LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE: VI 42 I
le malade languit, et ne sait à quoi se résoudre dans cette perplexité.
Si chacun se mêle de son métier, tout réussira en perfection, et Dieu se plaira à y verser ses bénédictions. Nous ne désirons point qu'on nous trouble dans notre office, ne troublons point les autres dans leurs fonctions et leurs exercices.
Vous me direz que c'est un martyre bien ennuyeux et bien douloureux d'être les heures entières sur ses pieds sans dire mot; cela est très véritable, et je vous porte compassion, si les visites sont longues.
Mais que répondrez-vous à sainte Catherine de Sienne, qui, en trois ans, ne parla point du tout, sinon en se confessant? Que répondrez-vous à saint Romuald, âgé de plus de cent ans, qui persévéra dans un continuel silence l'espace de sept ans? Que direz- vous à saint Jean, surnommé le Silencieux, qui, ayant quitté un bon Évêché, se fît religieux et garda un silence absolu pendant quarante-sept ans entiers? Que répondrez-vous enfin à saint Honufre, anachorète, et à d'autres, qui sont demeurés soixante ans au désert, sans jamais y voir aucun homme à qui ils pussent parler?
Voudriez-vous agir contre la civilité, contre la prudence, contre l'humilité et contre la charité? Si vous faites l'entendu, vous serez la risée de la plupart de ceux que vous fréquenterez, et vous empêcherez beaucoup la gloire de Dieu.
Ajoutez, pour surcroît de raisons, que si vous vous mêlez au discours, vous perdrez beaucoup d'un temps qui vous est précieux pour vos offices domestiques. Car un discours en attirant un autre, on mettra une et deux heures à l'expédition d'une affaire qui se fût expédiée dans un quart d'heure.
2. La seconde vertu nécessaire à un frère convers, quand il accompagne en ville les prêtres, ou ceux qui le seront un jour, c'est l'humilité d'action, de parole et de pensée.
a) Vos actions doivent être une vive expression de l'humilité de votre cœur. Donnez toujours le lieu le plus honorable, par les rues et dans les maisons, à celui que vous accompagnez, encore qu'il ne fût qu'un novice de trois jours. Les enfants des princes ont le haut bout sur un gentilhomme, quoique avancé en âge et fort estimé pour ses hauts faits d'armes. On regarde la qualité et le degré, et non pas les personnes ou leurs mérites particuliers. Chacun est tel qu'il est devant les yeux de Dieu, et tout le reste doit être compté pour rien. Devant les hommes, cherchez le lieu le plus bas, suivant le conseil de Notre- Seigneur, puisque cette bassesse vous élève au Ciel, où sont les véritables grandeurs. — Dans l'abord du logis où se fait la visite, gardez-vous bien de vous asseoir, ou de vous promener avec le Père et avec la personne qu'il va voir, si l'on ne vous en presse avec instance. Car souvent il y a des secrets dont la connaissance ne vous doit être nullement communiquée. Si votre simplicité vous approche de leur compagnie, il est dangereux que la confusion ne vous y surprenne, le prêtre ou le séculier vous priant par nécessité de vous éloigner. — Étant entré dans la chambre, l'humilité vous doit porter en quelque coin pour vous y tenir avec respect. Que si l'on vous invite à vous approcher, vous verrez ce que la prudence et la charité demandent de vous, selon les personnes et les circonstances.
b) Les paroles se modèrent encore plus difficilement que les actions; c'est pourquoi il les faut retenir dans le cœur tant que l'on peut, et ne permettre qu'à la raison de leur ouvrir le passage de la bouche. Ne parlez jamais de ce que vous n'entendez pas, ni de ce que vous ne devez pas entendre selon votre degré, encore que par quelque accident vous en pénétriez les difficultés. — Laissez parler des sciences et des choses élevées, le prêtre avec qui vous êtes, et surtout n'improuvez jamais ce qu'il dira, quoiqu'il y ait quelque manquement : Dieu trouvera d'autres moyens