LIVRE TROISIEME. CHAPITRE VI
vous abordez. Un fumier paraît fort beau lorsqu'il est couvert de neige ; mais, étant remué, il exhale une fâcheuse puanteur. Le siècle est plein de plusieurs vertus plâtrées, qui, dans les occasions, montrent leur malignité, et empestent ceux qui s'en approchent. Mais je veux que votre pensée soit véritable ; souvenez-vous de ce que Dieu nous déclare dans l'Ecclésiastique : Melior est iniquitas viri, quam mulier benefaciens ; L'iniquité d'un homme est meilleure et moins dangereuse qu'une femme qui fait du bien, qui est vertueuse. C'est-à-dire qu'il est moins périlleux de converser avec un méchant homme qu'avec une femme de probité, et même qui s'adonne à la dévotion.
Ces raisons, et plusieurs autres, déterminèrent saint François à commander à tous ses Religieux la fuite des familiarités, des colloques et des regards des femmes, sous quelque prétexte que l'apparence de profit spirituel ou temporel leur offrît. Il disait que les faibles en sont surmontés, et les forts affaiblis ; qu'il est aussi impossible, dans une fréquente conversation avec elles, de se maintenir ferme, que de marcher dans un feu sans se brûler la plante des pieds, si une suréminente vertu et une grâce extraordinaire de Dieu n'empêchent le danger certain.
11 avait retiré avec un tel soin ses yeux de cette vanité, qu'il ne connaissait de vue aucune femme. Il répétait souvent que ce n'est point une chose sûre de peindre en son esprit des images'qui peuvent réveiller le feu de la concupiscence, et souiller la blancheur d'une âme chaste. Il disait de plus que le Religieux ne doit jamais parler aux femmes, sinon pour les confesser, ou pour les exhorter fort brièvement ; et que si le démon peut obtenir un cheveu, il le fera bientôt grossir comme une poutre.
Les fervents frères convers ont été très soigneux de se préserver de cette dangereuse fréquentation, voyant bien que sans ce soin les offices extérieurs les mettraient fort souvent en péril. Saint Alphonse Rodriguez.coadjuteur en notre Compagnie, avait résolu de fuir les femmes comme
les démons. S'il y avait pour lui nécessité de leur parler, son discours était de la brièveté de cette vie, de la vanité du monde, des peines de l'enfer, du jugement dernier, de la crainte de perdre les biens inestimables et la gloire du Paradis. Il avait toujours les yeux baissés et le visage comme celui d'un mort, tandis qu'il leur parlait.
A la vue de cette crainte des Saints, appréhendons vivement ce danger, où toutes les chutes causent la mort.
Si l'obéissance vous oblige à ces visites, cherchez de bons préservatifs, afin que cet air ne vous apporte la peste. Gardez votre Règle, étant toujours dans un lieu tel que votre compagnon vous voie et que vous le voyiez, et Dieu vous préservera tous deux. — Soyez maître de vos yeux, et imitez notre saint Louis de Gonzague, qui voyagea avec de grandes princesses sans jamais arrêter sa vue sur leurs visages. Saint Hugues, évêque de Grenoble, était si exact dans cette retenue, qu'il ne connaissait de face aucune femme, excepté une seule, en sorte qu'il la pût remarquer, s'il la rencontrait et la regardait. — Le souvenir de la présence de Dieu et de votre bon Ange sera un très bon frein pour vous tenir dans votre devoir, et pour occuper votre esprit et votre imagination. — Saint François de Borgia, étant encore jeune seigneur dans la cour de Charles-Quint, s'armait d'un cilice lorsqu'il allait visiter les dames, et par ce moyen il conserva sa pureté. — Si celui qui vous mène en ville prolongeait trop longtemps ses visites, vous êtes obligé d'en avertir le Supérieur, tant pour son bien que pour le vôtre, et des personnes qu'il fréquente. Il peut y avoir un grand manquement dans votre silence, si principalement vous y remarquez des manières d'agir ou de parler peu religieuses, ou que vous expérimentiez que le démon en prenne occasion de vous tenter et de vous inquiéter.
Nous parlerons plus amplement de la vertu de chasteté au chapitre huitième du livre suivant. Voyons maintenant