LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE II 3C)J
réflexion si nos œuvres correspondent à leur dessein et à leur excellence.
2. Le second moyen de bien observer les Règles, c'est de les aimer. Rien n'est pesant à l'amour. Il trouve de la douceur dans l'amertume même, et de la facilité dans l'impossibilité. Nous le voyons chaque jour dans les lois que se prescrivent les libertins, et qu'ils observent avec joie et allégresse.
Nous avons une très grande occasion d'aimer nos Règles. Nous les avons choisies de notre plein gré. Nous nous sommes obligés à les garder. Nous en avons fait vœu à la face du ciel et de la terre. Nous les avons lues et relues durant notre noviciat, avant d'entreprendre de les observer. Nous les louons et les admirons chaque jour dans notre conversation. Nous en recevons de très grandes utilités dans nos besoins. Nous ne pouvons faillir sous leur conduite. Elles nous sont données du Ciel par les mains de nos Fondateurs, qui sont les pères de nos âmes. Elles ont fait tous les Saints de notre Religion, qui sont nos frères. Elles nous conduisent à la perfection et à la béatitude.
Cet amour véhément de vos Règles servira plus à leur observation que toutes les contraintes extérieures. Saint Siméon Stylite, dans le dessein de s'obliger à ne point descendre de la colonne où il faisait pénitence, se mit une chaîne de fer au pied, et la fit attacher à la colonne. Aleletius, patriarche d'Antioche, homme fort sage, le contraignit d'ôter ses fers pour modérer son travail, et ajouta : Les liens volontaires de l'âme tiennent asse^ fortement les membres du corps.
Je vous dis la même chose : Aimez vos Règles, et vous les observerez, non seulement sans difficulté, mais aussi avec joie.
3. Le troisième moyen pour maintenir votre joie dans cette pratique, c'est de vous proposer souvent que le monde, la chair et le diable imposent des lois très difficiles à leurs sectateurs, et que néanmoins ceux-ci les
gardent avec allégresse. Un gentilhomme mondain doit, pour un point d'honneur, s'exposer à la mort du corps et à l'éternelle mort de l'âme sur un pré. Il y court, il y vole, il en fait gloire, il y verse jusqu'à la dernière goutte de son sang. Un amant insensé et enchanté par les désirs brutaux de la passion doit passer les nuits dans les neiges, dans les glaces, dans les pluies et dans les tempêtes; faire profusion de son argent et de son honneur ; exposer sa vie au danger des poignards et de la corde pour abuser de la femme d'autrui : tout lui est facile, doux et agréable afin devenir à bout de son malheureux dessein. Le démon même impose des lois très rigoureuses aux sorciers dans le sabbat, aux voleurs dans les bois, aux bandouliers dans une révolte, et à tous ses suppôts. Et personne ne s'en plaint et n'en demande la dispense.
N'y aura-t-il que le serviteur de Dieu qui se plaigne du joug qui lui est imposé par notre Sauveur Jésus-Christ, à qui il a d'infinies obligations, et qui lui propose des récompenses éternelles?
Les lois de Dracon, législateur des Athéniens, étaient si sévères, que l'orateur Démade dit sagement qu'elles avaient été écrites avec du sang. Les moindres péchés y étaient punis de mort, et celui qui avait dérobé un chou était pendu aussi bien que s'il eût tué un homme. Solon fut fort aimé et mis entre les sept sages de la Grèce pour les avoir toutes abolies, à la réserve d'une seule, et pour en avoir établi de plus faciles et de plus raisonnables.
Jésus, la sagesse du Père éternel, abolit les lois cruelles du démon, du monde et de la chair, et nous affranchit de leur esclavage. N'est-il pas plus que raisonnable que nous baissions la tête sous ses ordonnances, et que nous ployions le cou sous son joug, qui est oint et adouci par ses continuelles grâces?
4. Le quatrième moyen qui est très efficace pour nous faire observer les Règles avec joie, c'est de ne les point mesurer à nos forces, mais à la grâce de Dieu, qui est