LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE VI
ce vaste empire, vous plaigniez vos peines pour aller en ville deux ou trois heures ?
Serait-il possible que, considérant le zèle et les travaux soufferts par les Saints pour sauver les âmes, vous ne voulussiez pas tourner le pied pour accompagner un prêtre dans une prison, dans un hôpital, dans la maison d'un malade ou d'un mourant? Vous devriez les animer tous à aller aux villages, et vous offrir pour compagnons de leurs travaux.
Je ne sais ce que vous pouvez répondre, sinon deux choses: la première, que vous avez des affaires pressantes et nécessaires dans votre office ; la seconde, que n'étant pas prêtre, vous perdez misérablement votre temps dans un morne silence. Voyons ces deux raisons, et pesons-les au poids du sanctuaire.
Si selon votre pensée vous avez des empêchements a\P solument nécessaires, vous pouvez, et vous devez (s'il n'y a point de notable péril du salut de quelque âme dans le retard), les représenter au Supérieur, qui sans doute désire autant que vous le bien de la maison.. S'il juge votre sortie plus nécessaire et plus avantageuse à la gloire de Dieu, ne vous rendez pas difficile à l'obéissance. Un acte de vertu est plus précieux devant Dieu que tous les biens de la terre joints ensemble. On entre en Religion pour amasser des trésors de sainteté. Souvenez-vous de ce que j'ai dit ailleurs, que le B. Jacques l'Allemand, ayant laissé une image peinte sur du verre dans le fourneau, lorsque soudainement il fut envoyé en ville, la trouva à son retour très parfaitement terminée, quoique, selon la force de la nature seule, elle dût être perdue. Méditez aussi ce que Notre-Seigneur dit à sainte Catherine de Sienne, et au bienheureux Joseph de l'Ordre de Prémontré lorsqu'il était procureur de son monastère, qu'ils pensassent à son honneur et à son service, et qu'il aurait soin de leurs affaires.
Voudriez-vous un meilleur pourvoyeur ? Jetez donc
toutes vos craintes dans son sein. Il a le cœur d'un père et la main d'un Dieu tout-puissant. Il mettra ordre à ce que vous désirez, ou il vous le rendra au centuple.
Si votre douleur vient de la perte du temps. Premièrement, le remède est de le bien employer en ville, par des oraisons, par des lectures, et par d'autres saintes occupations. Secondement, considérez attentivement que vous faites dans les églises et ailleurs ce que le prêtre y fait, puisqu'il ne peut point agir sans vous. Ceux qui gardent le bagage pendant la bataille ne combattent point ; et cependant David ordonna 'qu'ils participeraient également aux dépouilles des ennemis vaincus.
Le Père Jean Gontery, très célèbre et très zélé prédicateur de la Compagnie de Jésus, comparait les frères coadjuteurs qui accompagnent en ville les prêtres, à l'ombre de saint Pierre, qui faisait des miracles. « Ils suivent, disait-il,les prêtres. Ils ne se séparent jamais d'eux. Ils ne s'estiment qu'une ombre au prix d'eux. Ils se laissent fouler aux pieds sans se fâcher. Ils se tiennent en terre et au plus bas lieu. Et par ce moyen ils font des merveilles partout, touchant par leurs exemples ceux qu'ils rencontrent et les guérissant de leurs infirmités et de leurs maladies. »
Il est très important que vous soyez bien persuadés que, votre présence étant d'une nécessité absolue, vous avez part à toutes les actions du prêtre. Cela mettra votre esprit en repos.
Secondement, la charité doit régler le cœur et les mains du frère convers, tandis qu'il demeurera en visite, ou en ville, ou aux champs.
11 sort de son monastère comme d'un port assuré, pour se jeter en mer au secours des misérables qui se perdent dans un naufrage presque universel. La ville où il entre est pleine de rochers très dangereux, de bancs de sable, de pirates, et de vents si furieux que peu, de gens s'en échappent.
Les superbes sont emportés par les vents de l'ambition.