LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE II
Une seule gouttière renverse la maison, une petite fente submerge le navire, un seul trou à une muraille perd la ville, et une légère faute de la sentinelle perd une armée. Beaucoup plus devons-nous craindre qu'une glissade ne nous précipite dans les abîmes d'une malheureuse éternité.
Aussitôt que Dalila eut coupé les cheveux de Samson, ce qui semblait peu de chose, les Philistins le firent prisonnier, le garrottèrent, lui crevèrent les yeux, lui firent tourner une meule comme à une bête de somme, s'en servirent comme d'un jouet dans leur festin public. Et son mal fut si extrême, qu'il ne put jamais sortir de ses misères qu'en se tuant lui-même. D'où lui vint ce malheur? De la perte de ses cheveux, auxquels Dieu avait attaché sa force.
Ne vous y fiez pas. Si vous donnez un seul de vos cheveux au démon, il vous perdra. Si vous violez à dessein une de vos Règles, il se saisira de vous, et quelquefois vous entraînera en des malheurs lamentables.
Dieu le voulut montrer extérieurement à l'occasion d'un frère convers de l'Ordre de Saint-Dominique. Ce pauvre frère, dans une altération extraordinaire, se laissa aller un soir à boire sans congé et sans faire le signe de la croix sur ce qu'il but. A la même heure le démon s'empara de son corps, et le tourmenta si cruellement qu'il éveilla par ses hurlements tous les Religieux. Saint Dominique y accourut, et ordonna de le porter à l'église ; mais il y faisait une si opiniâtre et si violente résistance, qu'à grand peine dix frères l'y purent traîner. A l'entrée de la porte, il éteignit d'un seul souffle toutes les lampes, et souffrit de très grandes douleurs jusqu'à minuit, dans les agitations du malin esprit. Enfin, cet esprit maudit s'écria par la bouche de ce pauvre frère : Ah '.je ne puis plus demeurer ici. Voici ces encapuchonnés qui se lèvent pour louer Dieu. Il laissa le frère à demi mort, si brisé et si moulu des coups qu'il avait reçus, que jusqu'au lendemain il ne put ni se tenir debout, ni se remuer.
Craignez que ce qui se passa visiblement en ce Religieux ne se fasse invisiblement en vous. Nous avons quelquefois des inquiétudes dans notre esprit; et nous ne considérons pas que souvent c'est une punition de Dieu, à cause de nos lâchetés et de nos négligences dans l'observation de nos Règles. Gardons-les avec soin, et elles nous garderont avec efficacité. Voyons brièvement les moyens de les bien garder.
IV. Je ne vous présenterai maintenant que quatre moyens pour vous animer à ce dessein ; mais j'espère qu'ils seront si puissants qu'ils vous y attacheront de cœur et d'affection, pour .ne vous en déprendre jamais.
i. Méditez-les souvent, afin de les bien connaître et de voir la façon de les réduire en pratique dans les actions journalières. Théophile Alexandrin assure que la méditation continuelle et infatigable des lois et des règles est une médecine qui purge des péchés passés, qui modère les présents et qui préserve des futurs.
Pour cette raison, notre Père saint Ignace nous commande de lire nos Règles ou de les entendre lire tous les mois; et ce qui est admirable, il ordonne à nos frères coadjuteurs de lire chaque semaine les Règles particulières de leurs offices.
• Cette lecture grave dans la mémoire les moindres obligations de la Règle, réveille l'entendement pour en concevoir l'importance, pique la volonté par le remords des fautes commises et par le désir d'une plus sérieuse application à tous nos exercices.
C'est une louable dévotion de méditer les Règles, au commencement de chaque mois, lorsqu'on les lit en public. Ce ne serait point un temps mal employé, quand, avec l'avis du confesseur, nous mettrions chaque jour un quart d'heure de notre méditation ordinaire à la considération des Règles, en en prenant une ou deux chaque fois. Le temps des examens de conscience est aussi fort propre pour nous les remettre devant les yeux, avec une sérieuse