‹ Le saint travail des mains (volume 2)Chapitre 216 sur 308 · LIVRE TROISIEME. CHAPITRE PREMIER 33g · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME. CHAPITRE PREMIER 33g

de pitié et de miséricorde, le fit retirer de terre et ajouta : Leve^-vous, et si vous clés vraiment mort, comme doit être le parfait religieux, qui est mort au monde et à ses convoitises, obéisse^ au moindre signe de la volonté de vos Supérieurs; et ne résiste^ pas plus à leurs commandements, qu'un corps mort, qui ne peut résistera personne.

Les saints Pères, pour nous montrer quelle est la parfaite obéissance de l'entendement, l'appellent une obéissance aveugle. Elle n'ouvre jamais les yeux pour considérer les motifs qui portent le Supérieur à lui faire le commandement. Mais elle emploie tous ses efforts à baisser la tête et porter la main à l'œuvre.

Saint Ignace, qui a traité très exactement et très excellemment de l'obéissance, nous l'explique de cette sorte : L'obéissant doit présupposer et croire (comme on fait en matière de foi) que tout ce que le Supérieur ordonne est une ordonnance et une volonté de Dieu ; et, comme aveugle, venir promptement à l'exécution des choses ordonnées, avec une affectionnée volonté d'obéir. 11 est à croire que ce fut ainsi qu'Abraham obéit lorsqu'iliui fut commandé de sacrifier son fils Isaac,et que ce fut aussi de la sorte que quelques-uns des saints Pères, au temps de la loi de grâce, obéirent à leurs Supérieurs, comme fit l'abbé Jean, qui ne considérait point si ce qu'on lui commandait était utile ou non en arrosant un pieu sec l'espace d'un an, et en s'efforçant de faire rouler lui seul une roche que plusieurs hommes ensemble n'eussent pu mouvoir.

Saint Bernard enseigne que la discrétion de l'obéissant est de n'avoir point de discrétion. Et quand Dieu choisit saint Paul pour en faire un vase d'élection, il l'aveugla; et pour lors ce nouveau converti s'écria, comme un parfait obéissant '.Domine, quidme visfacere? Seigneur, vous n'avez qu'à commander, je suis résolu de vous obéir en toutes choses. Notre Sauveur ne voulut pas lui déclarer par luimême ses volontés; mais il l'envoya à Ananias,afin que celuici les lui fît connaître, pour nous montrer qu'il veut que nous

obéissions aveuglément à ceux qui ont autorité sur nous.

Si Eve et Adam eussent eu une obéissance aveugle, ils n'eussent jamais péché, et ne nous eussent pas précipités dans les misères dont nous sommes accablés. Mais Eve ouvrit les yeux et les oreilles et jugea que le fruit défendu était beau et savoureux. Elle écouta le discours du serpent ; elle mangea de ce fruit malheureux et en donna à son mari. Adam donna dans le même piège, et pour complaire à sa femme et à sa convoitise, nous perdit avec lui par une désobéissance.

Les frères convers, qui né sont point accoutumés à critiquer et à combattre les opinions dans les écoles publiques, ni dans les conférences particulières, ont un grand avantage dans l'exercice de cette obéissance aveugle. Aussi en trouvons-nous plusieurs qui y ont acquis une très haute perfection. Je me contente de deux.

Jean Ximenès, coadjuteur temporel de notre Compagnie, étant en oraison dans l'église, devant une image de Notre-Dame, la supplia de l'aider et de le conduire de telle sorte qu'il fût en assurance dans la voie du salut. Il entendit une voix qui lui dit : Marche, Ximenès, par le grand chemin de l 'obéissance aveugle où tu es : tu vas bien. Depuis ce temps-là il se sentit tout changé, et rendant compte de sa conscience au Supérieur, il disait : Depuis la nuit que la Vierge me parla, je ne désire plus rien. Il obéissait entièrement à l'aveugle. Un jour, le Recteur, en punition d'un certain oubli, et pour l'exercer, lui défendit de dîner. Peu après, le ministre lui commanda d'aller à la métairie des champs. Il y va sans répliquer. Il y travaille tout le jour et retourne le soir avec bon appétit. Mais au lieu d'aller au réfectoire, il se jette dans l'église, se prosterne devant le Saint Sacrement, et fait vœu de ne point manger qu'on ne le lui commande. On sonne le souper. Il ne bouge pas. Le Recteur, étant allé le dernier à table, demanda si tous avaient soupe. On l'avertit que le frère Ximenès seul n'était point descendu. Il le fait appeler, et

Page 1