CHAPITRE II
LES NOBLES ET LES SAVANTS ONT BEAUCOUP ESTIME LA CONDITION DES RELIGIEUX QUI FONT LES OFFICES DE MARTHE.
I. Éloge de la noblesse. — II. Nobles qui se sont faits Frères Convers. — III. Conclusion. — IV. La science est pleine de danger parmi les mondains. — V. La science des Saints est très humble. — VI. Elle fait aimer l'état des Convers.
,, près les oracles des Saints, il ne sera pas inus tile de consulter les cours des princes et les aca-
démies des savants, pour apprendre le bien des frères convers.
1. La noblesse est dans la terre ce que le soleil est dans le ciel. Elle paraît étincelante de lumière dans les villes, dans les provinces et dans les royaumes, et y est admirée du reste des hommes, ainsi que le miracle du monde.
Souvent elle s'estime si élevée au-dessus des hommes du vulgaire, qu'elle ne les regarde que comme le marchepied de sa grandeur. Cette enflure de cœur se montre dans un prodigieux excès au royaume de Calicut, où chacun est contraint de s'arrêter jusqu'à la mort dans l'état de vie que sa naissance lui a donné, sans pouvoir prétendre à aucun honneur ni dignité. De là vient que les gentilshommes, qu'ils appellent Naïres, ont à un tel mépris les laboureurs et les artisans, que si par mégarde ces pauvres gens les touchent dans quelque foule de peuple, ils les font bâtonner par leurs estafiers. Et afin d'éviter cette ren~
contre, ceux qui les précèdent avertissent leur marche à chaque coin de rue. Cette arrogance leur imprime l'horreur de la vraie foi, qui met sa gloire dans une profonde humilité.
Le christianisme ôte cette barbarie ; et l'eau du baptême ne se verse pas que lesClovis même ne baissent la tête.
Depuis que la Croix de Jésus-Christ se met sur les* diadèmes des rois et sur le front des nobles et des puissants du siècle, ils apprennent à ne pas tant se mirer dans leurs plumes, qu'ils n'abaissent quelquefois leurs yeux à leurs pieds, et à la terre, dont ils sont composés.
Si la tête de la statue est d'or, la poitrine et les bras d'argent, le ventre et les cuisses d'airain, les pieds sont de fer et d'argile ; et souvent une petite pierre la réduit toute en poudre et en cendre.
Sur quoi nous avons occasion de crier à pleine tête avec le prophète Jérémie : Terra, terra', terra, audi sermonem Domini ; Terre, terre, terre, écoute la parole de ton Dieu, Tout cet éclat et toute cette grandeur se réduiront en fumée, et s'évanouiront avec le vent qui les élève.
II. Cette vérité fondamentale a tellement pénétré le cœur de plusieurs gentilshommes, barons, comtes, marquis, ducs, rois et empereurs, qu'ils ont préféré l'opprobre de la Croix, dans les maisons religieuses, à tous les trônes, les sceptres et les avantages du monde ; et qu'ils se sont estimés heureux de travailler dans les cloîtres, en qualité de frères convers. Considérons-en quelques-uns, pour nous servir d'aiguillon dans la voie de la vertu.
Dans la suite de ce traité, vous verrez frère Lifard, de noble maison, qui garde les pourceaux. Saint Anastase Persan, carme, frère d'un général d'armée, qui fait la cuisine et cultive le jardin. Frère Owinus, ministre d'État en la cour d'Édildride, en Angleterre, qui sue par son ardeur dans tous les offices.
Le bienheureux Alexandre, prince d'Ecosse, qui trait les vaches et fait les fromages de son monastère. Le bienheu-