LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE PREMIER
La puissance miraculeuse de l'obéissance parut un autre jour dans un plus grand éclat, et dans une merveille qui ne peut être contredite. Saint Colomban, voyant que la plupart de ses Religieux étaient malades, se transporte à l'infirmerie, et aussitôt leur commande à tous de se lever, et d'aller de ce pas à la grange pour y battre du blé. Les fervents se jettent incontinent à bas du lit et sont guéris à l'instant. Les délicats, qui mesuraient l'obéissance à leur inclination, lui représentèrent leur faiblesse et la grièveté de leur maladie, et le pressèrent de ne les point contraindre à un travail qui les porterait au tombeau. Demeurerait, le Saint, dans V infirmerie et dans vos maladies, puisque vous le désire^ si ardemment : en punition de votre désobéissance, elles dureront un an entier. Et ce qu'il avait prédit arriva.
Fions-nous à Dieu. Ne marchandons point tant dans nos obéissances. N'arrêtons point seulement nos yeux sur les forces de la nature. Celui qui nous commande est toutpuissant. Obéissons avec confiance à notre souverain Seigneur, même contre l'espérance que nous mesurons à notre portée. Dieu ferait chaque jour des miracles si notre infidélité ne l'en empêchait. Ne murmurons contre personne sinon contre nous-mêmes. Lin bon cœur ferait un Saint où nous nous perdons et nous nous inquiétons.
III. Il me reste un avis très important à vous donner, et qui sans nul doute est capable de vous acquérir une sainteté très éminente et une dévotion continuelle. Obéissez aux Supérieurs subalternes, avec la même promptitude, humilité, modestie et indifférence que vous obéissez au Supérieur qui a charge de toute la maison. C'est la pierre de touche par le moyen de laquelle on verra avec certitude et avec évidence, si l'on obéit pour le respect d'un homme et de quelque intérêt temporel, ou si l'on obéit pour l'amour de Dieu et par un véritable désir de la perfection. Car où il y a moins de l'homme, il y a plus de Dieu, puisque l'on n'y voit rien de naturel qui attire notre
cœur ; mais tout y doit être regardé de l'œil de la foi.
Ce n'est pas assez que le soldat obéisse au général de l'armée ou au maréchal de camp. Il est de nécessité qu'il obéisse à l'aide de camp, à son colonel, à son capitaine, à son lieutenant, à son enseigne, à son sergent, à son caporal et autres. S'il ne le fait, il périra, et avec lui toute l'armée.
Si la subordination ne se garde parmi les officiers, la mésintelligence se mettra dans la maison, et tout ira dans un fâcheux et un pernicieux désordre, à cause de la défiance mutuelle qui s'y glissera. L'autorité des uns se perd en donnant tout aux autres, et l'orgueil nous persuadera aisément de ne nous attacher qu'à celui qui est puissant, pour nous rendre indépendants de tous les autres.
Vous obéissez en toute humilité, et dans une ponctualité louable, à votre Abbé. Mais obéissez-vous avec la même allégresse et avec la même résignation à votre Prieur et à votre Sous-Prieur ? Si vous obéissez seulement à ceux qui ont la puissance de vous imposer des pénitences, ou de vous ôter votre office, et que vous ne vous mettiez guère en peine des ordonnances de ceux qui n'ont point de moyen de vous punir, assurez-vous que vos actions ne sont nullement épurées et qu'elles ne se font point pour Dieu.
Déterminez-vous donc à vous soumettre à l'autorité de votre Créateur et de votre souverain Seigneur, en quelque personne que vous la trouviez. Aimez-la et respectez-la d'autant plus, à l'imitation des Saints, qu'elle est moins obscurcie par la noblesse, par la science et par les autres avantages des hommes, qui, en comparaison de Dieu, ne sont que des vers de terre et pétris de limon.
Soyez aussi souple et aussi obéissant au préfet de l'église, lorsque vous êtes sacristain ; au procureur, lorsque vous êtes acheteur ou dépensier; au cuisinier.au jardinier, et aux autres officiers, quand on vous commande de les aider ou de les servir, comme vous l'êtes à votre Gardien,