LIVRE PREMIER. SECTION PREMIERE l
que son travail était vain et sans profit. Mais l'enfant lui répondit : Je viendrai plutôt à bout 'de mon dessein, que vous n'expliquerez le mystère sur lequel vous arréte^ à présent votre pensée. Sur ces paroles, il disparut, et laissa notre docteur dans l'étonnement et dans la confusion.
Le lendemain Alain monte en chaire, raconte sa vision, et sans autre discours, se retire, et laisse l'assemblée dans l'admiration de cet événement. Il change d'habit, se fait recevoir à Cîteaux comme frère convers, et étant inconnu, y garde les brebis.
Il alla ensuite à Rome avec son abbé, et eut le soin des chevaux durant tout le chemin. On y tenait le concile général de Latran, en l'année de notre salut 121 5, où se trouvèrent soixante-onze archevêques, trois cent quarante évêques, huit cents abbés ou prieurs ; les ambassadeurs de Frédéric, empereur d'Occident; de Henri, empereur d'Orient; de Philippe, roi de France ; de Jean, roi d'Angleterre ; d'André, roi de Hongrie; de Jean, roi de Jérusalem ; de Hugues, roi de Chypre; de Jacques, roi d'Aragon, de divers autres princes et de plusieurs villes. Un hérétique y proposa ses arguments dans une si grande subtilité, que les plus habiles étaient embarrassés. Alain demanda alors licence de parler, et l'ayant obtenue, il répéta et réfuta avec tant de vivacité et de clarté tout ce que cet esprit captieux avait proposé, que l'hérétique s'écria : Ou tues Alain, ou tu es le diable. — Je suis Alain, dit le Frère, mais non pas un diable.
Tous les Pères du concile, dans l'admiration de sa doctrine et de sa vertu, lui firent de très grands honneurs, et le Pape lui présenta plusieurs dignités ecclésiastiques, mais il refusa avec constance tous ces éclats extérieurs ; et ce qui est le plus étonnant, de retour dans son monastère, il reprit sa houlette de berger et la garda jusqu'à la mort. Il montra dans tous ses exercices une longanimité, une humilité et une persévérance prodigieuses; car il vécut cent
seize ans, et mourut en l'année de Notre-Seigneur 1294.
Jacques Laynez, second Général de notre Compagnie, qui a été dans la réputation des plus doctes de son siècle, qui était écouté au concile de Trente (où le Pape l'envoya trois fois) comme un oracle, qui fut si fort dans l'estime des cardinaux à Rome, que quelques-uns parlèrent de le faire pape après la mort de Paul IV, eut un brûlant désir d'être frère coadjuteur, ou au moins d'être employé dans leurs offices. Une fois il envoya à saint Ignace, son Général, une lettre trempée de ses larmes, où il lui demandait par les entrailles de Jésus-Christ, l'éloignement de tout gouvernement, de la prédication et de tout autre exercice des sciences ; et qu'il le mît au travail du jardin, du réfectoire, de la cuisine, ou des offices encore plus vils. Il alléguait pour le motif de sa prière, que cet abaissement lui servirait pour rentrer en lui-même, pour une plus parfaite conversation avec Dieu, et pour une plus étroite et plus cordiale union avec sa divine majesté, par un mépris de toutes les vanités et de tous les applaudissements des hommes. Il était alors provincial de toute l'Italie ; il convertissait les villes entières par sa ferveur et par son éloquence, et les ravissait par sa doctrine incomparable ; il fondait des collèges nouveaux, et donnait une très haute réputation à la Compagnie. Cependant il préféra à tous les avantages d'une telle considération, l'office d'un frère coadjuteur temporel.
Il est sans aucun doute que ce choix étonnera tous ceux qui ne pénètrent pas l'excellence de l'humilité de la Croix ; mais aussi il est certain qu'il sera de grande consolation pour ceux qui seront occupés par la sainte obéissance à ces exercices.
Je pourrais entasser ici plusieurs exemples semblables de divers Ordres; mais concluons, et assurons sans crainte que sous cette écorce extérieure, et sous ce pauvre habit d'un religieux qui vaque à son propre salut dans les occupations domestiques, une moelle divine est voilée, la-