LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE VI
d'en empêcher le dommage. La liberté que vous prendriez de le reprendre serait un plus grand mal que ce que vous prétendriez corriger, et pour l'ordinaire vous seriez en danger de vous tromper et d'être confus. — Ne donnez jamais aucune résolution des cas de conscience, quelque faciles qu'ils vous paraissent. Ceux qui passent pour habiles hommes y sont bien embarrassés, et les plus sages demandent du temps pour leurs résolutions. On pourrait avoir égard à votre robe et à l'opinion de votre prudence et de votre vertu, pour se former une conscience, d'où s'ensuivraient de grands désordres, en des matières de restitution, de mariage, et d'autres semblables. — Ne vous embarrassez non plus avec les libertins, ni avec les athées et les hérétiques. Ils seraient souvent bien aises de se jouer de votre simplicité. Leurs arguments sont très faux ; mais ils sont toujours captieux et quelquefois plausibles. Ils pourraient vous donner des tentations qui feraient une telle impression sur votre imagination, que vous ne les effaceriez qu'avec peine. C'est une imprudence peu pardonnable de se jeter dans la mêlée sans être bien armé. Dites avec franchise que vous n'êtes ni prêtre, ni docteur, et que vous ne voulez point mettre votre faucille dans la moisson d'autrui. Saint Antoine disait à ses disciples : Fuye^ le venin des hérétiques. Imiter la haine que je leur ai portée. Vous savez que je fi'ai jamais eu ni amitié ni paix avec eux. Saint Léon nous avertit qu'il faut fuir les hérétiques comme des serpents, car leurs discours s'emparent des âmes comme le chancre. Ils s'insinuent humblement, ils surprennent doucement, ils tiennent et garrottent mollement, et enfin tuent insensiblement. — Parlez aux catholiques avec humilité et modération. A cela vous servira l'humilité de pensée.
c) L'humilité de pensée est d'une très grande nécessité dans la conversation. — Ayez-y une très basse estime de votre vertu intérieure, et de la prudence qui est nécessaire dans l'entretien des séculiers, à moins d'être exposé
à une infinité de fautes. — Estimez que ceux que vous fréquentez sont peut-être plus vertueux, plus austères et plus agréables à Dieu que vous, quoique dans l'apparence extérieure ils ne passent que pour des personnes du commun.
Saint Antoine, le père et le maître des Religieux de l'Egypte, apprit par révélation qu'un pauvre corroyeur d'Alexandrie le surpassait en sainteté. Il le va trouver et lui demande quels exercices de dévotion il pratiquait. Jamais il n'en put tirer d'autre réponse que celle-ci : Je n'ai jamais rien fait de bon. Tous les matins, quand je me lève, avant de me mettre à la besogne, je dis que tous ceux de cette ville, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, s'en vont en paradis pour leurs bonnes œuvres, et moi seul en enfer, à cause de mes péchés, et je redis la même chose au soir en allant me coucher, et je le dis avec un sentiment de vérité.
Un frère convers de l'Ordre de Cîteaux avait cette humilité de cœur en perfection. Un jour il s'alla jeter aux pieds de saint Bernard, et tout trempé dans ses larmes, lui dit en soupirant : O mon Révérend Père ! malheur à moi ! Cette nuit, j'ai considéré la vie et les actions d'un de nos frères convers, et j'y ai remarqué trente vertus. J'ai tourné ensuite les yeux sur moi-même, et je n'en ai pas trouvé une seule. Saint Bernard se prit à rire, le leva de terre, le consola, et lui donna du courage pour s'avancer dans le chemin de la vertu et de la perfection religieuse, et fit plus d'état de son humilité que des trente vertus de l'autre.
Si nous avions des yeux humbles et clairvoyants, nous découvririons dans les autres plusieurs perfections que notre amour-propre nous cache. Ce séculier qui vous paraît délicat et adonné à ses plaisirs, porte peut-être sur sa chair un rude cilice ou une piquante haire. Saint Elzéar, comte d'Arian, sainte Hedwige, duchesse de Pologne, sainte Edith, fille d'Edgard, roi d'Angleterre, saint Louis, roi de France, et plusieurs grands princes, ont souvent eu