LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE II
la sainteté qu'ont acquise ceux qui l'ont bien observée, qu'il ne vous en reste aucun doute. Résolvez-vous donc avec générosité à vous y attacher fortement, comme à des ordres particuliers qui vous sont envoyés de Dieu même.
2. La seconde raison qui oblige tous les Religieux à l'observation de leurs Règles, est l'amour de la Religion où ils vivent. Elle les a conçus et enfantés avec douleur. Elle les a allaités dans leur noviciat et au commencement des années de leur profession, avec un grand soin et avec une extrême bienveillance. Elle les nourrit et les entretient avec charité, et pour le corps et pour l'àme.
Ce motif nous doit être un très puissant aiguillon pour maintenir l'honneur de notre bonne mère. Nous portons dans nos paroles et dans nos actions sa bonne ou sa mauvaise renommée. Ne devons-nous pas craindre d'empêcher par nos déportements, que ceux qui sont employés à la prédication, aux confessions, aux visites des malades, et aux autres fonctions, n'en puissent pas retirer le fruit qu'ils désirent, si nous ne fortifions point leurs actions par nos bons exemples ?
D'où vient que ceux qui vivent dans le monde ont une grande confiance en certains Religieux; qu'ils en reçoivent les résolutions comme des oracles ; qu'ils s'estiment heureux dans leur conversation ?Sans doute l'opinion de leur vertu et de la ponctualité dans l'observation de leurs Règles opère tous ces effets : de là vient la conversion de plusieurs.
Chacun sait que vous êtes obligé à une perfection plus particulière : il en attend les effets dans vos œuvres. Les moindres taches sur une belle robe de satin choquent plus les yeux que de plus notables sur un habit de bure.
Nous nous appelons réguliers, parce que nous avons embrassé des Règles d'une plus haute vertu ; et sur cette considération le peuple nous rend beaucoup d'honneur. Il ne serait pas juste de vouloir l'écorce sans la moelle, le
renom sans l'effet, la robe extérieure sans l'excellence de l'intérieur. En portant la robe de latReligion, nous faisons, profession de suivre ses lois : ne démentons point par nosactions ce que nous professons par notre habit.
3. La troisième raison qui nous oblige à suivre nos Règles, est qu'elles sont un chemin royal, qui est déjà frayé par une infinité de saints Religieux, qu'elles ont heureusement conduits en Paradis.
Il ne faut qu'ouvrir les yeux pour en voir plusieurs très vertueux, tressages et très savants, qui, malgré la noblesse de leur maison, la faiblesse de leur corps, le mérite de cinquante et de soixante ans de services signalés, gardent dans une ponctualité de novices les Règles qui vous font le plus de frayeur. Que craignez-vous dans une voie si éclairée de tant de jeunes gens qui sont dans la délicatesse de l'âge, et de tant de vieillards qui entrent dans la caducité, et qui néanmoins vous précèdent, comme des flambeaux toujours ardents et toujours lumineux ?
Êtes-vous de l'Ordre de Saint-Benoît, Trithème dit qu'autrefois il y avait quinze mille Abbayes, et une multitude innombrable de Celles et de Prieurés. Êtes-vous de l'Ordre de Saint-François, vous avez aujourd'hui environ trois cent mille personnes, tant hommes que femmes, qui supportent le fardeau dont vous vous trouvez si incommodé. Etes-vous jésuite, vous avez plusieurs hommes apostoliques qui sont épars par tous les coins de la terre, et qui au milieu des climats brûlés de l'ardeur du soleil, ou glacés par une extrême froidure, au milieu des peuples barbares et de la furie des tyrans, observent religieusement les Règles qui vous font frissonner.
Vous jugez-vous d'une complexion plus délicate que tous ceux-là? Votre vie et votre santé sont-elles plus nécessaires au bien de l'univers et de votre Religion? Dieu est-il moins puissant pour vous aider et pour vous fortifier? Que craignez-vous? Pourquoi tremblez-vous si lâchement ?