est tombé malade par trop de pénitence, fait