LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE IV 38ç
Ils sont venus tous en Religion pour s'occuper aux exercices corporels, et par leurs travaux délivrer les prêtres du soin touchant le vivre, les habits et le reste des besoins naturels. S'ils sont unis en charité, tout prospérera dans leurs mains, et Dieu leur donnera sa bénédiction.
Leurs offices ont beaucoup de correspondance et de liaison les uns avec les autres ; de sorte que s'il y a de la désunion dans les cœurs, il y aura bien du fiel et de l'amertume dans l'exercice de chacun. Tout sera plein de plaintes, de murmures, de petites vengeances, de colère, d'impatience, et de semblables imperfections, qui ôteront toute la douceur et le mérite de la vie religieuse.
Comme les offices des convers touchent la nourriture et l'entretien extérieur des autres Religieux, si le manque de ■charité y apporte du désordre, tout le monastère s'en ressent, et en souffre de notables incommodités; et surtout les Supérieurs vivent dans une continuelle inquiétude, partie à la vue du dérèglement de ces imparfaits, partie à cause de la douleur qui les pénètre en envoyant les suites funestes, où souvent ils ne peuvent apporter aucun remède.
Les offices des frères convers étant visibles et palpables, leur charité ou leur division se manifeste bientôt aux serviteurs domestiques, aux officiers externes qui travaillent dans la maison, aux censiers et aux autres séculiers. De telle sorte que leurs fautes sont scandaleuses, et conséquemment plusgrièves devant Dieu et plus dommageables à la Religion dont ils sont membres. On juge de la vertu ou de l'imperfection des autres Religieux retirés au chœur ■et dans leurs chambres, sur les actions de ceux que l'on fréquente. Si par une animosité peu charitable vous découvrez les vices de votre frère, si vous improuvez ses actions indifférentes, si vous diminuez celles qui sont louables et qui paraissent vertueuses, assurez-vous qu'outre le tort que vous vous faites à vous-mêmes, vous décréditez de beaucoup les autres, et leurôtez le moyen d'avancer la gloire de Dieu.
Vivez donc parmi vos frères comme un Ange parmi des Anges, en paix et en repos comme votre Ange gardien vit avec les Anges gardiens de ceux avec qui vous conversez. Cette pensée vous peut être très utile dans le tracas des offices, puisque vous êtes certains que ces saints protecteurs ne vous quittent jamais de vue. Vous devez craindre que si vous conservez longtemps un cœur enfiélé, ils ne vous abandonnent. Ce sont des Anges de paix, et voici comment ils parlent dans saint Bernard : « Nous sommes du royaume de paix et d'union, et nous espérions nous joindre à la compagnie de ces hommes, et vivre doucement avec eux. Mais comment nous associerions-nous à leur compagnie, puisqu'ils sont divisés entre eux-mêmes? »
III. La véritable charité est effective. Elle ne se resserre point seulement dans la bouche par de vaines paroles ; mais elle possède le cœur et les mains, dans le dessein de faire tout le bien possible a notre frère, et pour nous empêcher de lui vouloir ni faire aucun mal. Voyons l'un et l'autre de ses effets.
1. « La charité ne pense aucun mal, dit l'Apôtre. Elle interprète tout en bonne part, tant parce que n'ayant nulle autre visée que Dieu, elle croit que chacun lui ressemble, qu'à cause que regardant son frère comme un autre soimême, elle craint de se blesser dans un sinistre jugement de ses actions. »
Dieu a souvent montré que cette bonne opinion de ses frères religieux, qui se garde de mal juger de leurs œuvres, lui est très agréable, et il a fait paraître après la mort,dans des rayons très brillants, ceux qui s'y étaient maintenus avec soin et avec affection.
La seule pensée que nos jugements sont très souvent erronés, et qu'ils se trompent dans leur interprétation désavantageuse, nous doit tenir soigneusement dans la réserve. Les chroniques de l'Ordre de Saint-Dominique nous en présentent un exemple très illustre et très propre à notre sujet. Trois Religieux de ce saint Ordre semblaient