LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE II
Je suis assuré que vous verrez à l'oeil qu'outre le repos de votre conscience, outre l'estime de vos Supérieurs et outre le mérite devant Dieu, vous aurez l'approbation de chacun, tant au dedans qu'au dehors de votre monastère.
lll. Mais, dites-vous, les Règles que je néglige sont petites et de nulle conséquence. Hélas ! quelle pensée a surpris votre coeur, et quelle parole s'échappe de votre bouche ! Estimez-vous petite une chose de laquelle dépendent votre dévotion, la tranquillité de votre esprit et toute votre conduite? Estimez-vous petit ce qui concerne le service de votre Créateur, et ce sans quoi vous ne demeurerez jamais dans la vertu ?
Si vous n'observez pas les moindres Règles, vous tomberez en des fautes très lourdes, et d'autant plus dangereuses qu'elles vous seront moins sensibles, par l'approche que vous en aurez faite dans vos négligences, qui peu à peu vous mènent au précipice. Dieu l'a dit, et c'est très certain : « Celui qui méprise les petites choses tombera peu à peu. »
Estimez-vous petite une bonne œuvre dont Dieu fait grand état, et à laquelle il promet de très considérables récompenses? Ne dit-il pas dans l'Evangile : « Courage, bon et fidèle serviteur ; parce que vous avez été fidèle en peu de choses, je vous donnerai la puissance et l'autorité sur plusieurs? » Il met cette maxime générale en saint Luc : « Celui qui est fidèle en de petites choses, le sera aussi dans les plus grandes; et celui qui est méchant en peu, le sera aussi lorsqu'il sera question de beaucoup. »
Il n'est que trop véritable que ceux qui rompent les moindres Règles, se laissent facilement emporter à la rupture des plus notables. Un de nos collèges l'expérimenta une année avec un danger manifeste de se renverser. Le Père Nicolas Bobadilla y exerçait alors la charge de surintendant. Il était homme de zèle et de probité; mais il ne mesurait point la sainteté par de petites observances. Il ne demandait à ses sujets qu'une solide vertu. La de-
mande était excellente ; mais l'expérience montra que la solidité ne subsiste point sans l'exactitude et sans la ponctualité aux moindres Règles. La discipline religieuse s'abâtardit si extrêmement, quoique d'une manière presque insensible, que tout tombait dans le désordre, et le mal empirait de jour en jour.
Le Père Oviedo, homme fort saint et fort religieux, était pour lors recteur dans ce collège. Il désirait avec passion maintenir la régularité en toutes choses ; mais les principes du surintendant empêchaient l'effet de ses soins et de ses industries. Enfin, saint Ignace, qui était Général, averti de ce beau ménage, ordonna que le Recteur fît son office dans une pleine liberté, et dans une puissance absolue sur toute la maison, sans que le surintendant y eût plus aucune vue. Oviedo travailla avec tant de dextérité, étant fortifié de cette autorité, que par le soin de faire observer les petites Règles, il remit les plus nécessaires dans leur première vigueur.
Le malheur et le dommage furent plus déplorables en Portugal. Il y avait cent quarante Religieux dans le seul collège de Coïmbre, presque tous jeunes écoliers, dont le sang bouillait encore dans leurs veines. Le Père Rodriguez était très fervent serviteur de Dieu, mais si doux et si facile qu'il laissait rompre impunément les petites Règles dans la volonté de gouverner par la seule loi de la charité. Tout se renversa en peu de temps, et l'on fut contraint de lui ôter sa charge, et d'y mettre un Recteur plus sévère. Aussitôt que ce nouveau Supérieur fut en office, il mit ia main à l'œuvre, mais dans une trop brûlante chaleur. La maladie était trop grande pour souffrir des remèdes violents. Plusieurs quittèrent leur habit, et il fallut des exemples d'une mortification extraordinaire, pour réparer la brèche qu'avait faite ce relâchement à la réputation du collège. Et puis vous estimerez qu'il ne faut point avoir l'œil aux menues observances, et qu'il ne faut point se mettre en peine des petites Règles!