LIVRE TROISIEME. CHAPITRE I V
retirait de temps en temps pour y vivre sous la conduite de saint Bruno comme un simple religieux. Il fut donné pour compagnon à Guillaume. (Les Chartreux vivaient pour lors deux à deux, en chaque cellule.! Guillaume se plaignit fortement de l'Evêque à saint Bruno, de ce que chaque jour il faisait par force les offices les plus humbles et les plus pénibles, et qu'il ne se comportait pas comme son compagnon, mais comme son valet. Il le pria instamment qu'il lui plût au moins d'ordonner qu'ils travaillassent l'un après l'autre, et que leurs travaux fussent partagés. L'Evêque priait d'autre part qu'il pût accomplir sa dévotion à l'ordinaire.
Voilà une dispute de saints et de fervents serviteurs de Dieu. Ils savaient bien que servir Dieu et pour Dieu, c'est régner et acquérir un royaume éternel. Plus il y a de peine, plus il y a de mérite ; plus d'humilité, plus de grandeur ; plus de charité envers notre frère, plus de grâces auprès du souverain Seigneur de tous.
4. Le Religieux charitable ne donne pas seulement son cœur par une compassion dans les misères de ses frères et par la joie dans leur bonheur. Il ne donne pas seulement sa langue pour les louer et pour s'offrir à leur service, ni seulement la main pour les soulager dans le besoin. Mais il leur abandonne tout son corps et toute son âme pour les respecter tant à l'intérieur qu'à l'extérieur.
Nous devons ce respect sincère et raisonnable à tous nos frères sans exception ; mais particulièrement aux vieillards, qui sont de très riches trésors de vertus. Ce sont des vaisseaux sacrés pleins de Dieu et de toutes les pierres précieuses du paradis.
Si un marchand gagnait chaque jour cent pistoles sans jamais rien perdre, au bout de cinquante ou de soixante ans, il serait prodigieusement riche. Lin vertueux et fervent Religieux fera les trois cents et les quatre cents actes de vertus, et davantage, dans une journée, et tout cela de- T. I. 26
meure, ne faisant point de péchés griefs ; et quand même par malheur il serait tombé quelquefois, lorsqu'il s'est relevé, toutes ses bonnes œuvres lui ont été rendues et ornent son âme comme auparavant. La théologie nous enseigne qu'un acte de vertu n'est jamais perdu, moyennant qu'on meure dans la grâce de Dieu, ce qui est d'une extrême consolation pour les âmes vertueuses.
Les Saints ont eu une si haute estime de la perfection des autres, et une si parfaite connaissance de leurs propres imperfections, qu'ils ont porté un grand respect à chacun. Voyez-le en une duchesse, en deux reines, et en une impératrice.
Sainte Hedwige, duchesse de Pologne, se mettait à deux genoux au chœur de l'église, et baisait les places où les Religieuses s'asseyaient. Lorsqu'elle montait au dortoir, elle baisait par respect les degrés où elles posaient leurs pieds. Dans les chambres, elle baisait leurs escabelles et les verges même avec lesquelles on les punissait. Elle faisait toutes ces humiliations sur cette pensée, que tout ce que les serviteurs et les servantes de Dieu touchent est consacré et digne de vénération.
Sainte Bathilde, reine de France, s'étant faite religieuse, honorait les anciennes comme ses mères, et les jeunes comme ses sœurs. Et sainte Radegonde, aussi reine de France, lavait les pieds des Religieux qui venaient dans son palais, et les essuyait de ses mains royales. Étant religieuse, elle respectait et soulageait beaucoup les autres, et même se trouvait toujours la première aux plus vils et aux plus laborieux exercices, dans le dessein de s'humilier au-dessous de toutes les autres.
Sainte Cunégonde, femme de saint Henri, empereur, ayant déposé la pourpre impériale et pris l'habit de religieuse, servait toutes ses sœurs, comme une personne de basse condition, avec une révérence et une humilité singulières. Imitons les Saints dans leurs humiliations en ce monde, si nous voulons être participants de leur gloire dans l'é-