LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE IV 3()J
maison ; — le fortifier de paroles dans les souffrances ; — témoigner de la joie dans les occasions de souffrir pour lui. L'abbé Léon exerça cette charité dans une grande générosité. Il disait souvent : Je dois régner. Et comme on s'étonnait de ces paroles, il ne répondait autre chose que ceci : Sans doute, mes enfants, je régnerai.
Du temps de l'empereur Tibère, Mazizes, chef des barbares, se jeta dans un désert où étaient plusieurs moines. 1 1 en tua une partie, et fit trois Abbés prisonniers pour en tirer une grosse rançon. Notre Léon s'en alla avec un peu d'argent, et le présenta aux barbares pour les racheter. Mais la somme ne pouvant rassasier l'avarice de ces misérables, il se fit captif à la place de ses frères et les délivra. Les barbares le maltraitèrent si fort dans leurs courses qu'il tomba en une extrême faiblesse et se trouva dans, l'impossibilité de les suivre. A la vue de sa débilité et voyant qu'il leur serait inutile, ces cruels l'assommèrent et en firent un martyr de charité. On comprit alors où il devait régner à jamais.
La charité est quelquefois dans un si haut degré de perfection, qu'elle entre en contestation de paroles, pour délivrer des souffrances ceux qu'elle affectionne et pour les. endurer à leur place. Ce combat d'une héroïque vertu se montra avec éclat en sainte Théodore et en un soldat dont parle saint Ambroise.
Cette vierge innocente venait d'être jetée par le tyran dans un lieu d'infamie, pour y perdre son âme et son honneur. Un soldat d'une haute probité y entre incontinent, change d'habit avec elle, la fait évader, et demeure pour gage. On le saisit, on le traîne au supplice, on le tourmente cruellement.
Sainte Théodore ne peut souffrir que son libérateur fût en peine, et perdît la vie pour lui avoir conservé sa virginité. Elle court au lieu du combat, fend la presse, se présente au juge, et crie à pleine tête qu'elle était condamnée à mort, et non pas cet innocent soldat. Au contraire, ce généreux champion de Jésus-Christ haussait la voix, et di-
sait que la sentence était portée contre lui, et nullement contre elle. La dispute dura longtemps, l'un faisant tous ses efforts afin de donner sa vie pour l'autre. Le tyran demeurait tout étonné, ne sachant à quoi se résoudre; enfin ne pouvant les accorder, il leur fit couper la tête à tous deux, pour être couronnés ensemble d'une même couronne de charité, de gloire et d'immortalité.
A l'imitation de ces saints martyrs, évertuons-nous à soulager nos frères dans toutes les occasions de souffrances, et demandons toujours au Supérieur les plus pénibles, qui quelquefois sont de petits martyres si elles sont jointes à une particulière répugnance naturelle.
c) Le Religieux charitable met la main à l'œuvre. La charité ne se repaît point de vaines promesses ni de paroles superflues. Elle parle peu et fait beaucoup. Aimer, c'est vouloir et faire du bien. Une parole sans effet, c'est une nuée sans eau, qui ne fait aucun fruit.
Socrate disait qu'un bon frère est la main et le pied de son frère. Il le secourt dans tous ses besoins, et n'épargne nulle peine pour l'aider. Saint Edouard, roi d'Angleterre, était dans la même pensée. L^n jour, comme il était à table avec celui qui avait fait mourir son frère, un page fît un faux pas, et quoiqu'un pied lui manqua, il se retint si heureusement sur l'autre, qu'il ne tomba point. Cet accident remit en la mémoire du saint roi la mort de son frère. Il s'écria en soupirant : Ah! mon frère m'assisterait en pareil cas, si on ne l'avait point fait mourir. Le meurtrier, étonné de ces paroles, prit un morceau : Que ce morceau, dit-il, m'étrangle, si /ai coopéré à sa mort. Il le mit dans sa bouche, et en fut étranglé sur-le-champ, et jeté hors de la chambre comme un chien maudit; tant Dieu déteste ceux qui empêchent l'aide mutuelle que les frères se portent les uns aux autres.
Le mot latin frater montre qu'un frère est comme une même chose avec son frère. Ils sont pétris d'un même sang et doivent avoir un même cœur. Frater, fere alter. Notre